jeudi 26 mars 2026

"Caravage ou le silence de nos battements de cœur" Bruno Bouché: la célébration des corps sublimés

 


Enfant terrible du baroque et artiste de génie, Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Caravage (1571-1610), a révolutionné l’histoire de la peinture. Son style unique, caractérisé par un naturalisme anticonformiste et une maîtrise absolue du ténébrisme, a fait école et rayonné dans toute l’Europe. La puissance et le mystère de son œuvre sont néanmoins souvent assombris par une lecture pseudo-biographique de ses tableaux, nourrie par la légende sulfureuse que nombre de romanciers et quelques historiens enflammés ont tissée. Or, en ciselant la chair de ses sujets par le contraste des ombres et de la lumière, Caravage donne avant tout à voir une profondeur humaine sans égale, à la fois immanente et spirituelle. Une profondeur qui impose un silence à même de nous faire entendre nos battements de cœur.


Bruno Bouché aime manipuler des images archétypales dans ses pièces chorégraphiques pour les mettre en mouvement par le dessin des corps dans l’espace. À l’invitation du Ballet du Théâtre de Chemnitz, ville jumelée à Mulhouse où réside le Ballet de l’OnR, il investit cette fois l’univers d’un grand maître de la peinture au fil d’un programme musical composé par Julien Lepreux. Loin de toute intention biographique, sa nouvelle création cherche à rendre compte des forces qui émanent des tableaux du Caravage – la sensualité, la violence, la tendresse, la cruauté, la passion – ainsi que du silence et de la solitude auxquels amène leur contemplation.

lundi 23 mars 2026

"L'infiltré" : en-genré, engendrer le genre..Une île avec des ailes-il-elles trans-lucides.

 


Quelle chorégraphie sociale du quotidien faut-il apprendre pour appartenir au groupe des «hommes » ? Dans ce spectacle assumé comme pédagogique, Océan, comédien et réalisateur qui a filmé sa transition de genre, interroge aujourd’hui la construction scientifique de la binarité sexuelle, n'hésitant pas à se moquer des biais sexistes qui jalonnent l'histoire des sciences. Il observe aussi, avec curiosité et humour, les hommes dans leurs espaces de non-mixité : leurs intimités, ambivalences, tabous et solidarités. Enfin, il cultive la transmission d'expériences : comment alléger la relation de chacun·e au genre ? Comment trouver du commun, quelle que soit notre trajectoire ?Après avoir revendiqué son identité lesbienne, notamment dans sa pièce de théâtre La Lesbienne invisible, l'artiste annonce publiquement sa transidentité en 2018, et prend alors Océan comme prénom et comme nom de scène. Il filme sa transition dans une web-série documentaire diffusée à partir de 2019, intitulée Océan.

 


Monsieur Michel, conférencier émérite va tenir le plateau pour nous conter l'histoire du concept de genre et nous prouver que la question du "modèle" ne date pas d'hier et c'est développée comme archétype du masculin/ féminin depuis des lustres. Dans un décor d'ogives qui ponctuent l'espace de leurs courbes singulières.Propos fort édifiants, fort bien analysés et surtout émanant du personnage docte et savant, plein d'humour et de malice percutante qu'est le comédien Océan. Avec une vivacité, une verve incroyable, un débit de paroles hallucinant et un jeu physique à toute épreuve, Océan touche, émeut, décoiffe et décape un sujet plein de passion et d'engagement. Il sait ce dont il parle et là est toute sa force, discrète, authentique, vraie. Pas d’esbroufe ni de faux semblant dans le récit de cette conférence très construite à l'aide d'une IA qui lui répond en direct et fait avancer la réflexion. Il bouge lors d'entremets imposés par cette dernière qui le coatche, en roulades, virevoltes et autres gestes simples et vifs. Belle démonstration chorégraphiée par Marlène Rostaing d'un engagement total sur la scène. Il raconte en historien les histoires de personnages historiques qui déjà affichaient leurs différences d'identité, leur singularité. Ou la dissimulait pour se faire passer pour un ou une autre. Exemples religieux, belliqueux insoupçonnés jusqu'à présents d'être les porteurs de genre non avoués. Transgenre fut peut-être Jeanne d'Arc entre autres citations. Notre professeur d'un soir brosse une panoplie des modèles féminin des années 1960 et plus tard qui ordonnent d'être comme il le faut si l'on veut être femme fragile ou homme viril, à l'aide de vidéos d'époque croustillantes.L'analyse des images et des propos est sidérante quand on est attentif au sens des mots utilisés, aux attitudes de ceux et celles qui illustrent son propos.Et l'on rejoint son idée primitive du Tupperware, mise en boite forcenée des tailles, volumes, formes obligées dans un monde où l'on range, classe, mesure et évalue sans cesse les proportions, les normes et tout se qui s'emboite pour faire autorité et nomenclature définitive. Hors Océan est tout le contraire de la mise aux normes et la suite de son show-solo ébouriffant se loge plus dans des histoires plus calmes, des ressenties moins tonitruants que cette verve fulgurante du premier acte. Il quitte son pupitre et se revêt d'atours qui correspondent à son récit, à loisirs. La pièce d'identité comme une carte à jouer son "identité" et ses appartenances à cette classe des "papas blanc" sans reproche dont il est issu.


