lundi 23 mars 2026

"L'infiltré" : en-genré, engendrer le genre..Une île avec des ailes-il-elles trans-lucides.

 


Quelle chorégraphie sociale du quotidien faut-il apprendre pour appartenir au groupe des «hommes » ? Dans ce spectacle assumé comme pédagogique, Océan, comédien et réalisateur qui a filmé sa transition de genre, interroge aujourd’hui la construction scientifique de la binarité sexuelle, n'hésitant pas à se moquer des biais sexistes qui jalonnent l'histoire des sciences. Il observe aussi, avec curiosité et humour, les hommes dans leurs espaces de non-mixité : leurs intimités, ambivalences, tabous et solidarités. Enfin, il cultive la transmission d'expériences : comment alléger la relation de chacun·e au genre ? Comment trouver du commun, quelle que soit notre trajectoire ?Après avoir revendiqué son identité lesbienne, notamment dans sa pièce de théâtre La Lesbienne invisible, l'artiste annonce publiquement sa transidentité en 2018, et prend alors Océan comme prénom et comme nom de scène. Il filme sa transition dans une web-série documentaire diffusée à partir de 2019, intitulée Océan.

 


Monsieur Michel, conférencier émérite va tenir le plateau pour nous conter l'histoire du concept de genre et nous prouver que la question du "modèle" ne date pas d'hier et c'est développée comme archétype du masculin/ féminin depuis des lustres. Dans un décor d'ogives qui ponctuent l'espace de leurs courbes singulières.Propos fort édifiants, fort bien analysés et surtout émanant du personnage docte et savant, plein d'humour et de malice percutante qu'est le comédien Océan. Avec une vivacité, une verve incroyable, un débit de paroles hallucinant et un jeu physique à toute épreuve, Océan touche, émeut, décoiffe et décape un sujet plein de passion et d'engagement. Il sait ce dont il parle et là est toute sa force, discrète, authentique, vraie. Pas d’esbroufe ni de faux semblant dans le récit de cette conférence très construite à l'aide d'une IA qui lui répond en direct et fait avancer la réflexion. Il bouge lors d'entremets imposés par cette dernière qui le coatche, en roulades, virevoltes et autres gestes simples et vifs. Belle démonstration chorégraphiée par Marlène Rostaing d'un engagement total sur la scène. Il raconte en historien les histoires de personnages historiques qui déjà affichaient leurs différences d'identité, leur singularité. Ou la dissimulait pour se faire passer pour un ou une autre. Exemples religieux, belliqueux insoupçonnés jusqu'à présents d'être les porteurs de genre non avoués. Transgenre fut peut-être Jeanne d'Arc entre autres citations. Notre professeur d'un soir brosse une panoplie des modèles féminin des années 1960 et plus tard qui ordonnent d'être comme il le faut si l'on veut être femme fragile ou homme viril, à l'aide de vidéos d'époque croustillantes.L'analyse des images et des propos est sidérante quand on est attentif au sens des mots utilisés, aux attitudes de ceux et celles qui illustrent son propos.Et l'on rejoint son idée primitive du Tupperware, mise en boite forcenée des tailles, volumes, formes obligées dans un monde où l'on range, classe, mesure et évalue sans cesse les proportions, les normes et tout se qui s'emboite pour faire autorité et nomenclature définitive. Hors Océan est tout le contraire de la mise aux normes et la suite de son show-solo ébouriffant se loge plus dans des histoires plus calmes, des ressenties moins tonitruants que cette verve fulgurante du premier acte. Il quitte son pupitre et se revêt d'atours qui correspondent à son récit, à loisirs. La pièce d'identité comme une carte à jouer son "identité" et ses appartenances à cette classe des "papas blanc" sans reproche dont il est issu.


La trans-mission de l'acteur très pédagogique et pleine d'intelligence.

Quasi deux heures sans le quitter, en empathie singulière avec un public jeune et concerné par le sujet. A l'image,des "trans" dans le milieu du sport fascinent autant qu’indiffèrent car les esprits se sont ouverts, les barrières rabaissées, les frontières ouvertes vers la reconnaissance "tout genre confondu" du "genre humain". Au regard du comportement animal, amoureux ou sexuel également évoqué avec des images choisies de séquences d'acte de recherche du plaisir entre mâles.avec des images éloquentes.Océan questionne, ne donne pas de réponse, reste vigilant et l'on fait en bonne compagnie un voyage au pays des autres sans tabou ni appréhension.Ce travail de restitution de résidence avec des étudiants du SUAC Unistra Strasbourg est le fruit de rencontres au delà des barricades socio-éducatives dans un contexte ouvert au monde. Une réussite sans concession pour Océan qui se met à nu sans dévoyer ni galvauder un état de fait et de société salvateur: la considération de l'identité de l'autre tout simplement.

