mercredi 25 février 2026

Fred Frith, Alexandre Cahen, Eva-Marie Karbacher: le "Nid du Jazz": cuisines et indépendances!

 


Le 24 février,  Fred Frith (guitare) et Eva-Maria Karbacher (saxophone), Alexandre Cahen (piano) au Quai de Scène à Strasbourg pour un concert exceptionnel en trio pour Le Nid du Jazz !
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photo robert becker

Frith - Karbacher - Cahen Trio
Quai de Scène | Le Nid du Jazz
📆 24 février

 
Fred Frith, figure incontournable de la musique expérimentale, rejoint Alexandre Cahen et Eva-Maria Karbacher, partageant avec eux la même attention au geste, au souffle et à l’instant. Guitare, piano et saxophone se mêlent, se répondent et se prolongent mutuellement, chacun infléchissant ou amplifiant le mouvement de l’autre.
À l’écoute d’une musique qui n’exclut ni narration ni abstraction, ils s’aventurent hors des chemins tracés, explorant les vastes espaces de l’improvisation libre. Là naît une conversation sonore, fluide et imprévisible, aux frontières mouvantes du bruit et du silence, du lyrisme fragmenté, du jazz libre et de tout ce qui reste à inventer. 
 

Imaginez une salle de cabaret-bar sur les bords du quartier Malraux et vous êtes au Sunset Sunside strasbourgeois, le temps d'un concert unique. Une rencontre inédite de trois musiciens que fédère le gout du risque, du surprenant et de l'inconvenu en matière sonore. Lui, le mentor, Fred Frith, compagnon de toutes les aventures entouré de deux jeunes pousses: voilà l'affaire. D'une guitare notre vétéran fait un établi, un "piano" de chef cuisinier d'une musique déstructurée pleine de fragrances et d'émulsions bien concrètes. Il ne se contente pas de "pincer" les cordes, mais les caresse à l'aide d'un archet, les brosse, les cuisine en posant de petits récipients de diverses matières résonantes..Un artisan, forgeron du son, cordonnier de lacet tendu qui frise la corde, de pinceau de peintre en bâtisseur de sons. Tout l'inspire et son petit attirail de pêcheur de sonorités incongrues fait mouche et touche. A ses côtés durant deux sets,

Alexandre Cahen fait de son piano un instrument à percussions préparées, un coffre à jouets sonore, autant qu'une plate-forme, tarmac fait de touches endiablées ou quasi silencieuses. Son grand corps investi, impliqué, engagé dans une énergie débordante ou distillée savamment. Aux saxophones, 
 

Eva-Maria Karbacher donne du souffle et de la dextérité pour émettre de concert des sons fabuleux, sidérants, inouïs, parfois déformés par des sourdines l'une en forme de gros pétard pas mouillé. La musique se regarde autant qu'elle s'écoute égrenant une liberté, une sensibilité à l'écoute collective, galvanisée par le suspens de l'inconnu qui semble sourdre sans cesse des instruments, tantôt en symbiose, osmose, tantôt en opposition divergente de sons tranchants, superposés, en ricochet ou à l'opposé de nos facultés d'audition. Les "oreilles n'ont pas de paupières" dieu soit loué pour cette performance partagée par un joli public de connaisseurs de la place entre autre fans de jazz improvisé. Du bel ouvrage comme un ourlet à faire et défaire sempiternellement, fait de tissus sonores fort diversifiés. De la haute couture en plein vol pour une voltige musicale déroutante et inaccoutumée. Indisciplinaire comme un livre de recettes improbables où les instruments sont autant acoustiques que fabriqués, objets trouvés, mont de piété invraisemblable d'une musique surprenante, décalée. 
 

A la démesure de ce trio plein de grâce et d'inventivité. De bruits et de fureur, de silences , de suspensions légères comme un corps de danseur en suspension ou ancré dans le sol pour mieux rebondir dans des espaces tectoniques peuplés de matières résonantes. Un trésor qui se révèle pour le public friand de décalages, de géologie du son en strates, plaques phonolitiques décapsulantes. Décapantes à souhait.
Quai de Scène comme une plaque tournante ferroviaire aux directions multiples où l'on choisit et inspecte son point de vue sans cesse renouvelé.  
 
Crédits photo: Robert Becker

dimanche 22 février 2026

"Le Bestiaire enchanté" : le carnaval des animaux : des histoires naturelles....Quand "L'animal rit" !

