vendredi 2 octobre 2026

"Kassia Undead" Lara Barsacq : le sacre du paien

 


spectacle Kassia Undead Lara Barsacq

Figure méconnue du IXᵉ siècle, Cassienne de Constantinople fut l’une des premières compositrices dont les partitions ont traversé le temps. Lara Barsacq s’empare de cet héritage pour créer Kassia Undead, une traversée chorégraphique entre archives, fiction et rituel. Huit interprètes — danseur·euses et chanteur·euses — convoquent chants anciens, tableaux vivants et figures spectrales dans une cérémonie où se frictionnent Orient et Occident, passé et présent, sacré et profane. Entre résurgence historique et invention scénique, l’œuvre réactive une mémoire enfouie et fait de la scène un espace de revenance et de transformation.


Kassia Undead
(2025)

Lara Barsacq est une chercheuse, une curieuse qui va fouiller dans les entrailles de l'histoire du chant et de la musique pour en restituer les fondements, les fondations d'un art portée à l'époque médiévale par une femme, autrice, compositrice.Sur le plateau au sol d'une blancheur virginale, quatre danseurs apparaissent, de noir vêtus en toges flottantes et esquisses des traversées frontales, reliés les uns aux autres comme un plessis végétal formés de branches de châtaigniers des jardins médiévaux. Belle évocation de ce tissage végétal, entrelacé, dansé dans la douceur et la lenteur d'une époque ancestrale. Alors que musiciens et chanteuses se taillent une part belle avec des voix profondes, teintées d'accents nostalgiques. Musique profane ou sacrée qui déclare à la danse un acte d'amour et de fusion, une confrontation vivante, phonique aux corps de chacun des interprètes.Naviguant sur la scène, se déplaçant par sautillés légers et futiles, par rebonds, virevoltes alertes et allègres.

Les gestes sont solidement écrits pour une divagation spatiale qui nous plonge dans des abimes charmeuses, des pièges enchantés où des oubliettes façonnées par des tuilages de voix, de musique électronique persistante et concomitante. Dans des costumes imaginés pour l'occasion, du plus simple au plus loufoque et sophistiqué de reine de la nuit fantasmée. Nostalgie, félicité, sobriété ou frugalité des compositions sonores et vocales pour mieux pénétrer un univers oublié, ici restitué dans un simple appareil dansé, mélodique, théâtralisé. Léa Barsacq signe un opus envoutant, hypnotique où la nuit, la lumière sont un bain de jouvence pour l'expression d'une tradition revisitée des oeuvres de Cassienne de Constantinople. Revenants d'un monde oublié ici réactivés par un champ défriché et reconstitué d'une oeuvre enfouie, remise au grand jour. Un pari tenu et gagné dans une atmosphère rêvée.


 chorégraphie, costumes Lara Barsacq
création musicale Cate Hortl
musique Kassia de Constantinople
musique additionnelle Salim Bali
création lumière Estelle Gautier
conseils artistiques Gaël Santisteva
accompagnement vocal Jean-Baptiste Veyret-Logerias
historien·ne de l’art Brunella Danna Allegrini
objets et scénographie Ateliers Indigo, Alexandra Siebert, Alice Forsberg, Clara Vandebotermet, Jean Everarts, Magali Cote, Patricia Calà
sérigraphie Frédéric Jamagne
costumes Catherine Somers, Ateliers du Théâtre de Liège

interprétation Cate Hortl, Marta Capaccioli, Tarek Halaby, Aymara Parola, Klara Verkin, Els Mondelaers, Agnès Potié, Emma Laroche-Brassié

régie générale Emma Laroche-Brassié
régie son Benoit Pelé

Au Maillon avec Pole Sud et le festival MUSICA le 2 Octobre




jeudi 1 octobre 2026

"Le Mur" ou la peau : franchir la ligne bleue au grès des Vosges

 


danse Le Mur Mathilde Monnier | Ève Risser

Sur scène, deux pianos et douze danseurs et danseuses dialoguent dans une écriture rythmique intense où musique et mouvement s’affrontent et se répondent. Véritable acteur du spectacle, un mur traverse le plateau et devient tour à tour support chorégraphique, instrument percussif et paysage mental inspiré des Vosges. Conçue par Mathilde Monnier et Ève Risser pour le Ballet de l’Opéra national du Rhin, la pièce organise une virtuosité collective, comme un orchestre de corps en mouvement. Le mur y redistribue les circulations, ouvre ou contraint les trajectoires, et fait du plateau un champ d’expériences où les corps composent avec l’obstacle.


