jeudi 5 mars 2026

"Piano Man" : un détective traque le miraculeux. Marcus Lindeen maitre du mystère.


Création 2026
 Les Galas / Spectacle

7 avril 2005. Un homme, en costume de gala, est retrouvé trempé jusqu’aux os, errant près d’une plage du Kent, en Angleterre, l’air hagard. Il semble avoir perdu la mémoire. Suivent quatre mois de mutisme et de mystère. Qui est-il ? Un criminel en fuite ? Un homme réellement amnésique ? Transféré à l’hôpital, il aurait réalisé le croquis d’un piano et joué de l’instrument avec une virtuosité qui stupéfie le personnel. Sa photo circule largement dans les médias. Mais quand l’homme, surnommé « Piano Man », commence à parler, c’est une toute autre histoire qu’il raconte. Marcus Lindeen, cinéaste et metteur en scène suédois, révèle ainsi, sous les vernis du mythe, la vérité complexe d’une personne.

Mister X fait la une.

La scène est transformée en un immense amphithéâtre de plein air: ce sera l'aire de jeu d'une pièce de théâtre fondée sur une"histoire vraie" quasi fait divers, jouée par des comédiens très proches des personnages de cette histoire très intrigante Un réalisateur documentariste nous dévoile ses secrets de fabrication: des archives très personnelles, fantasques à propos de phénomènes étranges, classés dans une boite. Il nous en propose quelque uns à l'aide d'un retro projecteur, ban-titre explicatif. Et nous voilà projetés dans une histoire véridique qui convoque les témoins de l'époque du drame: prêtre, infirmière, psychiatre et lui-même, réalisateur, ici metteur en scène d'un film impossible transposé au plateau. Les trois  invités de ce show médiatique comme sur un plateau TV, confessent, racontent, évoquent leurs relations avec cet homme singulier, inconnu, volontairement rendu anonyme.Et l'on y croit tant les quatre comédiens incarnent un savoir faire, un savoir-être faussement maladroit, malhabile en terme de jeu. Tels de véritables professionnels crédibles de la médecine, de la psychiatrie, de l'amnésie et de la mise en scène. C'est bluffant et plein d'humour, de recul, de malice et d'invention. Jamais dupé ni pris en otage, le spectateur à libre choix de s'y associer ou de prendre du recul. Et l'enquête bat son plein, avance pleine de supposition, d'invention narrative. Chacun y va de sa spécialité et le commissaire Maigret file sa quête-recherche en détective avisé très crédible. A la recherche du  miraculeux pas perdu, de résolutions plausibles d'un phénomène médiatique mondial qui au final retombe comme un soufflé. La déception d'une énigme résolue trop vite et simplement frustre tout le monde: l'homme recherché retrouve la mémoire et disparait retrouver sa famille à l'origine de son départ suicidaire. L'occasion pour Marcus Lindeen de se rapprocher de son personnage en s'identifiant à lui, victime d'homophobie et d'incompréhension. Ses sources d'inspiration: une performance inachevée de Bas Jan Ader parti à le dérive depuis 50ans sans jamais revenir entre autre: ce mystère là demeure et l'on peut encore échafauder nombre d'hypothèses à son sujet. Histoire d'inventer des récits, de noircir la page blanche, de rêver à d'hypothétiques résolutions.


Des extraits d'un film tourné par Nans Laborde Jordaa , le comédien-réalisateur lui-même avec le danseur  François Chaignaud dansant "Boléro" doublé d'une fiction burlesque comme une récréation de cette fable reconstituée devant nous de toute vraisemblance. La question de l'identité en poupe, celle qu'on souhaiterait assumer, autant que celle que l'on voudrait effacer à tout jamais. Et la notion de supercherie, fraude, fantasme et autre faussaire coupable comme leitmotiv de nos culpabilités inhérentes au sentiment de duperie, d'imposteur rarement aussi bien visitée.

 Texte et mise en scène] Marcus Lindeen
[Dramaturgie, traduction et collaboration artistique] Marianne Ségol

[Conception] Marcus Lindeen et Marianne Ségol
[Dramaturgie et traduction] Marianne Ségol

[Avec]
Anthony Bambury, Niranjani Iyer, Nans Laborde-Jordàa et Bridget O’Loughlin

Au TNS jusqu"au 13 Mars


Boléro: le film de Nans Laborde Jordaa

Fran est de passage dans sa ville natale pour se reposer et rendre visite à sa mère. Suivant le rythme saccadé du Boléro de Ravel, ce parcours sur les chemins du souvenir et du désir va le mener, ainsi que tout le village, à une apothéose joyeusement chaotique.

"KO Brouillard": la résurection de la Phalène du pianet qui danse

 


CRÉATION 2026
Six Strasbourgeois·es entre ombres et lumières. Une boîte cerclée de fumée. Des sons, des paysages, de la poésie. KO Brouillard.

