samedi 26 septembre 2026

"The Curing Line": un opéra au souffle réparateur et salvateur

 


opéra:The Curing Line Michael Gallen prospective irlande

Et si guérir n’était pas apaiser, mais réveiller ? Avec The Curing Line, Michael Gallen imagine un opéra traversé de forces contraires, où les savoirs anciens rencontrent l’urgence d’un présent électrique.

À travers Cora, jeune femme dépositaire d’un don ancestral qu’elle ne parvient plus à exercer, The Curing Line interroge sa transmission, sa possible disparition et ce qu’il advient d’une société qui perd la capacité à prendre soin d’elle-même. Autour d’elle, un collectif d’interprètes aux qualités multiples (jeu, chant, instrument), venus de l’opéra, des musiques traditionnelles, de la pop et de la création contemporaine, donne corps à cette histoire à plusieurs voix. S’ajoute sur scène les résonances du sean-nós — chant irlandais très ornementé — que Gallen associe à des motifs incantatoires, à des sonorités industrielles et aux pulsations du corps. Un spectacle engagé et vibrant, où la guérison devient affaire de mémoire, de communauté et de transformation.

The Curing Line (2026)
création française

Un opéra contemporain est toujours à signaler comme un événement à saluer, unique, rare et donc précieux. Celui de Michael Gallen en fait largement partie par toutes les qualités requises pour une telle entreprise. Le livret est dense et l'intrigue haletante, ancrée dans la tradition narrative autant que musicale de l’Irlande. Une fable sur la guérison, les us et coutumes ancestraux de guérison entre magie, magnétisme et autres recettes de bonheur retrouvé. Cora en est l'heroine, bordée de deux comparses aux voix phénoménales de puissance, justesse, équilibre des timbres. Se fondant dans la masse orchestrale des instrumentistes et du choeur. Une oeuvre complexe, compacte et pleine de rebondissements, dynamisant une mise en scène cernée par deux pans de murs colorés: deux montagnes à franchir ou une métaphore plasticienne de ces poumons évoqués dans l'intrigue. Car cet oeuvre ne manque ni de souffle, ni de respiration, traitant des maladies de ces organes essentiel à la vie: du premier cri au dernier souffle c'est bien la cage thoracique qui draine et nourrit l'ensemble de ces corps chantant, devant nous, proches et éclairés par la magie des tons ocres, rougeoyants. Les actrices-chanteuses y sont rayonnantes . Amy Ní Fhearraigh, Sarah Shine se partagent le plateau avec fougue et verve, passionnées par cette légende, conte de fée irlandais aux accents très contemporains.Alors que le père disparu hante la scène tel un Monsieur Loyal haranguant le public. L'opéra ne serait rien sans la présence du piano, partition qui se trame en entrelacs complexes dans la formation initiale des instrumentistes. On vit dans le suspens et l'empathie cet opus qui soigne et entretient notre écoute, notre vision d'une culture traditionnelle qui interroge les sujets contemporains avec sensibilité et respect. Une légende bien vivante et incarnée par un ensemble très cohérent et soudé dans une musicalité pleine de rebonds. A plein poumons, au souffle large dont les textes et répliques ne manquent ni d'audace, ni d’intérêt sonore. Les corbeaux sont de retour pour illustrer mystères et fantaisie d'un univers irlandais profond, sorti des tourbes et des croyances: un terroir musical riche et fertile à cultiver pour de bons crus "opérationnels" et "opératoires" de toute grandeur et beauté.

composition, mise en scène, livret Michael Gallen
livret Annemarie Ní Churreáin
mise en scène, création vidéo Shawn Fitzgerald Ahern
création vidéo Laura Rainsford
scénographie, costumes Pai Rathaya
création sonore Simon Cullen
création lumière Yukiko Yoshimoto

direction Clara Baget
soprano Amy Ní Fhearraigh, Sarah Shine
batterie, cor, trompette, voix Romain Bly
clarinette, clarinette basse, voix Joséphine Besançon
contrebasse, guitare basse, voix Caimin Gilmore
violon, alto, voix Maria Ryan
piano, harpe celtique, flûte irlandaise, voix Oisín Walsh-Peelo
Choeur de Chambre de l’Université de Strasbourg
chef de choeur Yann Lauras
interprète à l’écran Colm Breathnach, Ruth McGill, Aaron O’Hare

 

Présenté avec l'Opéra du Rhin A la cité de la musique et de la danse 26 et 27 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

 

"Irish Rising": Crash Ensemble : un florilège irlandais remarquable pour une ballade fabuleuse: insurrection ou codicille?

