jeudi 24 septembre 2026

"La force de l'âge": journal filmé, "sous la peau"d'une création d'Angelin Preljocaj: carton vermeil pour Terpsichore en soulèvement.


 Pour la première fois, le célèbre chorégraphe Angelin Preljocaj compose la distribution exclusivement d'amateurs... de plus de 65 ans. Pendant deux mois, huit seniors sélectionnés parmi 300 candidats vont s’entraîner durement, six heures par jour, pour relever un florilège de défis : combattre les idées reçues sur le vieillissement et la sexualité, dompter leurs corps meurtris, apprivoiser leurs failles. Autant d’épreuves qu'ils doivent toutes et tous surmonter, afin de monter sur scène et y briller le jour de la Première au théâtre National de Chaillot à Paris. 

"Ce que je ne voudrais pas, c’est qu’à la fin, quelqu’un dise : “J’ai vu un spectacle avec des vieux.” Je veux qu’il dise : “J’ai vu un spectacle avec des interprètes époustouflants et, en plus, ils sont âgés” » Angelin Preljocaj, chorégraphe.

Monter un spectacle avec une troupe de huit danseurs tous âgés de plus de 65 ans. Derrière ce pari artistique un peu fou, le chorégraphe Angelin Preljocaj. De la douleur au plaisir, des doutes à la confiance retrouvée, la réalisatrice Valérie Müller met en lumière ces corps dansants et vieillissants portés par une force et un éternel désir de vie. Dans ce documentaire sensible, « La Force de l’âge » se révèle dans toute sa grâce... Ils sont plus de 300 à venir passer le casting hors norme qui va désigner les interprètes du nouveau spectacle du chorégraphe Angelin Preljocaj. Ces candidats singuliers ont tous plus de 65 ans sans limite d’âge au-delà. Pour les huit sélectionnés, l’enjeu est fort. Mais le désir de dépasser les convenances de leur âge porte chacun des interprètes qui outrepassent peu à peu les idées reçues liées à la vieillesse.


Des visages inquiets, impatients, des corps qui se délivrent à l'écran et expriment joie ou déception de ne pas être reçus pour le projet de film..Ca démarre dans le mouvement, l'expression, et déjà une certaine complicité avec les protagonistes de cette expérience hors pair. On connait les versions pour danseurs âgés de Kontak Hof de Pina Bausch, mais rien à voir avec ces deux mois de répétition dans la lumière solaire du Pavillon Noir", la niche d'Angelin bâtie de concert avec Richiotti. Un espace partagé cette fois pour accueillir les huits "séniors" du casting drastique fondé sur la personnalité des hommes et femmes qui vont construire l'aventure. Très vite Angelin capte que les capacités physiques de bon nombre n'atteignent pas toujours ses voeux et souhaits d'écriture chorégraphique. Belle séquence où les corps à terre ne parviennent pas à tisser spontanément des entrelacs et postures rêvées. Des doutes mais jamais de capitulation pour chacun, filmé dans son plus simple appareil: le corps dansant tel qu'il le peut et le souhaite sans souffrance ni abus de performances.Le visage apaisant et lumineux de Preljocaj déborde de bienveillance et d'humanité: quasi méthode "humanitude" que de considérer l'autre dans sa plénitude, ses capacités, ses voeux de grandir dans une expérience inédite, cadeau très apprécié par chacun.

On y sourit, on y danse surtout, imprégné des consignes très précises et volontaires du chorégraphe attelé autant au bien-être qu'à la rigueur de l’exécution des pas, du respect des rythmes.Le bonheur est dans le studio, dans la lumière de ce Pavillon Noir berceau et niche du projet. C'est le temps des interviews très préparés de Valérie Muller, immergée au centre de cette communauté, comme second écrivain et auteur de ce projet; un spectacle, un film comme mémoire vive et cinématographique de ce geste de bâtisseur de rêve de Preljocaj. Chacun y confie ses doutes, ses émotions, ses envies, ses réactions vis à vis des propositions du chorégraphe: la partie très sensuelle du documentaire serait celle des aveux et de la danse de ces personnes "âgées", sénior très consolables de l'usure ou du vieillissement des facultés corporelles comme de mémorisation des gestes enchainés.Très belle approche de la réalisatrice qui magnifie les corps dansant comme des sources d'énergie, de douceur, de lenteur amoureuse chère à Angelin. On songe à "Liqueur de chair", élixir d'amour parfait d'une clepsydre distillant la sensualité ou à "Annonciation" tant la grâce et la séduction perlent du souffle et de la présence des danseurs à l'écran. Le cadreur Thibault Delavigne en serait bien responsable! Ce film passionnant à l'écriture dynamique et rythmique épousant les mouvements, les paroles, s'inscrit dans une catégorie à inventer: journal intime d'une création, envers du décor, coulisses de l'exploit ou simple nouvelle littéraire kinésiologique de rare qualité: autant appréciée par les néophytes que les "savants" du monde de la danse. Une ode au beau sans cliché ni canon esthétique, un projet ambitieux qui propulse des destinées personnelles vers un nirvana, un Eldorado cher à Angelin Preljocaj, peintre et combattant de la danse. La danse est un art de combat pour tous et l'engagement émane de ce document comme le fer de lance de création, de la compagnie chorégraphique ici constituée pour aller jusque sur les planches du Théâtre National de la Danse de Chaillot, en costumes extravagants si seyants à leur jeunesse! 

