dimanche 1 février 2026

"Bourdon" : drôles de drones! lovemusic en écoute profonde pour tympans sorciers

 


Le concert de lovemusic au Lieu d’Europe à Strasbourg le 1er février s’inspire de la drone music : des sons tenus, des accords prolongés et des vibrations continues qui invitent à une écoute profonde  Flutes, clarinettes, alto, guitares électriques, veille à roue, électronique  Des belles œuvres de Toraman_Zeynep Darcy Copeland Alex Groves_ Bara Gisladottir Lucier Alvin, une pièce du collectif et des propositions de meditations sonores de l’incroyable visionnaire Pauline Oliveros
Ambiance intimiste et une expérience immersive pour se ressourcer.
"Bourdon" : 1988, Port Townsend (USA) : Pauline Oliveros s’enfonce dans une citerne désaffectée pour enregistrer. De cette expérience naît le Deep Listening, l’un des concepts majeurs de l’écoute attentive.
photo robert becker

C’est dans cet esprit que Lovemusic propose une méditation sonore, inspirée de la drone music. Des sons tenus, des accords prolongés et des vibrations continues invitent à une écoute à la fois intérieure et partagée, entrecoupée d’exercices de Deep Listening venant recentrer l’attention.
Pour clore le concert, lovemusic présente une nouvelle pièce qui prend pour point de départ le bourdon des musiques traditionnelles où la vielle à roue et la flûte irlandaise ouvrent des passerelles entre héritage acoustique et création sonore
 Dispositif d’écoute : Transats et tapis au sol entourant les musiciens et musiciennes. Prévoir un coussin et un plaid pour profiter pleinement de l’expérience ! 
 
Collectif lovemusic : Emiliano Gavito - flûtes ; Adam Starkie - clarinettes, vielle à roue, guitare électrique Sophie Wahlmuller - alto Christian Lozano Sedano - guitare électrique Finbar Hosie - électronique et son
 
photo robert becker

Le dispositif scénique est très cosy: le public entoure les cinq musiciens. Au centre, tapis et plantes vertes, comme à la maison! Tout démarre avec une impressionnante prestation du violon, longues prolongations de sons bordés d'une bande son et intervention de la console acoustique: la musique vibre, les ondes se répercutent, les fréquences se font délicieuses. Suivent les harmonies de deux guitares électriques qui diffusent un son plein qui plane et s'enroule dans l'espace-temps imparti par l'écriture musicale, précise, ciselée. Une ambiance planante s'installe dans des lumières rougeoyantes succédant aux précédentes bleutées, plus froides. Puis c'est "Bourdon", une pièce écrite par le collectif toute récente qui donne le titre à ce concert inédit. Des sons vibrants comme le vol de l'insecte ou comme le son de drones tournoyant au dessus de nos têtes. Ou comme le son des ondes de phéromones issues de ses insectes cohabitant avec des abeilles travailleuses, stimulées par leurs fragrances.
 
photo robert becker

L'atmosphère est unique, les ondes se dispersent à l'envi et comme un tympan sorcier, la musique se fait résonance vibratile et perspicace. La diffusion des sonorités dans l'espace opère comme un élixir magique, euphorisant et bienfaiteur pour nos oreilles "qui n'ont pas de paupière" comme l'écrit Pascal Quignard dans "La haine de la musique". Au tour de l'oeuvre méditative de Pauline Oliveros de faire résonner les quatre musiciens de notes tenues, vibratoires cathartiques pour accéder à un état d'écoute et de corps proche de la méditation: écoute profonde inclusive ou à fleur de peau, intériorisée selon chacun des spectateurs, auditeurs de leurs propres sensations immédiates.. Le concert se clôt sur une oeuvre très élégante, sensible, distinguée. Douceur et caresses des sons émanant autant des instruments acoustiques que de la console électronique. Des sons de voix, très proches du saxophone prolongent l'écoute et sèment le trouble dans l'audition. Les compères musiciens semblent prendre grand plaisir à mêler les pistes, embrouiller les repères et semer le doute. 
 
photo robert becker

Un effet fort réussi qui propulse dans des univers variés, cosmiques à souhait, planant et qui seraient quasi thérapeutiques et bienfaisants."lovemusic" , généreuse formation musicale à la pointe de la recherche et de l'innovation offre ici des instants précieux d'écoute, d'expériences sensorielles et auditives  de toute beauté et de grande qualité. 
 
photo robert becker
 
Au Lieu d'Europe le 1 Février  

vendredi 30 janvier 2026

"das Wetter zuhause. ein Wohnzimmerballett" , Aleksandr Kapeliush fait sa météo domestique du côté de chez Swan.

