mercredi 23 septembre 2026

"Hunter" Liesa Van der Aa : la main au panier ou la chasse à courre d'idées.

 

Hunter Liesa Van der Aa | Ensemble B O D I E S

S’appuyant sur l’album Homogenic de Björk comme matrice — et notamment sur le titre « Hunter », dont elle reprend l’élan de traque et de tension — la création de Liesa Van der Aa prend la forme d’un dispositif scénique entre concert, performance et théâtre. Sur un terrain de basket, huit chanteuses composent une équipe soumise à des règles, des injonctions et une pression constante. Polyphonies a cappella, beats électroniques et gestes collectifs structurent cette « partie » où se rejouent discipline, contrôle et adhésion au groupe. Entre répétition et tension, la pièce fait apparaître les mécanismes d’un monde où il faut tenir coûte que coûte, être performant·e, ne jamais faillir — jusqu’au point de rupture.


Hunter
(2025) création française d'après Björk, Homogenic (1997) 


Mettre la main au panier et s'atteler à composer une ode chantée au basket, pourquoi pas se lancer et trouver un pilote pour coacher le tout; une équipe de chanteuses accoutrées en collégiennes défroquées ne sachant pas trop où donner du pied ni de la t^te. Alors on y va de bon gré sur cette surface divisée au sol par rayures et couleurs, évoquant la salle de sport déjà évoquée par des bruits intérieurs propres aux univers du stade. Dans le bain en compagnie de la coach tout de blanc vêtue et de la cheffe d'orchestre au pupitre.On y apprend les règles et la conduite morale et sportive d'un sport d'équipe sur une bande défilante alors que les huit interprètes se prêtent à un jeu vocal fait de canons, de rebonds, de ricochets qui font flop. Tout va de guingois sans fil conducteur ni dramaturgie apparente avec quelques bribes et volonté de narration juste le temps de la mi-temps qui parait durer des siècles de vacuité. Et pourtant le sujet n'aurait pas manqué de piquant et les intentions sont bonnes. Musique et sport, match nul, musique et chorégraphie, carton rouge! La balle au bond dans le panier à salades mal égoutté et l'on compte les points: qui va l'emporter pour ce match improbable entre rythme et vocalises, entre gestes mimétiques et choré tracée comme au collège par le Ministère de la jeunesse et des sports.Tir manqué pour cette chasse au chasseur sachant chasser... Liesa Van der Aa, arbitre maitrisant le tout de A à Z, cheffe perturbée sur la plateau qui rend sa baguette magique le temps d'une pause : on attendait autre chose, une Terpsichore en basket digne d'un match entre musique, chant et sport pour des rives olympiques plus fertiles.
 
composition, direction musicale, livret, arrangements Liesa Van der Aa
arrangements Boris Van Overschee, Rocco Segers
chorégraphie Jacquelyn Elder
dramaturgie Naomi Beeldens, Anne van de Wetering
scénographie Bert Depuydt
costumes Wim Muyllaert
assistanat à la mise en scène, direction de production Cara Freitag

Ensemble B O D I E S

Trinidad Doherty
Tara Nome Doyle
Erika Emerson
Kat Frankie
Barbara Greshake
Jenniffer Kae
Anna-Lucia Rupp
Liza Wolowicz

Liesa Van der Aa
Naomi Beeldens


 Au Maillon les 23 et 24 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

"Paradis plage une vie comme dans du miel"de Kenza Berrada: sous les pavés....les cheikhat


 « Benti », qui vit à l'étranger, rentre régulièrement au Maroc. Mais, cette fois, c'est pour se marier. Dans ses valises, l’épaisseur d’un non-dit qui déborde jusque dans les formules du swab et les recoins du salon bourgeois où se déploie le mythe familial depuis plusieurs générations. Difficilement traduisible en français, le swab symbolise, dans la société marocaine, aussi bien les bonnes manières qu'un art de vivre millénaire, un code à double tranchant créant l'hospitalité autant que le refoulement. Car, entre un frère et une sœur, un spectre qui menace de tout fissurer hante cette famille parfaite. Kenza Berrada, metteuse en scène et comédienne, brosse un tableau subtil des silences qui précèdent la tempête et de la nostalgie d’une splendeur enfuie, dans ce milieu social qu’elle connaît de l’intérieur. Elle nous fait ressentir toutes les nuances de la aïta (littéralement, le « cri ») dont l’interprétation est confiée à un ensemble masculin en caftans étincelants et perruques chatoyantes, le Kabareh Cheikhats. Dans leurs danses et leurs chants, quelque chose se redresse, et le temps perdu se rattrape pour libérer les corps.

