vendredi 30 mars 2018

Accroche Note: concert de Pâques ! Pas que du n'oeuf contemporain ! Ça cloche !

Tout juste sorti d'une masterclass donnée par le compositeur allemand Walter Zimmermann, et d'un concert, l'ensemble du couple Françoise Kubler - Armand Angster propose, exceptionnellement cette année, un concert de Pâques articulé autour de la création d'une cantate de Gérard Condé intitulé "Le Mont des Oliviers" à partir du poème éponyme d'Alfred de Vigny.

Il sonne comme un avant goût des "Rencontres d'été" qui se tiennent en général toute fin juin dans cette même église du Bouclier. Il mêle en effet les époques - divertimento initial de Mozart pour trois cors de basset, polyphonies médiévales de Gérard Geay transcrites pour soprano et trois clarinettes - et rend spécifiquement hommage à deux compositeurs chers à l'ensemble et disparus en 2017 : Klaus Huber et le régional Jean-Jacques Wener, dont la "Melancolia" suivra la cantate de Condé.

Outre la voix de soprano de Kubler, et les clarinettes, on entendra le percussionniste Clément Losco et l'accordéoniste Marie-Andrée Joerger, que l'on avait vu à l'oeuvre dans les "expressions japonaises" données par la formation en janvier au Conservatoire.

Wolfgang Amadeus Mozart Divertimento n°1 pour trois cors de basset (1783)
En prologue, trois garçons dans le vent, pour une oeuvre joviale, alerte, pleine d'envolées et d'allégresse.
Douceur et confort de l'écoute de ces différents mouvements, du vif, au lent et solennel.La mélodie s'égaye, perd sa retenue et s'envole au firmament mozartien. Grâce et style, maniérisme galant, et un épilogue réjouissant, vers de belles perspectives.

Gérard Condé Le mont des oliviers, cantate pour soprano, cor de basset et percussions (2017) – création
Elle allume des bougies, les percussions résonnent.Au loin, le cor se fait entendre.Comme une seconde voix en dialogue et bordure.Des ponctuations, tour à tour par chacun qui a la parole.L'histoire de Jésus nous est contée.Avec sobriété et respect. Le sommeil des apôtres, en silence évoqué, suspens. La dignité de Jésus dans une tension montante se forge et la voix parlée, chantée a une présence prépondérante.Tambour qui tremble, éclats des percussions qui tintinnabulent sur le xylophone....La chanteuse éteint les bougies, et sa voix intense, habitée par le drame, file et résonne, sous le vrombissement des percussions.De puissantes cymbales renforcent l'atmosphère tendue et recueillie, vers un lent cheminement vers l'instant fatal.Attente, renoncement, chemin de voix qui croit à l'issue terminale.Frémissements de la musique, crécelle en épilogue; le cor disparaît dans le lointain: le silence sera éternel, tous feux éteints. Une oeuvre remarquable par son univers universel et profond.
Françoise Kubler partagée entre chanteuse, diseuse, conteuse y incarne foi et passion avec conviction et talent dans des timbres multiples, subtils et virtuoses de finesse et justesse.

Jean-Jacques Werner Melencolia pour clarinette et accordéon (2011)
L'éventail de l'accordéon déployé, ses poumons étirés répondent à l'allégresse de la clarinette et l'oeuvre file, gracieuse en dialogue permanent, tuilé, ajusté: tout s'y enchaîne naturellement sans heurt, et rien ne s'essouffle: l'un prend le relais de l'autre et en bon témoin, passe son tour et franchit la ligne d'arrivée, en "portées" par les  prouesses de la partition.

Polyphonies médiévales (XIII° siècle), transcriptions de Gérard Geay, pour soprano et trois clarinettes en la (2017): belle surprise ici dont l’avènement singulier étonne et ravit Un univers radieux, joyeux où la voix rivalise avec les clarinettes: polychromie de la musique, colorée, vive et enjouée.Une danse s'y profile, contrepoints et sursauts à l'appui, rythme et tempo alertes et de très beaux aigus sourdent de la voix puissante, présente.L'alternance des mouvements laissant une fois sur deux place à la chanteuse parmi les vents, est source d'entremets délicieux, délectables et pleins de charme!

Klaus Huber Ein hauch von Unzeit pour soprano, accordéon et clarinette (1972)
Un trio singulier se forme, très filé, en longueurs, linéaire qui résonne dans de hautes fréquences.La voix chuchote, parle, s'étonne, questionne et se rit des difficultés. Éclats, couches et strates de sonorités voyagent, se déplacent, se décalent et dans le lointain, la clarinette, à l'écart, se fait écho et renvois subtils.Les sons, amplifiés dans l'espace acoustique de l'église, résonnent, se propagent. Murmures, cris, anonements, trois chants qui meurent doucement. Un dernier souffle et tout s'éteint.
Un concert remarquable en ce temps pascal, recueilli, juste et porteur de prière intérieure, de concentration et de spiritualité.


Françoise Kubler, voix / Armand Angster, Justin Frieh et Laurent Will, clarinettes / Marie-Andrée Joerger, accordéon /Clément Losco,percussions
30 Mars 2018 à 20h30 Concert de Pâques Eglise du Bouclier, Strasbourg (67)

Formes !!!





Klein : anthropométries !



Claire Tabouret danse !



jeudi 29 mars 2018

Regard sur la création contemporaine japonaise n°3: le temps, clepsydre nippone.

Troisième volet des concerts dans le cadre de Arsmondo, le Japon, pliloté par l'Opéra du Rhin, assumé avec brio par l'ensemble Linéa, sous la direction de Jean Philippe Wurtz, ces instants de musique furent un pur régal.La philosophie du Japon et l'écriture occidentale s'y rejoignaient, spirituelles, métaphysiques où le temps se définit comme circulaire, suspendu et non linéaire: cyclique à l'envi, les choses y reviennent, y retournent, la musique y éclate, savante. "On n'y entend pas tout" et là réside le mystère. Belle introduction du chef, précise, poétique et fort engageante!

C'est avec- Toshio Hosokawa : In die Tiefe der Zeit 16’ pour accordéon, basson (1994-1996) que démarre la soirée dans la salle Bastide.Deux longues plaintes des instruments, deux souffles qui s'étirent, pulsent, dans les graves pour le basson magistralement dompté par Antoine Pecqueur,dans les aigus vibrants pour l'accordéon, maîtrisé par Marie Andrée Joerger. De belles vibrations communes, une complicité évidente quand les sonorités se confondent, se mélangent sur le fil de la partition. Le corps tendu, fébrile du bassiste, quasi sur la pointe des pieds, assis sans jamais l'être tant la tension l'habite et est communicative! .Les appuis, les accentuations s'y multiplient, les sons se renforcent et rebondissent: une véritable danse, une musique à regarder à travers le médium corporel très officiant. La proximité du public avec les interprètes aidant au phénomène d'empathie partagée. Comme lors d'une lutte, d'un duel, le duo renforce le volume sonore, les intensités se précisent, les corps s'investissent dans des ondulations, suspensions révélatrices de l'engagement organique des artistes.Va et vient, vagues successives, retour et ressac de la musique en font un océan de retenues, de souffles. Quelques frappés sur le corps du basson, jeu "terrestre" pour cette avancée cérémoniale, parcourue d'incidents où les graves se multiplient, colorent, soutiennent et maintiennent la pièce. Lui semble bondir, prêt à partir et fait surgir les sons dans des intonations qui reviennent, s'amplifient. Un acte de bravoure pour ces chevaliers en action.

