Enfant terrible du baroque et artiste de génie, Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Caravage (1571-1610), a révolutionné l’histoire de la peinture. Son style unique, caractérisé par un naturalisme anticonformiste et une maîtrise absolue du ténébrisme, a fait école et rayonné dans toute l’Europe. La puissance et le mystère de son œuvre sont néanmoins souvent assombris par une lecture pseudo-biographique de ses tableaux, nourrie par la légende sulfureuse que nombre de romanciers et quelques historiens enflammés ont tissée. Or, en ciselant la chair de ses sujets par le contraste des ombres et de la lumière, Caravage donne avant tout à voir une profondeur humaine sans égale, à la fois immanente et spirituelle. Une profondeur qui impose un silence à même de nous faire entendre nos battements de cœur.
Bruno Bouché aime manipuler des images archétypales dans ses pièces chorégraphiques pour les mettre en mouvement par le dessin des corps dans l’espace. À l’invitation du Ballet du Théâtre de Chemnitz, ville jumelée à Mulhouse où réside le Ballet de l’OnR, il investit cette fois l’univers d’un grand maître de la peinture au fil d’un programme musical composé par Julien Lepreux. Loin de toute intention biographique, sa nouvelle création cherche à rendre compte des forces qui émanent des tableaux du Caravage – la sensualité, la violence, la tendresse, la cruauté, la passion – ainsi que du silence et de la solitude auxquels amène leur contemplation.
C'est une immense solitude qui se meut dans des bruissements opaques de sons venus d'une autre sphère: celle de la peinture ravageuse, décalée de Le Caravage, tel ce visage défait de Méduse que l'on a pu garder en tête entre autres chefs d'oeuvre du peintre démiurge...Un homme se détache de l'obscurité, à demi nu dans une gestuelle savoureuse, énigmatique expression d'un désir camouflé par une fonction, une attribution religieuse évidente.Faite d'ondes, de vagues, de résonance en osmose avec un univers musical qui va tout du long de la pièce renforcer et épouser une volonté de saisir le mouvement dans son plus simple appareil: la chair magnifiée par une écriture aussi douce que tranchante. Celle de Bruno Bouché, réalisant ainsi une fresque très personnelle d'un territoire d'écriture chorégraphique raffinée, délicate. Les corps des danseurs du ballet de Chemnitz se prêtant dans une symbiose naturelle, aux coups de pattes et de pinceaux du chorégraphe. Séduit, capturé et capté par l'oeuvre de Caravage, fasciné par ce "mystère" d'un "silence" pictural hypnotisant. Un Christ se dessine dans la lumière, l'envergure déployée à l'envi, le corps sculpté par la lumière, baigné dans un corps à corps avec une fluidité sidérante. Pas de pathos, ni d’hagiographie, pas de biopic pour évoquer l'ambiance, l'immersion du regard dans l'oeuvre du peintre. La danse comme une toile où viendrait s'inscrire, se dessiner, des parcours, des figures mouvantes saisissantes. Les déambulations de groupe, les déplacements, comme des courses folles, viennent enrichir la densité du propos. Dans des glissades, des courbes fugaces, les costumes virevoltent, taillés sur mesure d'une époque où les plis, les tissus sont de mise pour tenir son corps selon une étiquette politique certaine. Cette population issue des tableaux de Le Caravage est puissante, autant que docile et absorbant une écriture chorégraphique poreuse. En longues chemises translucides laissant la lumière s'infiltrer; passer au travers des corps. Les danseurs se signent comme pour un chemin de croix jubilatoire, iconoclaste et ruisselant de textures tranquilles, recueillies.Cela semble couler de source, graviter sans heurt, dans des manèges, des portés et toute autre forme de trio qui se font et défont comme des traces de pinceaux sur la toile. A rectifier, à effacer, à recommencer.Le cadre sobre, tentures de rideaux pliés aux cimaises et sabre-épée planant au dessus des têtes comme menace ou protection: la violence des moeurs de l'époque ainsi évoquée suffit à délivrer une ambiance oppressante. Cette pièce respire la tension, le drame autant que la jubilation et cette réussite esthétique ambitieuse est un challenge que les interprètes intègrent dans un naturel, une fluidité non égalée. Le flux et le reflux des nappes de musiques de Julien Lepreux comme des rumeurs cernent cet univers et le servent jusqu'à l'état de grâce final. Une danseuse soliste évolue dans des tourbillons virtuoses, laissant son vaste costume s'envoler, se déployer et prolonger le mouvement en silences vibratoires, en écho et fréquences mouvantes de toute beauté. Les duos masculins de la pièce célébrant la beauté plastique des interprètes, leur sensualité et l'inspiration de Bruno Bouché, chorégraphe des "masses" mouvantes autant que des îlots délicats de duos.Une aventure réjouissante au regard de ce questionnement: "Danser la peinture" cet ouvrage de Philippe Verrièle qui nous renvoie à la singularité des formes, de la lumière et de la vocation musicale de la Danse. Terpsichore en touches colorées profondes, opaques dessinée sur la toile arachnéenne du geste capturé par le peintre et le chorégraphe. Une ode, une célébration au mouvement, une perle baroque ourlée de plis à la Deleuze, ombragée, ambrée, rare émotion de musicalité aux accents dévoyés. Un "silence" visuel toujours réactivé par la partition foisonnante signée Julien Lepreux. Les contours des atours de chacun, magnifiés par les détails et coups de brosse de Romain de Lagarde. Si Le Caravage m'était conté, c'est ainsi que l'on souhaiterait le découvrir : en toute audace et impertinence respectueuse et si bien incarnée par une compagnie encore "méconnue"mais performante et animée de talents remarquables.
A l'Opéra du Rhin jusqu'au 27 Mars et les 31 Mars et 1 Avril à la Filature à Mulhouse











