When I Saw the Sea
Cela commence par un éblouissement. De la lumière blanche. Des voix émergent. Ce dont elles témoignent nous saisit – nous déposons les armes – et nous écoutons.
Né à Beyrouth, Ali Chahrour veut de sa danse qu’elle soit le reflet du contexte politique et social de sa culture. Dans When I Saw the Sea, il travaille les répercussions intimes du système Kafala. Dans ce dispositif juridique en vigueur au Liban et dans certains pays du Golfe, l’employeur devient le parrain légal du travailleur immigré sans pour autant que celui-ci soit protégé de son arbitraire.
Ali Chahrour travaille à partir de témoignages de femmes qui ont été victimes de cette mécanique dans des pays frappés par la guerre et qui y ont survécu. Enregistrés et diffusés ou racontés au plateau par les interprètes, il les tisse avec la musique d’Abed Kobeissi et la voix céleste de Lynn Adib. Mais c’est définitivement par les corps de Zena Moussa, Tenei Ahmad et Rania Jamal, qui dansent autant qu’ils évoquent des scènes vécues, qu’il y a libération, consolation et espoir.
C'est un phare puissant qui nous accueille, violent, ébloiussant et nous contraint à détourner le regard momentanément.On reçoit de plein fouet cette virulence et agression visuelle qui augure de bien des violences qui vont être évoquées. Des sons de déflagrations, de puissantes vibrations secouent la salle et nous voici dans l'ambiance, l'atmosphère de guerre, de conflit qui ébranlent la société libanaise. Sur la scène une femme assise se raconte: elle est sincère, proche de nous et pourtant ce qu'elle a vécu est de l'ordre de l'indicible, de l'épouvantable. Réduite au statut d’esclave domestique, son récit traduit une situation inscrite à jamais dans son corps: de l'humiliation à l'obligation d'obéir de se soumettre, de plier sous le joug d'une autorité infernale. Elle n'est pas seule à se livrer. Une voix ensorcelante se mêle au récit, bordée des interventions musicales puissantes d'un partenaire masculin. Un murmure choral se dessine dans l'espace qui réunit les destins de chacune. La vision d'une piéta mémorable: deux femmes de corpulence différente font corps et soudent en une divine sororité le propos de la pièce de Ali Chahrour. On est à la fois ébranlé, choqué et en empathie avec ces trois femmes victimes mais rescapées d'un sort qui ne les quittera pas dans leur chair, leurs attitudes et postures. Elles portent leurs prénoms d'origine, rien n'est masqué ni transformé dans cette évocation de la douleur charnelle et spirituelle. Les gestes lents se déploient timidement, doucement, dévoilant le dos magnifique de l'une, l'envergure des bras de l'autre, la chevelure de la troisième. Une danse furieuse et passionnée de leur chevelure luxuriante fait office de libération, de tournoiements étranges et sublimes de leur parure que personne n'a su ni pu leur ôter. Liberté de gestes, d'évolution, d'expression de colère, de soulèvement, de révolte non contenue. Lâché prise émouvant et plastiquement très esthétique dans cette sombre revendication féminine urgentissime.On est bouleversé par la voix de Lynn Adib, sa résonance, son timbre aigu, ses variations de la lamentation au cri d'espoir. Alors que son complice sur l'estrade en promontoire fait office d'homme orchestre aux multiples facettes sonores. De l'électronique à l'instrument acoustique, les univers sourdent de son souffle, de ses percussions. Sa partenaire vocale soutenant toutes ces variations et modulations en autant de surprises acoustiques. Zena, Tenei et Rania portent leur message à bras le corps avec douceur dans une cérémonie païenne et sans confession revendiquée. Le souffle est leur crédo et les halètements puissants de Tenei rivée au sol sont pulsions de vie, de rythme comme une pompe à air salvatrice Les poumons, le diaphragme au service des soubresauts de vie.C'est un dialogue entre elles et le public, véhiculé par la musique, les mots, le chant, la voix qui inondent le plateau. Un tissus comme une tenture vient protéger ou masquer les faits et gestes de ce trio de femmes vouées à une condition inhumaine ici révélée comme un acte barbare.La barbarie sociale et politique d'un fait de société tenu secret, ici révélé au grand jour dans la lumière aveuglante de l'acte dansé.La mer qu'on voit danser est celle des paysages fantasmés, réconciliateurs. Un espoir de libération se profile dans ses empreintes indélébiles d'outrages faits aux corps.
Interprétation : Zena Moussa, Tenei Ahmad, Rania Jamal
A Pole Sud le 14 et 15 Octobre





