jeudi 15 octobre 2026

"Thésée, sa vie nouvelle" de Guy Cassiers et Valérie Dréville: les images mémoire

 "Thésée, sa vie nouvelle" de Guy Cassiers et Valérie Dréville

D'après le roman de Camille de Tolédo

Guy Cassiers porte sur scène Valérie Dréville dans une adaptation orale et visuelle d'une extrême richesse pour les sens en éveil: l’ouïe et la vue comme vecteurs et transformateurs de la narration, du récit inédit de l'autrice. La voix de l'actrice est à peine audible, douce, pesée, confidentielle au démarrage de l'opus et l'attention extrême est d'emblée convoquée pour apprécier les sonorités de la langue, le secret des histoires qui se dévoilent dans un récit qui avance sans cesse. Doublée d'images vidéographiques denses, fortes et d'une captation augmentée de l'actrice par une caméra en live, cette fiction-réalité touche et disturbe les repères temporels. Cette femme interprète, s'adonne au jeu du double, des différentes facettes de son personnage grâce au jeu des images projetées qui la traquent, la surdimentionnent. Au sol des images peintes ou des graffitis comme des confettis d'icônes multiples soignent une scénographie sans gravité qui semble plane dans l'univers. Pas de plancher ni de surface où s'enraciner dans les évocations du passé et du héros Thésée aux prises avec un destin périlleux.


La parole se délivre plus imposante et fait face au public toujours dans une grande intimité. Sédative atmosphère hypnotique qui berce dans une sorte de confort intimiste remarquable. Le corps de la comédienne en immersion avec le travail magique de Bram Delafonteyne, expert en construction d'imagerie vidéo, de structuration de l'espace autant au sol que sur l'écran en fond de scène.

Le bruissement des couleurs, des lumière et autant de fragments, de découpe et selon un savant montage rythmique du déroulement et de la succession des images enregistrées. Images sorties tout droit d'archives, du passé où corps et graphies se confondent, s'entrelacent à l'envi. Valérie Dréville, discrète et magnétique vibre et sonde les abysses de ce texte profond que l'on écoute suspendu à ses lèvres, en corps à corps avec sa voix, ses attitudes et postures chorégraphies sereines. Un opus rarissime au doigté fragile et distingué pour un voyage-paysage au long court, la durée de ce "Thésée"pris dans le labyrinthe de la mémoire. Toutes les images s’additionnent, se superposent à foison dans une sorte de vitrail mouvant aux contours marqués par les frontières graphiques de l'assemblage. Un alliage iconographique resplendissant de lumières et de musicalité rythmique saisissant.

Au Maillon jusqu'au 17 Octobre 

vendredi 9 octobre 2026

Migratrice: un japon familier et percutant dans "MA" maison

 


À 18 ans, Kaori Ito quitte le Japon pour poursuivre son rêve, celui de devenir artiste. Bien avant elle, sa grand-mère a aussi traversé les frontières, mais dans des circonstances tout autres. En 1937, elle suit son époux en Chine, en Mandchourie, alors sous domination japonaise. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle se voit contrainte de fuir, abandonnant tout derrière elle.

Dans cette création, la chorégraphe interroge la place des femmes dans l’histoire des migrations et le poids des non-dits transmis de génération en génération. Sur scène, dans une atmosphère surréaliste, la comédienne Catherine Germain incarne une femme qui a choisi de partir de son pays et qui, désormais, s’y sent presque étrangère. À ses côtés, un percussionniste, une interprète issue du classique et du contemporain, ainsi qu’un danseur mêlant création contemporaine et breakdance, incarnent tour à tour une myriade de personnages. Ensemble, ils et elles traversent les époques et les territoires. Comme pris dans un cycle sans fin, iels rejouent sans cesse des situations et reproduisent des schémas familiaux.


Pour écrire ce texte, Kaori Ito a puisé dans son histoire personnelle, dans celle des comédien·nes, et dans les témoignages recueillis auprès du public dans le cadre de Micro-Trottoirs. Au gré des voyages et des exils familiaux, elle met en lumière des trajectoires, choisies ou subies. Des parcours qui infusent encore aujourd’hui dans nos identités, nos mémoires et nos vies.

