mardi 10 mars 2026

Armin Hokmi "Shiraz": hypnotique dérive chorégraphique

 


Shiraz

Armin Hokmi fait émerger des souvenirs et l’atmosphère de danses passées. Il s’est plongé dans les archives du Festival des Arts de Chiraz, ville iranienne où s’est tenu, tous les étés de 1967 à 1977, une manifestation de renommée internationale. Dirigé par le cinéaste Farrokh Ghaffari, la dramaturge Khojasteh Kia et le metteur en scène Arby Ovanessian, il a constitué un espace de recherche artistique important pour des artistes occidentaux comme Merce Cunningham ou Carolyn Carlson. De cette recherche naît une danse calme mais obstinée où les interprètes semblent laisser affleurer des impressions. Danse festive ou rituelle ? Gestuelle traditionnelle, transmise ou purement fantasmée ? Tout, ici, est plutôt affaire d’impressions, d’images d’archives qui remontent et sont esquissées, à l’unisson, ou presque. Il y a de la magie dans ce spectacle : elle réside dans l’architecture de l’espace qu’ouvrent ces six corps aux trajectoires qui se rapprochent ou s’éloignent, mais restent ensemble.


Ivresse

Les interprètes sont déjà sur le plateau, évoluant d'une infime façon au son d'une musique répétitive envoutante . Quand les lumières de la salle s'estompent, ils poursuivent leur lente danse enivrante, un bras levé, l'autre le long du corps, impassible. Les regards comme dans un vide plein de concentration. La délicatesse de leur gestuelle qui évolue peu à peu, caresse les émotions ressentie à la vue de ces sept personnages impassibles dont les directions changent au fur et à mesure comme des brisures de rythme, des cassures de routine sempiternelle. Les petits pas se font lentement en contre point des percussions et autres instruments lancinants de la bande son. En baskets, pantalons larges flottent et bustiers couleurs pastels, doux et comme évanescents.Les bras en corbeille, arceau , les hanches en balançoire, le corps et les axes en bascule perpétuelle. Comme dans une partition musicale , la danse se construit en gestes, notes qui s’additionnent, en mesure qui s'allonge. Toujours de petits soubresauts discrets, des pliés futiles, des demi-pointes qui se profilent et retombent, comme une danse baroque subtile, légère, altière, distinguée. Les bras se font arche ou ailes tendues dans de belles envergures. Des tracés se dessinent comme un plan architecturé qui délivrerait des secrets de facture, de fabrication d'espaces contenus, retenus.Parfois des regards se font miroir puis replongent dans leur intériorité, bercés par les pulsations de la musique. Les mains se font écran ou filtre comme à travers un moucharabieh, les bassins des danseurs tanguent et ondulent, les épaules se dressent ou retombent  Tout un vocabulaire très précis pour cette unisson implacable, cette écoute collective qui conduit à une harmonie de groupe rarement égalée. L'atmosphère est au recueillement pour cette statuaire mobile qui rappelle celle des statues de nos cathédrales. Grâce, inclinaison de madone, pliés, révérence ou simplement courbure du buste en parade sacrée. La danse signée Amin Hokmi comme un rituel indisciplinaire sous des aspects très structurés, codés, construits sur des bases rythmiques incontournables. Sortes de frises picturales qui se déroulent comme un leporello ou un livre d e la Torah, des prières bouddhistes déployées .Figures antiques, lascives ou parfois bondissantes, à demi élevées, discrètes ascensions vers une élévation promise.Les lumières se font épouses et compagnes de cet ensemble singulier qui semble issu de nulle part, comme des anges dansant, des anges musiciens d'une mobilité intime, infime: un petit bougé pour atteindre l'extase ou la transe, la communion d'un groupe façonné par une partition stricte exécutée ici par des artistes sensibles, évocateurs d'une plasticité sculpturale de toute beauté de toute sérénité. 

Avec Armin Hokmi et son "Shiraz"ce sont six danseurs qui tanguent sans cesse au rythme d'une musique lancinante, hypnotique: bercement des corps aux mouvements infimes, tenues dans des costumes pastel, baskets. Les regards des danseurs figés sur le sol comme une méditation cosmique, minimale, envoutante qui peu à peu dérive. Chaloupes dans l'espace nu, blanc. La tension monte une heure durant, les corps se frôlent petit à petit en duos. Révérences, jeux de mains, de bras, de hanches...Une danse lumineuse, contagieuse qui agite nos esprits capturés, captivés par ces mouvements altiers, nobles, marqués de culture du bassin méditerranéen. Harmin Hokmi fabrique une gestuelle originale, empreinte de biens des styles mais toujours solide et inscrite dans des emprunts loyaux aux autres cultures....


