vendredi 16 octobre 2026

"When I Saw the Sea": Ali Chahrour: une force de frappe tendre et humaine.

 

When I Saw the Sea

Cela commence par un éblouissement. De la lumière blanche. Des voix émergent. Ce dont elles témoignent nous saisit – nous déposons les armes – et nous écoutons. 

Né à Beyrouth, Ali Chahrour veut de sa danse qu’elle soit le reflet du contexte politique et social de sa culture. Dans When I Saw the Sea, il travaille les répercussions intimes du système Kafala. Dans ce dispositif juridique en vigueur au Liban et dans certains pays du Golfe, l’employeur devient le parrain légal du travailleur immigré sans pour autant que celui-ci soit protégé de son arbitraire.  

Ali Chahrour travaille à partir de témoignages de femmes qui ont été victimes de cette mécanique dans des pays frappés par la guerre et qui y ont survécu. Enregistrés et diffusés ou racontés au plateau par les interprètes, il les tisse avec la musique d’Abed Kobeissi et la voix céleste de Lynn Adib. Mais c’est définitivement par les corps de Zena Moussa, Tenei Ahmad et Rania Jamal, qui dansent autant qu’ils évoquent des scènes vécues, qu’il y a libération, consolation et espoir.

 


C'est un phare puissant qui nous accueille, violent, ébloiussant et nous contraint à détourner le regard momentanément.On reçoit de plein fouet cette virulence et agression visuelle qui augure de bien des violences qui vont être évoquées. Des sons de déflagrations, de puissantes vibrations secouent la salle et nous voici dans l'ambiance, l'atmosphère de guerre, de conflit qui ébranlent la société libanaise. Sur la scène une femme assise se raconte: elle est sincère, proche de nous et pourtant ce qu'elle a vécu est de l'ordre de l'indicible, de l'épouvantable. Réduite au statut d’esclave domestique, son récit traduit une situation inscrite à jamais dans son corps: de l'humiliation à l'obligation d'obéir de se soumettre, de plier sous le joug d'une autorité infernale. Elle n'est pas seule à se livrer. Une voix ensorcelante se mêle au récit, bordée des interventions musicales puissantes d'un partenaire masculin. Un murmure choral se dessine dans l'espace qui réunit les destins de chacune. La vision d'une piéta mémorable: deux femmes de corpulence différente font corps et soudent en une divine sororité le propos de la pièce de Ali Chahrour. On est à la fois ébranlé, choqué et en empathie avec ces trois femmes victimes mais rescapées d'un sort qui ne les quittera pas dans leur chair, leurs attitudes et postures. Elles portent leurs prénoms d'origine, rien n'est masqué ni transformé dans cette évocation de la douleur charnelle et spirituelle. Les gestes lents se déploient timidement, doucement, dévoilant le dos magnifique de l'une, l'envergure des bras de l'autre, la chevelure de la troisième. Une danse furieuse et passionnée de leur chevelure luxuriante fait office de libération, de tournoiements étranges et sublimes de leur parure que personne n'a su ni pu leur ôter. Liberté de gestes, d'évolution, d'expression de colère, de soulèvement, de révolte non contenue. Lâché prise émouvant et plastiquement très esthétique dans cette sombre revendication féminine urgentissime.On est bouleversé par la voix de Lynn Adib, sa résonance, son timbre aigu, ses variations de la lamentation au cri d'espoir. Alors que son complice sur l'estrade en promontoire fait office d'homme orchestre aux multiples facettes sonores. De l'électronique à l'instrument acoustique, les univers sourdent de son souffle, de ses percussions. Sa partenaire vocale soutenant toutes ces variations et modulations en autant de surprises acoustiques. Zena, Tenei et Rania portent leur message à bras le corps avec douceur dans une cérémonie païenne et sans confession revendiquée. Le souffle est leur crédo et les halètements puissants de Tenei rivée au sol sont pulsions de vie, de rythme comme une pompe à air salvatrice Les poumons, le diaphragme au service des soubresauts de vie.C'est un dialogue entre elles et le public, véhiculé par la musique, les mots, le chant, la voix qui inondent le plateau. Un tissus comme une tenture vient protéger ou masquer les faits et gestes de ce trio de femmes vouées à une condition inhumaine ici révélée comme un acte barbare.La barbarie sociale et politique d'un fait de société tenu secret, ici révélé au grand jour dans la lumière aveuglante de l'acte dansé.La mer qu'on voit danser est celle des paysages fantasmés, réconciliateurs. Un espoir de libération se profile dans ses empreintes indélébiles d'outrages faits aux corps.
 