Le Mur (2026) création 

Passe muraille et mur du son

Le mur a le geste prolixe à défaut de la parole et la danse s'y colle comme un matériau à sculpter, modeler pour en faire surgir des formes, des ensembles soumis à 'érosion, autant qu'à la révélation.Mur-murer l'espace et le son, en faire une architecture des corps complexes à l'aide des fondamentaux de la danse: le socle, les appuis, les tensions architectoniques du mariage entre danse et musique, entre énergie et immobilité statique. La matière est poreuse, sédimentée comme un magma de corps dans les interstices sculptés par chacun des danseurs: grains de sable dans des rouages qui ne sont ni lisses ni huilés.La pâte sablée de ce mur fictif est un palimpseste de couches et strates qui offrent des paysages changeants dans la lumière colorée ou diffuse venant souligner, dessiner des courbes calligraphiques fabuleuses. La base phonolitique de cet agrégat charnel est vibrations, cassures, effritement des gestes dans un temps ou le sablier fait la nique à la clepsydre.Un mur qui ondule, bouge, se soulève comme une désobéissance civile, poétique : il est objecteur de conscience qui consent à se fragiliser, se décomposer en autant de matière friable. Le piano sur scène dialogue avec cette ligne frontale formée par les danseurs, au départ dans le silence de gestes où chacun semble découvrir sa chair et sa peau, enveloppe entre soi et  le monde." Voyez la musique, écoutez la danse" disait Balanchine...


Les gestes vont au bout d'un souffle à fleur de peau, linéaires ou entrelacs de spirales discrètes, enrobantes. Des ricochets de mains, alignées au sol font clavier magnétique versatile et futile, vibratile. Un certain humour joueur frôle cette rigueur rythmique et collective ensorceleuse. La magie d'écriture de Mathilde Monnier traverse les corps des danseurs, imprégnés de cette grâce païenne qui occulte toute croyance. Une chamane de la danse chorale qui fait surgir les silhouettes colorées de la masse compacte d'un groupe, d'une tribu libre et mouvante. Soquettes noires et maillots colorés se fondent dans ce paysage lumineux changeant d'intensité, proche des couleurs pastels des paysages d'Olivier Debré ou Sean Scully voire Frank Rothko. Lumières dues au talent complice d'Eric Wurtz, scénographie signée de la fidèle Annie Tolleter pour une atmosphère qui s'intensifie au gré de la dramaturgie souterraine.

Ce petit peuple de groupe, où l'individu se caractérise par des singularités remarquables parmi les interprètes: un duo d'hommes comme des enchevêtrements, des entrelacs, perles en collier très voisines de l'univers de Jean Michel Othoniel fait de courbes, de méandres élastiques et poreux. Deux solos pétris d'une porosité exultante font au sein de cette pièce collective des instants magnétiques ou cheveux défaits d'une des interprètes se livre, se donne entièrement.Et toujours bras et épaules convoquées pour leur élasticité autant que pour leur charpente ancrée dans les failles de l'espace intime des danseurs.Eve Risser au clavier donne à voir et à entendre un tissage de morceaux choisis de son répertoire et puise dans le pari d'inventer au fil des rencontres avec la danse, une musique au piano préparé, à queue ou droit selon les orientations de la mise en espace. Interprète et alliée de cette aventure. La matière du mur en fond de scène résonne au contact des corps qui frappent en une composition rythmique corporelle très écrite cet obstacle érigé ici en paroi d'ascension, en disturbation de perspective.Et quand reprend la musique des touches du piano, l'espace s'ouvre à nouveau et libère les corps dansant. Comme de petits personnages vus en plongée qui gravitent et sillonnent le plateau à la manière du plasticien Guy Limone.Danseurs de toute leur peau les interprètes livrent leur virtuosité à l'ingéniosité de l'écriture chorégraphique de Mathilde Monnier.Une griffe, une signature précise autant que fantasque, surprenante et pleine d'audace.Un grain de sable dans ce solide magma granitique socle d'une architectonique hercynienne.Mathilde Monnier soulève le rideau d'un mur, terrain de jeu autant que frontière percussive où l'interdiction de passer ou de stationner fait de son acte chorégraphique, un acte politique très pertinent.
photos magnifiques de Agathe Poupenay empreintes de tonicité, d'instants captés dans cette pure volatilité des gestes aigus, tracés, des visages et des corps éperdus d'énergie. De douceur, de fluidité en osmose avec cette danse musicienne inouïe.