"Avant qu'elle ne fonde sur nous, la vieillesse est une chose qui ne concerne que les autres"

« Pour la société, la vieillesse apparaît comme une sorte de secret honteux dont il est indécent de parler. » Simone de Beauvoir dans "La force de l'âge" 

Et de surcroit,Valérie Muller, compagne de ce combat, était présente pour la projection au MAMCS dans le cadre de l'exposition actuelle sur la représentation de l'Age mur en art:"Le temps retourné. Au fil des âges de la vie"

Le 22 septembre organisé par le MAMCS ET le Lieu Documentaire 

 

pour mémoire sur mon blog....

Succède "Birthday Party" de Angelin Preljocaj: Happy Hours des corps jouissifs!

Ils sont huit, en position frontale, "déguisés" comme pour un anniversaire, une soirée de carnaval ou un après-midi festif pour enfants au McDo. Pas de confusion possible: ils vont s'amuser, nous amuser de mimiques, de poses, d'attitudes ou postures incroyables. Qui songerait à leur âge si on ne nous avait prévenu que des personnes "âgées" allaient évoluer sur scène. Car ces séniors sont de toute intelligence corporelle et si l'on peut cependant observer qu'un geste ne s'étire pas jusqu'au bout de possession de capacités antérieures, on va direct au delà des critères canoniques pour aller à l'essentiel: l'essence du mouvement: l'énergie, l'engagement, la poésie de la chorégraphie taillée sur mesure pour ces "modèles" de sincérité, de justesse. Pas de performance, ni de m'as-tu vu . On y danse en ligne frontale, en bloc vociférant sur une musique "soviétique" arborant le travail, le stakhanovisme à la légère. C'est drôle et courageux. Et fascinant par l'aisance de tous, rythmiquement à l'unisson, à l'écoute comme dans une danse chorale d'antan.A la Laban, cette bande des huit opère et séduit. Un très beau solo d'une danseuse à la ligne filiforme "idéale", des duos hommes-femmes à la présente bluffante et le tour est joué.Que racontent ces interprètes au corps qui ne ment pas sinon la grâce d'habiter un rôle, une musique, une communauté dansante qui jouit de son énergie singulière. Celle d'un opus respectable et respectueux d'une mémoire corporelle sidérante qui bafoue tout cliché sur la perte ou le vieillissement. Ici perdre, c'est gagner au jeu du miracle des années qui passent et n’effacent pas l'essentiel: la rareté, l'incongru, la fragilité, l'agilité. Bref la sincérité et jamais de cachotterie ni de mascarade pour cet "anniversaire" réjouissant une "over dance" qui ne tue pas mais ressuscite des talents cachés ou enfouis pour le meilleur.De quoi rentrer en danse comme un sacerdoce éternel, une longévité à cultiver comme Candide en un jardin où la danse est "art de combat" avec le corps que l'on s'est façonné, que l'on habite en diable pour défier le temps, l'empreinte, les marques, les rides que l'on voudrait bien nous imposer mercantilement! Séniors, je vous aime et vous chéris au plus profond de la peau, des plis et replis baroques de votre destinée à grandir et approfondir le sens de la Danse.

Au Théâtre National de la Danse" jusqu'au 23 Février

 

mercredi 23 septembre 2026

"Hunter" Liesa Van der Aa : la main au panier ou la chasse à courre d'idées.

