Comment peut-on penser la danse dans le contexte propre à une époque ? Tel est le questionnement que pose Michiel Vandevelde comme point de départ de son spectacle, puisant dans deux sources : la célèbre œuvre de Bach qui lui donne son titre, mais aussi le travail du danseur Steve Paxton dans les années 1980. L’esprit qui animait le champ de la danse était alors sa démocratisation. Une libération de codes la limitant à certains corps et à certains gestes. En s’entourant sur la scène d’Oskar Stalpaert, membre de la compagnie de danse inclusive Platform K, et de la danseuse Amanda Barrio Charmelo, Vandevelde donne à voir des corps divers, miroir d’une société plurielle.
Reflet également d’un cadre politique qui évolue : en fond de scène défilent des images du présent, qui reconnectent l’art à d’autre types de mouvements, ceux de masses animées par diverses causes. Plusieurs strates temporelles se superposent alors : les notes de Bach, magistralement interprétées à l’accordéon par Philippe Thuriot, les variations sur une partition corporelle de Paxton, et les emprunts aux mouvements populaires, tant médiatiques que politiques
Terpsichore en baskets ou Steve, Yvonne, Trisha et les autres...
Tisser l'histoire de la danse moderne en dansant semble être la plus belle formule, celle qui en dit long sur l'impossibilité de main mise sur le récit de l'art chorégraphique. La danse échappe à toute mise en forme traditionnelle et conventionnelle, exceptée à la sienne: danser! Les universitaires ont tracé un grand chemin dans l'édition d'ouvrages écrits, les danseurs ont eux inventé leur auto biographie ou des essais sur leurs expériences, leurs sensations ou émotions. Une Agora de la danse, un forum chorégraphique, une plate forme dansée où le verbe perd sa place, où le récite des états de corps se fait chair et poésie."Une histoire de la danse à ma façon" de Dominique Boivin pourrait être une référence "vivante" de ces propos. On trouve avec ce spectacle la même veine: conter, raconter, écrire la danse en corps à corps, en accords avec son développement, ses révolutions, ses "soulèvements" très proches des mouvements politiques, des événements de l'actualité, en l’occurrence à l'époque de Steve Paxon, la guerre du Vietnam et toutes ses injures faites au corps, le déchirement, et autres atrocités physiques en regard du vivant. En prologue, chaque protagoniste se présente et installe le sujet, pour mieux y voir clair dans cette révolution, métamorphose certaine et incontournable de la danse. Ici et pour preuve, les gestes sont simples, les déambulations sereines, évidentes sans calcul de performance et autres formes d'étalage de virtuosité technique. C'est de la Joie, du "petit bougé" quotidien porté sur le plateau, des virevoltes, des rebonds, des manèges insoumis à la rigueur, des directions changeantes selon les humeurs et désirs. Tout sauf du réchauffé, de l'acquis, du répété, des codes rabâchés pour être parfaitement exécutées. On "exécute" tout on dit "non" à tout et tout nait de la spontanéité. Qui n'exclut pas la fluidité, la relax, la nonchalance feinte dans la marche ou démarche de ces trois danseurs, à l'unisson ou chacun dans un solo approprié à leur corps, leur motricité, leur faculté à être entier, franc, généreux, authentique et riche d'une expérience scénique. Pour mémoire la danse moderne et ses pionniers, pour inspiration ces bras en couronne vers le bas du corps, ces pieds flex, ces baskets ou pieds nus, ces tours enjoués, cette vélocité naturelle, ces tenues relax. Trois tableaux entrecoupés d'images évoquant des foules contestataires, du flou au concret sur un écran géant. On tourne les pages de cet ouvrage de Paxton à Lucinda Childs en picorant les gestes d'antan toujours très présents dans l'écriture chorégraphique. Un "soulèvement" salvateur pour Terpsichore, déesse de la danse, du chausson rigide, aux baskets..Les trois danseurs, modestes, naturels au service du mouvement et de la musique de Bach réappropriée par l'accordéon de Philippe Thuriot. Comme Marie Andrée Joerger et son "Bach en miroir" adaptation de Bach pour l'accordéon. Les lumière sculptent les corps, les ambiances changent à l'envi , les costumes se parent de blanc virginal ou de simple jogging comme autrefois.Les variations Goldberg épousant le mouvement, le faisant naitre dans toute sa grandeur et légitimité dans les rythmes, sonorités, mesures et autres secrets de fabrication musicale.
.Chorégraphie : Michiel Vandevelde
Composition et musique live : Philippe Thuriot
Avec : Oskar Stalpaert, Amanda Barrio Charmelo et Michiel Vandevelde
Au Maillon jusqu'au 22 Mars dans le cadre de démocraties en jeu
Lire:https://www.ensembleintercontemporain.com/fr/2024/05/la-democratie-en-mouvements-entretien-avec-sasha-waltz-choregraphe/
danse et démocratie
https://www.youtube.com/watch?v=_0iiS6K0xAw








