mercredi 11 février 2026

Voix de Stras' Lab ! Ourlet pour "Haute couture et illusion exquises", broderies musicales et vocales sur mesure

 


CONCERT Rendez-vous au cœur du moteur !
Dans le cadre des Rendez-vous de la Voix, Voix de Stras' et Catherine Bolzinger nous retrouvont ce mois de février pour une soirée au cœur de la création musicale : découverte en avant-première des prochains titres cultes de Voix de Stras', extraits de leur prochaine création 𝙃𝙖𝙪𝙩𝙚 𝙘𝙤𝙪𝙩𝙪𝙧𝙚 𝙚𝙩 𝙞𝙡𝙡𝙪𝙨𝙞𝙤𝙣𝙨 𝙚𝙭𝙦𝙪𝙞𝙨𝙚𝙨
­Prochaine création de Voix de Stras', 𝘏𝘢𝘶𝘵𝘦 𝘤𝘰𝘶𝘵𝘶𝘳𝘦 𝘦𝘵 𝘪𝘭𝘭𝘶𝘴𝘪𝘰𝘯𝘴 𝘦𝘹𝘲𝘶𝘪𝘴𝘦𝘴 est à mi-chemin entre cadavres exquis et illusions perdues. Catherine Bolzinger y conjugue émotion sincère et pétillante au fil d'acrobaties vocales et d'histoires d’amour pas toujours éternelles - l'amour, toujours l'amour, n'est-ce pas, dans le fond, la seule chose qui nous intéresse ?
 
photo robert becker

Voix de Stras" en fashion week ou plutôt night, on aura tout vu!
Ça pique et ça coud, on épingle l'ourlet pour façonner in fine un futur concert cousu main, pli selon pli à la Mariano Fortuny. Et c'est du sur mesure bien en mesure à la mesure de ces artistes virtuoses. Un laboratoire de petites mains, de grandes voix pour tisser une œuvre prochaine et promise, bien étoffée. Pas un faux pli pour cette interprétation épurée, séduisante taille XXL.Mode d'emploi sans se défiler sur le podium du Temple Neuf, berceau de la manifestation de ce "patron" de concert en chantier. Surfiler, faufiler,coudre à grands points pour maintenir provisoirement les parties d'un ouvrage. On fignole ce qui ne se prête à porter. Kaléidoscope, mosaïques et collages comme métaphores de l'écriture musicale de Catherine Bolzinger.
 
photo robert becker

C'est Poulenc qui inaugure le concert avec une version des "chemins de l'amour", fidèle au romantisme du sujet et plein de digressions sonores savantes et orchestrées en fonction des timbres et tessitures des voix des cinq chanteuses de cet ensemble 100 % féminin de toutes nationalités. Un joli début de "préliminaires" et suivent " Mon Youkali" d'après Kurt Weill et "Carmen" de Bizet qui se chevauchent, s'imbriquent savamment laissant place à des bribes de chacune, des reprises , Catherine Bolzinger en couturière habile, à l'écoute des dissonances. Bel ensemble chatoyant de deux habaneras qui tanguent, hésitent et se fondent en un opus hispanisant réjouissant. La Villanelle de Berlioz se fond ensuite avec "Les sabots d' Hélène" de Brassens et les fraises des bois rebondissent discrètement en fin de parcours pour réjouir nos sens et notre écoute de ces patchworks musicaux de haute volée. "Nos histoires d'amour en quatre épisodes" vont être ponctuées par l'intervention de Catherine Bolzinger qui va introduire chaque pièce d'une courte narration. 
 
