mardi 3 mars 2026

"En attendant Oum Kalthoum": la voix d'une icone, le chant de la mère....

 


En 1967, Oum Kalthoum donne un concert mythique dans la salle de l’Olympia à Paris. Symbole patriotique et icône du monde arabe, celle qui fut surnommée « La Quatrième pyramide d’Égypte », « La Voix des Arabes » ou tout simplement « La Dame », a été plus qu’une cantatrice de légende. Après Le Chant du père, Hatice Özer ouvre notre écoute en explorant une piste nouvelle : celle des émotions produites par la voix d’Oum Kalthoum qui, chanson après chanson, a bouleversé le paysage intime de son auditoire. Cris, interjections, évanouissements ! En partant de la chanson الف ليله وليله « Alif Leila wa Leil » (Mille et une nuits), un morceau de bravoure qui dure entre trente minutes et une heure et demie, il s’agit moins d’assister à l’histoire d’un récital que de revivre, au présent, une expérience singulière de l’attente — de celles qui précédaient l’extase collective.

Une légende, un mythe ou une femme qui chante? Hatice Ozer brosse un portrait musical hors norme d'Oum Kalthoum avec son entrain, sa verve et toute son admiration pour ce personnage foisonnant. De la musique avant toute chose mais pas avant d'avoir senti le terrain, les  spectateurs, l'atmosphère d'un soir, unique, irremplaçable. Une musicienne joueuse de l'accompagne devant le rideau rouge du théâtre: en prologue, démonstration et explication des tonalités, hauteurs, modes, tons et quart de tons d'une musique riche d'émotions, de sentiments.Et ce soir pour la première, c'est l'Amour la star, la vedette du show qui sera à l'honneur. L'Amour ce mot multiple en langue arabe que personne de la troupe ne s'est résolu à offrir tous les sens cachés. Alors on y va, le rideau s'ouvre entre les bras d'une belle envergure de Hatice. Dans un costume brillant, très seyant, elle ouvre le bal et son évocation de la célèbre chanteuse débute par une histoire, bien, sur à sa façon; conter le concert d'Oum Kalthoum à l'Olympia, le temple du Music-Hall. Un concert qui à l'époque fait la une tant le public y vient nombreux, multiple, originaire de partout et toute classe sociale confondue.  Une joie pour l'actrice-metteuse en scène d'incarner sans falbala ni faux semblant cette égérie de la culture arabe, en chanson, en voix puissante et redoutable. Un morceau choisi parmi tant d'autres qui lui traverse la tête et tout le corps. Une façon de nous introduire dans l'univers partageux, généreux de l'artiste légendaire. Avec son orchestre de circonstance, saxophone, violons, contrebasse, violoncelle et percussions.Un bel ensemble qui pulse, vibre, résonne sur le plateau avec émotion, discrétion et respect total. Une petite communauté, large et poreuse, communicante, musicale à souhait. De quoi découvrir et partager une ambiance, collective qui se renforce avec la participation d'un choeur parmi les spectateurs qui viendra au final partager la scène. Initiative humaine et participative aux racines d'une communauté vivante porteuse d'un patrimoine intact. La comédienne se fait actrice très charnelle et sensuelle, la voix parlée enjôleuse et séductrice, emplie de ces Amours multiples aux entrées et sorties bien imagées. La vie et l'oeuvre d'une grande artiste ainsi visitée, séduit et ces "Mille et une nuits" qui n'en feront qu'une rivalisent d'authenticité et de justesse, d'originalité et de pudeur.Hatice Ozer au mieux de son écriture évocatrice et pertinente, entourée d'un univers musical joyeux, grave autant qu'humoristique. Une première soirée de Gala au TNS qui s'ouvre sur un concert dans les hauts du 7 ème ciel en présence du public convié à rejoindre un quatuor savant de musique du monde méditerranéen, en verve et plein de gaieté bien trempée. Un esprit "maison" qui se savoure sans modération.

 [Texte et mise en scène] Hatice Özer 

[Composition et direction musicale] Antonin-Tri Hoang 

[Avec] Karam Al Zouhir, Khadija El Afrit, Anil Eraslan, Ayman Hlal, Hatice Özer, Anissa Nehari, Antonin Tri-Hoang et Juliette Weiss.