 

Hunter Liesa Van der Aa | Ensemble B O D I E S

S’appuyant sur l’album Homogenic de Björk comme matrice — et notamment sur le titre « Hunter », dont elle reprend l’élan de traque et de tension — la création de Liesa Van der Aa prend la forme d’un dispositif scénique entre concert, performance et théâtre. Sur un terrain de basket, huit chanteuses composent une équipe soumise à des règles, des injonctions et une pression constante. Polyphonies a cappella, beats électroniques et gestes collectifs structurent cette « partie » où se rejouent discipline, contrôle et adhésion au groupe. Entre répétition et tension, la pièce fait apparaître les mécanismes d’un monde où il faut tenir coûte que coûte, être performant·e, ne jamais faillir — jusqu’au point de rupture.


Hunter
(2025) création française d'après Björk, Homogenic (1997) 


Mettre la main au panier et s'atteler à composer une ode chantée au basket, pourquoi pas se lancer et trouver un pilote pour coacher le tout: une équipe de chanteuses accoutrées en collégiennes défroquées ne sachant pas trop où donner du pied ni de la tête. Alors on y va de bon gré sur cette surface divisée au sol par rayures et couleurs, évoquant la salle de sport déjà évoquée par des bruits intérieurs propres aux univers du stade. Dans le bain en compagnie de la coach tout de blanc vêtue et de la cheffe d'orchestre au pupitre.On y apprend les règles et la conduite morale et sportive d'un sport d'équipe sur une bande défilante alors que les huit interprètes se prêtent à un jeu vocal fait de canons, de rebonds, de ricochets qui font flop. Tout va de guingois sans fil conducteur ni dramaturgie apparente avec quelques bribes et volonté de narration juste le temps de la mi-temps qui parait durer des siècles de vacuité. Et pourtant le sujet n'aurait pas manqué de piquant et les intentions sont bonnes. Musique et sport, match nul, musique et chorégraphie, carton rouge! La balle au bond dans le panier à salades mal égoutté et l'on compte les points: qui va l'emporter pour ce match improbable entre rythme et vocalises, entre gestes mimétiques et "choré" tracée comme au collège par le Ministère de la jeunesse et des sports.Tir manqué pour cette chasse au chasseur sachant chasser... Liesa Van der Aa, arbitre maitrisant le tout de A à Z, cheffe perturbée sur le plateau qui rend sa baguette magique le temps d'une pause : on attendait autre chose, une Terpsichore en basket digne d'un match entre musique, chant et sport pour des rives olympiques plus fertiles.
 
composition, direction musicale, livret, arrangements Liesa Van der Aa
arrangements Boris Van Overschee, Rocco Segers
chorégraphie Jacquelyn Elder
dramaturgie Naomi Beeldens, Anne van de Wetering
scénographie Bert Depuydt
costumes Wim Muyllaert
assistanat à la mise en scène, direction de production Cara Freitag

Ensemble B O D I E S

Trinidad Doherty
Tara Nome Doyle
Erika Emerson
Kat Frankie
Barbara Greshake
Jenniffer Kae
Anna-Lucia Rupp
Liza Wolowicz

Liesa Van der Aa
Naomi Beeldens


 Au Maillon les 23 et 24 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

"Paradis plage une vie comme dans du miel"de Kenza Berrada: sous les pavés....les cheikhat


 « Benti », qui vit à l'étranger, rentre régulièrement au Maroc. Mais, cette fois, c'est pour se marier. Dans ses valises, l’épaisseur d’un non-dit qui déborde jusque dans les formules du swab et les recoins du salon bourgeois où se déploie le mythe familial depuis plusieurs générations. Difficilement traduisible en français, le swab symbolise, dans la société marocaine, aussi bien les bonnes manières qu'un art de vivre millénaire, un code à double tranchant créant l'hospitalité autant que le refoulement. Car, entre un frère et une sœur, un spectre qui menace de tout fissurer hante cette famille parfaite. Kenza Berrada, metteuse en scène et comédienne, brosse un tableau subtil des silences qui précèdent la tempête et de la nostalgie d’une splendeur enfuie, dans ce milieu social qu’elle connaît de l’intérieur. Elle nous fait ressentir toutes les nuances de la aïta (littéralement, le « cri ») dont l’interprétation est confiée à un ensemble masculin en caftans étincelants et perruques chatoyantes, le Kabareh Cheikhats. Dans leurs danses et leurs chants, quelque chose se redresse, et le temps perdu se rattrape pour libérer les corps.