Le sujet est brûlant et d'actualité:l'inceste et son déni, l'enfouissement des aveux ou témoignages, l'impossibilité d'en parler. sa transposition dans une société marocaine bourgeoise nichée au sein d'un salon cosy de velours ou de matières enveloppantes et rassurantes. L'irresponsabilité va générer toute une évocation scénique des postures et attitudes que chacun va adopter dans cette fosse à secrets de famille, à mensonge, à déni organisé. Le cri de ces femmes, les "cheikhat" va être le fil conducteur, le fil d'Ariane de tous les tableaux, de toutes les scènes de ce paysage pourtant chatoyant et plein de verve colorée, séduisante. Sous les pavés, l'horreur se dessine et se dévoile par le truchement d'un jeu aiguisé, aigu des chanteurs et performeurs du groupe vocal "Kabareh Cheikhat", un groupe d'hommes marocains qui vivent au Maroc et portent en eux traditions, mystères et secrets de tables.Ces femmes qui crient à la place de toutes celles qui ne crient pas. Se casser les cordes vocales pour crier et exister, transmettre colère et désespoir, révolte ou soulèvement. Cette petite société navigue dans des décors changeants, espaces ouverts ou fermés, bordés de rouge orangé comme une matrice enrobante qui protège, dissimule, évacue ou efface les traces des drames internes d'une tribu familiale hélas familière à un milieu social ancré dans les mensonges, dans l'oubli qui occulte le principal: l'attitude, les postures physiques, mentales et morale d'une horde qui malmène les siens, les fait se taire, enterrer les conflits et soudoyer les plus forts pour occulter la vérité. Les corps des interprètes sont façonnés par ce contexte qui pourrait nous paraitre lointain, "exotique" et plein de parures, d'artifices, de costumes rutilants évoquant le charme, la futilité, le laisser faire, laisser passer d'un cercle familial toxique et malfaisant. Les chants, les voix de ces cheikhat faites hommes dissimulent des conditions sociales drastiques et ces figures deviennent emblèmes du mutisme, du droit de réserve de tous les acteurs complices de l'hypocritie et du déni. Espace de réconciliation plus que de réparation, le théâtre-vérité de Kenza Berrada est chorégraphique, tracé au cordeau d'une mise en scène animée, joviale autant que cruelle.et cette autrice danse de façon mécanique et convulsive, l'enfermement, le carcan, la difficulté d'être et de porter les traces d'un crime dans son corps. L'inceste y est ainsi visible et palpable, incarné par ce personnage étrange, dégenré qui sillonne le plateau de convulsions, de gestes tétaniques qui entravent la bonne marche-démarche de cette héroïne malgré elle. La danse libératrice ou effet de levier pour suporter, engranger le mal fait au corps et à l'âme? En tout cas jamais déversoir et prétexte à une violence transmise mal digérée.La musique percussive, tonique nous informe, nous pétrifie aussi par ces accents abruptes qui simulent la douleur, l'oppression, la mascarade qui n'est pas carnavalesque mais bien au contraire à peine caricature de la réalité. Le chant militant, les rythmes transcendent une réalité poignante, sociale et imbibe tout le spectacle de cris, de notes de musique vocale sidérantes. C'est toute l'histoire du Maroc autant que du monde féminin qui ici transpire et s'expose dans une passionnante exposition d'us et coutumes revisités pour dénoncer autant qu'expliquer la révolte de ces cheikhat issu d'un monde patriarcal oppressant. Matriarcat de fortune, riche et fertile en paillettes et falbalas cachant, masquant la cruauté des relations intra-familiales désavouées mais pas encore effacées du tableau omnipotent de la masculinité impérative et imposante. La mariée enfermée, emprisonnée dans sa cage dorée en serait une icône incontournable, résumé de cet opus, opéra de chambre close de toute sagacité.

 

[Texte et mise en scène] Kenza Berrada

[Avec] le Kabareh Cheikhats : Amine Naouni الشيخة وردة الحداوية موالت الحمر, Ali Lamaadli الشيخة العالية, Ghassan Elhakim الشيخة حورية العوّ امة, El Mostafa Boutankite الشيخة مصطفى, Walid Rakik الشيخة العويتقة ڤيرجين
et Kenza Berrada

Au TNS jusqu'au 2 Octobre dans le cadre du festival MUSICA 

dimanche 20 septembre 2026

Roomful of Teeth: Alyssa Regent | Florent Ghys | Caroline Shaw : sur la bonne voix lactée

 


 concert Roomful of Teeth Alyssa Regent | Florent Ghys | Caroline Shaw

Deux créations mondiales et une œuvre déjà culte : Roomful of Teeth fait dialoguer Alyssa Regent, Florent Ghys et Caroline Shaw dans un programme qui célèbre la voix comme matière dramatique, rythmique, collective.