La maison de Kaori

Les secrets de famille sont tabou au Japon, l'invasion de la Mandchourie par les japonais se révèle et surgit de la grande histoire sur une cartographie parlante pour mieux nous laisser pénétrer par les portes et fenêtres dans les coulisses de l'âme d'une japonaise. Kaori Ito défie ici les lois du silence en offrant aux artistes un champ d'interprétation et  d'appropriation de sa culture: poreuse, éponge que deux danseurs Nonoka Kafo et Issue Park assimilent, digèrent, et dansent dans des fulgurances ou des moments de grâce inédits, improbables. Un personnage énigmatique, multiforme s'impose des le départ et raconte comme un fil conducteur les us et coutumes, les colères ou les aveux d'un père, les mystères d'une fratrie. C'est Catherine Germain qui irradie ces figures légendaires, costumes changeants, attitudes variées de femme pétrifiée autant que de géographe cartomancienne éperdue! Touchante évocation des fantômes qui peuplent un univers riche de mémoire, d’icônes, de sensations d'enfance ou d'adulte. Tout se rattache au souvenir dans un présent physique intense, une narration volubile des corps en mouvements. Le percussionniste à l'écoute des vibrations du monde en devient lui-même danseur, pantin dans cet univers , trésor de secrets dévoilés ou enfouis. Hyongkwon Gil, danseur fébrile et cathartique.Tout ceci augure du meilleur, canevas déjà bien faufilé, tissage de main de maitre par la chorégraphe rompue aux histoires de corps hantés par la trace et l'empreinte des faits et gestes imprimés, fondu dans les corps. Et l'esprit des lieux de surgir à nouveau dans une communion sincère avec le public, ici réuni dans le partage d'une aventure quasi aboutie.Le décor fait de pans de portes coulissantes comme une frontière ou un espace d’échappatoire selon l'ouverture ou la fermeture de son dispositif. Un espace de réflexion autant que de plaisir: celui de voir conter et danser les éruptions du monde. Migratrice sur des terrains à défricher, migrante, nomade, éclaireuse sans boussole mais avec un bâton de sourcier magnétique, Kaori Ito arpente les territoires inconnus d'une culture complexe, opaque et très enrichissante. Les portes coulissantes, les fenêtres pour mieux laisser passer le temps et les corps dans les interstices des interdits et secrets enfouis.

Au TJP jusqu'au 10 0ctobre 

 

https://genevieve-charras.blogspot.com/2026/06/migratrice-la-nouvelle-creation-de.html

 

Post Panamax: dérive tectonique des conteneurs.

 


Frank Micheletti 
Kubilai Khan Investigations

Post Panamax

Comment la pensée logistique du monde qui nous entoure façonne nos manières de bouger, d’être ensemble ? Frank Micheletti a remonté la chaîne des gestes qui se cachent derrière nos habitudes de consommation. De la lourde inertie des méga-ships parcourant les océans, jusqu’à l’instantanéité des commandes que nous passons depuis nos écrans, en passant par les cadences effrénées des ouvriers portuaires qui chargent les containers, l’image d’une danse mécanique s’est imposée. Il s’agit donc de trouver, dans le corps, et notamment par le recours aux danses urbaines et au popping, une manière de dire le flux incessant des personnes et des objets, cette rythmique inexorable.  

C’est un sobre et économe trio que le chorégraphe compose, loin des effets de masse attendus. Il est attentif à moduler le rapport à l’espace, à faire dialoguer des rythmes et des énergies qui se croisent. 

Les gestes des deux danseuses  sont de l'ordre du magnétique, d'une énergie tectonique voisine d'un langage cinématographique de pixilation.Image par image cette chronophotographie impacte la qualité des gestes de vibrations,soubresauts et autre effet de découpage stroboscopiques.La découpe des mouvements  de bras,de buste,est sidérante et hypnotique.Vêtues de tenues relax,tee shirts colorés bleutés pastel et salopette nouée autour des hanches,elles gravitent sur le plateau en évolutions multidirectionnelles,changements vif éclair de diagonales savamment éclairées.Parait un troisième partenaire de jeu, vêtu de couleur jaune orangé qui traverse en longitude les danses tracées de ses deux acolytes féminines.Ses mouvements ondoient dans des volutes et vrilles très contrôlées. Il danse parmi cette atmosphère qui de mécanique devient sereine et douce.On semble échapper à cette première ambiance architectonique pour un ailleurs calme,reposé et bienveillant.Un trio au ralenti,mouvements lents en chorus à l'unisson contraste avec ce qui précédait .Des images de flux marins accompagnent cette énergie aquatique en autant de tourbillons magiques,torsadés absorbant le flot comme une aspiration spiralée. Belle vision tempétueuse,artificielle de l'eau tourmentée.Une ode au corps confronté au modernisme effréné et perturbant.Une écriture et interprétation  chorographique du monde dont les perturbations affectent nos façons de nous mouvoir.Frank Micheletti aux commandes de sa console œuvre divinement pour créer une musique  live qui enrobe et nourrit la danse en osmose et dans les contrastes et variations mème parfois jusqu"au lyrisme de voix simulées. Du bel ouvrage sobre et plein de charme pour un paysage varié et séduisant pour chaque sens ici convoqué.La géopolitique et la danse se trouvent à un endroit portuaire singulier sur les berges des quais fluviaux chargées de contenaires, boites de Pandore insoupçonnées.

Conception et chorégraphie : Frank Micheletti   

Danse : Aline Lopes, Antuf Hassani, Amélie Olivier   

Musique mixée en live : Yaguara   

Création lumière : Ivan Mathis   

Création costumes : Violette Angé   

 mixée en direct par Micheletti lui-même, marquant le temps qui passe.

A Pole Sud les 8 et 9 Octobre