 A Pole Sud les 10 et 11 Mars


lundi 9 mars 2026

"Sous les fleurs" Thomas Lebrun : comme un bouquet, florilège du genre. Millepertuis aux fragrances de lenteur porteuse de quiétude.

 


Au sud du Mexique dans la région d’Oaxaca, on les appelle les Muxes. Nées hommes et pourtant féminines, ni transgenres, ni travesties, elles sont élevées comme des filles et peuvent s’habiller comme telles. Lors des fêtes locales, elles portent la tenue traditionnelle zapotèque, longue jupe chatoyante tissée de motifs floraux et fleurs piquées dans la chevelure. Le chorégraphe Thomas Lebrun est parti l’an passé à la rencontre de ce troisième genre, reconnu mais pour qui la sexualité est cadrée, et le mariage impensable. Dans son exploration de la féminité au masculin, une notion si difficile à appréhender qu’il n’existe pas de terme précis pour la nommer, il met en regard leur société avec celles de la plupart des pays du globe. Là où sévissent violences et discriminations à l’égard des « hommes féminins », même lorsque ces derniers ont conquis le droit de se marier entre eux. Son documentaire chorégraphique oscille du réalisme à l’onirisme, questionnant « sous les fleurs » l’identité et les représentations du corps. Avec le concours d’un anthropologue mexicain, cinq interprètes dont un comédien chanteur, tous conscients de leur féminité intérieure, se livrent à une quête en perpétuelle transformation. Quant à la bande son, elle unit des musiques locales à une partition délicieusement non genrée, Le Spectre de la rose de Berlioz. 
 
C'est un tableau qui s'anime doucement, dans la lenteur, sorte de portrait de famille de "Menines" à la Velasquez ou du "Balcon" de Manet : attitude de groupe posée, immobile posant pour la postérité. Secret de famille ébranlé par les postures stables et équilibrées de cette oeuvre picturale, incarnée par les cinq "êtres vivants" coiffés et costumés à la mexicaine: costumes traditionnels chinés sur les marchés de ces "Muxes" parias ou adoptés par la population locale. Etre Muxe, être né "muxe" et s'exposer ici en plein soleil sous les lumières chaleureuses des murs qui les abritent, les accueillent, les acceptent dans leur diversité, leur identité; ni masculin, ni féminin, ni "neutre" mais vivantes ..Françoise Michel au registre plein de talentueuses inventions de lumières pour magnifier les corps, l'environnement, créer espaces et volumes dédiés à la danse. La lenteur est le temps, la temporalité de la pièce qui égrène voluptueusement ce phénomène de ralentissement des gestes en imperceptibles mouvements. Dignité, majesté de ces alignements graciles et complices de corps à corps.Les costumes ourlés par la lumière, la dentelle des jupes longues et blanches comme des millepertuis , fleurs et feuilles percées d'infimes trouées pour filtrer la lumière.Et respirer lentement le déroulement d'un sablier docile, d'une clepsydre écoulant la durée de la vie. Le passage, la transformation opérant ici comme un passage rituel initiatique et floral, fête des morts ou fête des fleurs de l'âge. Tradition augmentée par la dramaturgie de la pièce qui soulève bien des tabous ou autres idées reçues sur l'identité, l'altérité. Cinq danseurs se passent ce relais comme une flamme et la séquence portée par "Le spectre de la rose" de Berlioz en est le summum. Danse ondulante des torses qui se ploient, puisent une volupté et sensualité au creux de chaque épaule ou bras épris de lenteur. La lumière une fois de plus au zénith pour magnifier la beauté de ce déplacement subtil, comme les nymphes du Faune de Nijinsky...Une métamorphose singulière qui au final compose un second tableau de famille, plus contemporain, les danseurs vêtus de noir, assis dans des fauteuils tissés noir anthracite. Les fleurs questionnent cette considération, cette reconnaissance intuitive à présent de l'identité vécue et avouée de chacun. ;"Sous les fleurs", la quiétude désormais plus que l'homophobie ou autre agression malveillante et mortelle.La danse une fois de plus chez Thomas Lebrun comme ouvrage esthétique et perturbateur, agitateur tranquille et réconcilié avec la férocité de la vie. Un opus aux couleurs chaleureuses du pays de Frida Kalho: un voyage au long court, silencieusement savoureux , tremblant d'émotion et de gravité. Et fleurs et couronnes pour ce "spectre" plein de pétales de rose à effeuiller comme au cabaret avec émotion et modération respectueuse: Grandeur et noblesse, dignité au poing.

