lundi 24 août 2026

"Hériter des brumes":la saga Pottecher fait son feulleton : la sagrada familia s'impose!

 


Sous le charme d'un hêtre bien vivant

« Allez donc ! Vivez, entreprenez, affirmez ! Trompez-vous quelquefois, soyez hardis, présomptueux, injustes même pour vos devanciers. L’essentiel n’est-il pas de croire qu’on peut bien faire quand on veut faire bien ? »
Maurice Pottecher, Paroles d'un père

Hériter des brumes, c’est l’histoire d’une troupe de théâtre, composée d’acteurices et d’auteurices d’aujourd’hui, qui tentent de reconstituer l’aventure du Théâtre du Peuple, cent trente ans après sa création. C’est un feuilleton théâtral, en six épisodes. C’est une quête pour essayer de comprendre ce qu’est une utopie et ce que peut l’utopie, pour nous, aujourd’hui. Il y a dedans beaucoup d’amitiés et de passions, des fantômes, deux guerres mondiales, le village de Bussang, des histoires d’amour, des histoires de famille, d’innombrables crises, d’innombrables réconciliations, des arbres, des paysages... et des spectacles, beaucoup de spectacles.

Le texte, né de la commande de Julie Delille, sera joué par huit acteurices, dans une distribution mêlant professionnel·les et amateurices. Comme un point de rencontre, de réunion, entre l’héritage et le présent. Il s’agira d’une expérience que nous espérons aussi singulière que ce lieu qui nous accueille : un théâtre qui ne cherche pas à mettre son paysage au-dehors, à en faire un décor mais qui se mêle à lui, qui retrouve sa place : un élément du grand tout. Pour que des frissons anciens se mêlent aux énergies nouvelles, il ne nous reste qu’à jubiler ensemble !


Comment conter l'épopée du Théâtre du Peuple sans lasser,sans omettre tous les tenants et aboutissants d 'une aventure théâtrale unique et resplendissante? En six épisodes rocambolesques et tonitruants signés des deux artistes associés à la nouvelle équipe fédérée autour de Julie Delille, Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi.Pari audacieux et tenu pour un voyage dans le temps et les multiples aspects d'un esprit,d'une direction artistique entre tradition et modernité, répertoire et créations.Un travail titanesque et gigantesque servi par une mise en espace transformée depuis les ébauches de l'édition 2025 :des plus sobre et dépouillée à une mise en scène dans le grand théâtre mythique  signée Julie,la maîtresse des lieux de cette renouée bucolique.Ancestrale et contemporaine à souhait. Héritage, passation raisonnée de toute la vie d'un peuple campagnard et ouvrier dédiée à l'art du théâtre vivant amateur. Tout démarre aux prémices de l'aventure, dans les salons parisiens où Maurice Pottecher et sa femme Camille abordent le monde de l'art et du théâtre.Belle caricature des us et coutumes du milieu mondain de l'époque où critiques, auteurs et comédiennes célèbres se questionnent sur le terme "théâtre populaire"!C'est quoi le "peuple", cette masse informe et inculte envers laquelle il faudrait être familier, fédérateur et éducateur?Belle image de cette société en devenir qui s'interroge sur elle-même malgré elle au contact d'autres populations. La vie se déroule, audacieuse et passionnée, les protagonistes de ce fameux et prometteur théâtre populaire s'ingéniant à trouver les ressources financières de ce projet utopique: ce sera donc une histoire de famille, mécène et soutient de cette aventureuse désormais fabuleuse! Autant les parents Pottecher que les entrepreneurs locaux de la construction en bois.La saga se profile qui durera les plus de 130 ans de vie de fous, de volontaires bénévoles de ce théâtre de proximité inégalé.Théâtre de fortune? Pas vraiment fortuné, de plus en plus soutenu par le périmètre du terroir, les habitants, les familles d'entrepreneurs locaux qui s'investissent. Les huit comédiens qui honorent cette épopée rocambolesque autant que très sérieuse sont extraordinaires: on remarque Axel Godard et Antoine Sastre dans leurs multiples rôles à facettes et ceux qui ne sont "pas professionnels" mais qui brûlent les planches comme pas permis. Les parties 1/2/3/4 se dégustent dans la temporalité, deux séquences de deux heurs, interrompues par deux pauses déjeuner et gouter et l'on s'y atèle avec joie et enthousiasme comme les très nombreux spectateurs de cette folle journée intense en émotions, rebondissements, parfois à la Molière et tout va bon train. On parcourt le temps, les guerres qui mettent obstacles et sourdine aux pièces de théâtre, on côtoie autant Maurice Pottecher et sa femme volontaire et talentueuse que les autres personnages multiples et enchanteurs de ce parcours hors norme dans le temps... Et la musique de Julien Lepreux de moduler de façon infime et très présente ces ambiances, atmosphères et univers si singuliers. Une émotion musicale subtile et concentrée s'en dégage qui accompagne les péripéties, les silences merveilleux de tous les six chapitres.Le grand hêtre veille au grain et protège cette tribu étonnante comme un protecteur bienveillant plus que centenaire. Ces "héritiers des brumes" portent en eux la foi et la pugnacité d'une horde sage et audacieuse qui maintient le cap coute que coute malgré les tempêtes affectives, historiques, économiques.