 Changement d'univers avec l'oeuvre de Toshio Hosokawa : Atem Lied 9’ pour flûte basse solo (1997) C'est au talent de Keiko Murakami que l'on doit cet instant intense d'émotion musicale. Délicate dans sa longue robe plissée noire à la Myaké, elle danse devant nous, pieds ancrés au sol, appuis qui la fond se balancer, osciller au moindre souffle de la flûte.Des sons éjectés, expulsés la poursuivent, la traquent sur le parcours musical ascendant: la flûte comme un pinceau traçant une calligraphie visuelle dans l'espace ondoyant de son corps, tendu, relâché comme l'écriture chorégraphique de Pina Bausch. C'est délectable à regarder, à observer cette 'interprète qui délivre une poésie remarquable dans son jeu. Jaillissements, feux d'artifice éclaboussants, éparpillements des sons font de "Atem Lied" une oeuvre qui libère les vannes du son, chasse le souffle en expirations et inspirations vitales qui exaltent l'instrument entre les doigts graciles et manipulateurs de Keiko Murakami. Le son file, se fraie un chemin, un passage , comme une caresse, un effleurement dans des envolées, suspensions vertigineuses... A vous couper le souffle, les yeux rivés sur la créature hybride-flûte-corps vivant- partie d'un essaim d'abeilles, d'insectes qui vibrent au dessus de nos têtes. Un instant de "grâce" inoubliable.

Suit la pièce de Tru Takemitsu (1930- 1996) : Rain Spell pour flûte, clarinette, vibraphone, piano, harpe 8’ (1983) Une atmosphère très sensitive, aquatique, pleine d'harmonie où le solo de départ de la clarinette illumine et donne le ton:vif, détaché, alerte, lumineux.Une chaîne de sonorités se déroule, se passe, témoin d'un tempo et de colorations sonores inédites.Déferlement et amplitude des sons, dialogue harpe-flûte éloquent, aérien, alors que les percussions effleurées du bout des mailloches caressent l'univers magnétique de la musique ainsi engendrée, fabriquée par cette union d'instruments si divers. La harpe, fluide, perspicace intervient pour ponctuer de ses pincements, la rivière et son flot de sons. Beaucoup d'espaces s'ouvrent dans cette composition protéiforme, planant, s'étendant à l'envi, s'ouvrant sur des paysages fluctuants.Comme un sentier qui s'ouvre sous les pas du défricheur. Goutte à goutte aussi d'une clepsydre distillant le temps, un sablier filtrant la matière sonore minérale.Dissolution finale comme un précipité inversé du son.

Après cette émotion musicale, place à - Misato Mochizuki (1969-): Pas à pas 8’ pour accordéon, basson (2000)
.Une introduction en clin d'oeil à la musique du XVII ème siècle de Bertolini, pleine d'humour de la part des interprètes complices d'un phénomène musical réjouissant, et voilà un jeu de scène galant, précieux qui se révèle comme une révérence, une danse, dans des pliés et virevoltes éloquents.Respirations répétitives de l'accordéon qui berce et se balance.Claquettes sous les pieds du bassiste qui frappe sur des castagnettes rivées au sol...L'accordéon se compresse, s'étire, on va bon train, tout se précipite, s'emballe dans un rythme jouissif, une musicalité industrielle, mécanique redondante qui sublime les sonorité dans un tempo d'enfer! Accélérations diluviennes, ascensionnelles, crescendos allègre à perdre haleine!
Une histoire, une narration sonore se profile, imaginaire des timbres, démarches volontaires, rythme d'un "marcheur" en action.
Puis une lente descente, affaisement ou perte des forces, dépenses, dégringolade où les sons rampent, vibrent, respirent et se taisent.

Et pour terminer à Toshio Hosokawa avec Slow Dance pour flûte, clarinette, piano, violon, violoncelle, percussions 12’ (1996) sera le "clou" du concert.Le chef d'orchestre présent déclare ouvert ce coup d'éclat musical, dans une atmosphère mystérieuse, parsemée de surprises, planante, subtile, suspendue à chaque instrument.Ca fuse de toutes parts, dans des bruissements étranges, brefs, des effleurements des instruments, puis dans des tornades de sons: la grosse caisse en majesté. Discrète autant qu'intrusive!La retenue du jeu, les glissements, frôlements font décoler, voyager dans des sphères spirituelles, dans l'éther éternel. Ravissant, captivant, éclairé, apaisant, ce morceau est fort contrasté, retounantensuite à la tourmente et aux assaurs de sonorités amplifiées. Cordes et souffles bordés par le piano et la grosse caisse.
Une lente redescente nous ramène , nous reconduit sur le fil des sons, musique funambule, périlleuse, audacieuse...

Un récital mémorable, une intense expérience sonore et spirituelle pour un public conquis, emporté par tant de créativité inédite. Le Japon nous surprendra encore et cet hommage au maitre Horosawa, fut une réussite éditoriale totale.


Avec : 
- Jean-Philippe Wurtz, Direction d’orchestre 
- Marie-Andrée Joerger, Accordéon 
- Antoine Pecqueur, Basson
- Keiko Murakami, Flûte
- Andrea Nagy, Clarinette
- Victor Hocquet, Percussions 
- Reto Staub, Piano
- Geneviève Letang, Harpe
- Marco Fusi, Violon / alto
- Johannes Burghoff, Violoncelle

Le concert fut suivi d’une rencontre animée par Eva Kleinitz consacrée à la création musicale au Japon  

mercredi 28 mars 2018

"Conférences dansées": Arsmondo Japon joint le geste à la parole.


Thusnelda Mercy, chorégraphe, a proposé un moment privilégié au cours duquel elle a témoigné de son expérience et de ses souvenirs de la création de Ten Chi de Pina Bausch, un spectacle inspiré d’un long séjour au Japon. Les danseurs du Ballet de l’Opéra national du Rhin vont, quant à eux, ont évoqué leur rapport avec leur pays d’origine. 
Une rencontre modérée astucieusement par Atsuhiko Watanabe.