L'expérience de la beauté, ce choc émotionnel éprouvé dans un théâtre toujours plus vivant et collectif, est de nouveau revendiquée dans la nouvelle création de Maxence Vandevelde, KO Brouillard, pour les Galas 2026. Sur des textes écrits par Maxence Vandevelde, six Strasbourgeoises, actrices et créatrices, résonnent avec l’univers sonore de Maria Laurent, musicienne et compositrice, à la recherche d’une langue commune. C’est dans l’harmonie et les dissonances de cette note chorale que le groupe explore des zones d’incertitude. Comment traverser ensemble l’absence ? La troupe s’empare du plateau dans une quête esthétique : celle des paysages à dessiner, à danser, à partager.

Où sont les êtres absents ?
L’élan de KO Brouillard naît de cette question, dont les réponses ressortent comme des silhouettes dans le brouillard. Évoquer les absences tout en revendiquant sa présence à soi, c’est ainsi que le groupe d’acteur·ices habite le plateau-paysage


Brouiller les pistes... Le son est déjà convoqué dès le départ de ce voyage à travers des paysages transparents comme les vitres de cette fenêtre où se dessinent ces papillons de nuit éphémères, ces phalènes qui meurent à peine écloses et se retrouvent au petit matin en désordre à terre comme des amas d'ailes consommées. Son qui oscille entre appel d'air puissant, dissonant, exécuté en live par Maria Laurent, personnage à part entière de cette pièce étrange. Des spots éblouissants aveuglent pour une vision floue et rêve éveillé en poupe.Une silhouette se découpe en une danse arachnéenne, jambes rivées au sol bien ancrées, les bras comme des tentacules ou des ailes, d'une envergure saisissante. Se balançant menaçante, mouvements fluides ou hachés selon les ondes sonores qui inspirent cette mouvante animale d'insecte oublié. Un aspect archéologique se dessine, des pierres évoquent en petit tas au devant de la scène, l'aspect minéral, géologique de cette virée dans le temps et l'espace. Un mur de pierre comme fond de scène, auréolé de fresques aux formes végétales. Une femme se glisse parmi ce décor lumineux, longue robe aux plis amples comme ceux d'une statue , madone en toge classique, lumineuse,sereine. Elle parle en farsi, la diction douce et feutrée, la musique de ces paroles se passant largement de traduction pour évoquer un monde fragile, translucide, poreux, perméable à l'écoute, la concentration. D'autres femmes viennent investir le plateau toutes de blanc vêtues toujours dans l'idée d'une pâle virginité des regards, du verbe, des langues parlées qui s'écoutent et veillent à la sérénité du propos. Poésie nonchalante dictée par l'interprétation de chacune. Elles se succèdent dans des prises de paroles brèves, succinctes qui touchent. Alors que les sonorités enflent, se dégonflent ou opèrent des mutations en direct selon le jeu et la présence des actrices. Sensations d'un paysage musical très présent, objet des préoccupations dramaturgiques de Maxence Vandevelde..Les frottements des sons comme des battements d'ailes, des claquements qui se cognent contre une vitre:la danse de mort de la phalène se réitère ainsi à l'envi. Les interprètes, invisibles actrices de cet instrumentarium singulier évoluent à travers ses couches sonres, palimpseste émouvant, sensitif et charnel du son d'un pianet et d'une table électroacoustique bardées de fils et de câbles fort esthétisant.


Les femmes discutent dans ce gynécée, agora de l'invisibilité, cet endroit de friction, de dissonance où tout peut basculer, en équilibre-déséquilibre proche de l'évanouissement.Les lumières tracent une atmosphère de peinture flamande, clair-obscur, toile tendue d'un peintre 
dans la mouvance de faisceaux lumineux. Ces 6 actrices  strasbourgeoises portent cet objet poétique si particulier à bout de bras. La confection des costumes, clairs, plissés comme ceux d'atours simples et ondoyants dans l'espace.Le ballet de la phalène, diaphane, évanescente toujours en filigrane sur le plateau dont le cadre s'affaisse pour tracer au sol un immense lac aux rives courbes comme des méandres. On songe à "Piège de lumière" de John Taras:des papillons géants traversent la forêt. Les forçats dressent un piège de lumière, se jettent chacun sur une proie.( Un bel Iphias blanc se sacrifie pour sauver une Morphide bleue des mains d'un jeune bagnard.)

Petite géographie du temps qui passe comme l'absence, la perte de quelque chose qui se fluidifie et traverse un brouillard flottant plein de mystère et de parfums...de femmes en lévitation magnétique portées par les bruits, la fureur ou la douceur d'un univers sonore, ambiance totale d'énigmes fabuleuses. Onirique et pourtant très terre à terre cette oeuvre nous met KO sur le ring de la surprise. Pas de coup bas, mais des feintes et esquives picturales de toute beauté. Visions d'effacement, d'apparition-disparition de l'acteur-actrice par définition dans le diffus brouillard de l'incarnation futile de l'éphémère.




[Mise en scène] Maxence Vandevelde
[Textes] Maxence Vandevelde et Milène Tournier

Avec Lil Anh Chansard, Mia Depoutot, Hassenaa Hassibout, Tugba Naimoglu, Maryam Yazdan Bakhsh, Zahra Yazdan-Bakhsh 

Au TNS jusquau'12 Mars

 

mardi 3 mars 2026

"En attendant Oum Kalthoum": la voix d'une icone, le chant de la mère....

