samedi 21 mars 2026

"The Goldberg Variations" , Platform K & Michiel Vandevelde / Philippe Thuriot : métissages prolixes et prophétiques...Terpsichore en baskets.

 


Comment peut-on penser la danse dans le contexte propre à une époque ? Tel est le questionnement que pose Michiel Vandevelde comme point de départ de son spectacle, puisant dans deux sources : la célèbre œuvre de Bach qui lui donne son titre, mais aussi le travail du danseur Steve Paxton dans les années 1980. L’esprit qui animait le champ de la danse était alors sa démocratisation. Une libération de codes la limitant à certains corps et à certains gestes. En s’entourant sur la scène d’Oskar Stalpaert, membre de la compagnie de danse inclusive Platform K, et de la danseuse Amanda Barrio Charmelo, Vandevelde donne à voir des corps divers, miroir d’une société plurielle.
Reflet également d’un cadre politique qui évolue : en fond de scène défilent des images du présent, qui reconnectent l’art à d’autre types de mouvements, ceux de masses animées par diverses causes. Plusieurs strates temporelles se superposent alors : les notes de Bach, magistralement interprétées à l’accordéon par Philippe Thuriot, les variations sur une partition corporelle de Paxton, et les emprunts aux mouvements populaires, tant médiatiques que politiques


Terpsichore en baskets ou Steve, Yvonne, Trisha et les autres...

Tisser l'histoire de la danse moderne en dansant semble être la plus belle formule, celle qui en dit long sur l'impossibilité de main mise sur le récit de l'art chorégraphique. La danse échappe à toute mise en forme traditionnelle et conventionnelle, exceptée à la sienne: danser! Les universitaires ont tracé un grand chemin dans l'édition d'ouvrages écrits, les danseurs ont eux inventé leur auto biographie ou des essais sur leurs expériences, leurs sensations ou émotions. Une Agora de la danse, un forum chorégraphique, une plate forme dansée où le verbe perd sa place, où le récite des états de corps se fait chair et poésie."Une histoire de la danse à ma façon" de Dominique Boivin pourrait être une référence "vivante" de ces propos. On trouve avec ce spectacle la même veine: conter, raconter, écrire la danse en corps à corps, en accords avec son développement, ses révolutions, ses "soulèvements" très proches des mouvements politiques, des événements de l'actualité, en l’occurrence à l'époque de Steve Paxon, la guerre du Vietnam et toutes ses injures faites au corps, le déchirement, et autres atrocités physiques en regard du vivant. En prologue, chaque protagoniste se présente et installe le sujet, pour mieux y voir clair dans cette révolution, métamorphose certaine et incontournable de la danse. Ici et pour preuve, les gestes sont simples, les déambulations sereines, évidentes sans calcul de performance et autres formes d'étalage de virtuosité technique. C'est de la Joie, du "petit bougé" quotidien porté sur le plateau, des virevoltes, des rebonds, des manèges insoumis à la rigueur, des directions changeantes selon les humeurs et désirs. Tout sauf du réchauffé, de l'acquis, du répété, des codes rabâchés pour être parfaitement exécutées. On "exécute" tout on dit "non" à tout et tout nait de la spontanéité. Qui n'exclut pas la fluidité, la relax, la nonchalance feinte dans la marche ou démarche de ces trois danseurs, à l'unisson ou chacun dans un solo approprié à leur corps, leur motricité, leur faculté à être entier, franc, généreux, authentique et riche d'une expérience scénique. Pour mémoire la danse moderne et ses pionniers, pour inspiration ces bras en couronne vers le bas du corps, ces pieds flex, ces baskets ou pieds nus, ces tours enjoués, cette vélocité naturelle, ces tenues relax. Trois tableaux entrecoupés d'images évoquant des foules contestataires, du flou au concret sur un écran géant. On tourne les pages de cet ouvrage de Paxton à Lucinda Childs en picorant les gestes d'antan toujours très présents dans l'écriture chorégraphique. Un "soulèvement" salvateur pour Terpsichore, déesse de la danse, du chausson rigide, aux baskets..Les trois danseurs, modestes, naturels au service du mouvement et de la musique de  Bach réappropriée par l'accordéon de Philippe Thuriot. Comme Marie Andrée Joerger et son "Bach en miroir" adaptation de Bach pour l'accordéon. Les lumière sculptent les corps, les ambiances changent à l'envi , les costumes se parent de blanc virginal ou de simple jogging comme autrefois.Les variations Goldberg épousant le mouvement, le faisant naitre dans toute sa grandeur et légitimité dans les rythmes, sonorités, mesures et autres secrets de fabrication musicale.