Joindre le geste à la parole et inversement, convoquer la mémoire et la réflexion, voici une bien salutaire initiative qui a réunie danseurs, modérateur, images et public autour d'un questionnement vivant, d'actualité autant sur l'histoire de la danse au Japon, que sur les marques, empreintes et influences sur les interprètes et chorégraphes proches de nous.
Un beau solo virtuose de Don Quichotte ouvre le bal, interprété par Riku Ota, tout jeune fétiche de la compagnie du Ballet du Rhin: port altier, postures emblématiques, sauts virtuoses pour une interprétation parfaite: en bref, un trop court bonheur qui lui permet par la suite de nous livrer son enthousiasme d'intégrer une compagnie sans hiérarchie qui donne la possibilité d'interpréter de grands rôles!

Le solo "Nicht" signé de Misako Kato révèle une danse féline, enroulée qui s'étire et se déploie à l'envi. Hommage à Bach, au violoncelle,col roulé et jambes nues, elle se déploie et donne dans ses courses, souffle et rythmes voluptueux. Son histoire est celle d'un parcours entre le Bolchoi, Montréal, le Japon et la France, dans sa langue natale: elle nous livre des propos sur cette immense latitude donnée à la création sur notre territoire, avoue "s"amuser beaucoup" en créant, rendant hommage au musicien de sa ville natale pour dialoguer avec ce compositeur qui l'inspire.De la jubilation, de la joie !

Au tour de Monica Barbotta de s'exprimer dans un extrait du solo de Jiri Kylian "27' 52", volatile, gracieuse et fugace apparition de rêve dans l'espace.La distance, le respect d'autrui et de l'espace de l'autre, seront ses mots pour éclairer son rapport à ses confrères japonais, qui rentrent dans un esprit de travail intense, malgré le "choc culturel" qu'ils ressentent ici.Cette soif d'apprendre des styles "européens", cette volonté les enrichit, les stimulent!
Notre modérateur reprend son rôle de "conférencier" pour évoquer le "butho", les Buthos" de Ko Morobushi, Hijikata, Kazuo Ohno et d'autres Dairakudakan.... Et bien sur Teshigawara et Kaori Ito.



Quelques images vidéo de Hiroaki Umatsu avec "Holistic strata", une oeuvre pluridisciplinaire où l'artiste performeur fabrique autant la musique, que la vidéo, la danse, la lumière et la chorégraphie pour illustrer le "modernisme" de la création "japonaise" et le tour du monde est bouclé!

C'est Thusnelda Mercy qui interprétera un solo extrait de l'oeuvre de Pina Bausch, "fabriquée" au Japon "Ten Chi" qui clôt cette conférence dansée, en beauté. Sensualité, déployé de la danse de cette feme en longue robe à la Pina, échevelée, sauvage.Son témoignage de cette expérience vécue de "loin" mais abreuvée de ses séjours au Japon, fut édifiant, éclairant l'immersion dans un autre monde, où la place est rare, où tout se bouscule, entre tradition et modernisme exacerbée.

Que voici une formule vivante, bien dosée et chaleureuse pour évoquer si bien et en si peu de temps les échos culturels, les immersions, les renvois d'expériences des uns et des autres.
Et si le corps oriental fusionnait avec les esthétiques, comme le corps occidental s'abreuvait de toutes autres langages internationaux?

A l'Opéra du Rhin, salle Ponnelle les 28 et 29 Mars 18H 30


mardi 27 mars 2018

"Siena": une nuit au musée !


Présenté avec POLE-SUD et dans le cadre du Parcours Danse // En anglais et en italien, surtitré en français et en allemand // Chorégraphie Marcos Morau - La Veronal  



Une nuit au musée. Une femme contemple un immense Titien, un homme observe la femme. Siena nous emmène en Italie, de la Renaissance jusqu’à nos jours. Un ensemble de danseurs virtuoses habillés en escrimeurs envahit l’espace, un groupe qui se compose et se décompose dans un collage de tableaux oniriques. À travers un langage du mouvement aussi précis que théâtral, La Veronal interroge les bouleversements que connaît, au cours des siècles, la perception qu’a l’homme de lui-même et de son corps.

Parmi ses différents spectacles, Marcos Morau, dramaturge et chorégraphe, s’inspire des analogies entre danse et géographie, ainsi que de l’imaginaire des villes ou des pays pour développer ses recherches sur le corps et ses représentations. Ses créations au sein du collectif La Veronal comprennent le spectacle Siena, inspiré par la ville italienne. C'est ainsi l'occasion d'analyser les troubles et passionnantes méditations sur le temps du corps, ses représentations et ses combats à travers les siècles.

Elle est présente sur scène et contemple avec délectation le tableau surdimensionné devant elle: le corps immense d'une femme nue, lascive, au regard intrusif.Une Vénus callipyge immense, envahissante. Apparaît dans l'embrasure de la porte de la salle du musée, un visage à mille mains: absurde créature qui se révélera gardien du musée! Pantin tout en noir, désarticulé à la gestuelle segmentée, longiligne silhouette énigmatique. Tout comme le reste des personnages qui feront irruption tout au long de la pièce, sur ce plateau rempli de créatures surréalistes. Mouvements entrelacés, entravés dans leur course à travers les corps, énergie diluvienne de touches brèves, courtes qui n'en finissent pas de tricoter un tissu de matière visuelle mouvante, hallucinant! Par quel bout aborder cette pièce si ce n'est par le fil d'une narration, accumulant les images, les icônes en pagaille sur des musiques évocatrices d'ambiance style polard ou religieux.Duo confondant de danseuses contorsionnistes, en costume de chevaliers, d'escrimeurs, de gris souris vêtus, comme de singuliers animaux versatiles, hyper mobiles.


D'une extrême précision, la danse les habite, les manipule, les fait se mouvoir , très tétaniques, fuyants. Duo de siamoises, gémellité sidérante avec des costumes qui se complètent d'un corps à l'autre et recréent un personnage de puzzle fabriqué de séquences gestuelles en construction sculpturale. Toujours dans le mode vitesse, urgence et rapidité. La dynamique laisse parfois le temps s'installer pour une "cène" croustillante où les prophètes se passent de corps à corps, un sachet plastique virevoltant, saint esprit tombé des nues ou des cimaises de tous les tableaux. Peuplés de fantômes errant, la nuit au musée, alors que celui-ci serait fermé au public. On songe à des œuvres de références, la Danse de Matisse, aux univers absurdes de Magrite ou De Chirico....