[Production] Théâtre national de Strasbourg
[Coproduction] tnba – Théâtre National Bordeaux Aquitaine, Compagnie La neige la nuit
Avec la participation du Jeune théâtre national

 Au TNS jusqu'au 7 Mars

lundi 2 mars 2026

Sylvain Huc " Le Petit Chaperon Rouge" : loup y es -tu? Les hauts de hurle-loup

 


France Duo 2011 / Recréation 2024 

Sylvain Huc propose une interprétation sans mièvrerie du Petit Chaperon rouge, conte que nous connaissons par Perrault ou Grimm mais qui vient des tréfonds de la tradition orale. De ce qui appartient au conte et à l’enfance, il retient le monde excitant de la nuit, de l’inconnu, de l’aventure en solitaire. Chez l’enfant, la nuit est peuplée : « elle transforme le monde, en brouille les limites, mêle réel et imaginaire. » Avec la complicité de Matthieu Blanc, qui travaille une bande son éléctro-rock-noise-romantique, le chorégraphe débarrasse l’histoire de sa narration et nous laisse face aux images devant lesquelles on aime trembler. Par le mime, quelquefois burlesque, le théâtre d’ombre et le travail des portés, le loup et l’enfant apparaissent, intervertissent leurs rôles, mettent en doute l’origine et la présence même du danger. Il retrouve la valeur initiatique du conte : la vacance du texte invite à se plonger dans l’univers nocturne et à en ressortir avec des questions fondatrices pour des adultes en devenir.


Même pas peur du loup garou...Comme un animal sauvage, une pièce que l'on apprivoise au fur et à mesure que l'on pénètre un univers familier: celui des contes de l'enfance revisité à cette occasion par deux complices qui n'ont pas froid aux yeux.Une atmosphère rougeoyante de feu, des néons comme un jeu de piste ou du Land Art réparti sur le sol comme un tas de brindilles lumineuses. Serions-nous dans une foret plutôt menaçante, une clairière accueillant deux silhouettes: l'une tout de noir vêtue, l'autre capuchon et jogging rouge. Un troisième personnage se profile dans le noir: le musicien, compère et complice d'une ambiance changeante, déroutante, tantôt virulente tant le son ingénieux se déverse, tantôt fluide et douce pour les instants de grâce chorégraphiés. Car la danse y est plus que présente et sur toutes ses facettes émotionnelles, narratives, abstraites. 


Ce "petit chaperon rouge" échappe à toutes catégories: les deux danseurs incarnant vraisemblablement l'enfant et le loup, brossés, portraiturés comme des atomes dans l'espace. Au sol, la sensible proie se love, s'enroule , se déploie et charme le cruel et indocile loup. Une danse sensitive, animale, sensuelle et fluide au regard d'une plus brusque interprétation de l'autre, animal aux aguets, flattant ou séduisant l'enfant surprise et naïve. Deux corps se rencontrent, s'affrontent, le temps d'un marivaudage puis passent à l'acte du combat, du duel, de la confrontation. 

 


Des tonnerres de sons les guident dans leurs ébats violents, sans concession. Le rouge et le noir dominant dans cette dramaturgie où le ton monte, l'univers sylvestre plein de danger pour unité de lieu, de temps et d'action. Des bribes de symphonies classiques, d'orgue pour mieux installer la peur qui se profile comme émotion dominante. Peur du loup ou peur du monde, des autres? Hurler au loup, se déchainer dans des vocalises animales comme seul recours au salut, à la fuite. Très beau moment de délivrance vocale de la tension dominante dans cette pièce inclassable. Des silhouettes se dessinent en fond comme un théâtre d'ombre puis se ruent vers le public en bord de scène, menaçantes, inquiétantes. Le jeune public de cet après-midi pulse, bouge, se manifeste en réactions simultanées. Frayeur, peur, appréhension du danger qui menacent les deux anti héros de cette fable, farce ou légende de tout les temps. Une partie de jeu et de plaisir ponctue joyeusement l'opus, fait de rythmes percutants toujours en direct et avec l'extrême complicité de Mathieu Blanc. 


Alors que Constant Dourville et Elena Sevill se taillent la part belle, en bond, tours et autres cabrioles véloces et virtuoses. Des portés magnifiques vont succéder à cette démonstration d'entente: les deux corps unis par un méli-mélo de rouge et de noir selon les parties du corps plastiquement convoquées. Pour un effet de leurre de perspectives, de segments bizarres de corps qui se complètent comme un puzzle, une imbrication sensible des formes.Sylvain Huc dévoile ici ses talents de directeur d'acteur auprès de ces deux personnages étranges: le loup investit la salle de spectacle dans les rangées comme un dévoreur de victimes, inquiétant, un King Kong puissant, massif. Au grand bonheur des jeunes spectateurs impliqués dans cette réception  de proximité. Puis l'atmosphère se calme, les néons deviennent cendres, braises et feux incandescents, fluorescents, brandis par la danseuse dans un rayon de lumière. Le noir parfois provoque mystère et suspens, le rouge , frayeur et trouille. Bleue. Cette pièce révolutionne le conte, en fait un objet de psychanalyse feutrée, présente. Non expurgée, cette adaptation libre et libérée de l'histoire classique fait mouche. 