 


Irish Rising

Crash Ensemble | Michael Gallen | Natalia Beylis | Caoimhín Ó Raghallaigh | Rachael Lavelle | Michelle O’Rourke

Une grande soirée pour prendre le pouls de l’Irlande musicale d’aujourd’hui : une scène en mouvement, portée par le Crash Ensemble et des artistes qui relient traditions orales, écritures contemporaines, formes électroniques et songs.

Marquée par une histoire heurtée et par un rapport toujours vivant aux traditions, la création irlandaise contemporaine affirme aujourd’hui une vitalité singulière. Autour du Crash Ensemble, formation emblématique de la scène dublinoise, cette grande soirée réunit plusieurs figures majeures d’une génération qui déplace les lignes. Le violon de Caoimhín Ó Raghallaigh fait entendre une tradition instrumentale traversée par l’expérimentation, tandis que Natalia Beylis ouvre un territoire plus spectral. En amont de son opéra The Curing Line, Michael Gallen révèle son versant songwriter, Michelle O’Rourke porte la voix vers des zones plus intimes et Rachael Lavelle brouille les contours de la pop, de l’électronique et de la performance. Une soirée pour entendre l’Irlande dans ses frottements, ses marges et ses métamorphoses.


"Un oranger sur le sol irlandais, On ne le verra jamais. Mais dans mes bras, quelqu'un d'autre que toi,
Jamais on ne le verra..... " Alors que va-t-on entendre durant cette soirée exceptionnelle au Temple ST Paul, creuset de toutes les expériences musicales, berceau pour le festival Musica de nouveautés, d'audace en matière de création sonore et d'espaces à conquérir. Le public est lui toujours curieux et avide de découverte, pluri-générationnel et attentif.
 
On démarre par un bel ensemble de cordes, de vents, composition du Crash Ensemble,Ed Bennett, oeuvre dense et chamarrée, vive et déjà surprenante de par la solidité affichée de l'écriture rythmique et phonique.

Succède dans ce bel espace Caoimhín Ó Raghallaigh, au violon: un moment de grâce où immergé parmi les auditeurs l'artiste fait don d'un lié, d'une agilité remarquable pour égrener, toucher, caresser son instrument soliste au coeur de l'église. La solitude est reine et émeut, la proximité façonne une écoute, une attitude concentrée inédite.

Du Crash Ensemble, Ann Cleare, fiáin (2017) affiche une verve tonique bordée de trombones, cordes et voix où la chanteuse rivalise de tonalités audacieuses et d'un volume, d'une puissance au timbre d'alto, tessiture en phase avec l'oeuvre qui se déroule dans un joyeux tohu bohu musical.

Michael Gallen,au piano succde en soliste, voix et instrument pour trois ballades très personnelles aux accents souverains de mélancolie, de douceur très touchante.

De Michelle O'Rourke, du Crash ensemble avec Andrew Hamilton, Music for people who like art (2009) on déguste les accents furibonds autant que la voix douce de la chanteuse tout de rouge vêtue, gracieuse et solide interprète espiègle et joueuse.

Natalia Beylis, orgue enchante et propulse la musique dans l'immense espace de l'église pour un recueillement plein de bonheur et de vibrations fertiles

Encore une composition du Crash Ensemble de Dónal Sarsfield, The Snare piece (2013) pour signifier que le répertoire est prolixe et ambitieux: batterie et chant pour inoder l'espace de sonorités inédites.

Rachael Lavelle & Crash Ensemble au final pour clore cette soirée unique aux accents parfois folkloriques puisés dans la tradition musicale irlandaise autant que dans une écriture révolutionnaire de la musique d'aujourd'hui. Une soirée "lever" de rideau irlandaise comme un soulèvement dans la composition musicale.

programmé avec Kate Ellis, violoncelliste et directrice artistique du Crash Ensemble

supported by Culture Ireland

A l'Eglise ST Paul le 25 Septembre 

jeudi 24 septembre 2026

"La force de l'âge": journal filmé, "sous la peau"d'une création d'Angelin Preljocaj: carton vermeil pour Terpsichore en soulèvement.


