mardi 31 mars 2026

"Dora et Franz, Sauver le jour" Caroline Arrouas: tendres tourments passionnément musicaux .

 


Juillet 1923. Franz Kafka rencontre Dora Diamant sur les bords de la mer Baltique. Ils tombent amoureux. La rencontre avec cette Berlinoise d’adoption, qui avait fui les traditions orthodoxes de sa petite ville natale de Pologne, déclenche ce qu’il appellera son acte le plus fou : déjà très malade, Kafka suit son aimée à Berlin au lieu de passer sa vie de sanatorium en sanatorium. Le spectacle épouse donc cette pulsion de vie. Il croise l’événement de la demande en mariage de Franz Kafka à Dora Diamant, quelques semaines seulement avant sa mort, avec la musique klezmer — autrefois pratiquée dans les festivités des communautés juives en Europe de l’Est et dont une des vocations profondes consiste à faire vibrer son auditoire. Caroline Arrouas, actrice et metteuse en scène, nous enjoint à célébrer ce mariage qui n’a pas eu lieu. Nous sommes tous et toutes convié·es à cette noce, une fête où les invité·es côtoient joyeusement les fantômes.


 
Une première scène pleine de tendresse inaugure cette histoire au départ plutôt charmante et pleine de poésie: des fleurs, des bouquets de senteurs et fragrances coupées, une mélodie pour Marguerite. Le tout accompagné des notes de piano et d'un mélodica discret et plein de charme. 


Car Kafka incarné par Jonas Marmy et Dora, attachante Caroline Arrouas sont tout deux musiciens. Lui, au clavier d'un piano trônant dans ce décor de sanatorium et elle à la voix et au chant klezmer. Ce duo tendre, charmeur, simple se forme et se soude devant nos yeux dans des dialogues espiègles, fameux en tendresse, écoute, respect et reconnaissante. La considération de l'un pour l'autre comme le phénomène majeur de cette pièce dévoilant les aspects secrets et cachés du Kafka tourmenté que l'on supposait connaitre. On se surprend donc à découvrir un texte, une prose joyeuse comme une chanson en yiddish, pleine de verve, d'humour , de fantaisie, de piment doux.Ces épices comme ingrédient majeur d'une écriture relevée, rehaussée par l'interprétation des deux comédiens, dont l'autrice en personne. Dans sa robe blanche seyante, ses talions hauts, elle a de l'allure, Dora, l'amoureuse et partenaire de seulement quelques mois, d'un Kafka déjà atteint par la tuberculose.La voix de velours, le ton haut et clair, Dora explore la sensibilité du poéte-écrivain avec habileté, sincérité et dévotion amoureuse très musicale. Transformant ses sentiments en mélodies hautes en couleurs qu'il accompagne de sa dernière énergie vivante. Ce couple de rêve incarne une parole vraie d'être à être, le risque incroyable que Kafka a osé prendre: vivre à Berlin avec une inconnue porteuse de vie, d'avenir, de passion pour le rendre plus humain. La vie tourmentée du protagoniste comme effacée devant tant d'appétit de vivre de la part de cette compagne de fortune. 


Un "diamant" précieux autant fragile que solide, aux facettes et rayonnement multiples. Un joyaux, un bijou dans la fin de vie de ce scarabée blotti sous le divan de la famille. Sorti enfin de son antre, de sa tanière pour fêter des noces improbables de dernière ligne de vie.Et de chanter et mettre en musique cet amour incroyable qui se déploie et prend toutes les dernières forces insoupçonnées de Kafka. Dora telle un Pygmalion cupidon de belle envergure. Perchée sur ses talons hauts, elle a fière allure et le désir en poupe pour le rendre heureux, enfin.Faim et soif d'exister pour clore un chapitre culpabilisant et déroutant d'un destin maudit.Transformer le terrier en table de festin où l'appétit revient. Au grand jour pour une noce épique, vraie ou fausse on s'interroge...Derrière les rideaux de l’alcôve nuptiale, l'amour se délivre, la sexualité de Franz s'épanouit au contact de Dora, pierre précieuse, diamant pur et dur de cette chasse au trésor. Un gemmologue foreur d'amour pour en extraire ce diamant bleu, humaine incarnation de la femme. Dans ce décor aux lumières "tamisées" comme à le recherche de la pierre philosophale, les deux personnages exultent, s'enlacent, se frôlent et la sensualité transparait dans leur jeu ajusté de sobriété autant que de ferveur amoureuse. 


