France Duo 2011 / Recréation 2024
Sylvain Huc propose une interprétation sans mièvrerie du Petit Chaperon rouge,
conte que nous connaissons par Perrault ou Grimm mais qui vient des
tréfonds de la tradition orale. De ce qui appartient au conte et à
l’enfance, il retient le monde excitant de la nuit, de l’inconnu, de
l’aventure en solitaire. Chez l’enfant, la nuit est peuplée : « elle
transforme le monde, en brouille les limites, mêle réel et imaginaire. »
Avec la complicité de Matthieu Blanc, qui travaille une bande son
éléctro-rock-noise-romantique, le chorégraphe débarrasse l’histoire de
sa narration et nous laisse face aux images devant lesquelles on aime
trembler. Par le mime, quelquefois burlesque, le théâtre d’ombre et le
travail des portés, le loup et l’enfant apparaissent, intervertissent
leurs rôles, mettent en doute l’origine et la présence même du danger.
Il retrouve la valeur initiatique du conte : la vacance du texte invite à
se plonger dans l’univers nocturne et à en ressortir avec des questions
fondatrices pour des adultes en devenir.
Même pas peur du loup garou...Comme un animal sauvage, une pièce que l'on apprivoise au fur et à mesure que l'on pénètre un univers familier: celui des contes de l'enfance revisité à cette occasion par deux complices qui n'ont pas froid aux yeux.Une atmosphère rougeoyante de feu, des néons comme un jeu de piste ou du Land Art réparti sur le sol comme un tas de brindilles lumineuses. Serions-nous dans une foret plutôt menaçante, une clairière accueillant deux silhouettes: l'une tout de noir vêtue, l'autre capuchon et jogging rouge. Un troisième personnage se profile dans le noir: le musicien, compère et complice d'une ambiance changeante, déroutante, tantôt virulente tant le son ingénieux se déverse, tantôt fluide et douce pour les instants de grâce chorégraphiés. Car la danse y est plus que présente et sur toutes ses facettes émotionnelles, narratives, abstraites. Ce "petit chaperon rouge" échappe à toutes catégories: les deux danseurs incarnant vraisemblablement l'enfant et le loup, brossés, portraiturés comme des atomes dans l'espace. Au sol, la sensible proie se love, s'enroule , se déploie et charme le cruel et indocile loup. Une danse sensitive, animale, sensuelle et fluide au regard d'une plus brusque interprétation de l'autre, animal aux aguets, flattant ou séduisant l'enfant surprise et naïve. Deux corps se rencontrent, s'affrontent, le temps d'un marivaudage puis passent à l'acte du combat, du duel, de la confrontation. Des tonnerres de sons les guident dans leurs ébats violents, sans concession. Le rouge et le noir dominant dans cette dramaturgie où le ton monte, l'univers sylvestre plein de danger pour unité de lieu, de temps et d'action. Des bribes de symphonies classiques, d'orgue pour mieux installer la peur qui se profile comme émotion dominante. Peur du loup ou peur du monde, des autres? Hurler au loup, se déchainer dans des vocalises animales comme seul recours au salut, à la fuite. Très beau moment de délivrance vocale de la tension dominante dans cette pièce inclassable. Des silhouettes se dessinent en fond comme un théâtre d'ombre puis se ruent vers le public en bord de scène, menaçantes, inquiétantes. Le jeune public de cet après-midi pulse, bouge, se manifeste en réactions simultanées. Frayeur, peur, appréhension du danger qui menacent les deux anti héros de cette fable, farce ou légende de tout les temps. Une partie de jeu et de plaisir ponctue joyeusement l'opus, fait de rythmes percutants toujours en direct et avec l'extrême complicité de Mathieu Blanc. Alors que Constant Dourville et Elena Sevill se taillent la part belle, en bond, tours et autres cabrioles véloces et virtuoses. Des portés magnifiques vont succéder à cette démonstration d'entente: les deux corps unis par un méli-mélo de rouge et de noir selon les parties du corps plastiquement convoquées. Pour un effet de leurre de perspectives, de segments bizarres de corps qui se complètent comme un puzzle, une imbrication sensible des formes.Sylvain Huc dévoile ici ses talents de directeur d'acteur auprès de ces deux personnages étranges: le loup investit la salle de spectacle dans les rangées comme un dévoreur de victimes, inquiétant, un King Kong puissant, massif. Au grand bonheur des jeunes spectateurs impliqués dans cette réception de proximité. Puis l'atmosphère se calme, les néons deviennent cendres, braises et feux incandescents, fluorescents, brandis par la danseuse dans un rayon de lumière. Le noir parfois provoque mystère et suspens, le rouge , frayeur et trouille. Bleue. Cette pièce révolutionne le conte, en fait un objet de psychanalyse feutrée, présente. Non expurgée, cette adaptation libre et libérée de l'histoire classique fait mouche. Au final, la Bête dévore la Belle et des lambeaux rouges sourdent de la gueule du loup..Belle image après une lutte passive de la victime pourchassée par son bourreau, qui se rend et capitule: belle danse élastique, toute d'impression de mollesse et d'abandon de la part du Chaperon dévoré comme une proie par un vautour charognard. Les animaux traités ici comme des facettes et caractères humains bien trempés.Un spectacle étourdissant, fascinant par son pouvoir de faire surgir des émotions profondes, palimpsestes de souvenirs d'enfance, de peur enfantines ou adolescentes. Un vrai travail sensible et musical sur les effrois de la vie et de l'humaine condition: l'homme serait-il un loup pour l'homme? En tout cas promenez vous dans les bois tant que le loup y est: il vous surprendra.
A Pole Sud jusqu'au 2 Mars