Le sujet est brûlant et d'actualité:l'inceste et son déni, l'enfouissement des aveux ou témoignages, l'impossibilité d'en parler. sa transposition dans une société marocaine bourgeoise nichée au sein d'un salon cosy de velours ou de matières enveloppantes et rassurantes. L'irresponsabilité va générer toute une évocation scénique des postures et attitudes que chacun va adopter dans cette fosse à secrets de famille, à mensonge, à déni organisé. Le cri de ces femmes, les "cheikhat" va être le fil conducteur, le fil d'Ariane de tous les tableaux, de toutes les scènes de ce paysage pourtant chatoyant et plein de verve colorée, séduisante. Sous les pavés, l'horreur se dessine et se dévoile par le truchement d'un jeu aiguisé, aigu des chanteurs et performeurs du groupe vocal "Kabareh Cheikhat", un groupe d'hommes marocains qui vivent au Maroc et portent en eux traditions, mystères et secrets de tables.Ces femmes qui crient à la place de toutes celles qui ne crient pas. Se casser les cordes vocales pour crier et exister, transmettre colère et désespoir, révolte ou soulèvement. Cette petite société navigue dans des décors changeants, espaces ouverts ou fermés, bordés de rouge orangé comme une matrice enrobante qui protège, dissimule, évacue ou efface les traces des drames internes d'une tribu familiale hélas familière à un milieu social ancré dans les mensonges, dans l'oubli qui occulte le principal: l'attitude, les postures physiques, mentales et morale d'une horde qui malmène les siens, les fait se taire, enterrer les conflits et soudoyer les plus forts pour occulter la vérité. Les corps des interprètes sont façonnés par ce contexte qui pourrait nous paraitre lointain, "exotique" et plein de parures, d'artifices, de costumes rutilants évoquant le charme, la futilité, le laisser faire, laisser passer d'un cercle familial toxique et malfaisant. Les chants, les voix de ces cheikhat faites hommes dissimulent des conditions sociales drastiques et ces figures deviennent emblèmes du mutisme, du droit de réserve de tous les acteurs complices de l'hypocritie et du déni. Espace de réconciliation plus que de réparation, le théâtre-vérité de Kenza Berrada est chorégraphique, tracé au cordeau d'une mise en scène animée, joviale autant que cruelle.et cette autrice danse de façon mécanique et convulsive, l'enfermement, le carcan, la difficulté d'être et de porter les traces d'un crime dans son corps. L'inceste y est ainsi visible et palpable, incarné par ce personnage étrange, dégenré qui sillonne le plateau de convulsions, de gestes tétaniques qui entravent la bonne marche-démarche de cette héroïne malgré elle. La danse libératrice ou effet de levier pour suporter, engranger le mal fait au corps et à l'âme? En tout cas jamais déversoir et prétexte à une violence transmise mal digérée.La musique percussive, tonique nous informe, nous pétrifie aussi par ces accents abruptes qui simulent la douleur, l'oppression, la mascarade qui n'est pas carnavalesque mais bien au contraire à peine caricature de la réalité. Le chant militant, les rythmes transcendent une réalité poignante, sociale et imbibe tout le spectacle de cris, de notes de musique vocale sidérantes. C'est toute l'histoire du Maroc autant que du monde féminin qui ici transpire et s'expose dans une passionnante exposition d'us et coutumes revisités pour dénoncer autant qu'expliquer la révolte de ces cheikhat issu d'un monde patriarcal oppressant. Matriarcat de fortune, riche et fertile en paillettes et falbalas cachant, masquant la cruauté des relations intra-familiales désavouées mais pas encore effacées du tableau omnipotent de la masculinité impérative et imposante. La mariée enfermée, emprisonnée dans sa cage dorée en serait une icône incontournable, résumé de cet opus, opéra de chambre close de toute sagacité.

 

[Texte et mise en scène] Kenza Berrada

[Avec] le Kabareh Cheikhats : Amine Naouni الشيخة وردة الحداوية موالت الحمر, Ali Lamaadli الشيخة العالية, Ghassan Elhakim الشيخة حورية العوّ امة, El Mostafa Boutankite الشيخة مصطفى, Walid Rakik الشيخة العويتقة ڤيرجين
et Kenza Berrada

Au TNS jusqu'au 2 Octobre dans le cadre du festival MUSICA