mercredi 4 novembre 2026

"Bunker": une prison dorée; un mur de mutisme à franchir: une pièce "augmentée" de barreaux d'univers carcéral neutralisant


 Homme augmenté au cerveau hybride, Paul s’est retranché dans un bunker de luxe avec sa fille, Ami, qui oppose un silence buté aux logorrhées paternelles. Patron de l’un des principaux groupes pétrochimiques du pays, il gère ses affaires avec efficacité grâce à l’implant neuronal fixé dans son cerveau qui améliore ses capacités cognitives. Marion Siéfert, autrice et metteuse en scène, croise danse, performance et théâtre pour déployer un langage scénique au jeu très physique. Un récit dystopique sur notre fascination pour la technologie et la performance qui repousse les frontières du langage et questionne la possibilité du silence dans toutes les contradictions qu’il recèle.

Quand le mutisme transforme le corps d'Ami en volutes, spirales, en coups de couteau tranchant voltigeant dans les airs, on soupçonne son geôlier de père de perdre pieds et de se retrancher lui aussi dans une logorrhée fantastique, éprouvante, virtuose.Elle apparait sur la scène comme dans une arène de cirque, au centre de l'intrigue qui sera faite de mouvements savants de danse du sabre, de kyudo, tout de bleu vêtue.L'envers du décor est planté, des portes de sorties de secours, des extincteurs et tuyaux enroulés d'incendie, des colonnes sèches en courbe et coude colorées de rouge. Curieux environnement pour ce trio puis quatuor d'artistes engagés à fond dans la corporeité de leurs attitudes, postures et mouvements. La chorégraphie de Nadia Lauro que l'on connait aussi comme plasticienne avec Jennifer Lacey et bien des chorégraphes tels Emmanuelle Huynh , Latifa Laabissi,Benoit Lachambre ou Fanny de Chaillé. C'est dire si les évolutions des corps dans l'espace sont adaptées et conçues pour incarner l'enfermement, l'autisme de la fille de Paul, un être virulent, usé, malveillant qui éructe des sons, des mots, un texte empli de douleur et de ressentiment. Cloitré dans un espace mental et physique en proie à son délire verbal, ce PDG, magnat du pétrole se livre à chaud, nu et cru dans toute sa versatilité, son égoïsme, sa stratégie de pouvoir illimité.Homme pétri de nouvelle technologie dans le cerveau, la parole, le comportement, le comédien  Charles-Henri Wolf excelle dans le flux verbal contrôlé, maitrisé, imparable bouclier contre la fantaisie, le silence, le recueillement. Joueur, il teste les embuches d'un autre pantin, monsieur loyal de la technicité, de l'ordre à l'encontre du désir, du plaisir. Maitre de cérémonie Lorenzo Lefèvre est chirurgien des âmes, des cerveaux trafiqués par la neurochirurgie et ses impact sur la libre pensée, la réflexion, la liberté. Un duo éclatant d'humour et d'énergie rassemble sur des bicyclettes d'appartement nos deux anti héros de pacotille: moment croustillant de verve, d'aveux, de souffrance et d'épuisement des corps et du langage.Dans ce "bunker" isolement, incarcération volontaire et préméditée, les pensées sont affligeantes et le silence gestuel d'Ami réconforte, soulage et promet une libération possible. Elle a la puissance pas le pouvoir et trace dans l'espace une ère de libération possible, un langage accessible et transmissible pour celui qui la regarde. Danseuse, performeuse Janice Bieleu parcourt le plateau, se pose, s'élance, joue du foulard avec soin et grâce, se joue de son mutisme pour ensorceler son bourreau et son maitre.La surveillance de ce monde enfermé dans un espace clos, cerné par l'obligation faite de se retrancher pour survivre aux affres de la technologie est reine et castratrice. Les personnages manipulés par la mise en scène étriquée, étroite de Marion Siéfert sont la proie d'un destin perverti par l’obéissance et la capitulation. Le soulèvement général de ces derniers temps en France, le mouvement des jeunes indignés se retrouverait facilement dans ce panorama délirant de l’obsession du savoir faire et non du savoir être ensemble.Et le texte de Matthieu Bareyre et Marion Siéfert de nous embarquer dans nos quatre vérités sur l'oppression, dans ce bunker de survie où l'attente et le huis clos asphyxiants nettoient nos pensées avec acidité, réalisme décapant.

