lundi 20 avril 2026

"Espaces de Liberté ": les enfants terribles,envahisseurs du grenier du Musée de la Poterie de Betschdorf


Isabelle Thelen et Miriam Schawamm exposent en tandem, binôme bicéphale réjouissant!

Espèces d'espaces pour enfants indociles et parents terribles dissimulés dans l' ombre.Un duo d 'artistes improbable et pourtant si complice s'expose dans le grenier du Musée de la Poterie de Betschdorf,désormais fief de l 'art des "installations" d'artistes.Un univers qui interroge dès l'arrivée au tournant de l'escalier pentu. 

 


Comme dans un rêve,voici des vitrines pleines d'objets détournés de leur fonction,de reliques vivantes, de livres empaquetés dans des toiles blanches à la tranche évoquant leur titre,réécrits à la main.C'est l 'œuvre d'Isabelle Thelen,toute en douceur et nostalgie sur des mouchoirs,des serviettes ou des polochons,oreillers de nos nuits étoilées.Suspendues au ciel par des cordes,les pelures brodées des taies d'oreillers emportent et soulèvent celui qui s 'attarde à regarder dans une atmosphère onirique sereine.Et pourtant voisinent deux carcasses de sommiers de lit, suspendues et reliées aux poutres de la charpente pour ne pas s'évader du grenier.Avec ressorts usés et vermoulus par les longues nuits évoquées sans sommeil.


"La première qui dort réveille l'autre"' comme phrase brodée sur la toile du coussin suspendu.Et les vitrines en résonance où se niche le travail de Miriam Schwamm ressuscitent ce parcours insolite.Pippi Langstrumpf y perd sa natte et garde la paire de ciseaux fautive,objet du crime,près d'elle..

"On ne remerciera jamais assez l'auteur Astrid Lindgren pour son oeuvre fondamentale "Pippi Langstrumpf", surtout quand on a été en Allemagne une fille de la génération des "Kinderläden" (des sortes de crèches gérées collectivement et avec un principe d'éducation anti-autoritaire) : Vivre pour être ce qu'on veut être, et pas pour plaire à ceux qui voudraient qu'on soit autrement. Assumer sa liberté et ses décisions, aussi la solitude qui peut aller avec.
Merci Astrid ! " dixit Miriam Schwamm

 


Un tableau d'antan représente la femme au travail domestique,percée d'impacts de fléchettes.L'humour décalé de l'artiste s'abreuve de ses origines allemandes avec des images,icônes du souvenir colorisé de l'enfance.Un petit tas de friandises,bonbons acidulés rappellent ses penchants de gourmandise nostalgique.


Quatre cadres brodés supportent de petits puzzles détournés .Tout cela chiné dans des vides greniers alentours chargés de mémoire vive.Grenier empli d'une ambiance sereine,bercée de silence,de recueillement.Désuette autant que grave,l'installation conduit dans un monde défait à refaire,reconstruire avec les restes et reliefs d'un festin d'antan,d'un repas partagé de mots brodés,de livres achurés,de tissus ouvragés par de petites mains disparues. Un univers ludique,enjoué où l'on joue à cache-cache avec les objets-souvenirs.Le parfum du lieu,les espaces conquis où s'agrippent deux cordes à nœud invitent à la contemplation joyeuse,à un bivouac salvateur dans le monde de l'enfance.

 


Celle qui nourrit nos fantasmes, nos imaginaires.Un petit singe en peluche couronné veille au grain et surveille ce petit peuple :la vie agitée des eaux dormantes, dessine vanités, ressorts déglingués,couette délaissée sur un matelas usé poussiéreux de nos nuits blanches.Et le grenier d'ouvrir ses mystères comme dans Fantomette ou Les petites filles modèles,enfants terribles de parents modèles se froissant dissimulées au creux des poutres de la salle enchantée. Un duo de choc pour mieux entrelacer souvenirs et actualités et plonger le visiteur dans des "espèces d'espaces"intrigants et révélateurs de mondes inconnus,spectres de l'innocence et de l'archive architecturée de nos existences.