 [Conception et écriture] Océan
[Mise en scène] Océan et Flore Vialet

[Lumière] Léa Maris
[Son] Elisa Monteil 
[Vidéo] Jean Doroszczuk
[Dessin] Anaïs Caura
[Chorégraphie] Marlène Rostaing
[Dramaturgie] Leïla Adham
[Régie générale] Marie-Lou Poulain
[Composition] Thibault Frisoni
[Scénographie] Marco Ievoli
[Costumes] Colombe Lauriot Prévost
[Direction de production] Olivier Talpaert et Nathalie Untersinger
[Répétition] Debi Debbie

[Avec les étudiant·es] Estelle Akakpo, Coline Forster, Charlie Fouché, Lou-Ann Graindorge, Clarisse Haton, Ameline Jung, Geoffrey Ridet dit Lewyn, Pauline Roche, Noa Schublin, Tiphaine Vauje

Au TNS jusqu'au  1 Avril

samedi 21 mars 2026

"The Goldberg Variations" , Platform K & Michiel Vandevelde / Philippe Thuriot : métissages prolixes et prophétiques...Terpsichore en baskets.

 


Comment peut-on penser la danse dans le contexte propre à une époque ? Tel est le questionnement que pose Michiel Vandevelde comme point de départ de son spectacle, puisant dans deux sources : la célèbre œuvre de Bach qui lui donne son titre, mais aussi le travail du danseur Steve Paxton dans les années 1980. L’esprit qui animait le champ de la danse était alors sa démocratisation. Une libération de codes la limitant à certains corps et à certains gestes. En s’entourant sur la scène d’Oskar Stalpaert, membre de la compagnie de danse inclusive Platform K, et de la danseuse Amanda Barrio Charmelo, Vandevelde donne à voir des corps divers, miroir d’une société plurielle.
Reflet également d’un cadre politique qui évolue : en fond de scène défilent des images du présent, qui reconnectent l’art à d’autre types de mouvements, ceux de masses animées par diverses causes. Plusieurs strates temporelles se superposent alors : les notes de Bach, magistralement interprétées à l’accordéon par Philippe Thuriot, les variations sur une partition corporelle de Paxton, et les emprunts aux mouvements populaires, tant médiatiques que politiques


Terpsichore en baskets ou Steve, Yvonne, Trisha et les autres...

Tisser l'histoire de la danse moderne en dansant semble être la plus belle formule, celle qui en dit long sur l'impossibilité de main mise sur le récit de l'art chorégraphique. La danse échappe à toute mise en forme traditionnelle et conventionnelle, exceptée à la sienne: danser! Les universitaires ont tracé un grand chemin dans l'édition d'ouvrages écrits, les danseurs ont eux inventé leur auto biographie ou des essais sur leurs expériences, leurs sensations ou émotions. Une Agora de la danse, un forum chorégraphique, une plate forme dansée où le verbe perd sa place, où le récite des états de corps se fait chair et poésie."Une histoire de la danse à ma façon" de Dominique Boivin pourrait être une référence "vivante" de ces propos. On trouve avec ce spectacle la même veine: conter, raconter, écrire la danse en corps à corps, en accords avec son développement, ses révolutions, ses "soulèvements" très proches des mouvements politiques, des événements de l'actualité, en l’occurrence à l'époque de Steve Paxon, la guerre du Vietnam et toutes ses injures faites au corps, le déchirement, et autres atrocités physiques en regard du vivant. En prologue, chaque protagoniste se présente et installe le sujet, pour mieux y voir clair dans cette révolution, métamorphose certaine et incontournable de la danse. Ici et pour preuve, les gestes sont simples, les déambulations sereines, évidentes sans calcul de performance et autres formes d'étalage de virtuosité technique. C'est de la Joie, du "petit bougé" quotidien porté sur le plateau, des virevoltes, des rebonds, des manèges insoumis à la rigueur, des directions changeantes selon les humeurs et désirs. Tout sauf du réchauffé, de l'acquis, du répété, des codes rabâchés pour être parfaitement exécutées. On "exécute" tout on dit "non" à tout et tout nait de la spontanéité. Qui n'exclut pas la fluidité, la relax, la nonchalance feinte dans la marche ou démarche de ces trois danseurs, à l'unisson ou chacun dans un solo approprié à leur corps, leur motricité, leur faculté à être entier, franc, généreux, authentique et riche d'une expérience scénique. Pour mémoire la danse moderne et ses pionniers, pour inspiration ces bras en couronne vers le bas du corps, ces pieds flex, ces baskets ou pieds nus, ces tours enjoués, cette vélocité naturelle, ces tenues relax. Trois tableaux entrecoupés d'images évoquant des foules contestataires, du flou au concret sur un écran géant. On tourne les pages de cet ouvrage de Paxton à Lucinda Childs en picorant les gestes d'antan toujours très présents dans l'écriture chorégraphique. Un "soulèvement" salvateur pour Terpsichore, déesse de la danse, du chausson rigide, aux baskets..Les trois danseurs, modestes, naturels au service du mouvement et de la musique de  Bach réappropriée par l'accordéon de Philippe Thuriot. Comme Marie Andrée Joerger et son "Bach en miroir" adaptation de Bach pour l'accordéon. Les lumière sculptent les corps, les ambiances changent à l'envi , les costumes se parent de blanc virginal ou de simple jogging comme autrefois.Les variations Goldberg épousant le mouvement, le faisant naitre dans toute sa grandeur et légitimité dans les rythmes, sonorités, mesures et autres secrets de fabrication musicale.