La mise en scène de Julie Delille orchestre cette odyssée humaine avec délicatesse, fougue et mouvements perpétuels, justes et appropriés aux événements; scène de groupe tonitruantes autant que jeu de solitude et de perplexité des uns et des autres. L'ambiance submerge, emporte, ébranle, émeut parfois aux larmes et ceci est rare et profondément humain: du Théâtre extrême et judicieux, discret et respectueux à l'image de la personnalité de Julie Delille. De l'audace, il y en a dans ce roman fleuve qui déborde de son lit pour irriguer nos fantasmes et nos imaginaires aussi. On se sent libre dans cette écriture, cette dramaturgie qui jamais ne prend en otage ni n’asphyxie.Un vrai cadeau pour le spectateur sur la sellette, dans l'attente et l'euphorie de la découverte de cette petite histoire dans la grande histoire...


Les deux derniers épisodes de cette série à rebondissements évoquent des chapitres délicats :ceux de la mue ou mutation du projet du couple fondateur et légendaire des Pottecher et de la suite débridée des multiples directions artistiques de ce lieu mythique..Servie par huit comédiens hors pair dont Axel Godard qui excelle dans les modulations de rôle surtout celui de Pierre Richard Willm .Une audace corporelle incroyable teintée de délicatesse et de nostalgie surprenante.Son évanouissement spectral par dessus la forêt est un morceau de bravoure sans égal.Disparition d 'un personnage phare qui savoure son impact..Un acteur est né, plein de charme, de conviction, incarnant un tout vieil homme déçu, désemparé, autant qu'un fringuant metteur en scène ambitieux et volage...Le visage éclairé par une mèche de cheveux en boucle, le corps empreint de sensations et d'une sensibilité dansante médusante.

Sans parler de ses compères, professionnels ou pas, la différence est invisible, tous investis par ce projet fou et passionnant. Antoine Sastre en passeur révolté, magnifique personnage que ce Tibor désenchanté!


Benjamin Pourchet à 20 ans fait des prouesses et augure d'une belle carrière: son "Jean Pottecher" protecteur des fourmis est une merveille d'authenticité, de sobriété autant que d'enthousiasme de jeunesse.

Et l'on songe avec émotion et empathie à cette  l'intégrale de cet "hériter de la brume" en compagnie de ces "héritiers" bien vivants d'un théâtre populaire, reliant les uns aux autres sur un territoire loin d'être vierge d'expériences de cette communauté singulière de la scène.Toujours auréolés de l'ambiance sonre signée Julien Lepreux, le compagnon de route sonore et sensible en toute sobre ébriété musicale.

 A Bussang jusqu'au 30 Aout 2026

 

« Regarde, Pierre. Le fond de vallée se couvre. Le soleil paresseux change de couleur sur le toit des maisons. Les Vosgiens se couchent tôt. Nous, nous marchons encore. Les arbres nous bouchaient la vue jusqu’à maintenant et à chaque fois qu’on s’enfonçait dans la forêt, j’avais peur de me perdre, mais j’étais heureux que tu marches avec moi, Pierre, enfin tranquilles, là, et les arbres qui eux savent murmurer pour nous donner la paix. Il y a tellement de monde qui passe tous les jours au théâtre en été. Le monde des hommes est bruyant. Le fond de vallée n’est pas habitué. Le fond de vallée ne demande qu’une chose, j’ai l’impression. Qu’on l’aime en silence, mais qu’on l’aime tout de même. Je t’aime, fond de vallée, que la brume console ! » 
Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, Hériter des brumes, 
épisode 2 "Grandir"

 