.Chorégraphie : Michiel Vandevelde
Composition et musique live : Philippe Thuriot
Avec : Oskar Stalpaert, Amanda Barrio Charmelo et Michiel Vandevelde 


Au Maillon jusqu'au 22 Mars dans le cadre de démocraties en jeu

Lire:https://www.ensembleintercontemporain.com/fr/2024/05/la-democratie-en-mouvements-entretien-avec-sasha-waltz-choregraphe/

danse et démocratie

https://www.youtube.com/watch?v=_0iiS6K0xAw 

vendredi 20 mars 2026

lovemusic "Terra insula" (Dans le cadre du festival Arsmondo Îles). Archipels flottants ....


 Et si l’île était aussi une expérience intérieure ? lovemusic, collectif audacieux de la scène contemporaine, propose un concert pour voix, piano et électronique qui met en tension l’image d’une île harmonieuse et la réalité d’êtres humains repliés dans leur propre îlot intérieur. Les œuvres de compositeurs et compositrices – Jonathan Dove, Feliz Anne Reyes Macahis, Amadeus Regucera, Alvin Lucier, George Crumb – dessinent des mondes sonores contrastés. Point d’orgue du concert, Kingdom Animalia, création mondiale d’Héloïse Werner d’après des poèmes d’Aracelis Girmay, met en scène une nature fragile où se croisent responsabilité envers l’environnement et quête d’identité. De petits interludes, autour des textes du poète guyanais Léon-Gontran Damas, ponctuent le programme, tissant un réseau de mots entre ces îles intérieures et questionnant la place de l’eau comme vecteur de lien, de liberté, de migration, mais aussi de sujétion politique.

Insulaire archipel musical, navigation vers des terres inconnues, des sons inédits, de nouveaux territoires à découvrir en accostant sur les rives des îles utopiques de la création musicale contemporaine. Dans la frêle esquive, lovemusic dans la tempête ou dans l'accalmie, offre un récital au long court.Le flux incessant de l'eau comme élément liquide et transparent d'atmosphères multiples.

C'est avec "Apparition"de Georges Crumb que s'amorce ce moment d'un duo voix-piano qui va ponctuer tout le récital. En profondes vocalises impressionnantes, Grace Durham de toute sa voix puissante et onctueuse se fait actrice, évoquant la nostalgie, la déception, le regret. Des tonalités quasi hispanisantes répondent au piano sous les doigts magiques de Nina Maghsoodloo qu'ils soient sur le clavier ou dans les entrailles de cet instrument devenu résonateur à cordes.Tandis que la chanteuse picore les sons comme un oiseau musicien, en alternance, la pianiste en touches légères égrène des sons inédits.Les expressions du visage, la douceur évoquée par la cantatrice, l'ampleur de sa tessiture et de ses bras épousant une carrure massive, solide, alternent avec la présence du clavier, discret ou ravageur. Des océans, des étoiles, la mort et le deuil comme leitmotiv, propos fugaces, cris dans le vide, tension et connexion à la nature comme crédo. Place à la poésie de la musique.

L'oeuvre de Jonathan Dove "Come unto thes yellow sands"fait la place belle à la voix, seule.Vibrations de la mer en fond, pour un souffle, des chuchotements discrets donnant libre cours aux fréquences de cette voix, parlée, chantée, jouée par cette actrice mélodieuse, qualité rare dans tous les contrastes de ses expressions de visage. Un glorieux cocorico fait face à une interprétation pleine d'amplitude, de force, de résonance. Alors que le bruit de l'eau dans un bocal translucide est animé par une magicienne docte, plongeant des cailloux dans le liquide qui murmure, susurre des sons aquatiques mystérieux.Bruits de marée montante à l'appui. Beaucoup de concentration, de méditation dans cette évocation d'un monde marin: comme une île d'eau bordée d'air et de terres inconnues.

