Quai de Scène | Le Nid du Jazz
À l’écoute d’une musique qui n’exclut ni narration ni abstraction, ils s’aventurent hors des chemins tracés, explorant les vastes espaces de l’improvisation libre. Là naît une conversation sonore, fluide et imprévisible, aux frontières mouvantes du bruit et du silence, du lyrisme fragmenté, du jazz libre et de tout ce qui reste à inventer.
Imaginez une salle de cabaret-bar sur les bords du quartier Malraux et vous êtes au Sunset Sunside strasbourgeois, le temps d'un concert unique. Une rencontre inédite de trois musiciens que fédère le gout du risque, du surprenant et de l'inconvenu en matière sonore. Lui, le mentor, Fred Frith, compagnon de toutes les aventures entouré de deux jeunes pousses: voilà l'affaire. D'une guitare notre vétéran fait un établi, un "piano" de chef cuisinier d'une musique déstructurée pleine de fragrances et d'émulsions bien concrètes. Il ne se contente pas de "pincer" les cordes, mais les caresse à l'aide d'un archet, les brosse, les cuisine en posant de petits récipients de diverses matières résonantes..Un artisan, forgeron du son, cordonnier de lacet tendu qui frise la corde, de pinceau de peintre en bâtisseur de sons. Tout l'inspire et son petit attirail de pêcheur de sonorités incongrues fait mouche et touche. A ses côtés durant deux sets,
Alexandre Cahen fait de son piano un instrument à percussions préparées, un coffre à jouets sonore, autant qu'une plate-forme, tarmac fait de touches endiablées ou quasi silencieuses. Son grand corps investi, impliqué, engagé dans une énergie débordante ou distillée savamment. Aux saxophones,
Eva-Maria Karbacher donne du souffle et de la dextérité pour émettre de concert des sons fabuleux, sidérants, inouïs, parfois déformés par des sourdines l'une en forme de gros pétard pas mouillé. La musique se regarde autant qu'elle s'écoute égrenant une liberté, une sensibilité à l'écoute collective, galvanisée par le suspens de l'inconnu qui semble sourdre sans cesse des instruments, tantôt en symbiose, osmose, tantôt en opposition divergente de sons tranchants, superposés, en ricochet ou à l'opposé de nos facultés d'audition. Les "oreilles n'ont pas de paupières" dieu soit loué pour cette performance partagée par un joli public de connaisseurs de la place entre autre fans de jazz improvisé. Du bel ouvrage comme un ourlet à faire et défaire sempiternellement, fait de tissus sonores fort diversifiés. De la haute couture en plein vol pour une voltige musicale déroutante et inaccoutumée. Indisciplinaire comme un livre de recettes improbables où les instruments sont autant acoustiques que fabriqués, objets trouvés, mont de piété invraisemblable d'une musique surprenante, décalée.
A la démesure de ce trio plein de grâce et d'inventivité. De bruits et de fureur, de silences , de suspensions légères comme un corps de danseur en suspension ou ancré dans le sol pour mieux rebondir dans des espaces tectoniques peuplés de matières résonantes. Un trésor qui se révèle pour le public friand de décalages, de géologie du son en strates, plaques phonolitiques décapsulantes. Décapantes à souhait.
Quai de Scène comme une plaque tournante ferroviaire aux directions multiples où l'on choisit et inspecte son point de vue sans cesse renouvelé.