A PoleSud les 23 et 24 mzrs 


Thomas Lebrun

Après avoir fondé en 2000 sa compagnie Illico, il est d’abord artiste associé au Vivat d’Armentières (2002-2004) puis auprès de Danse à Lille / CDC (2005-2011), où il crée notamment en 2009 Itinéraire d’un danseur grassouillet. Depuis sa nomination en 2012 à la direction du Centre chorégraphique national de Tours, il a chorégraphié une quinzaine de créations, à la danse précise et à la théâtralité assumée. En 2021, il a fêté les deux décennies de sa compagnie avec une pièce anniversaire, Mille et une danses (pour 2021)

dimanche 8 mars 2026

"BATTLE MON COEUR #4 "Kaori Ito - TJP CDN Strasbourg - Grand Est : vertige, mobilité, vélocité de la danse.

 




Tout commence par deux solos. Deux autobiographies dansées, en silence. Puis les danseuses ainsi dévoilées se jaugent et s’affrontent avec provocation ou complicité, avant de nous convier à les rejoindre sur la piste de danse pour une communion finale en forme de bal. Souhaitant travailler sur le battle comme lieu de brassage et de jaillissement de l’énergie vitale, Kaori Ito invite ici à se laisser envahir par la danse, par l’autre, et à exulter ensemble pour affirmer que nous sommes bien vivant·es !
Dans ce quatrième épisode, les danseuses 𝗟𝗲́𝗼𝗻𝗼𝗿𝗲 𝗭𝘂𝗿𝗳𝗹𝘂̈𝗵 et 𝗔𝘀𝗵𝗹𝗲𝘆 𝗕𝗶𝘀𝗰𝗲𝘁𝘁𝗲 se révèlent chacune dans leur univers.L’une déploie une danse physique, instinctive, expressive, nourrie de théâtre et de contemporanéité.L’autre puise dans les danses urbaines — krump, hip-hop, électro — avec une énergie brute et viscérale.Deux solos.Deux présences.Puis le face-à-face.Les corps se jaugent, se provoquent, se rapprochent.Le battle devient espace de rencontre, de jaillissement, d’énergie vitale.
Et soudain, la piste s’ouvre.Le public est invité à rejoindre la danse.Un final en forme de bal.
Une communion collective pour affirmer que nous sommes bien vivant·es.

 

Deux danseuses s'offrent aux regards d'un public qui les entoure, les encadre, parents et enfants pour cette généreuse prestation venant clore une cavalcade participative épatante! Tout d'abord quelques mots de bienvenue et c'est parti pour deux solos respectifs, façonnés sur mesure et pour l'occasion par Kaori Ito. Au tour de  Léonore Zurfluh d'offrir sa danse fluide, exaltée, très animale jusqu'à des jeux labiaux sonores évoquant quelques bestioles fantasmées. Danse sur un axe déroutant, déplacé, mouvant qui lui permet de virevolter, de tournoyer en vrillant son corps, la nuque détendue, souple, fascinante torsion du buste, bascule du torse à l'envi. Belle performance quasi nonchalante, décontractée, laxe dans des vêtements amples sans entrave pour jambes et bras, poitrine en extase lente, plexus solaire en évidence. Puis s'évadant doucement vers le sol, elle roule et jaillit, rebondit et surgit de toute sa longue silhouette, taillée pour la danse. Au tour et lui succédant, de Ashley Beckett vue récemment dans le spectacle de Sandrine Lescourant Cie Kilaï    "RAW" dans le cadre de "l'année commence avec elles". Pleine de fougue, de tonus, d'énergie positive et communicative, la danseuse s'ébat de tout son corps tonique en gestes tectoniques et segmentés, en bonds vrillés propre de la capoeira ou d'autres emprunts chorégraphiques. Sa longue natte, son sourire en prime pour exprimer une joie certaine d'évoluer sur le plateau parmi nous. Elles se rejoignent au final pour quelques esquisses de gestes d'arts martiaux, fléchés, directs puis des esquives, des passes où elles se frôlent s'apprivoisent, se reconnaissent sur un territoire commun. La vélocité, la mobilité singulière des deux interprètes donne le vertige et le déséquilibre du regard.Beau duo, haute couture pour ces deux artistes sous la patte féline de Kaori Ito. Une DJ pour clore cette fin d'après-midi fait danse cette grande famille de spectateurs-danseurs et c'est la fête des corps en liesse, les enfants, audacieux, vifs et drôles dans leurs gestes spontanés et plein de vie!

Chorégraphie Kaori Ito, Léonore Zurflüh et Ashley Beckett
Avec Léonore Zurflüh et Ashley Biscette

Dans le cadre des Micro Giboulées le 8 Mars au TJP