Pina Bausch : « Je ne m’intéresse pas à comment les gens bougent, mais à ce qui les fait bouger ». 

.Chorégraphie : Michiel Vandevelde
Composition et musique live : Philippe Thuriot
Avec : Oskar Stalpaert, Amanda Barrio Charmelo et Michiel Vandevelde 


Au Maillon jusqu'au 22 Mars dans le cadre de démocraties en jeu

Lire:https://www.ensembleintercontemporain.com/fr/2024/05/la-democratie-en-mouvements-entretien-avec-sasha-waltz-choregraphe/

danse et démocratie:

https://www.youtube.com/watch?v=_0iiS6K0xAw 

 https://villa-albertine.org/va/fr/magazine/lahorde/ 

vendredi 20 mars 2026

lovemusic "Terra insula" (Dans le cadre du festival Arsmondo Îles). Archipels flottants ....


 Et si l’île était aussi une expérience intérieure ? lovemusic, collectif audacieux de la scène contemporaine, propose un concert pour voix, piano et électronique qui met en tension l’image d’une île harmonieuse et la réalité d’êtres humains repliés dans leur propre îlot intérieur. Les œuvres de compositeurs et compositrices – Jonathan Dove, Feliz Anne Reyes Macahis, Amadeus Regucera, Alvin Lucier, George Crumb – dessinent des mondes sonores contrastés. Point d’orgue du concert, Kingdom Animalia, création mondiale d’Héloïse Werner d’après des poèmes d’Aracelis Girmay, met en scène une nature fragile où se croisent responsabilité envers l’environnement et quête d’identité. De petits interludes, autour des textes du poète guyanais Léon-Gontran Damas, ponctuent le programme, tissant un réseau de mots entre ces îles intérieures et questionnant la place de l’eau comme vecteur de lien, de liberté, de migration, mais aussi de sujétion politique.

Insulaire archipel musical, navigation vers des terres inconnues, des sons inédits, de nouveaux territoires à découvrir en accostant sur les rives des îles utopiques de la création musicale contemporaine. Dans la frêle esquive, lovemusic dans la tempête ou dans l'accalmie, offre un récital au long cours.Le flux incessant de l'eau comme élément liquide et transparent d'atmosphères multiples.


C'est avec "Apparition"de Georges Crumb que s'amorce ce moment d'un duo voix-piano qui va ponctuer tout le récital. En profondes vocalises impressionnantes, Grace Durham de toute sa voix puissante et onctueuse se fait actrice, évoquant la nostalgie, la déception, le regret. Des tonalités quasi hispanisantes répondent au piano sous les doigts magiques de Nina Maghsoodloo qu'ils soient sur le clavier ou dans les entrailles de cet instrument devenu résonateur à cordes.Tandis que la chanteuse picore les sons comme un oiseau musicien, en alternance, la pianiste en touches légères égrène des sons inédits.Les expressions du visage, la douceur évoquée par la cantatrice, l'ampleur de sa tessiture et de ses bras épousant une carrure massive, solide, alternent avec la présence du clavier, discret ou ravageur. Des océans, des étoiles, la mort et le deuil comme leitmotiv, propos fugaces, cris dans le vide, tension et connexion à la nature comme crédo. Place à la poésie de la musique.

L'oeuvre de Jonathan Dove "Come unto thes yellow sands"fait la place belle à la voix, seule.Vibrations de la mer en fond, pour un souffle, des chuchotements discrets donnant libre cours aux fréquences de cette voix, parlée, chantée, jouée par cette actrice mélodieuse, qualité rare dans tous les contrastes de ses expressions de visage. Un glorieux cocorico fait face à une interprétation pleine d'amplitude, de force, de résonance. Alors que le bruit de l'eau dans un bocal translucide est animé par une magicienne docte, plongeant des cailloux dans le liquide qui murmure, susurre des sons aquatiques mystérieux.Bruits de marée montante à l'appui. Telle une voyante cartomancienne devant sa boule fluorescente.Beaucoup de concentration, de méditation dans cette évocation d'un monde marin: comme une île d'eau bordée d'air et de terres inconnues.