 


En 1967, Oum Kalthoum donne un concert mythique dans la salle de l’Olympia à Paris. Symbole patriotique et icône du monde arabe, celle qui fut surnommée « La Quatrième pyramide d’Égypte », « La Voix des Arabes » ou tout simplement « La Dame », a été plus qu’une cantatrice de légende. Après Le Chant du père, Hatice Özer ouvre notre écoute en explorant une piste nouvelle : celle des émotions produites par la voix d’Oum Kalthoum qui, chanson après chanson, a bouleversé le paysage intime de son auditoire. Cris, interjections, évanouissements ! En partant de la chanson الف ليله وليله « Alif Leila wa Leil » (Mille et une nuits), un morceau de bravoure qui dure entre trente minutes et une heure et demie, il s’agit moins d’assister à l’histoire d’un récital que de revivre, au présent, une expérience singulière de l’attente — de celles qui précédaient l’extase collective.


Une légende, un mythe ou une femme qui chante? Hatice Ozer brosse un portrait musical hors norme d'Oum Kalthoum avec son entrain, sa verve et toute son admiration pour ce personnage foisonnant. De la musique avant toute chose mais pas avant d'avoir senti le terrain, les  spectateurs, l'atmosphère d'un soir, unique, irremplaçable. Une musicienne joueuse de qanun, cithare singulière l'accompagne devant le rideau rouge du théâtre: en prologue, démonstration et explication des tonalités, hauteurs, modes, tons et quart de tons d'une musique riche d'émotions, de sentiments.Et ce soir pour la première, c'est l'Amour la star, la vedette du show qui sera à l'honneur. L'Amour ce mot multiple en langue arabe que personne de la troupe ne s'est résolu à offrir sous tous ses sens cachés. Alors on y va, le rideau s'ouvre entre les bras d'une belle envergure de Hatice. Dans un costume brillant, très seyant, elle ouvre le bal et son évocation de la célèbre chanteuse débute par une histoire, bien, sur à sa façon; conter le concert d'Oum Kalthoum à l'Olympia, le temple du Music-Hall. Un concert qui à l'époque fait la une tant le public y vient nombreux, multiple, originaire de partout et toute classe sociale confondue.  


Une joie pour l'actrice-metteuse en scène d'incarner sans falbala ni faux semblant cette égérie de la culture arabe, en chanson, en voix puissante et redoutable. Un morceau choisi parmi tant d'autres qui lui traverse la tête et tout le corps. Une façon de nous introduire dans l'univers partageux, généreux de l'artiste légendaire. Avec son orchestre de circonstance, saxophone, violons, contrebasse, violoncelle et percussions.Un bel ensemble qui pulse, vibre, résonne sur le plateau avec émotion, discrétion et respect total. Une petite communauté, large et poreuse, communicante, musicale à souhait. De quoi découvrir et partager une ambiance, collective qui se renforce avec la participation d'un choeur parmi les spectateurs qui viendra au final partager la scène. Initiative humaine et participative aux racines d'une communauté vivante porteuse d'un patrimoine intact. La comédienne se fait actrice très charnelle et sensuelle, la voix parlée enjôleuse et séductrice, emplie de ces Amours multiples aux entrées et sorties bien imagées. La vie et l'oeuvre d'une grande artiste ainsi visitée, séduit et ces "Mille et une nuits" qui n'en feront qu'une rivalisent d'authenticité et de justesse, d'originalité et de pudeur.Hatice Ozer au mieux de son écriture évocatrice et pertinente, entourée d'un univers musical joyeux, grave autant qu'humoristique. Une séquence faite de "Comment", inscrits sur écran, tranche de scénographie mouvante est de toute beauté.Une première soirée de Gala au TNS qui se prolonge avec un concert dans les hauts du 7 ème ciel en présence du public convié à rejoindre un quatuor savant de musique du monde méditerranéen, en verve et plein de gaieté bien trempée. 

 


Pour lancer les Galas en beauté, le groupe strasbourgeois Yalla, dirigé par Kinan Al Zouhir, prend possession du 7e Ciel pour un concert qui fait voyager .
 
Kinan Al Zouhir - voix & piano
Maher Salamé - violon
Ilir Xhambazi - clarinette
Nassim Byoud - percussions
Une ouverture en rythme et en couleurs qui fait vibrer tout le théâtre
Un esprit "maison" qui se savoure sans modération.

 [Texte et mise en scène] Hatice Özer 

[Composition et direction musicale] Antonin-Tri Hoang 

[Avec] Karam Al Zouhir, Khadija El Afrit, Anil Eraslan, Ayman Hlal, Hatice Özer, Anissa Nehari, Antonin Tri-Hoang et Juliette Weiss.

[Production] Théâtre national de Strasbourg
[Coproduction] tnba – Théâtre National Bordeaux Aquitaine, Compagnie La neige la nuit
Avec la participation du Jeune théâtre national

 Au TNS jusqu'au 7 Mars