mercredi 18 mars 2026

Lisbeth Gruwez & Maarten Van Cauwenberghe -Voetvolk - "Tempest": martial et guerrier...Sagittal.


 Belgique Solo 2025

Durant quatre mois, en 2024, Lisbeth Gruwez est partie en Thaïlande pour se former aux arts martiaux. Tempest développe cet apprentissage : une adresse en forme de flèche qu’on lui connaissait déjà – it’s going to get worse and worse and worse, my friend (2012) –, et une gestuelle nette et hyper-articulaire, multipliant les petits impacts dans l’air. Mais la chorégraphe ne fait pas leçon. Elle dépasse la recherche personnelle de la canalisation de la colère pour faire de cette émotion bien humaine une amie. Que serait une danse de la colère, passée par la maîtrise du souffle ? Une tempête dont on pourrait, comme Éole, dieu grec des vents, manipuler les éléments ? Après Penelope (2017), Gruwez n’en a pas terminé avec les figures d’oracle : ce corps où des forces a priori opposées se rencontrent. La musique de Maarten Van Cauwenberghe, cherchant à tisser les basses telluriques électro avec le scintillement métallique d’instruments entendus en Asie, accompagne cette nouvelle aventure quelque peu mystique.


Un solo, c'est un défi, un chalenge comme un rituel offert au spectateur, ici médusé par le personnage endossé par Lisbeth Gruwez. De son plan incliné en forme de triangle, elle glisse lentement happée par la pesanteur.Ses vêtements coupés en formes géométriques, noir, rouge et blanc lui attribuent des formes anguleuses. Tels des coups de sabre de dragons ou esprits japonais.Tout comme sa gestuelle mécanique, tectonique, angulaire, les segments aigus, vif argent. Elle déploie une énergie contenue, mesurée, calculée, multidirectionnelle, acerbe, coupée au cordeau. Cette inspiration des arts martiaux lui sied à merveille, sa robuste stature servie par une architecture corporelle massive. Un physique de l'emploi qui lui permet d'ancrer ses geste, de trouver son milieu et ses endroits où fléchir les jambes écartées, renverser son buste ou sa tête à l'envi. La performeuse au service d'une discipline que la danse transpose et transforme de façon percussive, la musique du fidèle partenaire Maarten Van Cauwenberghe épousant, devançant ses gestes secs, découpés, acérés. Comme une partenaire de jeu avec qui on avance et franchit les limites du possible. Un long bâton lui sert à équilibrer son numéro de funambule terrestre.La colère se canalise en libération d'énergie, en rempart autant qu'en dialogue avec sa fougueuse présence charnelle, pondérale.Physiquement très engagée, Lisbeth Gruwez plie mais ne rompt pas. Dans une mer de nuages, elle vogue ou plane au dessus d'une volée de nuages de fumigènes. En nappes vaporeuses, en couches ouatées d'où émerge notre héroïne, , éclairée comme une guerrière affutée pour un combat cinglant, tranchant, catégorique,singulier avec ses chimères.D'un petit panier, elle jette une blancheur de craie comme un semis de graines. Esthétiquement et plastiquement de toute beauté onirique, cette séquence renvoie à un imaginaire de BD, de dessins d'illustration japonais. La coiffure de la danseuse comme une parure de cérémonie martiale. Son visage s'éclaire quand elle déroule dévide un ruban de tissus rouge, comme un cordon ombilical qui trace au sol des méandres de Land Art magnifiques.Ce solo vécu de toute sa peau, de tout son corps déployé s'adoucit au final cependant magnétisé par des lumières stroboscopiques, comme des flèches tirées sur son être vivant. Des hallebardes sagittales envahissantes qui vont la faire disparaitre dans une obscurité totale. Tempête , blizzard, tsunami et souffle invisible se sont déversés durant le spectacle d'un personnage mis en scène comme dans un film d'animation, manga, dans un paysage volcanique franchement fascinant. 

Conception : Voetvolk 
Chorégraphie et performance : Lisbeth Gruwez
Musique : Maarten Van Cauwenberghe


A Pole Sud jusqu'au 18 Mars 

mardi 17 mars 2026

"Honda Romance" Vimala Pons et l'e-motion: chorégraphe des flux, plongée salvatrice dans un monde à reconquérir.