La parole est d'argent, le silence est d'or et John Cage et son "Silence"serait bien présent dans ces longues plages de petits riens sonores où tout se joue avec malice et espoir de s'en sortir ensemble. 

[Texte] Matthieu Bareyre et Marion Siéfert 

[Mise en scène] Marion Siéfert

[Avec] Janice Bieleu, Monica Budde, Lorenzo Lefebvre, Charles-Henri Wolff

Scénographie Nadia Lauro

Au TNS jusqu'au 13 Novembre

 

samedi 24 octobre 2026

ANGELIN PRELJOCAJ "Soulèvement" : tempête, insurrection et révolte chorégraphiques.

 


Dans ce nouvel opus, le chorégraphe s’inspire des rassemblements spontanés qui soudent les individus dans leurs élans citoyens. Il interroge l’énergie traversant les corps, les modes d’identification et les codes tacites de ceux qui s’investissent dans une cause commune : d’où naissent ces mouvements aspirant à changer le cours du monde ? Seatings, marches, course à bout de souffle et larmes brûlantes provoquent parfois cette exaltation d’appartenir à une nouvelle puissance, générant son lot de rencontres et d’histoires d’amour. Quand les mouvements populaires se transforment en nécessité vitale, quand dans la foule deux regards se croisent dans une lueur d’espoir, ils ne peuvent que toucher un chorégraphe qui crée depuis quarante ans avec des danseurs qui eux aussi s’engagent chaque jour dans une union collective. Au coeur de cette création, se lève comme une promesse qui vient souder les utopies sociétales et artistiques.L’ÉNERGIE COLLECTIVE DES GRANDS RASSEMBLEMENTS NOURRIT LA CRÉATION D’ANGELIN PRELJOCAJ

Angelin Preljocaj a toujours considéré et nommé la Danse comme "un art de combat". Alors ici dans cette évocation du "soulèvement" il peut aisément s'épancher sur ce mot d'urgence, de révolte,d'indignation d' une actualité troublante. Sur le plateau immense du théâtre Sarah Bernardt s’égrène une danse virtuose,fragile,intimiste autant que rebelle et acharnée.Une grande manifestation de son art de la composition, des portés collectifs, des corps magnifiés par la grâce de sa gestuelle affinée,écrite avec  soin et respect pour ces interprètes galvanisés par un propos d'envergure et de gravité. Se mettre "sous la peau" de révolutionnaires d'un soir,d'une émeute est chose rare et précieuse,audacieuse et précaire. Solides comme des rocs autant que fragiles dans des solos et duo taillés sur-mesure à la démesure du sujet évoqué. .On songe au " soulèvement"de Didi Huberman et son exposition au musée du Jeu de Paume en 2017.La danse se partage entre lyrisme,douceur,sensualité et audace vertigineuse comme à l'habitude de cette signature incontournable de la Danse d'aujourd'hui.Mais faut-il pour autant évoquer l'utopie du propos par une présence de ces policiers rutilante,et pailletée,par une scène un peu fleur bleue de femmes à demi nues se dessinant des fleurs dans le dos?...On gardera ces images de corps enchâssés qui dénouent une calligraphie élégante et pulsionnelle,comme autant de points de chainette, de maillons semblables aux images mécaniques projetées simultanément.Danse voluptueuse d'engins industriels,d'engrenages diaboliques qui trans forment les corps en robots obéissants et soumis.Révolte ou volutes volubiles,tableaux un peu légers de policiers tabassant des manifestants contraints à l humiliation. Des silhouettes noires sur le fond de scène menacent et provoquent la rébellion.
Il nous faudrait relire "Danser en mai 68" de Guillaume Sintes et revoir "Insurrection" d'Odile Duboc pour mesurer l'ampleur du sujet et lui conférer plus de crédibilité. Alors l impact de cette œuvre serait elle encore plus efficace et digne de l'ovation et de l élévation physique du public , ce soir là veille d' une grande mobilisation  civile et politique sur le territoire français...Angelin, visionnaire prémonitoire, annonciateur, prophète en son pays avec des danseurs dont la puissance remplace largement le pouvoir...Devin, scrutant le monde, Preljocaj opère en docteur chorégraphe soignant la patientèle civile.