 


Comment trouver sa place, entre le lieu de l’origine devenu lieu de la contrainte, entre les aspirations du passé et la réalité du présent ? Comme guidé par une voix intérieure, Aleksandr Kapeliush, qui a quitté la Russie au moment de l’invasion de l’Ukraine pour vivre à Tel Aviv puis en Allemagne, retrace son propre parcours. Au fil d’une introspection sincère émergent les souvenirs – danser dans le salon, cuisiner un gâteau –, mais aussi les doutes. Avec, en toile de fond, Le Lac des Cygnes, à la fois bande-son de l’enfance et passage obligé du nation branding russe. Dans un salon minimaliste, l’artiste égrène les questions : sur l’impossibilité de vivre son homosexualité dans une société sous surveillance, sur une identité au croisement des cultures, sur le théâtre. Et derrière la narration de soi se dessine en filigrane le tableau d’une Russie d’où disparaissent peu à peu les libertés. Ponctué par les images de l’histoire familiale, par les notes de Taylor Swift et de Tchaïkovski, se raconte le récit émouvant, laconiquement drôle et toujours lucide de l’exil.

Sur un plateau-estrade dans la salle conviviale de la HEAR, "la maison" évoquée par l'artiste se fait intime, berceau d'une narration sur les souvenirs de famille, sur ce "cocon" que Aleksandr Kapeliush a décidé de quitter pour des raisons de choix éthiques et politiques. Simple appareil scénographique, table, fauteuil et pour accessoire une valise, celle du voyageur autant que de l'exilé, du conquérant autant que de celui qui s'arrache à son passé, sa culture. Il évoque dans la douceur et la nostalgie, son enfance, sa mère, ses parents attentifs. Mais on le découvre vraiment filmé à l'époque avec sa soeur en tutu long romantique qui danse Le Lac des Cygnes. Images touchantes et désopilantes qui nous font rentrer dans son univers: celui des cinq actes du ballet romantique, russe, fer de lance et ambassadeur du répertoire du ballet en Russie. 'Il faut assécher Le Lac des Cygnes" disait Cocteau, agacé par ce sempiternel spectacle désuet et démodé, donné à l'attention des hommes politiques de passage en France. Ici l'intrigue est décortiquée comme le destin de ce jeune homme, confronté à la réalité hors du cercle familial pour rencontrer le vaste monde des émotions., de la vie, de sa complexité. Sur le plateau, une rangée de petits cygnes de carton blanc découpé en guirlande attire l'attention.Il parle en allemand, langue qu'il maitrise parfaitement, aisément, en russe, hébreu et anglais! Ce polyglotte est d'emblée séduisant par sa bonhommie, son accessibilité dans cette salle ou  la  proximité joue avec une certaine empathie.Il conte son respect et son amour pour sa mère comédienne, son père metteur en scène et photographe de plateau Avec modestie, pudeur et retenue, son jeu est franc, déterminé, convaincant. On est en communion avec ses questionnements légitimes qu'il dévoile au fur et à mesure de sa pièce, écrite, jouée et mise en scène par lui-même.Le "Lac" le poursuit comme une métaphore de la transformation, du déchirement, de la différence.Car comme Bertrand d'At qui en livrait en 2011 une version très personnelle :Chez d’At, Odile-Odette  est remplacée par Rothbart, qui cherche à séduire Siegfried et l’entraîne à danser avec lui. Cette danse finit par un baiser sensuel. Il est difficile de parler un langage plus clair dans un spectacle sans paroles. Ceux qui se laissent entraîner sur une fausse piste, sont aveugles. Au cours du dernier acte, d’At renvoie Siegfried au pays des songes. Encore une fois il a l’occasion de danser avec les cygnes au bord du lac. Et pour Aleksandr c'est le cas similaire: un jeune homme danseur,habillé en prince apparait au final, amant de ce dernier qui dans un baiser conclut cette ode à l'amour, à la filiation, à la famille.  Du côté de chez Swan, l'avenir est radieux et l'on quitte notre acteur avec optimisme dans sa "maison" où la météo est bonne et les avis de coup de vent de force X ne sont pas menaçants.