La trans-mission de l'acteur très pédagogique et pleine d'intelligence.

Quasi deux heures sans le quitter, en empathie singulière avec un public jeune et concerné par le sujet. A l'image,des "trans" dans le milieu du sport fascinent autant qu’indiffèrent car les esprits se sont ouverts, les barrières rabaissées, les frontières ouvertes vers la reconnaissance "tout genre confondu" du "genre humain". Au regard du comportement animal, amoureux ou sexuel également évoqué avec des images choisies de séquences d'acte de recherche du plaisir entre mâles.avec des images éloquentes.Océan questionne, ne donne pas de réponse, reste vigilant et l'on fait en bonne compagnie un voyage au pays des autres sans tabou ni appréhension.Ce travail de restitution de résidence avec des étudiants du SUAC Unistra Strasbourg est le fruit de rencontres au delà des barricades socio-éducatives dans un contexte ouvert au monde. Une réussite sans concession pour Océan qui se met à nu sans dévoyer ni galvauder un état de fait et de société salvateur: la considération de l'identité de l'autre tout simplement.

 [Conception et écriture] Océan
[Mise en scène] Océan et Flore Vialet

[Lumière] Léa Maris
[Son] Elisa Monteil 
[Vidéo] Jean Doroszczuk
[Dessin] Anaïs Caura
[Chorégraphie] Marlène Rostaing
[Dramaturgie] Leïla Adham
[Régie générale] Marie-Lou Poulain
[Composition] Thibault Frisoni
[Scénographie] Marco Ievoli
[Costumes] Colombe Lauriot Prévost
[Direction de production] Olivier Talpaert et Nathalie Untersinger
[Répétition] Debi Debbie

[Avec les étudiant·es] Estelle Akakpo, Coline Forster, Charlie Fouché, Lou-Ann Graindorge, Clarisse Haton, Ameline Jung, Geoffrey Ridet dit Lewyn, Pauline Roche, Noa Schublin, Tiphaine Vauje

Au TNS jusqu'au  1 Avril

samedi 21 mars 2026

"The Goldberg Variations" , Platform K & Michiel Vandevelde / Philippe Thuriot : métissages prolixes et prophétiques...Terpsichore en baskets.

 


Comment peut-on penser la danse dans le contexte propre à une époque ? Tel est le questionnement que pose Michiel Vandevelde comme point de départ de son spectacle, puisant dans deux sources : la célèbre œuvre de Bach qui lui donne son titre, mais aussi le travail du danseur Steve Paxton dans les années 1980. L’esprit qui animait le champ de la danse était alors sa démocratisation. Une libération de codes la limitant à certains corps et à certains gestes. En s’entourant sur la scène d’Oskar Stalpaert, membre de la compagnie de danse inclusive Platform K, et de la danseuse Amanda Barrio Charmelo, Vandevelde donne à voir des corps divers, miroir d’une société plurielle.
Reflet également d’un cadre politique qui évolue : en fond de scène défilent des images du présent, qui reconnectent l’art à d’autre types de mouvements, ceux de masses animées par diverses causes. Plusieurs strates temporelles se superposent alors : les notes de Bach, magistralement interprétées à l’accordéon par Philippe Thuriot, les variations sur une partition corporelle de Paxton, et les emprunts aux mouvements populaires, tant médiatiques que politiques


Terpsichore en baskets ou Steve, Yvonne, Trisha et les autres...