photo robert becker

Un petit tour dans "La chambre" habitée par Janequin, Offenbach et Delibes pour une réunion au sommet de bribes et extraits, de morceaux de chacune des références:"Lakmé, duo des fleurs" entre autres qui s'immisce dans la verve d'Offenbach avec bonheur et accueille les cris de Paris ou chants d'oiseaux de Janequin. Ce dernier et Catherine Bolzinger utilisent de nombreuses onomatopées répétées plusieurs fois dans l'oeuvre. Parmi celles qui sont les plus utilisées par l'auteur on a notamment : « frian frian », « trr trr », « frr frr ». Du bel ouvrage de composition multiple construit selon les affinités sonores ou les contrastes de chaque pièce. De l'imagination pour la compositrice qui se régale des échos, rebonds et ricochets de la musique ainsi remaniée. Suivent "L'amoureuse" tendre évocation de l'univers d'Eluard, en effet "sotto voce", doux comme sous la couette. "La vinaigrette" qui prend comme une bonne mayonnaise entre Boris Vian avec sa "Complainte du progrès", France Gall et son "Résiste" nappé de sonorité de folklore vénézuélien: un joli tour de main pour un joli tour du monde vocal. Les chanteuses à l'aise dans ce répertoire fantasque, fantaisiste de toute beauté. La Corée n'est pas oubliée avec "Arirang" chanté par Hae-Lim Lee du fond du temple vers ses consœurs. Belle sororité complice entre ces cinq artistes réunies ici pour un ensemble, une union , une écoute respective remarquable.
 
photo robert becker

Et c'est le clou de la soirée: le public choisit trois oeuvres du répertoire, vote à main levée et se laisse embarquer dans des univers variés, séduire par des interprétations croustillantes. De bruits et de tristesse, berceuse américaine puis chant coréen de toute beauté...
Une soirée inventive, dynamique, portée par des voix choisies pour leur ampleur, leur timbre et tessiture remarquable. Un rendez vous mensuel qui ravit, enchante à consommer sans modération!
 
Avec Rebecca Joy Lohnes, Hae-Lim Lee, Varduhi Toroyan, Gayané Movsisyan et Manuela Rovira, chant
Catherine Bolzinger, direction
 
Visuel affiche: Aurélie Mathieu, photo : Jean-Marie Colin
 
𝗠𝗲𝗿𝗰𝗿𝗲𝗱𝗶 𝟭𝟭 𝗳𝗲́𝘃𝗿𝗶𝗲𝗿 𝗮̀ 𝟮𝟬𝗵
𝗲́𝗴𝗹𝗶𝘀𝗲 𝗱𝘂 𝗧𝗲𝗺𝗽𝗹𝗲 𝗡𝗲𝘂𝗳, 𝗦𝘁𝗿𝗮𝘀𝗯𝗼𝘂𝗿𝗴
 

dimanche 8 février 2026

"Hamlet" de Bryan Arias : Ophélie figure de proue, dérive d'une relecture décapante de Shakespeare

 


Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Après la mort subite du souverain, son frère Claudius est monté sur le trône et a épousé la reine Gertrude. Cette union précipitée écœure le prince Hamlet. Une nuit, celui-ci reçoit la visite du spectre de son père qui lui apprend que Claudius l’a empoisonné pour s’emparer du pouvoir. Cette révélation fragilise Hamlet qui s’enferme dans de sombres pensées et s’éloigne de sa fiancée Ophélie. Bien décidé à démasquer son oncle, il fait présenter devant la cour une pièce rejouant l’empoisonnement du roi, afin d’observer les réactions de l’usurpateur. La quête de vengeance d’Hamlet emporte dans son sillage de nombreuses victimes, parfois innocentes. Alors que la folie le guette, celui-ci s’interroge sur le sens et la valeur même de l’existence – être ou ne pas être, telle est la question.