 Vimala Pons, performeuse, actrice et metteuse en scène, poursuit sa recherche sur l'équilibre et ce qui le menace. Entamant un nouveau dialogue avec la gravité, Honda Romance explore notre instabilité émotionnelle. Face à un afflux continu d'informations, à la fluctuation de nos affects et de nos pensées, la création de Vimala Pons élabore une réponse sous la forme singulière d’une traversée de deux cents émotions, accompagnée par une partition musicale pour dix interprètes, trois canons à vent et un satellite. Dans cet espace, transitent les textos jamais envoyés et les voix disparues qui refont surface dans nos messages vocaux. Entre technologie et sentiment, ce ballet mêle humour sensible, cruauté et nostalgie.

Elle fait dans l'e-motin, ce qui se meut, émeut et bouge...Alwin Nikolaïs exposait: « motion, not emotion ». Traduction: le mouvement est premier et l'émotion seconde. Le mouvement construit ce que l'émotion reçoit ...Vrombissements telluriques, vibrations sonores...Et là voilà écrasée par un satellite sur scène, énorme bestiole qui parle tout comme elle qui se débat et tente de se relever, cette énorme charge portée sur son dos. Le robot est comme une sculpture contemporaine, un Nam Jun Paik avec des écrans remplis d'images mouvantes. Trois canons à vent lui donnent la réplique, l'ébouriffent, dans une lutte contre la force physique de ses souffles puissants. Cabrée ou en phase avec cette fureur, Vimala se débat ou épouse cette épreuve.En fond de scène, un tsunami de lumières, d'icônes pour représenter un monde illuminé, allumé, dingue et sans frontières.L'effet est cinglant et impressionnant. Des quidams s'empressent de filmer avec leurs portables cet accident, cette catastrophe où un être humain risque sa vie ou va la perdre s'il n'est pas secouru.Ce petit être plombé qui s'en sort finalement et comme un papillon rebat des ailes et s'envole.Puis, seule Vimala Pons opère des transformations singulières: quelques secondes seulement pour évoquer des émotions-personnages multiples, sidérants, singuliers, hors norme comme cette performance sans faute, écrite de bout en bout. Elle est habile, mobile, futile comme un électron libre et s'en donne à corps joie dans cet exercice virtuose comme sur un ring ou dans l'arène d'un cirque. Ses acolytes la rejoignent dans un jeu de miroirs, d'entrées et de sorties du fond de scène: multiples apparitions ou disparitions expresses en un clin d'oeil avec changements de costumes ou d'accessoires. On n'est pas sans penser à "Umwelt" de Maguy Marin qui obéissait à la même magie de se qui se fait et défait en un temps record, course contre la montre en sus. Des métamorphoses transitoires, fugaces, électriques, menées à un rythme infernal: voguing ou défilé, parade en apparat tout simple.Au final, ce spectacle bien construit, dramatiquement ascensionnel est charmeur autant qu'ébouriffant, séduisant autant qu'impressionnant.  Un choeur vocal rassemble les protagonistes de cette échappée belle du monde technologique sans âme. Les chrysalides en fond de scène, comme des reliques ou vestiges de costumes, suspendus aux barres. Joli tableau final pour cette épopée picaresque des émotions perdues et retrouvées.On surnage joyeusement après cette plongée en apnée dans les abysses lumineuses d'un univers inattendu.

[Conception, écriture et mise en scène, texte et interprétation] Vimala Pons

[Avec les chanteurs et chanteuses] Sabianka Bencsik, Joseph Decange, Océane Deweirder, François Gardeil, Myriam Jarmache, Flor Paichard, Vimala Pons, Firoozeh Raeesdana, Neige Requier, Léa Trommenschlager

[Collaboration, conception, mise en scène et composition musicale] Tsirihaka Harrivel 
[Composition musicale du chœur] Rebeka Warrior

Au TNS jusqu'au 27 Mars 

lundi 16 mars 2026

"Rituel 4 : Le Grand Débat": Émilie Rousset et Louise Hémon : comme à la TV : on la re-tourne pas !