Photos Robert Becker

Espaces de liberté au Musée de la Poterie de Betschdorf jusqu'au 21 juin.

dimanche 12 avril 2026

Performance,Visite Dansée par Aurélie Gandit, chorégraphe:Terpsichore,guide avisée d' une exposition incarnée

 


En écho à l'exposition Dimanche sans fin. Maurizio Cattelan et la collection du Centre Pompidou, Aurélie Gandit invite les visiteurs à redécouvrir les chefs-d’oeuvre présentés.


La chorégraphe et danseuse sollicite son corps pour inventer de nouveaux chemins d'accès aux oeuvres. Art de l'instant par excellence, dont l'écriture se métamorphose et se redéploie devant chaque toile et chaque sculpture, la danse rappelle à chacun que la rencontre avec l'histoire de l'art se fait toujours au présent.

Follow me, comme whis me....

Elle  nous accueille sobrement vêtue de noir,cheveux tirés et expose brièvement le contexte de son intervention artistique.Et tout bascule par un geste,légère esquisse dansée qui nous conduit dans chaque salle-chapitre nommé par Cattelan pour ce voyage au long cours.Une expédition tranquille parmi des univers changeants,mutants,singuliers.Sa longue silhouette évoquant un détail,une image,un mouvement révélé d'une toile,d'une sculpture, d'une installation que la chorégraphe a décidé de choisir parmi toutes les propositions d'oeuvres structurant l'esprit de l'exposition. On plonge dans le vif du sujet autour du squelette gigantesque digne d'une galerie de l’Évolution,imaginaire.La danseuse à quatre pattes,féline,toutes griffes dehors,rivée au sol. Une vision fragile,animale remarquable dans un espace muséal rêvé. Le dos cambré, l'échine tendue, la démarche ondulante tout comme sa future reptation idéale qu'elle effectuera plus tard entre deux  espaces de performance.Fernand Léger et sa toile évoquant les loisirs du Dimanche lui inspire des poses,des attitudes oisives,lascives,au sol,contemplatives,indolentes.Sans paraphrase,ni redondances,sans mimétisme,son corps se pare et s'empare du sujet,creuse en profondeur l'atmosphère,l'ambiance de la toile.On la suit pour d'autres aventures très esthétiques et picturales toujours avec un soupçon de malice,une once d'évocation savante,un grain de décalage et d'imagination.Au "Bal Bullier"de Sonya Delaunay,Aurélie Gandit évoque le couple de danseurs, simule quelques gestes tranchants et vifs,des virevoltes,des poses furtives et fugitives évoquant le tango profilé.Auparavant une sorte d'autoportrait dévoilait son parcours de vie, ses modèles,les sources de son inspiration prolifique face aux masques en latex de Cattelan. Devant un triptyque signé Bacon,la voici affolée, souffrante,recroquevillée comme ces personnages défigurés,ondoyants,tourmentés, dessinés sur la toile.Danse échevelée,folie simulée,son corps évoque l' univers ravagé du peintre.Un jeu de baby foot surdimensionné de Maurizio lui donne prétexte à un jeu participatif au regard des spectateurs conviés selon leur humeur à s'impliquer dans une relation tendre ou belliqueuse face à son partenaire de partie.On continue cette visite dé-guidée, déjantée avec curiosité, suspens,surprise.La danseuse nous conduit à travers les tentures et rideaux d'une des plasticiennes convoquées pour l'occasion.Autour de l'immense table ronde de négociation de Chen Zen et face au mur impacté de traces de balles de Cattelan, Aurélie Gandit nous invite à une expérience physique de paix intérieure,une méditation personnelle politique et poétique. L'œuvre d'André Breton,armoire cachette, cabinet particulier de curiosités récollectées d'œuvres singulières, la danseuse performeuse fait un solo percutant,les mots à la bouche,les gestes ciselés, tranchés comme sa diction hachée en rupture dans un langage bégayé en sursaut et hésitation simulée à la manière de Kurt Schwitters.La danse rivée au corps,la concentration extrême d'une artiste en ébullition dans un débit de mots hachurés surprenant.Une lecture audacieuse autant que respectueuse de ce "Dimanche sans fin"que l'on souhaiterait éternel....Aurélie Gandit resplendissante et impliquée dans une expérience unique comme à son "habitude" en regard à l'Art toute forme confondue et sans égal quant à l'imagination et la prolongation et adaptation chorégraphique de tous ces médiums rassemblés ici si judicieusement par Maurizio Cattelan. Se mesurer à lui, aux collections de Beaubourg, voici un challenge, un pari réussi et fort respectueux face à la richesse de tous les propos engagés à cette occasion. 