La scène est sombre teintée d'obscurité qui dévoile peu à peu l'intérieur telle une geôle, d'un palais maléfique dont l'ordre est net et désigné par des personnages inquiétants: l'ambiance est tracée, le fond de l'intrigue sera noir et le sol peint de traces noires , grises et blanches augure du drame et de la future issue fatale du destin et d'Hamlet et d'Ophélie. La danse s'esquisse peu à peu à travers des duos sensibles, fluides aux portés lovés dans des boucles et volutes aériennes.Les personnages portent en eux une mouvance singulière rehaussée par un langage parfois haché, tétanique, découpé, scindé en de multiples segments. Une caractéristique du chorégraphe qui signe ici un opus audacieux et original. Comment sans les mots ni le texte de Shakespeare exprimer, traduire, communiquer les états d'âmes des protagonistes: en état de corps, chacun singulier qui identifie les personnages et leurs qualités gestuelles. Les danseurs du ballet s'y engouffrent à l'envi, maitrisant ce langage entre danse dite classique et le mimodrame, ici, discrète écriture des émotions.On y croise le roi, la reine et bien entendu Hamlet -Marin Delavaud,- et la lente évolution de ses sentiments qui iront jusqu'à la perversion et la vengeance. Le personnage n'est cependant pas le centre de ce pari audacieux; c'est Ophélie qui sera le nœud de la narration gestuelle et son rôle est majeur dans cette version unique pensée, sentie, voulue par le chorégraphe. Ophélie, délicieuse et radieuse Lara Wolter, gracieuse dans ses évolutions fébriles et pleine de douceur.En transmettant aux danseurs cette volonté de passer loin des clichés qui poursuivent cette oeuvre, Bryan Arias parvient à en donner une lecture directe, vivante et convaincante. Chacun des artiste y apportant son talent, sa technique irréprochable, son incarnation. Plusieurs scènes échappent cependant à la dramaturgie oppressante du tout: les trois comédiens, passeurs de fantaisie y font un numéro prestigieux et très démonstratifs de leur talent de virtuose:déboulés, diagonales de folie et tours sidérants! Le fou qui hante cet univers danse comme un lutin facétieux. Alors que les ensembles à l'unisson opèrent avec leur langage visuellement ancré dans la fluidité, les courbes, les portés très originaux , le tout épousant une variété de costumes oscillant entre le gris, le blanc, le noir et les contours très design. Cette production hors norme dans la lignée des chalenges de Bruno Bouché de confronter les genres et les époques, les disciplines, est bien dans la lignée de la découverte, de la rencontre entre artistes avec des univers à métamorphoser, à divertir de leur signification originelle. Pari gagné pour cette tentative fructueuse de déplacer les frontières.


Né à Porto Rico et élevé à New York, Bryan Arias a développé un style de danse contemporaine à la fois théâtral et onirique. Avec
Hamlet, il signe pour le Ballet de l’OnR l’adaptation d’un grand classique de Shakespeare rarement investi par les chorégraphes.Tout en respectant l’intrigue de l’œuvre originale, il en renouvelle la portée en choisissant de la raconter du point de vue d’Ophélie, dans un univers élégant, mêlant des références de l’époque élisabéthaine au minimalisme contemporain. Pour mettre en musique ce sommet de la tragédie, Tanguy de Williencourt a construit un programme musical inédit, réunissant des œuvres évocatrices de Sibelius, Tchaïkovski et Chostakovitch, qu’il dirige à la tête de l’Orchestre national de Mulhouse.


Chorégraphie Bryan Arias Direction musicale Tanguy de Williencourt Assistante à la chorégraphie Alba Castillo Dramaturgie musicale Tanguy de Williencourt Dramaturgie Gregor Acuña-Pohl Costumes Bregje Van Balen Décors, lumières Lukas Marian Ballet de l'Opéra national du Rhin, Orchestre national de Mulhouse


Musiques de Jean Sibelius Piotr Ilitch Tchaïkovski Dmitri Chostakovitch Edvard Grieg

Ophélie:Lara Wolter 
Prince Hamlet:Marin Delavaud
Reine Gertrude:Emmy Stoeri
Roi Claudius:Miguel Lopes
Roi Hamlet:Cauê Frias
Polonius:Pierre-Émile Lemieux-Venne
Horatio:Alice Pernão
Laërte:Afonso Nunes

A l'Opéra du Rhin jusqu'au 13 Février 

samedi 7 février 2026

"It’s the end of the amusement phase" , Chara Kotsali : politique et poïétique de la danse

 