On quitte ce couple, cette femme qui a tenté de sauver son amant de la mort, avec compassion et émotion. Les chansons yiddish en tête interprétées par Dora-Caroline, femme juive pleine de pulsion de vie.De la musique pour rendre leur mariage, rendu impossible, aux deux revenants d'une vie sombre et troublée par les autres."Danse et puis tu verras. Au fur et à mesure, plus tu danseras, plus la joie va arriver". La musique klezmer, organique et vivante comme un jeu, un rythme répétitif enivrant dans une gamme chromatique enchantée et colorisée à souhait. "Sauver le jour", défaire la nuit qui entoure le mythe Kafka pour formuler la vérité épistolaire de la littérature kafkaïenne: une musique qui s'accroche pour ce "Monsieur Croche" insoupçonné. Le théâtre comme "un abri pour bouger"hors de nos peurs et blessures. Sortir de sa "niche" pour changer de peau, d'endroit et trouver sa place. Tel serait le message de Caroline Arrouas, orpailleuse du Yiddish comme nulle autre ambassadrice.

photos jean louis fernandez

Texte et mise en scène: Caroline Arrouas
[Avec] Caroline Arrouas et Jonas Marmy 
[Dramaturgie] Adèle Chaniolleau 
[Scénographie et costumes] Clémence Delille assistée de Elise Villatte 

Au TNS jusqu'au  11 Avril

David Séchaud Cie Placement Libre "La Technique du poisson doré": bonne pêche dans la passe à poisson infernale.

 

France 5 interprètes 2026

Venant de la scénographie, David Séchaud livre avec La Technique du poisson doré, un spectacle ludique entre cirque et musique. Au départ une envie simple et originale : un acrobate joue sur une partition qu’un musicien interprète. Ainsi, sur une scène transformée en tapis roulant, faisant office de portée, des structures, symbolisant des blocs de son, sont poussées par une équipe de machinistes et traversent la scène. Mais des incidents arrivent et les formes se bloquent, basculent, se heurtent, glissent les unes sur les autres, faisant apparaître d’étranges constructions. Un machiniste consciencieux s’aventure sur cet agrégat instable et y devient acrobate. Il est accompagné par deux facétieux musiciens, équipés d’un instrumentarium conséquent. À eux de jouer cette partition en interprétant l’évolution des objets. De ce divertissement découle une musique en harmonie vocale et pop amusée, qui rythmera le bonheur de tous, complices de ces machineries malicieuses.


 

Le titre est énigmatique .Alors laissons nous aller au vertige,au déséquilibre, à la surprise.Un poisson d'avril sans queue ni tête...Un poisson de conte de fée qui parle en tout cas.Le dispositif scénique est celui d un tapis roulant sur lequel  apparaissent toutes sortes de structures qui semblent passer au rayon laser musical en direct.Deux musiciens,violon,contrebasse guitare vont épouser,déclencher  bruits et sons, animer ces architectures dignes d un musée futuriste.Mondrian ou Théo Van Doesburg et son "Aubette" ne les renieraient point...Carrés, rectangles,formes de bateaux,de voiliers,tout concoure à faire rêver.Un acrobate arachnéen en anime les  mouvements, les bascules avec brio.Il vogue et suit le flux de cette bande roulante magique qui le précède,le suit l'accompagne sans relâche sans repos.Sans répit les formes géométriques se meuvent et construisent un univers plein de risques et de danger.Inscrit dans des lignes tel un Léonard de Vinci christique ou un danseur de Laban dans  son icosaèdre, l acrobate s' y love et reste en suspension.Comme les sons qui lui dictent son rythme,sa vélocité.On est en apnée,dans ce suspense permanent et l' on retient son souffle.Plus tard un des musiciens s’immisce dans cet espace,pousse les éléments mobiles, les magnifie. Et cette architecture monumentale se dresse comme un édifice remarquable. Le poisson d'Or délivrant son mystère, son énigme dans cette passe à poisson, partition originale au final. Le jeu du déchiffrage comme une règle de vie et d'existence de la musique d'aujourd'hui. Un spectacle intriguant, humoristique où les situations physiques périlleuses d'un cascadeur circassien troublent et déplacent les lois de la pesanteur. Un défi absurde plein de résonances et de perspectives imaginaires. David Séchaud, hors cadre pour un opus hors norme fort séduisant!Sortir de ses gongs pour structurer une machine infernale, défilé très "voguing" de plus performantes partitions, cubes, triangles et autres formes d'écriture musicale de notre temps. A vos pupitres pour vous exercer au déchiffrage et à interprétation libre de cette création sonore, physique, à toute épreuve! Lucas Hercberg  compositeur aléatoire en temps réel joue et gagne en compagnie de Alice Perret et Maelle Payonne aux commandes d'une infernale machinerie déroulante. Tommy Entresangle fait dans les angles, courbes et figures acrobatiques pour un ballet, solo mécanique où la danse se fait farce et attrape d'une filet de pêche magique. Sans appâts ni piège dans cette boite à musique extraordinaire et gigantesque.Un maillon de la chaine d'un hangar industriel ou la technique est reine et dévore ceux qui s'y introduisent et s'y frottent.Coup de filet dans cette marée de flux de notes et mesures démesurée qui séduit, intrigue et laisse l'imagination libre et légère.Dans une Ruée vers l'or, en déséquilibre permanent au bord de la falaise, dans un engrenage diabolique de forces extérieures des Temps Modernes....