 


Trois chanteurs s’emparent du royaume des animaux pour le transformer en promenade musicale sensible et joyeuse. Entre fables, poésies animalières, saynètes chantées et pastiches drolatiques, ce bestiaire fantasque s’attache à révéler un pan singulier du monde animal. On y croisera, entre autres, un poisson philosophe, un paon fanfaron, une pintade irascible et plusieurs incarnations d’une cigale et d’une fourmi définitivement irréconciliables...

Les animaux au Musée Zoologique? Non, à la Choucrouterie, il va sans dire! Bande des Quatre ou Groupe des Six? L'occasion de rencontres et de retrouvailles fait les larrons et voici un concert(récital plein de charme, dont la programmation tourne autour des Zanimos sans coup férir faisant se rencontrer Ravel, Poulenc, Hahn, et encore bien d'autres compositeurs du siècle derniers et de l'époque romantique. Bien dosée cette représentation sera étayée par trois versions de la célèbre "Cigale et la Fourmi", fable phare de nos mémoires enfantines. Trois versions interprétées par le même Denis Lecoq, ténor averti et assuré. Aux anges dans cette trilogie joviale, donnant de la voix en de belles hauteurs et tenues, en récitatif habité.
 
                                   photo robert becker

La première signée d'Offenbach toute maline, enjouée, aux rythmes périlleux d'opérette savante et recherchée. La seconde parsemée de récitations, de vocales bien tenues d'Isabelle Aboulker, la troisième signée Charles Trenet en jazz et swing malin, chaloupé, balancé et ponctuée d'un petit rajout textuel bien mené et d'actualité. C'est Jean Lorrain, le maitre de cérémonie, Monsieur Loyal qui bat la mesure des oeuvres qui s'enchainent sans interruption d’applaudissement!Mise en scène sobre au format du plateau, les deux pianistes en fond pour déverser les musiques d'accompagnement, si diverses et contrastées. Desnos et Kosma font irruption dans cette joyeuse ménagerie de vers avec l'interprétation chaleureuse et raffinée de Claudine Morgenthaler, soprano impeccable avec une "Grenouille aux souliers percés", un "Chat qui ne ressemble à rien", un 'Oiseau du Colorado"pleins de malice, d'humour , de dérapages narratifs, de surprises mélodiques. La chanteuse dans un jeu sobre, posé, juste dosé pour un par coeur qui lui permet une adresse au public non négligeable. Le visage expressif, le corps délicatement impliqué dans les intrigues et rebondissements de ces textes fameux. Au tour d'entrer  dans ce quatuor, René Schirrer, basse à l'envergure large, au timbre ample, à la tessiture bien trempée. 
 

Avec "Des Antonius von Padua Fischerpredigt" de Mahler. Introduite par Jean Lorrain, prêcheur et prédicateur de mise pour une exploration du thème, une introduction imagée et jouée de l'oeuvre. Deux duos croustillants: celui de Claudine Morgenthaler et Denis Lecoq, 
 

"Le duo de l'âne" cahin caha pour une fameuse interprétation complice et joyeuse.Le second avec René Shirrer et Denis Lecoq "Fliege Voglein" de Dvorak, en résonance et habile interprétation, les voix s'imbriquant à l'envi dans une profonde harmonie. Tous deux mémorables chanteurs compagnons de la belle diction, du rythme et de l’espièglerie dans les regards. 
 

Et le tour de piste de ce fabuleux manège de cirque  enchanté se prolonge avec le "Bestiaire" de Poulenc, chèvre, dauphin, écrevisse etc tout confondu dans un joyeux désordre textuel, une rigueur musicale étonnante et déroutante signature de la complexité musicale de la partition vocale autant que pianistique. Rivalise Ravel avec son "Paon" amoureux criant son célèbre et légendaire "Léon" interprété par René Schirrer, comédien, conteur sobre et malicieusement expressif: suspens, tension, retenue comme registre séduisant! Un petit "Rossignol de mes amours" pour swinger et chalouper de Francis Lopez, incarné par Denis Lecoq, en compétition avec celui de Claudine Morgenthaler, "Le rossignol des lilas" de Hahn: subtil, racé, percutant.
 