Exposition "Dimanche sans fin"  Centre Pompidou Metz

Production Callicarpa grâce à un mécénat privé

lire "danser la peinture" de philippe verrièle 

Au Centre Pompidou Metz le 12 Avril 11H

mardi 7 avril 2026

SHECHTER II "In the Brain".J'ai fait une rave.... Les Olympiades de la Danse paienne.

 


L’euphorie contagieuse de la Shechter II dans un ballet digne d’un clubbing, où seul le beat est roi.


La Shechter II, compagnie junior qui se renouvelle tous les deux ans, s’installe désormais au Centre chorégraphique national de Montpellier au sein du projet de la nouvelle direction collective initiée par Dominique Hervieu, dont fait partie Hofesh Shechter. Après trois mois de formation, ils partent pour neuf mois de tournée, dont une longue étape au Théâtre de la Ville. Cette nouvelle création originale pour la Shechter II prend appui sur Cave, pièce créée par Hofesh Shechter à New York pour la Martha Graham Company en 2022. Que se passe-t-il dans la tête des jeunes fêtards ? Une suspension du temps, un rêve où l’on se connecte aux autres, une appartenance à un collectif. Les jeunes danseurs de la Shechter II mettent plus que jamais leur fougue et leur excellence au service d’une rave chorégraphiée et festive, à l’écriture finement ciselée. 

On ne rêve pas: on est survolté comme eux, en alerte, en apnée, médusé, sidéré.Dans la pénombre des silhouettes approximatives se distinguent,en vagues,ondulations marines telles des anémones de mer,des coraux vivaces.Une musique cavernicole nous plonge dans des abisses obscures quasi familières .Un univers opaque bordé de lumières  changeantes jusqu à devenir un arceau protecteur au sol fait de faisceaux palpitants.Sept danseurs évoluent en meute collective entre extrême douceur ondoyante et fougue rageuse,ravageuse.Les gestes empruntés à diverses écritures chorégraphiques.Tantôt les bras en couronne,en corbeille ou en cou de cygne,tantôt les jambes dégingandées,déstructurées comme des articulations impossibles,invraisemblables.La vitesse dynamique comme moteur et fulgurance de rémanence visuelle sidérante.La petite horde mouvante se sépare en trio,quatuor,quintette à l'envi,se restructure en ligne frontale folklorique,en point de chaînette telle une frise de vase grec.Chacun se taille la part belle dans des solo, battle singulier comme un rituel de sacrifice.La danse telle une olympiade sacrée, tonique,athlétique.Quelques incursions entre tango,rock et jerk,suggestions gestuelles discrètes et tenues.
Les jeunes interprètes sont brillants,performants, solides et galvanisés par un univers musical étrange inspiré de cultures proches du tribal,de la cellule des  chefs,des pratiquants de culte occulte.C'est d'une rare beauté et d 'une émotion  soutenue, incroyable émanation de corps aguerris à une pratique libre,autant que fortement inspirée par Hofesh Shechter qui les façonne comme des sculptures vivantes.La dramaturgie renforcée par les lumières prodigieuses de Tom Visser qui sillonnent le plateau,le traverse,en hallebardes cinglantes,est moteur d'une narration des corps sans cesse en mouvement.La tension monte,la fièvre de la folie s'empare des corps,les magnifie,dans une démence chorégraphique proche d'un délire collectif soutenu.Une ode à l'énergie,au groupe,à une expérience unique de partage fulgurant, vecteur de transe, transporté par la grâce, la félicité et la fougue. 

Première en France Au Théâtre de la Ville Abbesses jusqu'au 25 Avril


Chorégraphie & Musique Hofesh Shechter
Lumières Tom Visser

Avec Matilde Agostinone, Teige Bisnought, Nagga Baldina, Federica Fantuzi, Woojin Kwon, Armand Lassus, Skiye Nataliah, Ella Roberts. Production Hofesh Shechter Company.