Générique

texte Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi
mise en scène Julie Delille
dramaturgie Alix Fournier-Pittaluga
scénographie et costumes Clémence Delille
création musicale Julien Lepreux
création lumière Elsa Revol
assistanat mise en scène Sandrine Pirès
assistanat scénographie et costumes Élise Villatte
régie générale Fernando Rodrigues-Millos

avec Raphaëlle de La Bouillerie, Axel Godard, Antoine Sastre, et 6 comédien·nes amateurices : Monique Cordella, Inaya Didierjean, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter, Benjamin Pourchet

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dimanche 23 août 2026

Rufus nous donne la Beckett et nous pompe l'air en cleps'hydre amère

 


"Je sens mes larmes qui rigolent" Carte blanche à Rufus_sur un air de Samuel Beckett, le vendredi 21 août à 20h (1h30 - tout public).
Suite au report de "l'Après-midi d'un faune" et "Prélude de Pan", le comédien et auteur Rufus nous fait le cadeau de son nouveau spectacle lors de cette Ephémère. 
 

Il nous appâte, nous titille, nous enjolive, nous mène en bateau ce bougre de soliloqueur vagabond de pacotille qui émerveille toujours par la poésie de ses propos, de son accoutrement d'épouvantail à moineau, à sorbier des oiseleurs. Rufus c'est la starlette des planches qui ne les brûle jamais par respect du bois et de ses ancêtres. Ici c'est le grand hêtre qui cache la foret qui le protège incognito et berce sa prose de bienfaits élogieux. Modeste bonhomme au bagout infernal, le voici seul sur le plateau nu du Théâtre du Peuple de Bussang, poussé par les circonstances et rayonnant de bonheur à l'idée de s'emparer de cette scène mythique pour lui tout seul. Beckett, on l'attendra tous plus d'une heure durant à coup de marges, de didascalies, de citations, de jeux de mots et virelangues, de calembours à tu-tête. Et toujours beaucoup d'écarts, de parenthèses, d’enluminures dans ce texte qu'il semble improviser autant qu'habiter de longue date. Rufus nous promet la lune, nous parle d'utopie et toujours pas d'extraits de textes à nous confier. Mais point là n'est son intention. Il évoque la genèse de son amour de cet auteur que beaucoup ont interprété de façon malheureuse, triste ou désespérée alors que lui, Rufus jubile et souhaiterait nous faire rire et sourire par l'évocation de ses récits, histoires absurdes et pleine de vie.Son rêve serait de nous proposer pour la saison estivale prochaine un vrai "numéro de clown" à la Beckett à sa façon pour Bussang et sa patronne Julie Delille. Car c'est une histoire de complicité qui nait et se concrétise d'un coup, pour nous, uniquement ce soir: un événement intime et public à la gloire des Pottecher et de leur histoire. Sa présence n'est pas innocente ni incongrue, elle semble naturelle et limpide.Elle sera historique et marque un pas vers une création future, proche. Il nous agite la cervelle par son audace, nous agace par ses circonvolutions narratives, ses ronds de gambettes face aux conventions du solo. Son visage est celui de toujours, émacié, plein de charme, les yeux au ciel, rêveur, ravi de la crèche.

Rufus, c'est aussi ce cruciverbiste en herbe qui joue avec les sons, s'amuse à brouiller les pistes et troubler l'ordre établi en gentil anarchiste poète. Il est à l'aise et confie ses hésitations, ses doutes, autant que quelques vérités vraies sur le monde aqueux, sur les clepsydres qui deviennent chiens, sur les personnages de Beckett qui deviennent Pod'sob et autres mots du langage commun. Les personnages les plus célèbres de Samuel Beckett proviennent de ses pièces et de ses romans. Fin de Partie, En attendant Godot....  Sa muse c'est le théâtre, c'est à Bussang qu'il se livre en toute liberté avec humour, malice et beaucoup de distanciation. Il nous promet un texte inédit pour l'an prochain: leurre ou réalité? En attendant, on lui fait confiance dans le trouble que sème ce trublion bienvenu en ces temps qui courent...L'innommable Rufus fera-il les beaux jours de tous ceux qui tombent avec cette dernière bande de comédiens fabuleux de Bussang?
 
