vendredi 6 février 2026

« LE CABARET DISCREPANT » : en verve et avec tous ! Du balais, le ballet!

 


« LE CABARET DISCREPANT » : en verve et avec tous !
Avec son Cabaret Discrépant, qu’elle réactive quinze ans après sa création, Olivia Grandville, nous fait découvrir une page méconnue de l’histoire de la danse. Cinq interprètes l’accompagnent, dans une forme de conférence échevelée, où l’on discute du lettrisme, courant créé en 1945 par Isidore Isou, cherchant à dynamiter les formes traditionnelles de l’art. Elle réactive ainsi dix-neuf courts scénarios de danse, rédigés par Maurice Lemaître, ardemment critiques sur l’esthétique du ballet. Sans jamais se départir de son sérieux un peu emprunté, ce groupe engagé fait danser lèvres, bave, et perruque. La chorégraphe fait percevoir le caractère aussi potache que subversif de ce mouvement, les préoccupations datées, qui se révèlent finalement toutes d’actualité. Car, tout en riant de ces bouffonneries, nous nous interrogeons sur les formes qui fondent nos habitudes spectatrices et nos désirs esthétiques. C’est donc par un humour fin qu’on nous amène à aiguiser notre regard. 
 

Alors, allons du côté d’Olivia Grandville, ex interprète de la compagnie « Bagouet » qui depuis mène, indépendante,son chemin parsemé de fantaisie, de rigueur et de désir de faire découvrir, textes, personnages issus ou non du milieu de la danse. Après sa visite du côté de Kurt Schwitters pour « Le K de E », la voici se penchant sur les fameux textes de Maurice Lemaitre « La danse et le mime ciselants » : un must de manifeste sur le corps de la danse dans les années 1960, ainsi que les textes d’Isidore Isou, auteur et inventeur du « Lettrisme ». Ce mouvement fait alors son entrée dans les arts du geste et après son passage ni les chorégraphes ou danseurs ne peuvent ignorer que le bouleversement qu’il a apporté à leur art est aussi profond et contraignant qu’en leur temps, ceux de Noverre ou Petipa. Des problèmes toujours neufs s’y posent et l’on remercie Olivia Grandville de ressusciter cette prose délicieuse et pertinente, décapante, très proche du mouvement réflexif actuel qui ébranle la danse contemporaine de façon si salutaire !En compagnie de Sylvain Prunenec, Vincent Dupont, Catherine Legrand, Pascal Quéneau et Manuel Vallade, la voici qui décortique le texte, en fait un vivant manifeste animé par les corps vociférant les mots, les mettant en « geste » en verve ! Cabaret disjoncté, électrique, éclectique, le spectacle est jubilatoire et commence en déambulation pour se clore en salle. On y chemine à travers les textes comme lors d’un tapage nocturne, en liesse, en état de déraison moqueuse, pince sans rire, un peu choqué, un peu rassuré sur l’avenir de l’art et des artistes !Subversif, potache, dissonant, discordant, voici l’état des lieux de la danse d’aujourd’hui aussi. Et le parallèle de se constituer sans heurt avec joie et gaité, intelligence et sagacité, malice et complicité. Du bel ouvrage de « dame » et de « damoiseaux » pour mieux appréhender la mémoire de la danse et de la littérature.
 

Conception : Olivia Grandville, d’après Isidore Isou
Collaboration artistique et création lumière : Yves Godin
Interprétation : Olivia Grandville, Catherine Legrand, Olivier Normand, Laurent Pichaud, Pascal Quéneau
Régie générale et lumière : Bertrand Perez
Textes extraits de La marche des jongleurs d’Isidore Isou (Œuvres de spectacles – © Éditions Gallimard) / La créatique ou la novatique d’Isidore Isou (Éditions Al Dante) / La danse et le mime ciselants et Fugue mimique de Maurice Lemaître (Jean Grassin éditeur) / Roxana et Hymne à Xôchipilli de Maurice Lemaître (Œuvres poétiques et musicales – Éditions le point couleur) / Piètre Pitre de François Dufrêne (Archi-Made – École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, coll. Écrits d’artistes) / Visages de L’Avant-Garde : 1953 de l’Internationale lettriste (Éditions Jean-Paul Rocher) / Manifeste de la danse ciselante d’Isidore Isou / Partition de la danseuse de Maurice Lemaître (extrait du premier Sonnet Gesticulaire – la danse et le mime ciselants – Jean Grassin éditeur)
 
A  Pole Sud les 10 et 11 Février

jeudi 5 février 2026

TRAVAUX PUBLICS CHANDRA GRANGEAN & LISE MESSINA / LES IDOLES "STRIP": des mues et des chrysalides en voie de développement prometteur


Performance physique, plastique et sonore, STRIP invite le public dans un espace sans coulisses, un laboratoire vivant où les gestes s’exposent, les visages se transforment, les corps se modèlent à vue.
Les Idoles poursuivent leurs recherches autour des métamorphoses permanentes et invisibles amorcées au cours de leur première création REFACE. Cette nouvelle création ouvre un nouvel espace d’exploration : celle d’identités collectives en mouvement, de corps en interactions qui se construisent et se défont en continu. Les corps s’assemblent, s’articulent et se confondent entre eux grâce à des matières artificielles ou à des gestes de manipulation. Ces corps deviennent les membres d’une seule et même matière organique en mutation. 
Les relations entre les performeur·euses sont au cœur de la recherche. Elles se nouent, se transforment, s’altèrent, révélant des jeux de pouvoirs, d’entraide, de conflits, un rhizome d’interdépendances instables.
Cette nouvelle création propose une immersion au plus près des gestes et des matières, un laboratoire entre l’humain et le non-humain, entre l’illusion et le trucage, entre le détail infiniment petit ou le groupe dans son ensemble. 
 