Tisser l'histoire de la danse moderne en dansant semble être la plus belle formule, celle qui en dit long sur l'impossibilité de main mise sur le récit de l'art chorégraphique. La danse échappe à toute mise en forme traditionnelle et conventionnelle, exceptée à la sienne: danser! Les universitaires ont tracé un grand chemin dans l'édition d'ouvrages écrits, les danseurs ont eux inventé leur auto biographie ou des essais sur leurs expériences, leurs sensations ou émotions. Une Agora de la danse, un forum chorégraphique, une plate forme dansée où le verbe perd sa place, où le récite des états de corps se fait chair et poésie."Une histoire de la danse à ma façon" de Dominique Boivin pourrait être une référence "vivante" de ces propos. On trouve avec ce spectacle la même veine: conter, raconter, écrire la danse en corps à corps, en accords avec son développement, ses révolutions, ses "soulèvements" très proches des mouvements politiques, des événements de l'actualité, en l’occurrence à l'époque de Steve Paxon, la guerre du Vietnam et toutes ses injures faites au corps, le déchirement, et autres atrocités physiques en regard du vivant. En prologue, chaque protagoniste se présente et installe le sujet, pour mieux y voir clair dans cette révolution, métamorphose certaine et incontournable de la danse. Ici et pour preuve, les gestes sont simples, les déambulations sereines, évidentes sans calcul de performance et autres formes d'étalage de virtuosité technique. C'est de la Joie, du "petit bougé" quotidien porté sur le plateau, des virevoltes, des rebonds, des manèges insoumis à la rigueur, des directions changeantes selon les humeurs et désirs. Tout sauf du réchauffé, de l'acquis, du répété, des codes rabâchés pour être parfaitement exécutées. On "exécute" tout on dit "non" à tout et tout nait de la spontanéité. Qui n'exclut pas la fluidité, la relax, la nonchalance feinte dans la marche ou démarche de ces trois danseurs, à l'unisson ou chacun dans un solo approprié à leur corps, leur motricité, leur faculté à être entier, franc, généreux, authentique et riche d'une expérience scénique. Pour mémoire la danse moderne et ses pionniers, pour inspiration ces bras en couronne vers le bas du corps, ces pieds flex, ces baskets ou pieds nus, ces tours enjoués, cette vélocité naturelle, ces tenues relax. Trois tableaux entrecoupés d'images évoquant des foules contestataires, du flou au concret sur un écran géant. On tourne les pages de cet ouvrage de Paxton à Lucinda Childs en picorant les gestes d'antan toujours très présents dans l'écriture chorégraphique. Un "soulèvement" salvateur pour Terpsichore, déesse de la danse, du chausson rigide, aux baskets..Les trois danseurs, modestes, naturels au service du mouvement et de la musique de  Bach réappropriée par l'accordéon de Philippe Thuriot. Comme Marie Andrée Joerger et son "Bach en miroir" adaptation de Bach pour l'accordéon. Les lumière sculptent les corps, les ambiances changent à l'envi , les costumes se parent de blanc virginal ou de simple jogging comme autrefois.Les variations Goldberg épousant le mouvement, le faisant naitre dans toute sa grandeur et légitimité dans les rythmes, sonorités, mesures et autres secrets de fabrication musicale.

Pina Bausch : « Je ne m’intéresse pas à comment les gens bougent, mais à ce qui les fait bouger ». 

.Chorégraphie : Michiel Vandevelde
Composition et musique live : Philippe Thuriot
Avec : Oskar Stalpaert, Amanda Barrio Charmelo et Michiel Vandevelde 


Au Maillon jusqu'au 22 Mars dans le cadre de démocraties en jeu

Lire:https://www.ensembleintercontemporain.com/fr/2024/05/la-democratie-en-mouvements-entretien-avec-sasha-waltz-choregraphe/

danse et démocratie:

https://www.youtube.com/watch?v=_0iiS6K0xAw 

 https://villa-albertine.org/va/fr/magazine/lahorde/