samedi 3 octobre 2026

"Retors paniques ": tohu bohu sur le fil conducteur à découvre.

 


spectacle tout public Retors paniques Renaud Herbin

Marionnettes cabossées, corps disloqués, voix naissantes : avec Retors paniques, Renaud Herbin imagine un théâtre de fils déréglé, traversé par la percussion et le souffle. Sur scène, Marta Pereira réanime une communauté de figures fragiles, tandis qu’Anna Fiveiska rythme leurs sursauts, leurs chutes et leurs élans. Ici, la douceur n’a rien de sage ni de mièvre : elle devient une force de résistance face à la peur. À partir de ces petits êtres qui ne tiennent qu’à un fil, s’invente un spectacle-rituel de sons, de gestes et de corps pour apprendre à se relever.

Retors Paniques (2025)

Les manipulatrices vêtues de noir entrent dans une jolie débandade, joviale, les corps en déséquilibre sous le poids de grosses boites en bois, de grosses caisses: pas de chute, ni de mal lors de cette entrée en scène tonitruante parmi le public assemblé autour d'elles. Charivari de bruitages multiples pour un petit peuple de personnages étranges: longues jambes et torse étroit, tête maquillée, le tout accroché à des fils manipulés à hauteur de femme.


Beaucoup d'accessoires musicaux, inventés de toute pièce pour leur résonance. De la récupération de bassine et autres objets détournés pour bruitages sonores exécutés en direct.De la percussion donc mais aussi des sons de bouche, des cris, quelques bribes de mots esquissés sur les lèvres des manipulatrices qui en dansant deviennent elles-mêmes semblables à ces fragiles pantins désarticulés. En pleine lumière, l'un exécute une danse de claquettes mémorable, lui aussi faisant percuter le sol de bruits percussifs. Tout un univers résonant se façonne dans une ambiance tantôt joyeuse, tantôt inquiétante, au bonheur de ces créatures de rêve ou de cauchemar. De fil en aiguille, la dramaturgie s’effiloche quelque peu et l'on y perd le fil d'Ariane.

Mais on se laisse aller à la magie de ces bonhommes, l'un sans tête se prêtant au jeu de la métamorphose avec le cors grandeur nature de l'artiste manipulatrice. Un bel exercice de style pour Renaud Herbin, l'as de la découverte, de la recherche, ici basée sur le rapport à la musique percussive en direct sans fard et sans chichi de sophistication électronique. C'est bien ce qui peut enchanter petits et grands dans ce joli vacarme intempestif et tempétueux qui intrigue autant qu'il charme les yeux et les oreilles. Tordu plusieurs fois le fil se fait narration semi-humaine, semi-mécanique ou automate versatile.

conception, marionnettes Renaud Herbin
marionnettes Paulo Duarte
création lumière Fanny Perreau
espace Hervé Cherblanc
collaboration artistique Alla Zahaikevych, Bruno Amnar

performance Marta Pereira, Anna Fiveiska

Au TJP dans le cadre du festival MUSICA le 3 OctobreL

vendredi 2 octobre 2026

"Kassia Undead" Lara Barsacq : le sacre du paien

 


spectacle Kassia Undead Lara Barsacq

Figure méconnue du IXᵉ siècle, Cassienne de Constantinople fut l’une des premières compositrices dont les partitions ont traversé le temps. Lara Barsacq s’empare de cet héritage pour créer Kassia Undead, une traversée chorégraphique entre archives, fiction et rituel. Huit interprètes — danseur·euses et chanteur·euses — convoquent chants anciens, tableaux vivants et figures spectrales dans une cérémonie où se frictionnent Orient et Occident, passé et présent, sacré et profane. Entre résurgence historique et invention scénique, l’œuvre réactive une mémoire enfouie et fait de la scène un espace de revenance et de transformation.


