Armin Hokmi fait émerger des souvenirs et l’atmosphère de danses passées. Il s’est plongé dans les archives du Festival des Arts de Chiraz, ville iranienne où s’est tenu, tous les étés de 1967 à 1977, une manifestation de renommée internationale. Dirigé par le cinéaste Farrokh Ghaffari, la dramaturge Khojasteh Kia et le metteur en scène Arby Ovanessian, il a constitué un espace de recherche artistique important pour des artistes occidentaux comme Merce Cunningham ou Carolyn Carlson. De cette recherche naît une danse calme mais obstinée où les interprètes semblent laisser affleurer des impressions. Danse festive ou rituelle ? Gestuelle traditionnelle, transmise ou purement fantasmée ? Tout, ici, est plutôt affaire d’impressions, d’images d’archives qui remontent et sont esquissées, à l’unisson, ou presque. Il y a de la magie dans ce spectacle : elle réside dans l’architecture de l’espace qu’ouvrent ces six corps aux trajectoires qui se rapprochent ou s’éloignent, mais restent ensemble.
Ivresse
Les interprètes sont déjà sur le plateau, évoluant d'une infime façon au son d'une musique répétitive envoutante . Quand les lumières de la salle s'estompent, ils poursuivent leur lente danse enivrante, un bras levé, l'autre le long du corps, impassible. Les regards comme dans un vide plein de concentration. La délicatesse de leur gestuelle qui évolue peu à peu, caresse les émotions ressentie à la vue de ces sept personnages impassibles dont les directions changent au fur et à mesure comme des brisures de rythme, des cassures de routine sempiternelle. Les petits pas se font lentement en contre point des percussions et autres instruments lancinants de la bande son. En baskets, pantalons larges flottent et bustiers couleurs pastels, doux et comme évanescents.Les bras en corbeille, arceau , les hanches en balançoire, le corps et les axes en bascule perpétuelle. Comme dans une partition musicale , la danse se construit en gestes, notes qui s’additionnent, en mesure qui s'allonge. Toujours de petits soubresauts discrets, des pliés futiles, des demi-pointes qui se profilent et retombent, comme une danse baroque subtile, légère, altière, distinguée. Les bras se font arche ou ailes tendues dans de belles envergures. Des tracés se dessinent comme un plan architecturé qui délivrerait des secrets de facture, de fabrication d'espaces contenus, retenus.Parfois des regards se font miroir puis replongent dans leur intériorité, bercés par les pulsations de la musique. Les mains se font écran ou filtre comme à travers un moucharabieh, les bassins des danseurs tanguent et ondulent, les épaules se dressent ou retombent Tout un vocabulaire très précis pour cette unisson implacable, cette écoute collective qui conduit à une harmonie de groupe rarement égalée. L'atmosphère est au recueillement pour cette statuaire mobile qui rappelle celle des statues de nos cathédrales. Grâce, inclinaison de madone, pliés, révérence ou simplement courbure du buste en parade sacrée. La danse signée Amin Hokmi comme un rituel indisciplinaire sous des aspects très structurés, codés, construits sur des bases rythmiques incontournables. Sortes de frises picturales qui se déroulent comme un leporello ou un livre d e la Torah, des prières bouddhistes déployées .Figures antiques, lascives ou parfois bondissantes, à demi élevées, discrètes ascensions vers une élévation promise.Les lumières se font épouses et compagnes de cet ensemble singulier qui semble issu de nulle part, comme des anges dansant, des anges musiciens d'une mobilité intime, infime: un petit bougé pour atteindre l'extase ou la transe, la communion d'un groupe façonné par une partition stricte exécutée ici par des artistes sensibles, évocateurs d'une plasticité sculpturale de toute beauté de toute sérénité.
Avec Armin Hokmi et son "Shiraz"ce sont six danseurs qui tanguent sans cesse au rythme d'une musique lancinante, hypnotique: bercement des corps aux mouvements infimes, tenues dans des costumes pastel, baskets. Les regards des danseurs figés sur le sol comme une méditation cosmique, minimale, envoutante qui peu à peu dérive. Chaloupes dans l'espace nu, blanc. La tension monte une heure durant, les corps se frôlent petit à petit en duos. Révérences, jeux de mains, de bras, de hanches...Une danse lumineuse, contagieuse qui agite nos esprits capturés, captivés par ces mouvements altiers, nobles, marqués de culture du bassin méditerranéen. Harmin Hokmi fabrique une gestuelle originale, empreinte de biens des styles mais toujours solide et inscrite dans des emprunts loyaux aux autres cultures....
A Pole Sud les 10 et 11 Mars