Touffu, dense, le spectacle déroule son tapis de surprises qui troublent, effrayent, surprennent à l'envi. Que cherchent-ils au sol, à genoux, que nous raconte-t-elle cette visiteuse, sinon le récit de situation abracadabrantesques. Des sensations de "déjà vu", des rêves, des rencontres duelles où les corps s'entrelacent, se métamorphose.
Et lorsque le tableau de référence se transforme en réceptacle de cercueil, laissant la morte gésir à vue, quand un brancardier saisit au vol un corps qui vient de choir, au pays de cocagne, on reste bouche bée et plongé chez Ionesco en ligne directe.
Un diable en cagoule noire se meut désespérément et nous adresse en clin d’œil final, une salutation espiègle en diable. Le talent de Marcos Moreau est celui d'un prestidigitateur, agitateur de repères, transformateur des corps, manipulateur d'imaginaire, à foison, sans limite .Le plaisir et la stupéfaction opèrent: on baigne lentement dans l'absurde, acceptant l'incongru, le bizarre, l'incroyable mouvante de ce petit monde muséal aux multiples secrets révélés. Une visite guidée inédite, une nuit au musée en compagnie de Belfégor, sans retenue, aux multiples entrées de lecture! Quand il fait sienne, les pérégrinations d'un petit peuple agité!   Terre de sienne, géologie pas té titienne -sienne!



Au Maillon Wacken, présenté avec Pôle Sud jusqu'au 29 Mars.





bt


lundi 26 mars 2018

"1993": Eurodance, cinétique tunnel, magnétique jeunesse éclairée.



Texte de Aurélien Bellanger - Mise en scène de Julien Gosselin - Avec Quentin Barbosa, Genséric Coléno-Demeulenaere, Camille Dagen, Marianne Deshayes, Paul Gaillard, Yannick Gonzalez, Roberto Jean, Pauline Lefebvre-Haudepin, Dea Liane, Zacharie Lorent, Mathilde Mennetrier, Hélène Morelli.

1993 est l’année des derniers travaux avant l’ouverture du tunnel sous la Manche. Calais est au cœur de cette ultime réalisation, qui semble parfaire et achever la construction d’une Europe unie dans son désir de paix, de partage, de modernité. Qu’en est-il aujourd’hui de ce désir ? Et de la ville de Calais ? Dans ce spectacle construit avec le Groupe 43, sorti de l’École du TNS en juillet 2017, le metteur en scène Julien Gosselin et le romancier Aurélien Bellanger interrogent la vision d’une génération : que signifie être né après la chute du mur de Berlin ? De quelles déceptions, de quels rêves hérite-t-on ?
Ils sont douze devant nous, alignés dans la pénombre, encadrés de néons rectilignes.Hurleurs, crieurs et vociférant textes et propos sur le monde, ils haranguent la foule devant eux, à l'écoute, ce public rassemblé ce soir au théâtre, venu pour les écouter raconter le monde.Ce tunnel où s'engouffrent tous les maux, les mots de la puissance, de l'actualité, de la brutalité des choses.Chorus qui bat au rythme des néons qui fusent de leur lumière stroboscopique, hypnotique, simulant la conduite d'un bolide tous feux éteints, propulsé à toute allure sous les ventilateurs du nombril de la terre, pour véhicules emballés dans la vitesse du monde. Métaphore autoroutière des flux et passage, de la circulation, des déplacements de population intempestifs.Danse de lumières et de néons, absence des corps de la scène, ballet de lumières à la "Feu d'artifice" de Giacomo  Balla. Ou art cinétique de Julio Le Parc.Un écran coupe la scène en deux, délivrant le jeu des comédiens en live, surdimensionnant corps délivrés et actions directes. La musique déferle comme dans une rave party, forte, envahissante, omniprésente.Le texte défile en sous titre sur l'écran; tous s'adressent en langue anglaise, universelle monnaie d'échange et de communication. Comme dans une boite de nuit où la tribu s'éclate, boit et danse, se frotte à l'autre et jouit du plaisir de l'être ensemble. Au dessus d'eux planent des images de barbelés, de frontières, de cubes architecturaux, de camps de réfugiés désertés. No man's land en noir et blanc, alors qu'au rez de chaussée s'agite frénétique, la population de jeunes , sans limites,filmée en direct au plus près des corps amoureux ou se questionnant .Ou l'Afrique est bien le berceau du monde! D'où chacun est originaire qu'il le veuille ou non !
Dernier plein feu qui découvre chaque visage, encore filmés dans de beaux plans séquences audacieux, fidèles à l'esprit rebelle du texte, à la mise en scène très proche des comédiens, lâchés dans leur belle spontanéité d'expression physique.Au final des images de paysages côtiers, vides, vacants, frontières ou limites infranchissables. La migration flotte sur ces territoires d'évasion impossible où clandestins, migrants frôlent chaque jour la mort.
Un spectacle "multimédia", direct, franc et courageux pour une génération touchée, bouleversée et consciente que le monde va, sans leur consentement ni adhésion à la dérive des continents de l'humanité. Et nous serions nous ce "Lieu d'Europe" utopique où cette vision autre à la Kechiche, d'une jeunesse dorée qui tangue sur les plages du midi? (Mektoub, my love: canto uno)
Ici c'est en chœur que l'on chante et danse!La communauté réfléchit le texte d'Aurélien Bellanger et danse façon Julien Gosselin sur les rivages du souvenir, comme un devoir de mémoire corporelle, salvateur, rédempteur des erreurs  des prédécesseurs responsables.

Au TNS jusqu'au 10 Avril


dimanche 25 mars 2018

"Musiques éclatées": Voix de Stras' et Axismodula s'énervent !


Voix de Stras': "Ma voix, Ma contemporaine": panique au palais !

La conférence, visite guidée du "palais", va démarrer à l'Auditorium de la BNU. Une formule pleine de charme, une "lec dem" (lecture-démonstration) comme un récital où le spectateur est aussi à l'école buissonnière, en bon apprentissage de son rôle d'écouteur participatif, en alerte et plein de bonnes attentions vis à vis des artistes. Une pratique chère à Catherine Bolzinger,, chef de chœur et de cœur et directrice artistique de cette formation sans "stras ni paillette", mais au summum de la pédagogie active et du désir de mise en scène et en espace de la musique contemporaine! C'est justement le propos du récital: faire entendre, laisser écouter en donnant quelques clefs (de sol) de lecture pour pouvoir ouvrir les portes de la réception attentive d'une musique "surprenante" a plus d'un titre d'ailleurs: De témoignages collectés sur facebook à propos de la musique d'aujourd'hui s'annonce une oeuvre plurielle aux multiples entrées. Les "cantatrices" arrivent des gradins, s'installent sur des fauteuils de cuir noir, elles même en smoking foncé: boudoir ou salon de lecture, salle d'attente, peu importe: c'est dans l'intimité de cette proximité que l'on va découvrir ces propos, ponctués d'interventions sonore, vocales, remarquables.
Avec "Living Room Music" John Cage n'est pas loin dans ces univers proches des sons du quotidien , de l'observation de la vie, de l'aléatoire.
Dans cette pièce "Il était une fois", le leitmotiv se décline à l'envi alors que gestes de bras et de mains forment une chorégraphie alerte et significative: ouverture vers l'autre dans l'espace vocal et scénique. Un peu "grotesque", appuyé, comique ou désenchanté, le jeu est présent et efficace: il opère par la justesse et le bon dosage d'expressivité. Car les chanteuses possèdent leur identité et personnalité, leur "nationalité" aussi !'On prend ce petit train en marche, en rythme, avec les "quatre ingrédients" qui font la musique: la hauteur, la durée, les intensités et les timbres!
Comme dans un poulailler en folie, vitesse et cadence, guidée par la chef, se font entendre, les commentaires, en chant déstructuré, les raclures de gorge, la récitation en inventaire (comme chez Aperghis), les accumulations structurent la pièce.