Kassia Undead
(2025)

Lara Barsacq est une chercheuse, une curieuse qui va fouiller dans les entrailles de l'histoire du chant et de la musique pour en restituer les fondements, les fondations d'un art portée à l'époque médiévale par une femme, autrice, compositrice.Sur le plateau au sol d'une blancheur virginale, quatre danseurs apparaissent, de noir vêtus en toges flottantes et esquisses des traversées frontales, reliés les uns aux autres comme un plessis végétal formés de branches de châtaigniers des jardins médiévaux. Belle évocation de ce tissage végétal, entrelacé, dansé dans la douceur et la lenteur d'une époque ancestrale. Alors que musiciens et chanteuses se taillent une part belle avec des voix profondes, teintées d'accents nostalgiques. Musique profane ou sacrée qui déclare à la danse un acte d'amour et de fusion, une confrontation vivante, phonique aux corps de chacun des interprètes.Naviguant sur la scène, se déplaçant par sautillés légers et futiles, par rebonds, virevoltes alertes et allègres.

Les gestes sont solidement écrits pour une divagation spatiale qui nous plonge dans des abimes charmeuses, des pièges enchantés où des oubliettes façonnées par des tuilages de voix, de musique électronique persistante et concomitante. Dans des costumes imaginés pour l'occasion, du plus simple au plus loufoque et sophistiqué de reine de la nuit fantasmée. Nostalgie, félicité, sobriété ou frugalité des compositions sonores et vocales pour mieux pénétrer un univers oublié, ici restitué dans un simple appareil dansé, mélodique, théâtralisé. Léa Barsacq signe un opus envoutant, hypnotique où la nuit, la lumière sont un bain de jouvence pour l'expression d'une tradition revisitée des oeuvres de Cassienne de Constantinople. Revenants d'un monde oublié ici réactivés par un champ défriché et reconstitué d'une oeuvre enfouie, remise au grand jour. Un pari tenu et gagné dans une atmosphère rêvée.


 chorégraphie, costumes Lara Barsacq
création musicale Cate Hortl
musique Kassia de Constantinople
musique additionnelle Salim Bali
création lumière Estelle Gautier
conseils artistiques Gaël Santisteva
accompagnement vocal Jean-Baptiste Veyret-Logerias
historien·ne de l’art Brunella Danna Allegrini
objets et scénographie Ateliers Indigo, Alexandra Siebert, Alice Forsberg, Clara Vandebotermet, Jean Everarts, Magali Cote, Patricia Calà
sérigraphie Frédéric Jamagne
costumes Catherine Somers, Ateliers du Théâtre de Liège

interprétation Cate Hortl, Marta Capaccioli, Tarek Halaby, Aymara Parola, Klara Verkin, Els Mondelaers, Agnès Potié, Emma Laroche-Brassié

régie générale Emma Laroche-Brassié
régie son Benoit Pelé

Au Maillon avec Pole Sud et le festival MUSICA le 2 Octobre




jeudi 1 octobre 2026

"Le Mur" ou la peau : franchir la ligne bleue au grès des Vosges

 


danse Le Mur Mathilde Monnier | Ève Risser

Sur scène, deux pianos et douze danseurs et danseuses dialoguent dans une écriture rythmique intense où musique et mouvement s’affrontent et se répondent. Véritable acteur du spectacle, un mur traverse le plateau et devient tour à tour support chorégraphique, instrument percussif et paysage mental inspiré des Vosges. Conçue par Mathilde Monnier et Ève Risser pour le Ballet de l’Opéra national du Rhin, la pièce organise une virtuosité collective, comme un orchestre de corps en mouvement. Le mur y redistribue les circulations, ouvre ou contraint les trajectoires, et fait du plateau un champ d’expériences où les corps composent avec l’obstacle.


Le Mur (2026) création 

Passe muraille et mur du son

Le mur a le geste prolixe à défaut de la parole et la danse s'y colle comme un matériau à sculpter, modeler pour en faire surgir des formes, des ensembles soumis à 'érosion, autant qu'à la révélation.Mur-murer l'espace et le son, en faire une architecture des corps complexes à l'aide des fondamentaux de la danse: le socle, les appuis, les tensions architectoniques du mariage entre danse et musique, entre énergie et immobilité statique. La matière est poreuse, sédimentée comme un magma de corps dans les interstices sculptés par chacun des danseurs: grains de sable dans des rouages qui ne sont ni lisses ni huilés.La pâte sablée de ce mur fictif est un palimpseste de couches et strates qui offrent des paysages changeants dans la lumière colorée ou diffuse venant souligner, dessiner des courbes calligraphiques fabuleuses. La base phonolitique de cet agrégat charnel est vibrations, cassures, effritement des gestes dans un temps ou le sablier fait la nique à la clepsydre.Un mur qui ondule, bouge, se soulève comme une désobéissance civile, poétique : il est objecteur de conscience qui consent à se fragiliser, se décomposer en autant de matière friable. Le piano sur scène dialogue avec cette ligne frontale formée par les danseurs, au départ dans le silence de gestes où chacun semble découvrir sa chair et sa peau, enveloppe entre soi et  le monde." Voyez la musique, écoutez la danse" disait Balanchine...