 Pour la première fois, le célèbre chorégraphe Angelin Preljocaj compose la distribution exclusivement d'amateurs... de plus de 65 ans. Pendant deux mois, huit seniors sélectionnés parmi 300 candidats vont s’entraîner durement, six heures par jour, pour relever un florilège de défis : combattre les idées reçues sur le vieillissement et la sexualité, dompter leurs corps meurtris, apprivoiser leurs failles. Autant d’épreuves qu'ils doivent toutes et tous surmonter, afin de monter sur scène et y briller le jour de la Première au théâtre National de Chaillot à Paris. 

"Ce que je ne voudrais pas, c’est qu’à la fin, quelqu’un dise : “J’ai vu un spectacle avec des vieux.” Je veux qu’il dise : “J’ai vu un spectacle avec des interprètes époustouflants et, en plus, ils sont âgés” » Angelin Preljocaj, chorégraphe.

Monter un spectacle avec une troupe de huit danseurs tous âgés de plus de 65 ans. Derrière ce pari artistique un peu fou, le chorégraphe Angelin Preljocaj. De la douleur au plaisir, des doutes à la confiance retrouvée, la réalisatrice Valérie Müller met en lumière ces corps dansants et vieillissants portés par une force et un éternel désir de vie. Dans ce documentaire sensible, « La Force de l’âge » se révèle dans toute sa grâce... Ils sont plus de 300 à venir passer le casting hors norme qui va désigner les interprètes du nouveau spectacle du chorégraphe Angelin Preljocaj. Ces candidats singuliers ont tous plus de 65 ans sans limite d’âge au-delà. Pour les huit sélectionnés, l’enjeu est fort. Mais le désir de dépasser les convenances de leur âge porte chacun des interprètes qui outrepassent peu à peu les idées reçues liées à la vieillesse.


Des visages inquiets, impatients, des corps qui se délivrent à l'écran et expriment joie ou déception de ne pas être reçus pour le projet de film..Ca démarre dans le mouvement, l'expression, et déjà une certaine complicité avec les protagonistes de cette expérience hors pair. On connait les versions pour danseurs âgés de Kontak Hof de Pina Bausch, mais rien à voir avec ces deux mois de répétition dans la lumière solaire du "Pavillon Noir", la niche d'Angelin bâtie de concert avec Rudy Ricciotti. Un espace partagé cette fois pour accueillir les huit "séniors" du casting drastique fondé sur la personnalité des hommes et femmes qui vont construire l'aventure. Très vite Angelin capte que les capacités physiques de bon nombre n'atteignent pas toujours ses voeux et souhaits d'écriture chorégraphique. Belle séquence où les corps à terre ne parviennent pas à tisser spontanément des entrelacs et postures rêvées. Des doutes mais jamais de capitulation pour chacun, filmé dans son plus simple appareil: le corps dansant tel qu'il le peut et le souhaite sans souffrance ni abus de performances.Le visage apaisant et lumineux de Preljocaj déborde de bienveillance et d'humanité: quasi méthode "humanitude" que de considérer l'autre dans sa plénitude, ses capacités, ses voeux de grandir dans une expérience inédite, cadeau très apprécié par chacun.