chorégraphie, costumes Mathilde Monnier
composition Ève Risser
scénographie Annie Tolleter
création lumière Eric Wurtz
création sonore Adrian Bourget

lire l'ouvrage de Gérard Mayen" De marche en danse"sur l'oeuvre de Mathilde Monnier "Déroutes" ainsi que sa collaboration au livret de bord du spectacle "Un mur des possibles"

Ballet de l'Opéra national du Rhin

pianos Ève Risser

A l'Opéra du rhin le 1 0ctobre dans le cadre du festival MUSICA 

mercredi 30 septembre 2026

"Tell Tales" Aperghis au pays des merveilles

 


concert Tell Tales Tabea Zimmermann | EXAUDI Vocal Ensemble georges aperghis day

Georges Aperghis lance six voix et un alto dans une conversation musicale sans centre ni hiérarchie. L’ensemble vocal EXAUDI et l’altiste Tabea Zimmermann en font un théâtre vocal vif et joueur, livré aux détours, aux rebonds et aux surprises de l’écoute. 

Créé au festival de Donaueschingen en 2025, Tell Tales (Raconter des histoires) est une vaste polyphonie pour six voix et alto. Sous la direction de James Weeks, EXAUDI fait circuler une parole dont le sens ne se livre jamais tout à fait : les mots se décomposent sans cesse en rythmes, timbres et gestes vocaux. Tabea Zimmermann traverse ce maillage, l’harmonise ou en déplace les équilibres. D’une précision vertigineuse, la partition avance par élans, contretemps et bifurcations, jusqu’à faire de son désordre apparent une musique jubilatoire. À chacun·e de se frayer son chemin dans ce labyrinthe de voix. 

Qui ne rêve pas de se laisser conter des histoires au bord de la nuit pour découvrir et se laisser embarquer dans des mondes inconnus où le chant et le violon fabriquent des univers inouïs, proches du rêve où d'un monde sonore désincarné.Avec cette oeuvre, Aperghis ouvre des chemins vastes où chacun peut s'introduire et jouir d'espaces sonores surprenants. Les voix sont au diapason de désaccords, de combinaisons multiples, d'émission vocales hors pair. De la finesse toute en douceur à une motivation tonique plus précise, le paysage va bon train et le voyage fait sa route. Les sons se tuilent où se répondent, les timbres s'accordent ou se singularisent, l'étrangeté de la composition stricte et tirée au cordeau fait mouche. Et touche directement l'oreille en la stimulant de vibrations, de résonances peu communes. L'histoire se fabrique pour chacun entre les paroles diffuses, les sons voisins ou étrangers que l'on fréquente ainsi, le temps de faire connaissance. Aperghis, maitre des mots mis en son, mis en scène, fait pour impliquer les corps-instruments résonateurs et porteurs des chanteurs. Alors que le violon semble mener la danse ou se soustraire à une autorité naturelle salutaire. Un bain de jouvence où le confort n'est pas de mise, où les fractures tectoniques brisent l'âme de cet opus remarquable et partagé par un public secoué mais désireux de l'être.

Cette "folle journée" Aperghis, partie d'un film pour sauter dans d'autres supports-surface tels que le concert où l'ouvrage livresque de Stéphane Roth est un florilège vivant et actuel d'un auteur-compositeur fabuleux, inventeur d'un théâtre corporel musical des plus décapant et accessible. Regardez la musique se faire devant vous est une expérience unique que seul le spectacle vivant peut engendrer.

Georges Aperghis
Tell Tales (2025)
création française

EXAUDI Vocal Ensemble

soprano Juliet Fraser
mezzo-soprano Lucy Goddard
contreténor Tom Williams
ténor David de Winter
baryton Michael Hickman
basse Simon Whiteley

alto Tabea Zimmermann
direction James Weeks

Cité de la musique et de la danse dans le cadre du festival MUSICA le 30 Septembre