Les gestes vont au bout d'un souffle à fleur de peau, linéaires ou entrelacs de spirales discrètes, enrobantes.Des angles ,torsions des bras à la Egon Shiele s'emparent des bustes,provoquent des frottements,glissements d'energie jusqu'au bout des doigts Des ricochets de mains, alignées au sol font clavier magnétique versatile et futile, vibratile. Un certain humour joueur frôle cette rigueur rythmique et collective ensorceleuse. La magie d'écriture de Mathilde Monnier traverse les corps des danseurs, imprégnés de cette grâce païenne qui occulte toute croyance. Une chamane de la danse chorale qui fait surgir les silhouettes colorées de la masse compacte d'un groupe, d'une tribu libre et mouvante. Soquettes noires et maillots colorés se fondent dans ce paysage lumineux changeant d'intensité, proche des couleurs pastels des paysages d'Olivier Debré ou Sean Scully voire Frank Rothko. Lumières dues au talent complice d'Eric Wurtz, scénographie signée de la fidèle Annie Tolleter pour une atmosphère qui s'intensifie au gré de la dramaturgie souterraine.

Ce petit peuple de groupe, où l'individu se caractérise par des singularités remarquables parmi les interprètes: un duo d'hommes comme des enchevêtrements, des entrelacs, perles en collier très voisines de l'univers de Jean Michel Othoniel fait de courbes, de méandres élastiques et poreux. Deux solos pétris d'une porosité exultante font au sein de cette pièce collective des instants magnétiques ou cheveux défaits d'une des interprètes se livre, se donne entièrement.Et toujours bras et épaules convoquées pour leur élasticité autant que pour leur charpente ancrée dans les failles de l'espace intime des danseurs.Eve Risser au clavier donne à voir et à entendre un tissage de morceaux choisis de son répertoire et puise dans le pari d'inventer au fil des rencontres avec la danse, une musique au piano préparé, à queue ou droit selon les orientations de la mise en espace. Interprète et alliée de cette aventure. La matière du mur en fond de scène résonne au contact des corps qui frappent en une composition rythmique corporelle très écrite cet obstacle érigé ici en paroi d'ascension, en disturbation de perspective.Un mur "païen changeant de toute beauté plastique. Et quand reprend la musique des touches du piano, l'espace s'ouvre à nouveau et libère les corps dansant. Comme de petits personnages vus en plongée qui gravitent et sillonnent le plateau à la manière du plasticien Guy Limone.Danseurs de toute leur peau les interprètes livrent leur virtuosité à l'ingéniosité de l'écriture chorégraphique de Mathilde Monnier.Une griffe, une signature précise autant que fantasque, surprenante et pleine d'audace.Un grain de sable dans ce solide magma granitique socle d'une architectonique hercynienne.Mathilde Monnier soulève le rideau d'un mur, terrain de jeu autant que frontière percussive où l'interdiction de passer ou de stationner fait de son acte chorégraphique, un acte politique très pertinent.
photos magnifiques de Agathe Poupenay empreintes de tonicité, d'instants captés dans cette pure volatilité des gestes aigus, tracés, des visages et des corps éperdus d'énergie. De douceur, de fluidité en osmose avec cette danse musicienne inouïe.

chorégraphie, costumes Mathilde Monnier
composition Ève Risser
scénographie Annie Tolleter
création lumière Eric Wurtz
création sonore Adrian Bourget

lire l'ouvrage de Gérard Mayen" De marche en danse"sur l'oeuvre de Mathilde Monnier "Déroutes" ainsi que sa collaboration au livret de bord du spectacle "Un mur des possibles"

Ballet de l'Opéra national du Rhin

pianos Ève Risser

A l'Opéra du rhin le 1 0ctobre dans le cadre du festival MUSICA