Dans "Féminité", de Nicolet Burzynska c'est de frontière dont il s'agit: des murmures en chorale, comme une psalmodie en écho, dissonante, un rituel qui s’amplifie, se répète, un tempo qui revient: de très beaux aigus sourdent des voix, en cascade Soupirs ou apnée, la respiration se fait corps et chair dans le timbre vocal La tension habite la scène en plaintes, cris comme pour des danses de rogations, d'imploration. Contraste de douceur et de force, strates tuilées des voix apaisées au final.
John Cage n'est pas loin dans ces univers proches des sons du quotidien , de l'observation de la vie, de l'aléatoire.
Dans la dernière pièce , les quatre chanteuses en résonance se répondent, s'imbriquent, se succèdent.Cadence allègre sur les sons d'une bande pré-enregistrée, chuchotements dans une salle d'attente où tout peut arriver.Elles feignent de lire des magazines, puis tout dérape, déraille, patine. Course aux sons et aux diversités des voix qui s'emballent dans un bon délire libéré, délivré. Galop ininterrompu de chevaux lâchés, brides abattues, sauvages.
On est en plein "Paralangage", fait de piqués, de sautillés, d'intensités multiples, de paroles et de textes qui viennent enrichir ou donner sens aux sons.La mélodie "à trou" laisse les sons pénétrer dans les failles et les interstices de la musique. La "démonstration" est faite, très pédagogique que la musique s'expose, s'explique et se ressent, quelques secrets et recette de fabrication dévoilés.
Jolie cacophonie organisée, sons divers quasi liturgiques, belles et longues tenues des aigus, caquetages survoltés en quatre langues aux rythmes bien distincts et le tour est joué!
Virtuoses de l'interprétation, les quatre chanteuses se donnent, malines dans un jeu à la mesure du propos: justesse, finesse et humour!
Pépiements bien féminins pour cette formation plurielle qui réunit de jeunes talents au "palais" de la voix contemporaine, magnifiée par des auteurs au service d'un instrument de chair et de souffle: le corps pulsant, respirant de joie et de créativité


POUR Mémoire
http://genevieve-charras.blogspot.fr/2018/03/live-at-home-n-11-faire-bon-menage.html





Axismodula: "Only Tonight!" : le boudoir s'affole !


Elle est en déshabillé, se fait les ongles nonchalamment dans son petit salon cosy avec son paravent japonais. Elle, Sarah Brado-Durant nous attend à la galerie AEDAEN, un lieu qui sera à la démesure du récital, spectacle mis en scène in situ pour un soir et quelle soirée!
Elle chante alanguie sur sa chaise,"Récitation" de Aperghis, fixe, rêveuse, empilant en pyramide sons et mots qui vont crescendo, en accumulations vertigineuses, en strates qui jamais ne faillissent, comme une petite géologie de la voix parlée, chantée. Psalmodie contemporaine pour cantatrice audacieuse dans un exercice périlleux d'interprétation! Fait suite l'irruption de la pianiste, Nina Maghsoodloo en noir, de cuir noir,moulée SM pour une tonitruante "Toccata Vill" de Nina Deuze. Les deux vont se partager la scène pour "Apparition n° 1" de George Crumb, un duo plein de charme, ce complicité, d'intensité de jeu.Encore quelques touches de piano retentissantes, sèches et toniques avec "Etude op. 117 N°2 de Alireza Mashayehi et c'est John Cage qui prend le relais avec "The wonderful widow of eighteen springs": voix et piano, se jouent des surprises, virtuoses du rythme, du jeu et de l'empathie avec le public. Sarah est maline, dans ses atours variés de cantatrice chevronnée, de "coquette" replète et joyeuse, sensuelle et très érotique dans ses poses, attitudes et postures. Rebelles et belles, les deux artistes règnent sur le plateau, environnées de dessins érotiques: la ligne éditoriale de Aedaen, bien appuyée!
Sans doute le "Bouffe pour une personne seule sur scène" va comme un gant à Sarah Brado Durand, comédienne de cabaret contemporain, aux yeux grand écarquillés, scintillants de malice, de dépits ou d'interrogations multiples. La voix est chaude et tonique, présence, résonante et convaincante.
On reprendra bien un "Life story" de Thomas Ades in fine pour clore la soirée apéritive qui met en apétit de vie et de musique!
Un dernier rappel, émouvant au piano à bouche et tenue de strass et nos deux artistes déjantées disparaissent.


Belle formule de récital incongru, mis en scène par Natalia Lezcano, adaptée aux volumes et résonance du lieu en friche, en éternelle reconfiguration.


Approchez, approchez ! Ce soir seulement ! Entrez et venez faire la rencontre d’un tourbillon de personnages tout à tour extravagants, drôles ou poétiques qui essayent avec tendresse et naïveté de donner vie à un cabaret parfois touchant, souvent bancal, mais toujours passionné ! AxisModula est un ensemble de musique de chambre contemporaine à géométrie variable, créé à Strasbourg autour du duo franco-iranien représenté par Nina Maghsoodloo et Sarah Brabo-Durand, que viennent enrichir les artistes qu'elles invitent sur leurs différents projets. L'ensemble défend une démarche active et engagée envers les répertoires des XXe et XXIe siècles et un accompagnement du public à l'écoute, notamment par une volonté scénographique forte.

samedi 24 mars 2018

"Musiques éclatées": un programme éblouissant : L'Accroche note et Hanatsu Miroir s'éclatent !

Le 24 mars 2018, vous pourrez suivre un véritable parcours musical dans le centre ville de Strasbourg. Dans une dizaine de lieux aussi différents que l’Aubette, la Librairie Kleber, l’Eglise Saint-Pierre-le-Vieux ou encore l’AEDAEN Galerie, Elektramusic proposait plus de dix concerts gratuits qui ont  permi de découvrir la richesse, la variété et la vitalité des pratiques musicales strasbourgeoises. Avec à la fois des musiciens confirmés mais aussi de nombreux artistes émergents, il fut dévoilé les nombreuses facettes de ces disciplines dynamiques et le foisonnement musical des ensembles strasbourgeois.Se laisser prendre par sa curiosité et venir découvrir ces musiques classiques, contemporaines et jazz qui ont investi Strasbourg tout au long de ce samedi 24 mars, en toute simplicité.




L'Accroche Note: "En écho" : et Ange et Démon !