Scénographie et composition : David Séchaud
Composition musicale : Lucas Hercberg
Avec : Tommy Entresangle (acrobate), Lucas Hercberg et Alice Perret (musicien·nes), David Séchaud et Maëlle Payonne (machinistes)
Collaboration chorégraphique : Damien Briançon  


A Pole Sud jusqu"au 30 Mars dans le cadre du festival Mini Musica

 

jeudi 26 mars 2026

"Segnali di Risonanza": aux quatre coins de la piste de jeu.- Cie EZ3_Ezio Schiavulli- Valse à trois temps

 



En résidence depuis six ans sur le territoire des Scènes du Nord Alsace, la compagnie EZ3_Ezio Schiavulli présente sa nouvelle création : Segnali di risonanza (Signaux de résonance).


Ce spectacle de danse en trois temps — un solo, un duo et un trio — explore la manière dont les individus et les groupes humains réagissent à l’inattendu ou au choc. À travers une gestuelle sensible et une scénographie en perpétuel mouvement, les danseurs interrogent les liens, les identités et les résonances émotionnelles. Portée par une musique envoûtante, la pièce met en scène des objets pilotés par intelligence artificielle, qui interagissent en temps réel avec les corps des danseurs. Une expérience sensorielle et captivante, où la technologie amplifie l’impact poétique du geste et redessine sans cesse l’espace.
Danse et IA..

Il nous attend déjà sur le tapis de danse alors que l 'on s'installe dans une configuration quadri frontale découvrant tous les autres spectateurs de la grande salle de la MAC de Bischwiller.Ezio Schiavulli travaille à trouver "l'endroit", la place des projecteurs robots qui vont impulser les mouvements des danseurs. Lentement il démarre un discours inspiré de propos scientifiques édifiants puis esquisse sa danse,signature lente et enrobée, faite de gestes fluides,engagés puissants dans une énergie à peine perceptible.En costume noir,sobrement dépouillé,il évolue dans l'espace à l'envi. Alors que la musique accompagne ses envolées,du sol vers des niveaux diversifiés. Les jambes fléchies,le torse offert,les pieds ancrés solidement.Les lumières aux quatre coins se jouent des astuces multidirectionnelles de sa danse,dans différents coloris. Succède à ce solo très libre et fluide, un duo masculin sobre,lumineux,inspiré par des gestes amples, des attitudes énigmatiques de deux personnages neutres évoluant sur le terrain lisse de la complicité qui se complète naturellement.Les danseurs se frôlent,s'agitent,se cherchent et se rapprochent par des contacts récurrents et attractifs. L'énergie les conduit à exécuter toujours dans une fluidité permanente,des gestes simples.Le rapport au sol comme un aimant charmeur. Au tour d'un trio pour clore ce triptyque singulier.Les deux même danseurs accompagnés d'une nouvelle partenaire.Trio mouvant,attelé parfaitement dans une mouvance permanente qui hypnotise et captive le regard.On les suit en jouissant  de cette belle unité de corps performants. En apnée devant toutes ces directions prises dans l'urgence,dans la perte d'un repère unique. Trio en osmose,en symbiose avec l'atmosphère musicale prenante.Sans cesse happés par la lumière comme des coléoptères foudroyés par les rayons de lumière. Sans pour autant se heurter à des obstacles imaginaires. 

Et le rythme s'emballe,la tension croit dans ce jeu de diagonales interrompues jusqu'au final dans la pénombre.le noir. Quatre danseurs rompus à l'attraction,le tiré-poussé,la notion de poids et la vélocité. Les regards aiguisés pour épouser cette folle course poursuite, cette course contre la montre,engagée le temps de la danse.Dans des cycles,des boucles,des figures évanescentes et fugaces,fruits d' une interprétation solide et inspirée. Se cherchant,se poursuivant,s' attrapant comme des joueurs de balles dans le vent.Belle pièce chorégraphiée pour un espace,arène carrée qui ne dissimule rien,ne pardonne pas les écarts ni les errances sans boussole. Ezio Schiavulli en pleine possession de son imaginaire débordant.


crédit photos Damien Dausch

Conception générale et chorégraphique : Ezio Schiavulli.
Assistant à la chorégraphie : Gabriele Montaruli.
Interprètes : Ezio Schiavulli, Gabriele Montaruli, Alizée Leman et Davide Lafabiana.
Composition musicale : Antonello Arciuli.
 Création et programmation lumières : Malou Hacques 



 

A la MAC Bischwiller le 26 Mars

Les 9 et 15 Avril au PréO à Oberhausbergen 

PRODUCTION : Association Expresso Forma — Cie Ez3_Ezio Schiavulli (Strasbourg, France)
Associazione RIcerca E Sviluppo COreografico (Bari, Italie)



CO-PRODUCTION : L’Association des Scènes du Nord Alsace (la M.A.C. de Bischwiller, la Saline de
Soultz-sous-Forêt, la Castine de Reichshoffen, la Nef de Wissembourg, l’Espace
Rohan de Saverne, le Relais Culturel de Haguenau), Centre de Production
National de la danse Porta d’Oriente (Bari, Italie), l’association RIESCO (Bari, Italie)
et l’AGORA DE LA DANSE, Montréal - Canada.


SOUTIENS : Ministère la culture française (DRAC Grand Est), Région Grand Est (Fr), Ministère
de la culture italienne (MiC), Région des Pouilles, Institut culturel italien de
Strasbourg et Montréal