Au Théâtre du Peuple Bussang le 21 AOUT

dimanche 19 juillet 2026

Le chaos et l'émeute au Festival D'Avignon: tg STAN et Julien Gosselin en déferlantes expressions scéniques

Deux spectacles hors norme, l'un magistral leçon de scénographie au coeur de la Cour d'Honneur du Palais des Papes, le "Maldoror " de Julien Gosselin, l'autre le très artisanal "1, 2,3" Poquelin du collectif tg STAN. Deux épopées distantes qui se rejoignent dans le chaos, l'extrême sophistication autant que la sobriété. Aux antipodes et pourtant le second au coeur lui aussi d'un écrin hors pair, la célèbre Carrière de Boulbon


"Maldoror" de Julien Gosselin

D'après Roberto Bolano et Lautréamont, Julien Gosselin interroge notre monde et notre attitude et engagement de spectateur-acteur. Incroyable tableau de l'Amérique Latine des années 70 ce spectacle gigantesque s'ancre dans l'horreur et le mal absolu des personnages et de leurs écrits totalitaires.Sur scène, constamment filmés par des cadreurs de génie en live, les comédiens prouvent ici que la simultanéité des images sur écran et du jeu théâtral en direct, grandeur nature est possible. La performance dure plus de six heurs jusqu'à potron minet sans qu'on s'en lasse ni ne décroche. Grâce à ce va et vient des regards entre scène et écran, grâce à l'illusion d'y participer lors du premier entracte. Le public est invité à boire un verre sur scène, canicule oblige ou invitation réelle participative. On comprend vite que la déambulation n'est pas celle d'une récréation au bar, mais la présence interactive avec les comédiens que l'on frôle et qui continuent à jouer alors que les cadreurs fendent la foule pour pénétrer les espaces. Ceci dans un dispositif scénographique solide et magistralement inventif, des espaces de jeu comme des pièces d'appartement, des cellules d'interrogatoires, des lieux de vie conviviaux. Le trouble est semé, le leurre s'installe. Quelle est la position du spectateur dans cet entrelacs d'images, de jeu en direct ou de simple place assise sur les gradins traditionnels?


On a le choix et l'on s'y complait aisément. On perd ses repères alors que les comédiens tiennent le plateau, fervents détracteurs de textes adaptés, maitrisés, hurlés, vécus comme peu savent le faire. La belle équipe que cette troupe fédérée pour l'occasion, pour ce marathon sonore et visuel géant, incroyable et plein d'audace. Le plateau investi comme rarement par une mise en espace, en abime remarquable, inégalée. On en ressort grandi, éclairés par la démence des écrits ou attitudes de tortionnaires fascistes méconnus de la Grande histoire. Gosselin excelle dans ce gigantisme unique et singulier que seul un festival sait créer, commander et faire vivre.

A la Cour d'Honneur du Palais des Papes jusqu'au 12 Juillet 


"1,2,3 Poquelin" du groupe tg STAN 

En avant pour du Molière et que du Molière. Jean Baptiste Poquelin aux anges plane au dessus de la Carrière de Boulbon et se régale du jeu de ce collectif belge amoureux de sa langue. Plus de quatre heures durant du crépuscule du soir à la nuit bien entamée les huit comédiens s'échinent avec verve, talent et une énergie sans faille à faire vivre des personnages qui n'ont rien à envier à ceux de notre temps. Revisitant le répertoire ce collectif bouillonnant de démocratie constructive explose les frontières entre les textes des pièces de référence et brule les planches de tréteaux au coeur de la carrière. Un spectacle rutilant, plein d'énergie débordante, de verve où les acteurs endossent moultes rôles, changent de costumes à vue et se fraie un chemin parmi le public disposé en tri frontal autour d'eux. C'est dire si l'ambiance est joyeuse, grave ou truculente et si les échanges fusent entre public et interprètes.C'est un empire que l'oeuvre de Molière et ils y sont fort à l'aise ces artistes de grande envergure et de beaucoup de modestie. La farce est reine, la vérité sociale cruelle, l'humaine condition férocement éprouvée et campée par un jeu d'acteur entier, authentique plein de verve et d'authenticité On assiste à une fête collective, chaotique et débordante en pleine sobre ébriété et ravissante Chacun y met du sien, du chien et de la passion communicative et salvatrice Molière se régalerait de cette résurrection païenne de son oeuvre rythmée comme des salves lancées et rattrapées en plein vol dans un exercice théâtral de haute voltige avec trois fois rien! 1, 2 , 3 soleil et l'on joue et gagne au jeu de l'avarice, de la médecine ou autre facétie humaine avec empathie collective et simplicité d'accès remarquable.Du théâtre sans coulisses où tout le monde fait tout, de la machinerie à l'écriture, du jeu à la dramaturgie : on rêve éveillé au bon vieux temps bien de notre époque où les langues se délient et s'insurgent dans une poésie et avec une ferveur inégalée.

A la Carrière de Boulbon jusqu'au 25 Juillet