Ils semblent comme des mannequins dans une vitrine, le regard vide et lointain, grimés, lisses quasi masqués, des perruques blondes et brunes couvrant leurs chefs.  Ils oscillent sur place, lentement sous la pression d'une musique vibratile diffusée par des petits hauts parleurs rivés au sol. Deux consoles électroacoustiques soutiennent cette parade curieuse, costumée de gris, amples vestes et pantalons designés Une lente mutation s'opère pour ces cyborgs étranges, impassibles monstres discrets à peine effrayants.La mue s'opère pour des matières plastiques, du film alimentaire pour transformer les visages, envelopper la chevelure, casquer les cranes.des six danseurs. La tension monte, les gestes se font plus larges, le groupe soudé dans une ambiance inquiétant se ramasse sur lui-même. Les perruques loin d'être des accessoires se font trophée ou parure, seconde peau de couvre-chef pour prolonger le mouvement. On y mâche du matériau comme une pâture animale et la mutation opère sidérante. Les deux autrices-chorégraphes orchestrent le tout et dispensent aux interprètes leur vision de l'humain, animale en diable. En mutants,en monstres évoluant vers une certaine humanité collective, les danseurs se prêtent au jeu et ce laboratoire devient opérationnel et convainquant: un opus va naitre de ce chantier ouvert très prometteur. Au final on songe à une sculpture de Rodin se fabricant puis se figeant en groupe: celle des "Bourgeois de Calais" en proie à des poses raisonnées et très esthétiques. Peut-être aussi des effigies de Gisèle Vienne, des mannequins poupées de Kantor...Des "idoles"à observer plus qu'à vénérer dans le champ de la création chorégraphique de ce collectif fort inventif. Strip-tease ou effeuillage très contemporain à la manière d'une plate forme sans piédestal ni vitrine aguicheuse.
 
A Pole Sud le 5 Février dans le cadre  des" travaux publics"


"TENDRE CARCASSE" de Arthur Perole CieF Des petits riens pour une danse à soi. De tout poil, petites et grandes manies, obsessions assumées


 "TENDRE CARCASSE" de Arthur Perole CieF

Avec Tendre Carcasse, Arthur Perole poursuit la recherche sur ce qui fait la profondeur et la multiplicité d’un individu, engagée avec Nos corps vivants (2021), que l’on a pu voir la saison dernière. Cette fois, il donne la parole à quatre jeunes interprètes d’une vingtaine d’années. Il met en scène avec une grande tendresse leur relation quotidienne avec leur propre corps. Un récit qui montre déjà une certaine expérience de la vie, où le regard des autres est toujours déjoué par un sens de l’attachement et le comique de situation. Malgré une simplicité apparente, le chorégraphe est habile : la parole est entrecoupée de ces petits gestes qu’on a quand on parle et qui nous rappellent qu’on a un corps. Ils la cisèlent, la rythment pour que, portée par une sourde nappe musicale, elle nous maintienne en apnée. Avant que le corps, la musique et sa pulse débordent la voix jusqu’au basculement dans une fête libératoire et exaltée, où les corps prennent enfin toute la lumière.Des petits riens pour une danse à soi.


Intimité et tendresse au menu de cette pièce fort séduisante et émouvante. Nos tics et tocs, nos habitudes et obsessions quotidiennes, nos rituels intimes y sont évoqués en paroles, en gestes adéquats.Et l'empathie se fait maitresse de ce jeu plein d'humour, de recul, de distanciation naïve Être soi et le revendiquer, le dévoiler pour se construire en compagnie des autres et non en "monstre" à dénoncer ou vouloir exterminer. C'est beau et touchant: le geste relaie la paroles et ces quatre personnalités ne nous dissimulent rien. Alors qu'une tension monte dans un fond musical sourd et oppressant, les mimiques s'imposent énigmatiques, les poses s'additionnent comme des arrêts sur image.On est proche et complice, en fraternité et vulnérabilité avouée.Un bel aveu de tendresse, de sensible et de beau. Après une danse d'allégresse commune dans des costumes rutilants, des chrysalides  pailletées, éclosent des papillons sortis des oripeaux du quotidien. Brise ta carapace et casse ta croute et avoue toujours, ça fait trop de bien de s'exprimer: le naïf, la petite, le gay à chevelure, la belle métisse: un portrait de famille composée, des plus véridique.. On se décarcasse en exosquelet ou bouclier à ôter de tout urgence et sans modération.

 rappel

novembre 2013 festival de danse de cannes

Côté "showcase", deux coups de cœur: "Stimmlos" une maquette en devenir de Arthur Perole sur des extraits d'opéras de Wagner: comme une tempête apaisée de mouvements lents, lyriques, romantiques loin d'un néoclassisisme potentiel.
Du bel ouvrage très senti et bien interprété par des artistes en herbe, inspirés par les écrits de Baudelaire, comme autant d'êtres impalpables, de revenants venus nous parler du temps, nous dire "souviens-toi, vieux lâche, il est trop tard"! 

Et dans l'ouvrage de Philippe Verrièle "Danser la peinture" la confrontation de Arthur Perole à l'oeuvre de Brancusi en photographies inédites singulières de Laurent Pailler.