Mise en scène et chorégraphie : Ali Chahrour  

Interprétation : Zena Moussa, Tenei Ahmad, Rania Jamal  

Musique composée et interprétée par : Lynn Adib, Abed Kobeissy 

A Pole Sud le 14 et 15 Octobre

TRAVAUX PUBLICS Kiyan Khoshoie – "Body Electric": du pop plein le corps remembré

 



TRAVAUX PUBLICS

Kiyan Khoshoie – Body Electric

Véritable outil pour la création, le dispositif « accueil-studio » financé par le Ministère de la Culture et les collectivités locales permet à des chorégraphes de disposer d’un espace de travail et de moyens de production. Ces résidences de création, réparties sur l’ensemble du territoire grâce au réseau des Centres de Développement Chorégraphiques Nationaux, permettent chaque année à des artistes régionaux, nationaux et internationaux la création de nouveaux projets. Certaines de ces résidences ouvrent leurs portes pour permettre au public de découvrir une étape de travail lors de soirées baptisées chez nous « travaux publics ». Dans certains cas, des soirées 2 en 1 vous permettent de suivre le travail en cours d’une compagnie en résidence à 19:00 et un spectacle de notre saison à 20:30. 


Danseur et chorégraphe suisso-iranien, formé à la Rotterdam Dance Academy aux Pays-Bas, Kiyan Khoshoie est à présent installé en Suisse. Ses deux solos Grand Écart et Wannabe ont été présentés à POLE-SUD ces dernières saison. Cette nouvelle création en cours avec cinq interprètes sera une célébration douce, joyeuse et puissante. Une (re)découverte de ce qui éveille en nous le désir de bouger, de nous connecter à notre propre corps et de nous relier aux autres, par la danse. Un spectacle comme une invitation à faire du corps un lieu de ressourcement, à puiser dans le mouvement une énergie nouvelle, une force intime et, ainsi, ouvrir la voie à la rencontre de rythmes pluriels, à des récits de corps multiples.

Il nous attend au coeur du grand studio de Pole Sud, espace convivial dédié à la rencontre, à l'échange et le partage : le tout aiguisé par la proximité physique avec l'artiste. Ce sera la parole qui va l'emporter, l'artiste désireux d'exposer ses préoccupations, ses envies, ses désirs d'exprimer verbalement par des propos très clairs et passionnés, sa vision actuelle de la Danse. Son vécu de danseur professionnel pétri d'influences avouées de culture pop le porte à se questionner sur la gestuelle de la pratique amateure de la danse. Vous avez tous dansé seul dans votre chambre sur des morceaux cultes ou en regardant des clips de Beyoncé ou autre vedette fétiche de votre adolescence.Alors que retenir de ces petits gestes pas toujours calculés, de ces déplacements furtifs dans l'espace, de ces jambes qui ondulent, ce ce bassin qui ose tanguer et  se mouvoir en rythme? Que du bonheur de le voir danser devant nous en frontalité ses essais de revisiter un solo emblématique de son répertoire.De dos il esquisse quelques bribes et détails gestuels des doigts, des avant-bras comme autant de vaguelettes, de vibrations en ondes discrètes. En tenue plutôt sportive et décontractée, il navigue dans un univers de gestes morcelés, d"écriture tectonique très morcelée, démantelée, déstructurée. Démembrée aussi dans cette façon de convoquer chaque partie du corps de façon pointilliste et picturale à souhait.Le visage concentré, quelques signes envoyés au public, discrète adresse et clin d'oeil à nos évolutions de dance floor partagées. Sa gestuelle précise et très écrite rappelle de jolis poncifs d’exécution copiée-collée de nos chorégraphies improvisées en chambre. Le voilà propulsé devant nous dans ce court opus réjouissant de danse légère, inspirée, partagée. Quoi de plus simple mais de plus travaillé, répété, rabâchée avec amour et sincérité    . Kiyan Khoshoie en pèlerin du bassin méditerranéen qui oscille et verse ici l'eau d'une source chorégraphique au plus près de son corps engagé dans le partage et le dialogue.Loin des clichés et d'un mimétisme galvaudé de gestes imités. Du bel ouvrage prometteur à faire passer aux futurs interprètes conviés à inventer sa prochaine création collective. Des corps électriques branchés sur haut voltage en dance-floor enivrant assurément. Une danse très distinguée et précieuse, précise et ciselée en costume relâché, décontracté comme cet artiste résidant, pensant et réfléchissant la complexité des corps mémoire, palimpseste des mouvements collectifs et reproductibles.