Françoise Kubler - chant
Armand Angster - clarinette
Frédéric Apffel - assistant musical

.La confrontation – ou le mariage – de la voix et de la clarinette a été spontanée, dès l’invention de l’instrument au XVIIIe siècle. Que les compositeurs du XXIe siècle écrivent encore pour cette formation prouve qu’une telle union n’était pas seulement anecdotique. De plus, l'outil électronique démultiplie cette fusion. L’actrice et le danseur. Depuis Mozart, il semble que la clarinette entretienne un rapport privilégié, presque amoureux avec les voix ; tantôt elle est leur double, leur écho, tantôt leur miroir. Non seulement elle possède la même souplesse infinie, mais encore ses registres – un grave sombre et profond, un médium éloquent ou intime, un aigu brillant, parfois diaphane – sont, avec extension légèrement supérieure, ceux de la voix humaine et personne ne s’est trompé sur le sens dramatique de la grande phrase lancée par la clarinette dans l’ouverture du Freischütz

Et ange et démon !

Quand Françoise Kubler et Armand Angster se retrouvent , à deux, dans la belle salle blanche de la librairie Kléber, c'est à "un monument" de la musique d'aujourd'hui,érigé de façon bien mobile, à deux solides cariatides que l'on a à faire! Elle est de noir vêtue, rayonnante, lui, en garçon ébouriffé et sympathique. La proximité avec le public opère dans la décontraction .
Ouverture du programme avec une oeuvre écrite pour la chanteuse, dédicace, de  François-Bernard Mâche :" Kengir pour voix et sons fixés". Gravité et recueillement dans une langue peu commune, le sumérien. Tension, surprises, retenues de la voix évoquent toute une gamme de sentiments féminins,de touches matriarcales. La voix est profonde, douce ou forte et se plie au jeu, sobre et émouvant de l'artiste interprète, comédienne inspirée. Intuitive.
Succède, après un clin d’œil sur la rareté et curiosité de la partition colorée et très graphique, le "John Cage" attendu: " Fontana Mix pour soprano, clarinette et sons fixés": une oeuvre surprenante, hallucinante, pleine d’embûches, de curiosités sonores, de bruits et de résonances inédites.Belle surprise que cette ovni où l'on songe au sourire malin de son auteur, de son humour.Les deux interprètes s'en donnent à cœur joie et franchissent les obstacles avec aisance et majesté!
Vint la pièce de  Nicola Resanovic : "Alt.music.balistix pour clarinette et sons fixés", où Armand Angster donne toute sa félicité d'artiste au service de son instrument. Tel un charmeur de serpent, il virevolte dans ce monde bigarré de sons de lointaines contrées orientales et régale l'auditoire de timbres pluriels et colorés.Toujours avec distance et humour, les deux protagonistes présentent l'oeuvre suivante celle de  Philippe Manoury :" Illud Etiam pour soprano, clarinette, et sons fixés". Encore une belle dédicace au couple de la part d'un auteur contemporain, pour leur très riche répertoire! Les voici mi anges, mi démons dans une légende de sorcellerie, des ailes dans le dos, de la rage et de la musicalité dans le souffle, le corps et la voix.Postures et attitudes recherchées pour évoquer les formes sculpturales des sorcières, anges et démons.Le pilier des Anges assailli par des sonorités démoniaques


Un programme bien "relevé" pour une occasion singulière, dans un lieu non "dévolu" à la musique contemporaine: cela aussi se nomme un "savoir faire" inégalé de la part de ce duo-couple complice, animateur et muse de tant de compositeur, détenteurs d'un "patrimoine" musical contemporain hors norme!
Leur talent, c'est aussi le savoir être ensemble avec le public, plein d'humour et de distance, de finesse et avec beaucoup d'enthousiasme Nos deux "Lustigs" (joyeux) sont inclassables !



Hanatsu Miroir
"Création japonaise": à vous clouer le bec !

HANATSU miroir dévoile 3 facettes de la création contemporaine japonaise où l’on cultive les reflets d’un bagage culturel au travers de nouvelles identités, au fil des générations, en de multiples écoles. Trois compositeurs que les parcours contrastés ont amenés vers une recherche du son, de la forme
et de l’énergie, nous emmènent dans leurs univers singuliers. Il y a le compositeur Joji Yuasa, pionnier de l'école expérimentale
dans les années 1950 au sein du Jikken Kobo. D'autre part, deux
représentants de la nouvelle génération témoignent d’esthétiques parallèles : Malika Kishino et Kenji Sakai, tous deux formés dans des lieux phares de la musique contemporaine (CNSMD de Paris et de Lyon, IRCAM, Villa Médicis, casa Velasquez…).
Malika Kishino se positionne dans la continuité des travaux de son maître Yoshihisa Taïra, compositeur naturalisé français, élève de Jolivet, Dutilleux et Messiaen mais dont l'écriture est fortement inspirée des rituels traditionnels japonais.
Helmut Lachenmann reconnaît en Kenji Sakai une parfaite maîtrise compositionnelle et une grande virtuosité dans la gestion du son et du temps. Sa musique, imprégnée de clarté et de luminosité, développe un style hautement personnel qui aborde, sans complexe, une certaine forme de légèreté.
Son dyptique Howling/Whirling, commande d'HANATSU miroir, a été créé par l'ensemble à la dernière Biennale de Venise et s'envolera très prochainement en tournée au Japon.

Au programme dans la salle Ponnelle de l'Opéra du Rhin et en ouverture, "Monochromer garten VII" de Malika Kishino pour flûte et percussions:léger frottement des percussions, mugissement pour annoncer la venue de la flûte, fine et vivace partenaire, de vent et de souffle animée, discrète compagne de jeu dans cet univers de jardin japonais.Comme un filtre de sons aigus, de tamis des émotions musicales, la flûtiste partage des sons ténus, rares, vif argent, puis fait corps avec cette étrange créature sonore, la flûte contrebasse, corps singulier comme un immense bras retourné, une architecture qui l'enveloppe et la protège. Ce tranquille paysage sera troublé par le souffle haché, les accélérations, subites , le vrombissement des percussions. Un gong subtil éclaire le tout de sa présente vibratoire intense ou discrète. Déchirure des sons de la flûte, en un combat avec l'instrument.Le calme feutré réapparaît à l'horizon de ces contrées sonores, qui tintinnabulent, précieuses au final dans des espaces dessinant des visions lointaines .Multiphonies écrites par le pionnier de la musique contemporaine japonaise.

Puis s’enchaîne logiquement, se glissant sans transition,"Clarinet solitude" de Joji Yuasa pour clarinette seule: une oeuvre sobre et envoûtante qui appelle une écoute intense et une communion en empathie profonde avec l'interprète.