Dans "Boca chiusa" de Amadeus Julian Regucera, la voix pleure, s’essouffle, s'étouffe dans la main de la chanteuse, empêchée, entravée: elle frappe sa poitrine pour se libérer, la bande son pour amplifier l’asphyxie: voix ensevelie, engloutie par les flots comme la ville d'Ys.. Impressionnante prestation de Grace Durham, toujours expressive, joueuse et parfaite actrice d'émotions, de sensations transmissibles au public, très proche et captif, captivé, capturé par tant de sincérité sensible.

"Nothing is real"d'Alvin Lucier donne l'occasion en piano solo, à Nina Maghsoodloo de suspendre le temps, mélodique, plein de suspens. Du grave à l'aigu, c'est la quiétude, la sérénité qui se révèlent sous ses doigts agiles et véloces.Une cafetière magique, éclairée de l'intérieur fait lampe d'Aladin, la musicienne la manipulant assise au sol.Des sons de pianos antérieurs venant animer cet objet étrange, comme une boite à musique venue d'ailleurs. L'image est belle et incongrue, surréaliste.

"La vierge de Cluny" de Feliz Anne Reyes Macahis succède à cette ambiance recueillie.Pour voix seule , la chanteuse éclairée de bleu sur son estrade, opère des vocalises audacieuses et imprévisibles à l'écoute.En récitations, en demande ou supplication parlées En invocations comme une sorte de prière décalée, démembrée en bribes de mots désarticulés, hachés, coupés court. En bégaiement et vocabulaire emprunté au religieux comme un cri, un prêche insolite et farfelu, en prêtresse, en pitié en piété.Empiétée par le rythme et le débit de la voix magistrale et implorante. Dans une langue étrange, inventée, façonnée pour ses résonances percussives. Encore quelques notes aquatiques de l'aquarium avec des mini cymbales plongées dans l'eau, des cailloux brassés par des mains immergées dans l'eau par la pianiste , sirène échouée sur une île déserte. Ce petit îlot d'eau magique entouré d'impalpable ether flottant comme des bulles de savon. Les images chères à Lovemusic sont toujours esthétiques, belle, à propos, épousant le sujet, emplissant l'atmosphère de lumière, de reflets.Et Finbar Hosie de la partie électroacoustique toujours au niveau des ambiances recherchées et justes.

L'oeuvre de Héloise Werner "Kingdom Animalia" fait suite à ce tableau très poétique, entremets de la soirée.Un duo vocal à cappella pour la pianiste et chanteuse qui se répondent, se doublent, se calquent, se décalquent,se décalent,s'attendent dans un accord parfait entre elles. Ceci nécessitant une écoute et une attention toute particulière de la part de chacune.Un récitatif, un jeu d'actrice en poupe, des frappes sur le coffre du piano pour évoquer la complicité, en alternance, en décalque ou osmose. Des silences, des suspensions de rythme en discours, récit et narration pendant que le piano se laisse chatouiller, pincer, gratter de l'intérieur. Beaucoup d'inventivité, de décalages, de surprises dans cet opus de cette jeune compositrice, présente dans la salle pour honorer cette première interprétation.

Au final, c'est le retour de Georges Crumb et son "Apparition" à nouveau. La délicatesse du piano donne le ton altier et discret à l'oeuvre. Une ambiance de solitude, de regret, de nostalgie s'y dessine dans l'espace et le temps. Le doigté de l'artiste comme une immersion dans les cordes et les marteaux du piano. Dessinant de vastes plages sonores, de vastes horizons dans des intensités et volumes sonores contrastés. Attente, délectation sensuelle et charnelle d'instants musicaux hors sol. Des ondes, des courants, des vagues surgissent du clavier comme un univers fluctuant, houleux. Des bercements pour une fin très ténue de la voix qui se perd et s'éloigne de son île. On quitte cette embarcation mystérieuse qui nous a menés très loin dans des archipels , des méandres sonores inouïs, vaporeux, incertains. Lovemusic en explorateurs de nouveaux territoires dans ce programme sur mesure pour évoquer les "îles"accessibles à l'émotion, la sensibilité d'un auditoire séduit par la richesse des choix musicaux et la virtuosité des musiciennes.Une île qu'on aborde sans crainte et d'où l'on ne voudrait jamais repartir. Isola Bella, Isola dei Pescatori, on ploge dans des eaux des îles Borromées ou d'autres terres insulaires avec ravissement.