 Résidence : LU 12 > VE 16 OCT
Création janvier 2027

A Pole Sud le 15 Octobre

jeudi 15 octobre 2026

"Thésée, sa vie nouvelle" de Guy Cassiers et Valérie Dréville: les images mémoire

 "Thésée, sa vie nouvelle" de Guy Cassiers et Valérie Dréville

D'après le roman de Camille de Tolédo

Guy Cassiers porte sur scène Valérie Dréville dans une adaptation orale et visuelle d'une extrême richesse pour les sens en éveil: l’ouïe et la vue comme vecteurs et transformateurs de la narration, du récit inédit de l'autrice. La voix de l'actrice est à peine audible, douce, pesée, confidentielle au démarrage de l'opus et l'attention extrême est d'emblée convoquée pour apprécier les sonorités de la langue, le secret des histoires qui se dévoilent dans un récit qui avance sans cesse. Doublée d'images vidéographiques denses, fortes et d'une captation augmentée de l'actrice par une caméra en live, cette fiction-réalité touche et disturbe les repères temporels. Cette femme interprète, s'adonne au jeu du double, des différentes facettes de son personnage grâce au jeu des images projetées qui la traquent, la surdimentionnent. Au sol des images peintes ou des graffitis comme des confettis d'icônes multiples soignent une scénographie sans gravité qui semble plane dans l'univers. Pas de plancher ni de surface où s'enraciner dans les évocations du passé et du héros Thésée aux prises avec un destin périlleux.


La parole se délivre plus imposante et fait face au public toujours dans une grande intimité. Sédative atmosphère hypnotique qui berce dans une sorte de confort intimiste remarquable. Le corps de la comédienne en immersion avec le travail magique de Bram Delafonteyne, expert en construction d'imagerie vidéo, de structuration de l'espace autant au sol que sur l'écran en fond de scène.

Le bruissement des couleurs, des lumière et autant de fragments, de découpe et selon un savant montage rythmique du déroulement et de la succession des images enregistrées. Images sorties tout droit d'archives, du passé où corps et graphies se confondent, s'entrelacent à l'envi. Valérie Dréville, discrète et magnétique vibre et sonde les abysses de ce texte profond que l'on écoute suspendu à ses lèvres, en corps à corps avec sa voix, ses attitudes et postures chorégraphies sereines. Un opus rarissime au doigté fragile et distingué pour un voyage-paysage au long court, la durée de ce "Thésée"pris dans le labyrinthe de la mémoire. Toutes les images s’additionnent, se superposent à foison dans une sorte de vitrail mouvant aux contours marqués par les frontières graphiques de l'assemblage. Un alliage iconographique resplendissant de lumières et de musicalité rythmique saisissant.

Au Maillon jusqu'au 17 Octobre