Au Théâtre Sarah Bernardt le 22 Octobre jusqu'au 7 Novembre

Lucie Antunes, Mathilde Monnier "Silence":ecoutez la danse,voyez la musique...


 Silence est un concert chorégraphié pour neuf interprètes. Musique et danse y dialoguent autour d’une même obsession : le rythme, comme force de transformation du corps et de la perception.

Avec le Festival d’Automne

Le chamanisme traverse depuis longtemps le travail de Lucie Antunes, comme une source d’inspiration autant artistique que personnelle. Avec Silence, elle s’appuie sur cette influence pour explorer la transe à travers la répétition du rythme : une pulsation qui s’installe, se transforme et finit par capter toute l’attention. En prise directe avec la musique, Mathilde Monnier joue sur les montées et descentes d’intensités rythmiques pour proposer une autre expérience du temps, entre lenteur excessive et agitation frénétique.

Créé cet été lors de la 80e édition du Festival d’Avignon, Silence s’inscrit dans la continuité du travail de Lucie Antunes, accompagnée depuis plusieurs années par le CENTQUATRE-PARIS où elle est artiste associée. Depuis dix ans, la musicienne met en scène des spectacles en collaboration avec des chorégraphes et des artistes de différents champs. Ce goût des échanges interdisciplinaires s’affirme encore avec Silence, troisième album publié en juin 2026.

Silence,on tourne mais pas en rond,en ronde dans le sens des aiguilles d' une montre,après s'être rassemblés au cœur de l'instrumentarium de Lucie Antunes.Nous sommes dans l'arène du 104,niche de la résidence de l'artiste musicienne inclassable..Les performeurs au nombre de 7 se rassemblent au sein de cette agora,cité de l'échange et du partage d'un espace délimité par un cercle tout blanc.Îlot qui pulse et respire au son de la voix de Lucie et des touches tantôt virulentes,tantôt légèrement musclées de la musique :à trois réunis pour animer,faire bouger de façon inédite les corps électrisés des performeurs.Corps dansant comme allumés gravitant en orbite autour de la formation musicale qui galvanise cette troupe,horde intranquille et joyeuse.La danse s'empare de ces mouvements tectoniques distordus, décalés qui façonnent la musicalité de la chorégraphie originale de Mathilde Monnier.Dehors la danse autant qu'à l'intérieur de ces exosquelettes naviguant sur le plateau,s échappant du cercle pour mieux investir l'espace en course débridées salvatrices.Animés par une énergie changeante et versatile, saupoudrée de sonorités incongrues et surprenantes.Elles font la paire ou le binôme bicéphale ces deux artistes qui lancent leurs corps dans une bataille qui chamaille,titille les sens et hérissent l'épiderme à bon escient.Électrons libres lancés dans ce bouillon de vibrations électroniques ou chacun peut prendre part et intervenir dans la manipulation des instruments de percussion. Tous en noir,shorts et pantalons pour habiller leurs longues silhouettes filiformes.Les bras sollicités à l'envi pour tournoyer,prolonger les sons,se perdre dans un désordre virtuose de membres éparpillés dans l'espace partagé. Virtuoses,oui pour incarner une musique sauvage comme Lucie l'avait fait pour les Fêtes sauvages du film de Rossif pour les Percussions de Strasbourg ou sa collaboration avec Kaori Ito...Cet opus étrange et inclassable est bien le fruit d'un échange fructueux entre la musicienne et la chorégraphe qui franchissent des frontières poreuses entre les dites disciplines.Les sons comme des étoiles percutantes d'un cosmos variable et inervé de canaux de transmission fluide et incessante.Pas de pause ou si peu pour ce flux et reflux incessant qui propulse chacun dans un orbite impalpable.Un personnage cagoulé tout en rose surgit de ce  manège enchanté ...Silence,action...et tout bouge dans l'instabilité et le déséquilibre autant que dans la balance et le socle ancré de cette signature dansée de Mathilde Monnier,toujours en alerte et aux aguets d'une chasse aux gestes et déplacements inouïs.Une "gradiva" en marche et démarche assurée.Place au soulèvement,à une agitation fébrile et très calculée au centre des placements qui gravitent et dessinent des constellations sonores et visuelles inédites.

Silence le manifeste de John Cage plane en complice dans cette atmosphère électrique,tonique et percutante.

Au 104 le 23 Octobre