Avec "Howling/ Whirling" c'est Kenji Sakai que l'on découvre, oeuvre pour flûtes, clarinettes et percussions. Lourdeur d'une démarche sourde, martiale pour préambule, des sons bizarres, presque chantés; le trio tremble et vibre. Comme un moteur qui démarre, tout va bon train, avance. Suspens d'une narration des sons qui évoquent paysages et dynamiques incongrues, étonnantes. Ça courre, ça galope dans un rythme enjoué, coloré, un tempo ascendant enivrant ! Des sonorités de scie, des bruitages, des envolées sonores étayent le son, déclinent une ambiance sous une lumière rouge, tonique. Matricielle. Le passage à la clarté blanche, plus légère, évoque comme une balade dans une atmosphère sylvestre ou aquatique. Oiseaux dans volière ou oisellerie. Quelques sourdines, des frappes sur les marimbas de bois, le halètement des vents, du souffle de ses singulière formes des clarinette et flûtes contrebasse,des sons d'harmonica et le tour est joué. Les trois instruments discutent, entretiennent des propos joyeux, légers, à vous clouer le bec!
Dans un train d'enfer sans halte sur le quai, les rouages filent en répétitions, avancent de concert, entraînant dans leur sillage reprises et répétitions à l'envi.
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Avec le concours de l'Opéra du Rhin dans le cadre de Arsmondo sur le Japon l 24 Mars 2018

vendredi 23 mars 2018

Manga !




Mangas !




mercredi 21 mars 2018

"Man anam ke rostam bovad pahlavan": Ali Moini, garçon boucher !




"Avec son titre en farsi issu d’un proverbe populaire iranien, la démarche artistique d'Ali Moini oscille entre rituels et mondes urbains. Tels deux insectes pris dans une toile d’araignée, le performer et sa marionnette métallique se livrent à un étrange dialogue de corps en suspens dans l’espace. Relié par un système de poulies mécaniques à un squelette métallique à taille humaine, Ali Moini entre en conversation. Troublants sont ses gestes comme ses mots. Il est question de volonté, de violence, de colère, d’affection, de fidélité, d’acceptation. Entre la marionnette et lui tout se trouble, on ne sait plus bien qui impulse le mouvement, qui est le sujet ou l’objet. Cette indistinction des rôles inquiète, dérange et réjouit à la fois. Entre avatar et identification le performer interroge la notion de double.I.F.

Un décor de bouteilles plastiques en contrepoids, comme autant de pampilles suspendues.Un homme en tenue d'escalade ou de parachutiste est suspendu par sa combinaison bleue , par un savant dispositif de fils entremêlés, accrochés aux cintres.Tel un sportif prêt à la performance. Quelques oscillations infimes font bouger simultanément une étrange créature, face à lui, en étroite relation de suspension. Une sorte de squelette de métal, articulé: la structure se meut, s'émeut de ses mouvements, tend un bras, en salutations ou gestes répétés. Aux inclinations de l'un, l'autre répond en miroir, tel un clone, un avatar singulier et étrange. Ils volent tous les deux, bras en croix tels des crucifix suspendus à des cimaises.Squelette désincarné imitant l'autre dans ses schémas ostéopathiques, cliniques, exosquelette de laboratoire.Tandis que le ballet de bouteilles fait chorus, les enveloppe, ils gravitent dans l'apesanteur à cœur joie.
Gestes décortiqués, analysés, ondulations raidies des segments pour la "marionnette"mécanisée.Homme sans tête, créature fascinante, instrument accordé à son manipulateur chevronné. Quelques petites secousses tétaniques les rassemblent, comme deux demi-dieux accrochés aux cieux.Telle une mante religieuse, le monstre mécanique, insecte hybride va se métamorphose, prendre corps.


Écorché perdu dans une salle de musée d'anatomie comparée, la "créature" va s'incarner, prendre corps et vie. De la viande contenue dans un petit bac va servir de muscles, de chair que le démiurge manipulateur va lui coller aux articulations. Comme autant d'ornements baroques, de dentelles roses, de morceaux de chair en lambeaux.Costumier, habilleur, chirurgien, cette nouvelle vocation engendre chez l'homme un rapport intime et très clinique avec son partenaire ludique du début De duo, on passe à un duel, rituel singulier de mort ou de résurrection. Cadavre exquis suspendu comme un épouvantail dans un charnier pour oiseaux de proie, vautour déchiqueteur de viande. Les images sont fortes et très plastiques.La bestiole, mutant inquiétant, créature défaite, décharnée, déstructurée semble mourir une seconde fois, déchiquetée. Découpée dans une ambiance oppressante crée par la musique sourde et ascendante.
Déchirure, souffrance de carcasse sectionnée: le boucher débite et rompt la chose qui se défait, s'étiole, se détruit: horreur et fascination comme dans un film de science fiction très gore!Tueur, criminel de la Grande Boucherie, devant la dépouille, les oripeaux de chair, comme à l'abattoir, dans un instinct de vengeance, l'homme tue sa créature dans un beau carnage final. Le choc est fort et l'on ressort de ce spectacle très engagé, bouleversé, remué.
A Pole Sud dans le cadre du festival Les Giboulées, en coréalisation avec le TJP


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"Maibaum": un arbre qui ne cache pas de forêt!


"Cinq constructeurs-danseurs manipulent des bobines de fils sorties de caisses en bois pour bâtir une nef, tressant patiemment un cordage autour d’un immense mat. Cette partition millimétrée s’effectue dans un silence hypnotique. 
Le public est happé par la contemplation des gestes ciselés de la communauté à l’œuvre. Le chorégraphe espagnol poursuit ici son exploration de la relation du corps à l’objet à travers la mise en scène de constructions d’architectures improbables. Leur forme n’apparaît qu’à la fin de la performance, dévoilant à rebours le sens et la nécessité de chaque mouvement. Né en 1980, Jordi Galí se forme en danse contemporaine à l’Institut del Teatre de Barcelone et devient interprète pour des chorégraphes. Il crée la Cie Arrangement Provisoire en 2007, se centre sur le dialogue entre geste et objet à travers la mise en scène d’installations, de fictions architecturales éphémères et poétiques qui se révélent au fil de chaque performance. Jordi Galí est, avec Vania Vaneau, artiste associé au Pacifique CDCN de Grenoble."I.F.

Comme une ode à la construction, l'érection d'un arbre de Mai est une construction symbolique d'un monde utopique, à partager le temps d'une cérémonie
C'est à cet acte de "bâtisseur d'empire" que s'adonnent nos cinq performeurs se jouant des entrelacs des fils qui tissent, enroulent et forment nattes et mailles de filet.Des paysages se dessinent: un port où des pêcheurs tirent des filets, un dos de baleine échouée dont le squelette gît sur le sol, avec ses immenses arêtes autour d'une colonne vertébrale. On est dans la Galerie de l'évolution au Jardin des Plantes à s'interroger sur la mémoire de l'humanité. Les danseurs s'affairent dans le froid, sur la pelouse face à l'Esplanade de la Faculté de Droit de Strasbourg.Un campus où cette tribu trouvera ses repères, son fief, son campement d'un jour. Son bivouac.La sculpture finale est une spirale ascendante, faite de fils qui s'entrelacent et donnent lieu à une passerelle ajourée qui monterait au ciel pour sa félicité, au zénith d'un ciel étoilé.
Les spectateurs sont assis sur des transats et observent la montée de l'édifice, comme un petit chantier en ébullition, une fourmilière qui bâtirait à vue son habitacle pour venir s'y loger, le temps de la performance.Poétique du lieu, magie de l'éphémère, tout opère pour amarrer nos rêves d'architecture utopique, de monde rêvé, de topos improbable.