 


La voici enfin, la dernière ligne droite du marathon électoral, le combat des chef·fes. Né sous la bannière de l’ORTF, le débat de l’entre-deux-tours est un rituel politique aux règles immuables, même si le texte en diffère d’une échéance à une autre. De celui-ci, Émilie Rousset et Louise Hémon ont saisi l’essence dans un collage qui va de 1974 à 2022, d’où surgissent les grandes répliques du théâtre politico-télévisuel : « Vous n’avez pas le monopole du cœur », « Vous avez tout à fait raison, M. le Premier Ministre », « Vous êtes le candidat à plat ventre »... Mais derrière les punchlines restées dans la mémoire collective, il y a ces évolutions plus ou moins perceptibles, du débat des idées à celui des images, des mots d’une époque à ceux d’une autre.
Assis·es à la place d’un François Mitterrand et d’une Ségolène Royal, d’une Marine Le Pen et d’un Jacques Chirac se font face Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux, reprenant les phrases qui leurs sont soufflées à l’oreillette, dans un re-enactment brillant qui donne à voir la théâtralité du politique et à entendre l’esprit des époques.


Un plateau TV, un grand rideau bleu en fond de scène, deux chaises et une table design de trois mètres de long.. Deux caméras sur pieds pour ce direct, comme à la TV. Une voix off introduit le débat, le contexte et rappelle les règles du jeu. Du "grand jeu" dont les enjeux seront pour ces deux candidats à la Présidentielle, fondamentaux.Un homme, bien mis, costume cravate, strict, cheveux lissés, une femme en tailleur et talons hauts. Quoi de plus banal sauf qu'ils vont endosser toutes sortes de rôles, de personnalités du monde politique. Autour d'eux, deux caméramans-cadreurs tournent, s'affairent ou plantent leur caméras qui diffusent, projettent en direct sur deux écrans les visages de chacun des protagonistes. A tour de rôle, tranquillement, sereinement, chacun expose son projet de "redressement", de "justice sociale", bref ses désirs, ses voeux pour "redresser" la France, fédérer les énergies et non les diviser. Tout un programme qui se distribue de l'un à l'autre: ils se font face à face, nous les appréhendons à l'écran comme ces "hommes-troncs" à la télévision. Alors que le théâtre nous les dévoile de plein pied et surprend toutes leurs attitudes. Assis, puis debout quand le ton monte entre eux, les pieds sur la table quand l'atmosphère se détend, par terre ou à quatre pattes quand ça se gâte entre eux. Les caméramans les traquant et les obligeant à se plier à leur démarche professionnelle. Mais qui sont-ils ces deux là?  Tantôt arborant le discours de Mitterand avec son premier Ministre, tantôt Marine Le Pen, Sarkosy, Aubry, Chirac, Giscard D'Estaing et d'autres. Emmanuelle Lafon excelle dans le jeu du masculin, pourtant toujours femme d'affaire, politicienne maline, stratège, solide, calme se défendant selon les lois de la politesse et du respect du dialogue et du temps de parole. Lui, Laurent Poitrenaux, subtil interlocuteur qui semble avoir plus de mal à retenir ses élans, interrompant son ou sa partenaire d'émission en un duel inégal, fractionné, fracturé ou fissuré comme le monde politique.C'est drôle, parfois burlesque et comique par les attitudes physiques engagées dans cette comédie humaine, parfois grave et pleine de mimiques et d'expressions trahissant les états d'âme de chacun. Les gros plans sur les visages pour accentuer le jeu et démasquer les intentions. Du direct croustillant, coulisses du jeu politique dans un décor dépouillé comme ces bureaux de vote de dépouillement ou ces abris-isoloires d'où l'on ne voit que dépasser les pieds des électeurs. Ce "grand débat" fait mouche et touche tant il est d'actualité brûlante en ces temps d'élections municipales ou les rencontres, meetings, rassemblements et autres face à face brûlent les planches de notre quotidien. Action, on la retourne sa veste dans une ambiance bon-enfant qui met en avant dans de fameux dialogues les facéties de la démocratie en danger. Paroles, paroles ou action selon le camp, les personnalités, les opportunités. Aux urnes, citoyens! Emilie Rousset et Louise Hémon, au"sommet" de l'acte théâtral politique et engagé, plein d'humour et d'imagination scénique pour nous restituer un grand débat loufoque autant que sérieux et radical.On ne caviarde pas avec la gauche, on la soigne!Et on engloutit tout!Les grands entretiens font les bons spectacles éclairants.

Conception, mise en scène et scénographie : Émilie Rousset et Louise Hémon
Avec : Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux

 A u Maillon jusqu'au 17 Mars dans le cadre de "démocraties en jeu"