Au final, la Bête dévore la Belle et des lambeaux rouges sourdent de la gueule du loup..Belle image après une lutte passive de la victime pourchassée par son bourreau, qui se rend et capitule: belle danse élastique, toute d'impression de mollesse et d'abandon de la part du Chaperon dévoré comme une proie par un vautour charognard. Les animaux traités ici comme des facettes et caractères humains bien trempés.Un spectacle étourdissant, fascinant par son pouvoir de faire surgir des émotions profondes, palimpsestes de souvenirs d'enfance, de peur enfantines ou adolescentes. Un vrai travail sensible et musical sur les effrois de la vie et de l'humaine condition: l'homme serait-il un loup pour l'homme? En tout cas promenez vous dans les bois tant que le loup y est: il vous surprendra.

A Pole Sud jusqu'au 2 Mars


mercredi 25 février 2026

Fred Frith, Alexandre Cahen, Eva-Marie Karbacher: le "Nid du Jazz": cuisines et indépendances!

 


Le 24 février,  Fred Frith (guitare) et Eva-Maria Karbacher (saxophone), Alexandre Cahen (piano) au Quai de Scène à Strasbourg pour un concert exceptionnel en trio pour Le Nid du Jazz !
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photo robert becker

Frith - Karbacher - Cahen Trio
Quai de Scène | Le Nid du Jazz
📆 24 février

 
Fred Frith, figure incontournable de la musique expérimentale, rejoint Alexandre Cahen et Eva-Maria Karbacher, partageant avec eux la même attention au geste, au souffle et à l’instant. Guitare, piano et saxophone se mêlent, se répondent et se prolongent mutuellement, chacun infléchissant ou amplifiant le mouvement de l’autre.
À l’écoute d’une musique qui n’exclut ni narration ni abstraction, ils s’aventurent hors des chemins tracés, explorant les vastes espaces de l’improvisation libre. Là naît une conversation sonore, fluide et imprévisible, aux frontières mouvantes du bruit et du silence, du lyrisme fragmenté, du jazz libre et de tout ce qui reste à inventer. 
 

Imaginez une salle de cabaret-bar sur les bords du quartier Malraux et vous êtes au Sunset Sunside strasbourgeois, le temps d'un concert unique. Une rencontre inédite de trois musiciens que fédère le gout du risque, du surprenant et de l'inconvenu en matière sonore. Lui, le mentor, Fred Frith, compagnon de toutes les aventures entouré de deux jeunes pousses: voilà l'affaire. D'une guitare notre vétéran fait un établi, un "piano" de chef cuisinier d'une musique déstructurée pleine de fragrances et d'émulsions bien concrètes. Il ne se contente pas de "pincer" les cordes, mais les caresse à l'aide d'un archet, les brosse, les cuisine en posant de petits récipients de diverses matières résonantes..Un artisan, forgeron du son, cordonnier de lacet tendu qui frise la corde, de pinceau de peintre en bâtisseur de sons. Tout l'inspire et son petit attirail de pêcheur de sonorités incongrues fait mouche et touche. A ses côtés durant deux sets,

Alexandre Cahen fait de son piano un instrument à percussions préparées, un coffre à jouets sonore, autant qu'une plate-forme, tarmac fait de touches endiablées ou quasi silencieuses. Son grand corps investi, impliqué, engagé dans une énergie débordante ou distillée savamment. Aux saxophones, 
 

Eva-Maria Karbacher donne du souffle et de la dextérité pour émettre de concert des sons fabuleux, sidérants, inouïs, parfois déformés par des sourdines l'une en forme de gros pétard pas mouillé. La musique se regarde autant qu'elle s'écoute égrenant une liberté, une sensibilité à l'écoute collective, galvanisée par le suspens de l'inconnu qui semble sourdre sans cesse des instruments, tantôt en symbiose, osmose, tantôt en opposition divergente de sons tranchants, superposés, en ricochet ou à l'opposé de nos facultés d'audition. Les "oreilles n'ont pas de paupières" dieu soit loué pour cette performance partagée par un joli public de connaisseurs de la place entre autre fans de jazz improvisé. Du bel ouvrage comme un ourlet à faire et défaire sempiternellement, fait de tissus sonores fort diversifiés. De la haute couture en plein vol pour une voltige musicale déroutante et inaccoutumée. Indisciplinaire comme un livre de recettes improbables où les instruments sont autant acoustiques que fabriqués, objets trouvés, mont de piété invraisemblable d'une musique surprenante, décalée. 
 

A la démesure de ce trio plein de grâce et d'inventivité. De bruits et de fureur, de silences , de suspensions légères comme un corps de danseur en suspension ou ancré dans le sol pour mieux rebondir dans des espaces tectoniques peuplés de matières résonantes. Un trésor qui se révèle pour le public friand de décalages, de géologie du son en strates, plaques phonolitiques décapsulantes. Décapantes à souhait.
Quai de Scène comme une plaque tournante ferroviaire aux directions multiples où l'on choisit et inspecte son point de vue sans cesse renouvelé.  
 
Crédits photo: Robert Becker