Une initiative du TJP et du service universitaire de l'Action Culturelle dans le cadre du festival "Les Giboulées"
les 21 et 22 Mars sur le campus (15H /18 H)

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"La loi de la gravité": Actuelles 20 aux TAPS: Olivier Sylvestre: question de "genre"


La loi de la gravité, c’est l’histoire de Dom et de Fred, de l’année de leurs 14 ans, de leur rencontre en haut de la falaise et surtout d’une amitié qui sera profonde comme le fleuveà Presque-La-Ville. Dom et Fred trouvent en l’autre un refuge contre le monde où la norme tue. Au travers des trahisons que subit Fred et d’une histoire d’amour qui ravage Dom, se profile la quête d’un genre à soi, unique, qu’on doit imaginer, pour mieux vivre.


Faire entendre et faire circuler les textes de théâtre actuels, les confronter au public, inviter leurs auteurs-es à être à la fois les témoins et les parties prenantes de ce moment si particulier, favoriser les échanges et partager des émotions : tel est le principe d’ACTUELLES, ce temps fort de la saison du TAPS dédié aux écritures dramatiques

Les maquettes des cinq lectures sont exposées dans le hall: seule celle de la lecture de ce soir est dissimulée sous un tissu noir...On découvre alors la scénographie en pénétrant dans la salle de spectacle, entièrement reconfigurée, transformée pour l'occasion.Un exercice scénographie in situ et en temps réels des Quatre étudiants de la HEAR; le "décor" est planté et sera argumenté par les deux protagonistes: il y a en face d'eux, "la ville" avec ses grandes lettres blanches à la police radicale, droite et angulaire. Et, eux, sur des praticables tectoniques, à l'architecture bouleversée, fracturée, installe ou incertaine. Perchée sur cette structure, éclairée sur un fond bleu, se sera leur territoire, " presque la ville". Un pont reste à franchir qui fera l'objet des préoccupations de ce "couple" improbables, d'amis amoureux, d'amants : c'est "pas mal trop loin de la ville".
La métaphore est tissée, le dialogue qui s'installe entre Dom et Fred est bouleversant: faire connaissance, se faire des amis, se respecter, se disputer sera la marche à suivre tout au long de la lecture. Les deux comédiens Logan Persan et Stéphanie Félix sont l'incarnation de ses adolescents en quête d'identité: deux portraits saisissants d'êtres qui bouillonnent, qui hors de la norme, pas "pareils" gravitent dans la grâce, la tendresse. Vérité, authenticité, simplicité des personnages émeuvent Aux dires de Catherine Javaloyès, metteur en espace et partenaire, conteuse de la pièce, envisager l'être peut se placer dans l'amitié amoureuse,  ou l'amour amical. C'est cela qui l'a touchée dans le choix du texte d'Olivier Sylvestre.Un texte qui ose traiter du "genre" de l'identité qui oscille à l'âge où on cherche qui on est. Homme, femme, désir d'être un autre , défier les normes et assumer sa différence. Dom se veut homme, Fred se découvrirait bien femme et leurs prénoms, doublement sexués porte à la confusion, au trouble. Un "entre-deux" obscur et lumineux, drôle aussi parfois, histoire de "détendre" une ambiance tendue.Passer, franchir le pont pour aller vers la grande ville ou simplement là où l'on sera reconnu et considéré, respecté: c'est l'objet de leur quête. Le texte porte cet enthousiasme, ce rêve, cette foi en la vie et sa propre identité. On ne perd pas pied ni espoir dans cette urgence d'abolir les frontières.
Au Québec explique l'auteur qui se dévoile au final au public, le genre est aussi tabou: la rage contre les catégories figées s'exprime. Son désir d'écrire pour les adolescents dépasse de loin les limites d'âge et "La loi de la gravité" est universelle !
 Cette pièce "refuge", sur la falaise reculée où se réfugient nos deux anti-héros exclut dans la mise en scène l'apparition des autres personnages évoqués. A bon escient, on se concentre sur les vivants, ces deux tendres personnes qui se cherchent. La guérison du malaise, des blessures aura bien lieu, de l'autre côté du pont à franchir dans l'allégresse, pas la démission ni soumission aux lois de la conformité !
On rit aussi sur un sujet grave dans une narration fluide et suggestive. Quelques chuchoteurs en salle en profitent pour murmurer dans l'oreille des spectateurs assis au sol ou sur de petits praticables, quelques mots d'anniversaire pour les 20 ans des Actuelles Car quand on aime on a toujours 20 ans et l'on déguste, durant le temps de la discussion conclusive, le salé-sucré des souvenirs de jeunesse du chef Oivier Meyer...Et la musique de se faire écho à cette recherche:celle très inventive de Nicolas Beck, ponctuant au "tarhu" un instrument hybride ancestral, la narration truculente de nos deux personnages si attachants et émouvants
Histoire de genres, histoire de franchir les obstacles et assumer ses qualités!
Belle leçon de vie !
Pour mieux voyager encore après spectacle, une "fiche de salle" circule, comme un guide pour aller plus loin dans les univers musicaux et performatifs.r



CINQ SOIRÉES UNIQUES,CINQ TEXTES À DÉCOUVRIR…
La saison 2017-2018 accueille la vingtième édition d'ACTUELLES. 91 textes auront été lus depuis la première édition de ce temps fort débuté en 2005.
Le principe est toujours le même : cinq pièces sont sélectionnées par les artistes associés (Aude Koegler et Yann Siptrott cette saison) en collaboration avec le comité de lecture du TAPS.
Ils les confient ensuite à des directeurs-trices de lecture qui constituent leur équipe d’interprètes pour assurer la mise en voix, et de musiciens-nes pour composer la partition sonore.

Chaque soir, un texte est ainsi présenté au public, dans une forme simple privilégiant le rapport direct entre les artistes et les spectateurs. Cinq équipes d’étudiants-es de la section scénographie de la Haute École des Arts du Rhin (HEAR), accompagnés par leurs enseignants et l’équipe technique du TAPS, prennent en charge la mise en espace de chaque lecture, tandis que le cuisinier Olivier Meyer (Kuirado) concocte des mises en bouches inspirées par les textes et dégustées au fil de la soirée. Des étudiants en dramaturgie de la section Arts du spectacle de l’Université de Strasbourg composent les feuilles de salle et proposent, pour chacun des textes, des pistes de réflexion singulières.