On y sourit, on y danse surtout, imprégné des consignes très précises et volontaires du chorégraphe attelé autant au bien-être qu'à la rigueur de l’exécution des pas, du respect des rythmes.Le bonheur est dans le studio, dans la lumière de ce Pavillon Noir berceau et niche du projet. C'est le temps des interviews très préparés de Valérie Muller, immergée au centre de cette communauté, comme second écrivain et auteur de ce projet; un spectacle, un film comme mémoire vive et cinématographique de ce geste de bâtisseur de rêve de Preljocaj. Chacun y confie ses doutes, ses émotions, ses envies, ses réactions vis à vis des propositions du chorégraphe: la partie très sensuelle du documentaire serait celle des aveux et de la danse de ces personnes "âgées", sénior très consolables de l'usure ou du vieillissement des facultés corporelles comme de mémorisation des gestes enchainés.Très belle approche de la réalisatrice qui magnifie les corps dansant comme des sources d'énergie, de douceur, de lenteur amoureuse chère à Angelin. On songe à "Liqueur de chair", élixir d'amour parfait d'une clepsydre distillant la sensualité ou à "Annonciation" tant la grâce et la séduction perlent du souffle et de la présence des danseurs à l'écran. Le cadreur Thibault Delavigne en serait bien responsable! Ce film passionnant à l'écriture dynamique et rythmique épousant les mouvements, les paroles, s'inscrit dans une catégorie à inventer: journal intime d'une création, envers du décor, coulisses de l'exploit ou simple nouvelle littéraire kinésiologique de rare qualité: autant appréciée par les néophytes que les "savants érudits" du monde de la danse. Une ode au beau sans cliché ni canon esthétique, un projet ambitieux qui propulse des destinées personnelles vers un nirvana, un Eldorado cher à Angelin Preljocaj, peintre et combattant de la danse. La danse est un art de combat pour tous et l'engagement émane de ce document comme le fer de lance de création, de la compagnie chorégraphique ici constituée pour aller jusque sur les planches du Théâtre National de la Danse de Chaillot, en costumes extravagants si seyants à leur jeunesse! 

"Avant qu'elle ne fonde sur nous, la vieillesse est une chose qui ne concerne que les autres"

« Pour la société, la vieillesse apparaît comme une sorte de secret honteux dont il est indécent de parler. » Simone de Beauvoir dans "La force de l'âge" 

Et de surcroit,Valérie Muller, compagne de ce combat, était présente pour la projection au MAMCS dans le cadre de l'exposition actuelle sur la représentation de l'Age mur en art:"Le temps retourné. Au fil des âges de la vie"

Le 22 septembre organisé par le MAMCS ET le Lieu Documentaire 

 

pour mémoire sur mon blog....

Succède "Birthday Party" de Angelin Preljocaj: Happy Hours des corps jouissifs!

Ils sont huit, en position frontale, "déguisés" comme pour un anniversaire, une soirée de carnaval ou un après-midi festif pour enfants au McDo. Pas de confusion possible: ils vont s'amuser, nous amuser de mimiques, de poses, d'attitudes ou postures incroyables. Qui songerait à leur âge si on ne nous avait prévenu que des personnes "âgées" allaient évoluer sur scène. Car ces séniors sont de toute intelligence corporelle et si l'on peut cependant observer qu'un geste ne s'étire pas jusqu'au bout de possession de capacités antérieures, on va direct au delà des critères canoniques pour aller à l'essentiel: l'essence du mouvement: l'énergie, l'engagement, la poésie de la chorégraphie taillée sur mesure pour ces "modèles" de sincérité, de justesse. Pas de performance, ni de m'as-tu vu . On y danse en ligne frontale, en bloc vociférant sur une musique "soviétique" arborant le travail, le stakhanovisme à la légère. C'est drôle et courageux. Et fascinant par l'aisance de tous, rythmiquement à l'unisson, à l'écoute comme dans une danse chorale d'antan.A la Laban, cette bande des huit opère et séduit. Un très beau solo d'une danseuse à la ligne filiforme "idéale", des duos hommes-femmes à la présente bluffante et le tour est joué.Que racontent ces interprètes au corps qui ne ment pas sinon la grâce d'habiter un rôle, une musique, une communauté dansante qui jouit de son énergie singulière. Celle d'un opus respectable et respectueux d'une mémoire corporelle sidérante qui bafoue tout cliché sur la perte ou le vieillissement. Ici perdre, c'est gagner au jeu du miracle des années qui passent et n’effacent pas l'essentiel: la rareté, l'incongru, la fragilité, l'agilité. Bref la sincérité et jamais de cachotterie ni de mascarade pour cet "anniversaire" réjouissant une "over dance" qui ne tue pas mais ressuscite des talents cachés ou enfouis pour le meilleur.De quoi rentrer en danse comme un sacerdoce éternel, une longévité à cultiver comme Candide en un jardin où la danse est "art de combat" avec le corps que l'on s'est façonné, que l'on habite en diable pour défier le temps, l'empreinte, les marques, les rides que l'on voudrait bien nous imposer mercantilement! Séniors, je vous aime et vous chéris au plus profond de la peau, des plis et replis baroques de votre destinée à grandir et approfondir le sens de la Danse.

Au Théâtre National de la Danse" jusqu'au 23 Février