Au Maillon à la HEAR dans le cadre de Premières" jusqu'au 31 Janvier

 Et sur Le Lac" convoqué sur les chaines de TV en cas de crise politique en Russie lire l'adaptation de la chorégraphe roumaine Olga Dukhovnaya

https://genevieve-charras.blogspot.com/2023/05/swan-lake-solo-du-cote-de-chez.html 

"SEPPUKU EL FUNERAL DE MISHIMA o el placer de morir": le sacre de la danse des ordures d'Angelica Liddell

 



Seppuku El Funeral de Mishima o el placer de morir est un hommage au poète japonais en forme de quête personnelle, assumée par Angélica Liddell à travers une série de tableaux d’une puissance poétique brute et une sincérité crue.
L’artiste catalane nous convie à une expérience singulière qui relève autant de la spéléologie que de la métaphysique : à quel endroit la vie et la mort se rencontrent-elles ?
En explorant, avec les lueurs projetées du poète Yukio Mishima, cette zone mystérieuse en forme de plaie, Liddell fait jaillir, au point précis de la douleur, un élan vitaliste qui interroge son propre désir de mort - brouillant radicalement la frontière factice entre les vivant·es et les disparu·es.
L’espace poétique qu’elle déploie inclut ainsi les fantômes, les fous, les poètes samouraïs, les suicidé·es de la société et toutes les âmes errantes ; il repousse les mesquins et les esprits chagrins, les calculateurs et les gardiens du temple.
Cet engagement absolu en faveur d’une beauté violente et sans concessions est servi par une mise en scène dont la charge érotique puise évidemment dans les œuvres de Mishima mais aussi dans les chorégraphies millimétrées du théâtre nô, mêlant aux chants poétiques traditionnels, danses, histoires médiévales, pop japonaise, musique classique et bodybuilding.
Non sans humour, Liddell fait s’emballer la machine de la représentation pour la débarrasser de ses scories divertissantes et moralisantes. Renouant ainsi avec une expérience antique du théâtre comme rituel, son hommage à Yukio Mishima révèle la forme possible d’un engagement poétique absolu, mais aussi, son caractère inéluctable et furieusement vital, révélé aux premières lueurs de l’aube.

Sans doute le spectacle le plus "attendu" de la saison du TNS, voici venir Angelica Liddell.Trublion, décapante égérie de spectacles performants, alliant poésie et "attentat", virtuosité du jeu et organicité des "accessoires" de son théâtre étrange et beau.Deux personnages arrivent à petits pas sur le plateau: un tatami, un intérieur japonais traditionnel qui sera l'unité de lieu, de temps et d'action de l'opus dédié à Mishima.Ils se dénudent, ôtent leurs vêtements traditionnels pour entamer un duo de corps masculins extrêmement saisissant, beau et trivial dans le comportement érotique à fleur de peau de ces deux êtres vivants.L'amour "viril".Angelica veille, observatrice en fond de scène, son corps nué dissimulé sous un large kimono-peignoir japonais. La lecture d'un texte de Mishima va nous éclairer sur son positionnement face au suicide, à la mort à la façon des samouraïs dont l'art du hara-kiri méduse ceux qui renient l'acte de se donner la mort volontairement dans un esprit sacré. Ce "suicide" que l'artiste vénère, adule tant l'idée de vieillir et subir les assauts du temps, la dérange, la tarabuste au plus profond de son art. Mourir pour échapper à la trivialité, se donner la mort pour sauver les anges qui occupent également son propos.C'est dans une diatribe saisissante que l'actrice vocifère et arrache ses mots sur ce sujet brûlant, dérangeant. Dans un flux, un débit incroyable, très musical et ponctué quasi de parlé-chanté qu'elle harangue le public à son habitude, délivrant des évidences cruelles et glaciales, énumérant des cas de suicides alors qu'un servant lui apporte d'autres vêtements, les peaux de son monde changeant. Elle démarre seule ce prologue, développement et épilogue, vociférant, haranguant les spectateurs dans une logorrhée vertigineuse, épatante, essoufflante.
Virtuose du jeu de scène, démoniaque dans son théâtre de la cruauté à la Antonin Artaud!