"C’est presque au bout du monde Ma barque vagabonde Errante au gré de l’onde M’y conduisit un jour

Lîle est toute petite mais la fée qui l'habite gentiment nous invite à en faire le tour" 

de Kurt Weil "Youkali"

A l'Opéra du Rhin le 20 Mars dans le cadre de Arsmondo Îles 

mercredi 18 mars 2026

Lisbeth Gruwez & Maarten Van Cauwenberghe -Voetvolk - "Tempest": martial et guerrier...Sagittal.


 Belgique Solo 2025

Durant quatre mois, en 2024, Lisbeth Gruwez est partie en Thaïlande pour se former aux arts martiaux. Tempest développe cet apprentissage : une adresse en forme de flèche qu’on lui connaissait déjà – it’s going to get worse and worse and worse, my friend (2012) –, et une gestuelle nette et hyper-articulaire, multipliant les petits impacts dans l’air. Mais la chorégraphe ne fait pas leçon. Elle dépasse la recherche personnelle de la canalisation de la colère pour faire de cette émotion bien humaine une amie. Que serait une danse de la colère, passée par la maîtrise du souffle ? Une tempête dont on pourrait, comme Éole, dieu grec des vents, manipuler les éléments ? Après Penelope (2017), Gruwez n’en a pas terminé avec les figures d’oracle : ce corps où des forces a priori opposées se rencontrent. La musique de Maarten Van Cauwenberghe, cherchant à tisser les basses telluriques électro avec le scintillement métallique d’instruments entendus en Asie, accompagne cette nouvelle aventure quelque peu mystique.


Un solo, c'est un défi, un chalenge comme un rituel offert au spectateur, ici médusé par le personnage endossé par Lisbeth Gruwez. De son plan incliné en forme de triangle, elle glisse lentement happée par la pesanteur.Ses vêtements coupés en formes géométriques, noir, rouge et blanc lui attribuent des formes anguleuses. Tels des coups de sabre de dragons ou esprits japonais.Tout comme sa gestuelle mécanique, tectonique, angulaire, les segments aigus, vif argent. Elle déploie une énergie contenue, mesurée, calculée, multidirectionnelle, acerbe, coupée au cordeau. Cette inspiration des arts martiaux lui sied à merveille, sa robuste stature servie par une architecture corporelle massive. Un physique de l'emploi qui lui permet d'ancrer ses geste, de trouver son milieu et ses endroits où fléchir les jambes écartées, renverser son buste ou sa tête à l'envi. La performeuse au service d'une discipline que la danse transpose et transforme de façon percussive, la musique du fidèle partenaire Maarten Van Cauwenberghe épousant, devançant ses gestes secs, découpés, acérés. Comme une partenaire de jeu avec qui on avance et franchit les limites du possible. Un long bâton lui sert à équilibrer son numéro de funambule terrestre.La colère se canalise en libération d'énergie, en rempart autant qu'en dialogue avec sa fougueuse présence charnelle, pondérale.Physiquement très engagée, Lisbeth Gruwez plie mais ne rompt pas. Dans une mer de nuages, elle vogue ou plane au dessus d'une volée de nuages de fumigènes. En nappes vaporeuses, en couches ouatées d'où émerge notre héroïne, , éclairée comme une guerrière affutée pour un combat cinglant, tranchant, catégorique,singulier avec ses chimères.D'un petit panier, elle jette une blancheur de craie comme un semis de graines. Esthétiquement et plastiquement de toute beauté onirique, cette séquence renvoie à un imaginaire de BD, de dessins d'illustration japonais. La coiffure de la danseuse comme une parure de cérémonie martiale. Son visage s'éclaire quand elle déroule dévide un ruban de tissus rouge, comme un cordon ombilical qui trace au sol des méandres de Land Art magnifiques.Ce solo vécu de toute sa peau, de tout son corps déployé s'adoucit au final cependant magnétisé par des lumières stroboscopiques, comme des flèches tirées sur son être vivant. Des hallebardes sagittales envahissantes qui vont la faire disparaitre dans une obscurité totale. Tempête , blizzard, tsunami et souffle invisible se sont déversés durant le spectacle d'un personnage mis en scène comme dans un film d'animation, manga, dans un paysage volcanique franchement fascinant. 

Conception : Voetvolk 
Chorégraphie et performance : Lisbeth Gruwez
Musique : Maarten Van Cauwenberghe


A Pole Sud jusqu'au 18 Mars