Jean Lorrain parsème de ses interventions contées toujours à propos, ce récital jouissif: tantôt cygne d'étang désirant les nuages, poulpe étrange,chenille agile, ,chat aux aguets félin pour l'autre,sauterelle sautillante au gré du choix de textes contés de Desnos, Apollinaire,Queneau. Un jeu audacieux et bienvenu, entremets savoureux de ce festin musical enchanteur.Pour pouvoir au final enfin caser"La cimaise et la fraction...", florilège de l'absurde et de la prosodie invraisemblable de Queneau..
 
Le clou du spectacle au final, une version de "La Truite" de Schubert, paroles de Francis Blanche, version coquine, grivoise et bien trempée de l'oeuvre archi connue de référence:
 

l'occasion d'un quatuor enflammé, comique, burlesque et indiscipliné pour les quatre artistes, acteurs et passeurs de plaisir auprès d'un public nombreux, à l'écoute dans la grande salle de la Choucrouterie. Un rappel avec 
 

"Le duo des chats" de Rossini, transposé pour l'occasion en quatuor de félins aux prises avec le pianiste "cabotin" aboyant pour le meilleur du comique de situation. Comme des poissons dans l’eau, des coqs en pâte, nos artistes offraient une perle rare, un récital hors des sentiers battus, plein de charme et d’ingéniosité en matière de choix éditorial. Les deux pianistes, Luc Benoit et Fritz Wintterlin en osmose avec chaque atmosphère, chaque genre musical, se partageant l'accompagnement indispensable à une harmonie sonore et musicale. Drôles de bêtes...

 DISTRIBUTION
Comédien : Jean Lorrain
Soprano : Claudine Morgenthaler
Ténor : Denis Lecoq
Basse : René Schirrer
Piano : Luc Benoit et Fritz Wintterlin
Production : RG Production

 Crédit photos: Robert Becker

A la Choucrouterie le 22 Février 

'Let's go back to the river" d'Annabel Guérédrat: un bain de jouvence


 La chorégraphe et performeuse martiniquaise Annabel Guérédrat explore le corps politique et la posture sociale des femmes noires et métisses dans les Caraïbes. Elle convie le public à une expérience immersive, inclusive et sensible. Un voyage à la fois sensoriel et spirituel qui célèbre le féminin, le sacré et le vivant dans un moment de communion partagée.


Accueil rituel où des acteurs complices vous parfument d'encens de fleurs et toute une cérémonie démarre pour chacun des participants,assis,allongés, invités à se relaxer au son d'une voix enchanteresse en deux langues dont la plus berceuse et opérationnelle serait celle des Caraïbes.. Le ton est donné, laissez vous aller à une notion du temps qui prend son temps et apaise les esprits et corps fébriles qui nous dévorent.Ici on sera animés, soignés,initiés à un rythme oublié de nos civilisations et cultures chamboulées. L'officiante est accompagnée par une seconde danseuse,souple,agile,reptilienne,animale à souhait.Les cheveux en longues extensions comme toute cette végétation présente qui va servir à préparer onguents et potions magiques. 
 

Pour mieux nous soigner,bain de tête ou de mains pour les spectateurs audacieux consentants. Moment de partage,joyeux,curieux,inédit. Suivent des instants de danse ondulante,des propositions visuelles chorégraphiques,duos entre ces deux femmes qui se partagent le plateau avec délice et attention.Duos ou duels de combat,d'attraction terrestre,d'attirance ou de rejets entre ces maîtresses de cérémonie singulières et partageuses. Au dessus de nos têtes,des tentures,des objets peuplent ce vaste monde loin d'un exotisme vers un érotisme sacré, tendu ou calme à fleurs de peau.Des flagrantes venues d'ailleurs sourdent de flacons rares et précieux.On déambule ou l'on se concentre,on observe et découvre une civilisation retrouvée et pas perdue à travers des images vidéo, partenaires et complices du langage scénographique: celles du récit des rituels magiques de fertilité réactivée dans un bain de jouvence traditionnel.Et l'on termine la longue soirée de partage par une danse collective spontanée et une bonne soupe bien méritée après ce récit partagé d'une lointaine contrée que l'on souhaiterait plus proche au quotidien. Les deux protagonistes encore irriguées de pétales de fleurs dans leurs chevelures débridées. Annabel Guérédrat Madame Loyale d'un opus inédit dont la forme séduit par son originalité inhérente à son sujet hors des sentiers battus de l'exotisme vers une étude vécue de la sociologie très édifiante.

Au Carreau du Temple jusqu'au 22 février dans le cadre du festival Everybody