Un culturiste sidérant fait son apparition, muscles bandés, beau comme un dieu de l'olympe, poses et bras tendus, image efficace et provocante de corps canonique, vivant, performant. Étrange apparition fugace alors que le couple de comédiens-danseurs japonais fait la part belle à l'érotisme. Les longs cheveux de l'un enrobant le corps de l(autre.Un solo de danse merveilleux, lisse, ondulant le corps du danseur dans des volutes et virevoltes fluides enchante ce monde trivial. La scène emblématique demeurant la prestation orgiaque d'Angelica Liddell: à l'aide d'un morceau de foie, abats ou tripes viscérales, enchainés à son corps, elle bat le sol, simule ou vit vraiment un orgasme démonique fait d'organicité, de chair à vif. On songe à Nijinsky dans "L"après midi d'un faune" glissant l'écharpe de la nymphe disparue, entre ses jambes proche de l'extase dans un décor fantasmé de parfums et de rêves....La haine, cette "blessure de naitre" parcourt le spectacle, la vengeance comme leitmotiv de la colère non contenue, irrigue, nourrit le propos de l'autrice, metteuse en scène. L'écouter, la suivre, la comprendre où l'écarter de son chemin , chacun choisira son point de vue, sa lecture de cette férocité affichée, jetée à la face du monde dans un champ de bataille constant.Orpailleuse des latrines, nettoyeuse et travailleuse, la voici avouant sa passion, sa ferveur quant à l'horreur d'un monde pourri, déféquant ses excréments avec ravissement. On prolonge volontiers ces images et évocations tirées de l'oeuvre de Mischima, au gré de ses propres fantasmes. Les vêtements, seconde peaux de chacun des acteurs, fascinent autant par les couleurs que part cette part d'interdit qu'ils dissimulent. La bauté est "toujours la saleté qu'on ne voit pas"... Dans l'excellent livret accompagnant le spectacle, un abécédaire fameux livre les propos, idées et dires d'Angelica Liddell: c'est édifiant et si proche de l'univers de Mishima que la fusion des deux mondes opère et devient intelligible. Encore deux solos de l'actrice pour étayer ce rapprochement évident entre l'écriture littéraire et l'univers de l'artiste bien en chair, nue et crue.La fin de la vie et non la fin de vie, la "représentation" du suicide la hante, désir profond, abyssal. Cathartique, cruel, érotique entre éros et thanatos comme il se doit chez elle, dans un "intérieur" authentique et magistral."Quand vais-je mourir"? Destruction, péché, cataclysme s'inventent pour une résurrection et non une rémission. L'ulcère qui l'a malmenée durant son enfance est comme une blessure à réparer par le truchement des éléments du vivant: ce morceau de foie qui l'a fait jouir en est un bel exemple...En bon Samourai, Angelica affronte et combat, ne dissimule rien. Sublimer la perversion, prôner la Sincérité autant de credo sur l'autel des sacrifices, la Sauvagerie en écho .

Références picturales omniprésentes, textes fulgurants maintiennent le suspens et l'adhésion du spectateur, scotché, tétanisé par tant de force et de singularité
La haine, l'amour tout concourt ici à faire du théâtre le lieu du vivant et de l'artificiel, de la beauté et du singulier
Une expérience sensible pour le corps de celui qui écoute, regarde, souffre aussi des mots et des maux de la condition humaine.
 

 [Texte, scénographie, costumes et mise en scène] Angélica Liddell
Adaptation de la pièce de théâtre NOH Hagoromo – Le Manteau de plumes (XIVe siècle).
Avec des extraits de Patriotisme et Le Marin rejeté par la mer, de Yukio Mishima.


[Avec]
Nonoka Kato en alternance avec Ichiro Sugae, Masanori Kikuzawa, Angélica Liddell, Alberto Alonso Martínez, Gumersindo Puche, Kazan Tachimoto

 

Au TNS jusqu'au 7 Février