Dans "Boca chiusa" de Amadeus Julian Regucera, la voix pleure, s’essouffle, s'étouffe dans la main de la chanteuse, empêchée, entravée: elle frappe sa poitrine pour se libérer, la bande son pour amplifier l’asphyxie: voix ensevelie, engloutie par les flots comme la ville d'Ys.. Impressionnante prestation de Grace Durham, toujours expressive, joueuse et parfaite actrice d'émotions, de sensations transmissibles au public, très proche et captif, captivé, capturé par tant de sincérité sensible.

"Nothing is real"d'Alvin Lucier donne l'occasion en piano solo, à Nina Maghsoodloo de suspendre le temps, mélodique, plein de suspens. Du grave à l'aigu, c'est la quiétude, la sérénité qui se révèlent sous ses doigts agiles et véloces.


Une cafetière magique, éclairée de l'intérieur fait lampe d'Aladin, la musicienne la manipulant assise au sol.Des sons de pianos antérieurs venant animer cet objet étrange, comme une boite à musique venue d'ailleurs. L'image est belle et incongrue, surréaliste.

"La vierge de Cluny" de Feliz Anne Reyes Macahis succède à cette ambiance recueillie.Pour voix seule , la chanteuse éclairée de bleu sur son estrade, opère des vocalises audacieuses et imprévisibles à l'écoute.En récitations, en demande ou supplication parlées En invocations comme une sorte de prière décalée, démembrée en bribes de mots désarticulés, hachés, coupés court. En bégaiement et vocabulaire emprunté au religieux comme un cri, un prêche insolite et farfelu, en prêtresse, en pitié en piété.Empiétée par le rythme et le débit de la voix magistrale et implorante. Dans une langue étrange, inventée, façonnée pour ses résonances percussives. 


Encore quelques notes aquatiques de l'aquarium avec des mini cymbales plongées dans l'eau, des cailloux brassés par des mains immergées dans l'eau par la pianiste , sirène échouée sur une île déserte. Ce petit îlot d'eau magique entouré d'impalpable ether flottant comme des bulles de savon. Les images chères à Lovemusic sont toujours esthétiques, belle, à propos, épousant le sujet, emplissant l'atmosphère de lumière, de reflets.Et Finbar Hosie de la partie électroacoustique toujours au niveau des ambiances recherchées et justes.

L'oeuvre de Héloise Werner "Kingdom Animalia" fait suite à ce tableau très poétique, entremets de la soirée.Un duo vocal à cappella pour la pianiste et chanteuse qui se répondent, se doublent, se calquent, se décalquent,se décalent,s'attendent dans un accord parfait entre elles. Ceci nécessitant une écoute et une attention toute particulière de la part de chacune.


Un récitatif, un jeu d'actrice en poupe, des frappes sur le coffre du piano pour évoquer la complicité, en alternance, en décalque ou osmose. Des silences, des suspensions de rythme en discours, récit et narration pendant que le piano se laisse chatouiller, pincer, gratter de l'intérieur. Beaucoup d'inventivité, de décalages, de surprises dans cet opus de cette jeune compositrice, présente dans la salle pour honorer cette première interprétation.

Au final, c'est le retour de Georges Crumb et son "Apparition" à nouveau. La délicatesse du piano donne le ton altier et discret à l'oeuvre. Une ambiance de solitude, de regret, de nostalgie s'y dessine dans l'espace et le temps. Le doigté de l'artiste comme une immersion dans les cordes et les marteaux du piano. Dessinant de vastes plages sonores, de vastes horizons dans des intensités et volumes sonores contrastés. Attente, délectation sensuelle et charnelle d'instants musicaux hors sol. Des ondes, des courants, des vagues surgissent du clavier comme un univers fluctuant, houleux. Des bercements pour une fin très ténue de la voix qui se perd et s'éloigne de son île. On quitte cette embarcation mystérieuse qui nous a menés très loin dans des archipels , des méandres sonores inouïs, vaporeux, incertains. Lovemusic en explorateurs de nouveaux territoires dans ce programme sur mesure pour évoquer les "îles"accessibles à l'émotion, la sensibilité d'un auditoire séduit par la richesse des choix musicaux et la virtuosité des musiciennes.Une île qu'on aborde sans crainte et d'où l'on ne voudrait jamais repartir. Isola Bella, Isola dei Pescatori, on plonge dans des eaux des îles Borromées ou d'autres terres insulaires avec ravissement.

"C’est presque au bout du monde Ma barque vagabonde Errante au gré de l’onde M’y conduisit un jour

Lîle est toute petite mais la fée qui l'habite gentiment nous invite à en faire le tour" 

de Kurt Weil "Youkali"

photos robert becker

A l'Opéra du Rhin le 20 Mars dans le cadre de Arsmondo Îles