Quelle nouvelle phase après celle de l’amusement ? Pas une nouvelle ère, justement, mais un voyage déréglé dans le temps, une suite de sauts temporels, qui sont aussi ceux des danseuses, épuisants, et de langue, épurée. Chez Chara Kotsali, qui dit venir d’un lieu du Sud qui n’a jamais envoyé de fusée dans l’espace, le carburant est un savant mélange. Des corps tout d’abord, dans une chorégraphie coupée au cordeau qui cite macarena et parades militaires, manifestations de masse et aérobic (lorsque Kim Jong-il rencontre Jane Fonda), danses rituelles et pom-pom girl (mais n’est-ce pas finalement la même chose ?). Du son ensuite, soundtrack fait de tous les bruits du monde. Des mots enfin, ceux d’une poésie musicale qui scande les dates : celles des révoltes de la grande Histoire (1789, 1949), celles qui ponctuent l’histoire intime. Récit de soi autant que récit du monde, cette chronologie alternative est un travail de mémoire en forme de sample, qui nous rappelle que l’Histoire n’est pas linéaire, mais que c’est nous qui en écrivons la logique.

La poétique  « œuvre, création, fabrication » a pour objet l'étude des possibilités inscrites dans une situation donnée débouchant sur une nouvelle création. Alors c'est bien ce dont il s'agit ici : de fabrication de mouvements , de déplacements, celui au départ d'un trio bien soudé à l'unisson exécutant des gestes d'ensemble codés, reconnaissables, identifiés après avoir tenté d'en simuler quelques bribes timides d'inventivité. Ce sont les ordres, les codes, les règles qui vont l'emporter pour ces trois femmes très "sportives", tenues décontractées, baskets aux pieds.Trio indéfectible sous la pression des éléments extérieurs: musique, textes et figures du pouvoir policier, policé. Les corps obéissent ici aux lois d'une écriture serrée, stricte sans faille ni glissement, sans dérapage possible. French cancan, majorettes, voici des indices d’obéissance, de modèles à exécuter sans faux pas. Les trois interprètes s'y adonnent avec l"énergie contagieuse du désespoir ou de l'autorité et l'on achève bien les chevaux dans des courses ou performances aérobiques puissantes. Du tonus, elles n'en manquent pas, de la conviction aussi. L'engagement est total, l'empathie opère rapidement à la vue de ces manifestations de soumission qui bientôt vont se transformer en forme de "soulèvements" à la Didi Huberman. Des bannières naissent en vol de révolte, la musique passe le relais à des rythmes binaires déflagrateurs alors que les femmes s'emparent de tambours à la résonance martiale et pompeuse. De l'ordre toujours contre le désordre qui se pointe et soulève le trio soudé pour le désarticuler, le démembrer. La chorégraphie est acte révolutionnaire, écriture obligée pour un répondant politique, un acte marqué de désaccord..Des accessoires prennent le relais pour illustrer cette mécanique, dynamo électrique galvanisante pour ces actrices inoxydables de la liberté recherchée. A perdre haleine, à bout de souffle, les voilà embarquées dans des actions qui dépassent le temps qui s'écoule à rebrousse poil dans un grand chaos détonnant. Alors le politique des corps en sauts et sursaut rejaillit sans cesse pour un manifeste intranquille et indiscipliné. Que la danse est belle et forte quand elle lève le poing sans le faire voir, quand elle est forum ou agora d'une science, géopolitique ferme et assumée. L'endroit est choisi pour une posture ferme et revendiquée, alors on songe aux sursauts du monde, à la déflagration physique des conflits, à la submersion des événements qui nous dépasseraient. Chara Kotsali comme ambassadrice de l'épuisement ou de la perte, sans l'usure ni la capitulation. En avant la danse, marches et démarches dehors et dedans à la Jean Luc Nancy féru de ce "dehors la danse" signifiant qu'on voudrait la chasser pour qu'elle revienne plus forte et plus présente que jamais, drapeau tendu, tapis rouge déroulé pour lui laisser le passage libre sans encombre.

 Au Maillon jusqu'au 7 Février dans le cadre du festival "Premières"