Dans Rumors of War, Alyssa Regent met en jeu les tensions entre doute, désir d’affirmation et recherche d’apaisement. Le dialogue entre solistes et chœur y devient un théâtre intérieur, traversé par l’inquiétude autant que par l’élan de réconciliation. Florent Ghys aborde la création vocale par un tout autre versant : Gourmandise transforme interjections, onomatopées et sons du quotidien, typiques de la langue française, en une partition ludique, précise et soutenue par un dispositif vidéo. En regard, la Partita for 8 voices de Caroline Shaw, œuvre devenue emblématique pour Roomful of Teeth, déploie une virtuosité rythmique et une énergie chorale irrésistible.

Alyssa Regent Rumors of War (2026) création 

Ils sont huit interprètes au plateau en position frontale et vont peu à peu installer une ambiance sonore pleine de rebondissements entre onomatopées, bribes d'élocution verbale fragmentée ou petites intonations très judicieusement réparties, orchestrées dans une rythmique incontournable de précision. En rebonds, en ricochets, en cascades ou isolés; les sons émis par les voix des femmes dans la gamme du soprano léger. Les hommes bordent le tout en s'immisçant dans les fissures et failles du rythme toujours changeant.Le texte issu des poèmes de Sylvia Plath perle et suinte de toutes les sources de chaque voix dirigées par une infernale composition complexe et virtuose.L'esprit "ruche" issu de cette communauté à la langue inventée le SILT, sourd et s'épanche en autant de lignes sonores qui s'entrelacent et se mêlent. L'atmosphère se charge d'intensité, d'un modeste déploiement à une virulente interprétation fusionnelle emplie de sons marginaux et éclectiques. L'oeuvre de Alyssa Regent est sombre et lumineuse, contrastée, pleine de suspens et d'intensité: un opus guerrier fertile et intempestif.


Florent Ghys Gourmandise (2026) création

Gourmand sera le leitmotiv récurent en ouverture de ce glossaire vocal tonitruant et subtil, renforcé par des images vidéographiées de toute pertinence rythmique. Chacun sa part du gâteau pour cette gourmandise vocale qui égrène toutes les façons possibles de prononcer, d'énoncer ce vocable délicieux évoquant le gout, l'odeur, l’odorat. Puis huit figures paraissent à l'écran, huit notes de musique, chacune prononçant un son, murmurant une onomatopée ou utilisant des interjections voisines des mots et s'y substituant. On respire et inspire avec les interprètes qui se démultiplient sur l'écran comme des échos de sons en mise en abime. Du Jean Christophe Averty actualisé. Plastiquement très belle, cette iconographie vidéo se déplace, s'agrandit, se déploie, se démultiplie alors que les huit chanteurs brodent et tissent simultanément un parterre sonore inédit. Une "mama" apparait à l'écran, cuisinière des interjections communes et banales qui prennent ici un relief sonore inédit. On hèle une personne, on s'étonne avec des "bruits de bouche" plutôt qu'avec des mots et le burlesque s'affiche, jovial et joyeux dans cette création originale. Sans être qualifiée de "savante"cette gourmandise, amuse bouche comme une entrée apéritive dans l'univers de Florent Ghys, est gouleyante et savoureuse. 


Pleine de charme et d'humour, de sons quotidiens magnifiés par une composition sur vitaminée par les interprètes. Les mots sonores à la bouche, les images vertigineuses de visages s'adonnant à la verbalisation pour charpente et fondamentaux de la communication orale, chantée!

Caroline Shaw Partita for 8 voices (2009-2012) 

Voici venir le tour de Caroline Shaw pour une flamboyante interprétation de cet opus culte redécouvert à l'occasion de la venue de la formation vocale.La voix est reine, performative et performante et se déploie sous le souffle, le murmure, l’éruption de sons inédits très fouillés. Les chanteurs s'adonnent à un jeu ludique autant que virtuose de l'unisson, du désordre, de la compétitivité des inventions les unes envers les autres. Surprises, éclats de voix, onomatopées efficaces et versatiles, tout est réfléchi autant que spontané dans la réception auditive de cet opus culte. Un "tube" du genre minimaliste très charnel et sensuel, proche d'une esquisse dansée et voisine d'un graphisme à la Sol LeWitt. Le ton monte, l'espace s'emplit de convulsions fortes et amplifiées par ce choeur exemplaire de justesse et de rigueur rythmique. Une performance où le tout petit rien devient tsunami gigantesque, ou l'infime susurrement se transforme en brise-glace foudroyant, véhicule pour passage obligé  se frayant un chemin dans la complexité de cette composition aux allures pourtant légères et bienfaisantes.

Un programme qui ne manque ni de souffle ni d'audace pour voyager au pays des merveilles sonores du corps, instrument de résonance par excellence et dans sa plus simple et sobre ébriété.

A la Cité de la Musique et de la Danse le 20 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

Roomful of Teeth

Estelí Gomez
Sophie Michaux
Eliza Bagg
Virginia Kelsey
Steven Bradshaw
Holcombe Waller
Thann Scoggin
Cameron Beauchamp