lundi 9 mars 2026

"Sous les fleurs" Thomas Lebrun : comme un bouquet, florilège du genre. Millepertuis aux fragrances de lenteur porteuse de quiétude.

 


Au sud du Mexique dans la région d’Oaxaca, on les appelle les Muxes. Nées hommes et pourtant féminines, ni transgenres, ni travesties, elles sont élevées comme des filles et peuvent s’habiller comme telles. Lors des fêtes locales, elles portent la tenue traditionnelle zapotèque, longue jupe chatoyante tissée de motifs floraux et fleurs piquées dans la chevelure. Le chorégraphe Thomas Lebrun est parti l’an passé à la rencontre de ce troisième genre, reconnu mais pour qui la sexualité est cadrée, et le mariage impensable. Dans son exploration de la féminité au masculin, une notion si difficile à appréhender qu’il n’existe pas de terme précis pour la nommer, il met en regard leur société avec celles de la plupart des pays du globe. Là où sévissent violences et discriminations à l’égard des « hommes féminins », même lorsque ces derniers ont conquis le droit de se marier entre eux. Son documentaire chorégraphique oscille du réalisme à l’onirisme, questionnant « sous les fleurs » l’identité et les représentations du corps. Avec le concours d’un anthropologue mexicain, cinq interprètes dont un comédien chanteur, tous conscients de leur féminité intérieure, se livrent à une quête en perpétuelle transformation. Quant à la bande son, elle unit des musiques locales à une partition délicieusement non genrée, Le Spectre de la rose de Berlioz. 
 
C'est un tableau qui s'anime doucement, dans la lenteur, sorte de portrait de famille de "Menines" à la Velasquez ou du "Balcon" de Manet : attitude de groupe posée, immobile posant pour la postérité. Secret de famille ébranlé par les postures stables et équilibrées de cette oeuvre picturale, incarnée par les cinq "êtres vivants" coiffés et costumés à la mexicaine: costumes traditionnels chinés sur les marchés de ces "Muxes" parias ou adoptés par la population locale. Etre Muxe, être né "muxe" et s'exposer ici en plein soleil sous les lumières chaleureuses des murs qui les abritent, les accueillent, les acceptent dans leur diversité, leur identité; ni masculin, ni féminin, ni "neutre" mais vivantes ..Françoise Michel au registre plein de talentueuses inventions de lumières pour magnifier les corps, l'environnement, créer espaces et volumes dédiés à la danse. La lenteur est le temps, la temporalité de la pièce qui égrène voluptueusement ce phénomène de ralentissement des gestes en imperceptibles mouvements. Dignité, majesté de ces alignements graciles et complices de corps à corps.Les costumes ourlés par la lumière, la dentelle des jupes longues et blanches comme des millepertuis , fleurs et feuilles percées d'infimes trouées pour filtrer la lumière.Et respirer lentement le déroulement d'un sablier docile, d'une clepsydre écoulant la durée de la vie. Le passage, la transformation opérant ici comme un passage rituel initiatique et floral, fête des morts ou fête des fleurs de l'âge. Tradition augmentée par la dramaturgie de la pièce qui soulève bien des tabous ou autres idées reçues sur l'identité, l'altérité. Cinq danseurs se passent ce relais comme une flamme et la séquence portée par "Le spectre de la rose" de Berlioz en est le summum. Danse ondulante des torses qui se ploient, puisent une volupté et sensualité au creux de chaque épaule ou bras épris de lenteur. La lumière une fois de plus au zénith pour magnifier la beauté de ce déplacement subtil, comme les nymphes du Faune de Nijinsky...Une métamorphose singulière qui au final compose un second tableau de famille, plus contemporain, les danseurs vêtus de noir, assis dans des fauteuils tissés noir anthracite. Les fleurs questionnent cette considération, cette reconnaissance intuitive à présent de l'identité vécue et avouée de chacun. ;"Sous les fleurs", la quiétude désormais plus que l'homophobie ou autre agression malveillante et mortelle.La danse une fois de plus chez Thomas Lebrun comme ouvrage esthétique et perturbateur, agitateur tranquille et réconcilié avec la férocité de la vie. Un opus aux couleurs chaleureuses du pays de Frida Kalho: un voyage au long court, silencieusement savoureux , tremblant d'émotion et de gravité. Et fleurs et couronnes pour ce "spectre" plein de pétales de rose à effeuiller comme au cabaret avec émotion et modération respectueuse: Grandeur et noblesse, dignité au poing.

A PoleSud les 23 et 24 mzrs 


Thomas Lebrun

Après avoir fondé en 2000 sa compagnie Illico, il est d’abord artiste associé au Vivat d’Armentières (2002-2004) puis auprès de Danse à Lille / CDC (2005-2011), où il crée notamment en 2009 Itinéraire d’un danseur grassouillet. Depuis sa nomination en 2012 à la direction du Centre chorégraphique national de Tours, il a chorégraphié une quinzaine de créations, à la danse précise et à la théâtralité assumée. En 2021, il a fêté les deux décennies de sa compagnie avec une pièce anniversaire, Mille et une danses (pour 2021)

dimanche 8 mars 2026

"BATTLE MON COEUR #4 "Kaori Ito - TJP CDN Strasbourg - Grand Est : vertige, mobilité, vélocité de la danse.

 




Tout commence par deux solos. Deux autobiographies dansées, en silence. Puis les danseuses ainsi dévoilées se jaugent et s’affrontent avec provocation ou complicité, avant de nous convier à les rejoindre sur la piste de danse pour une communion finale en forme de bal. Souhaitant travailler sur le battle comme lieu de brassage et de jaillissement de l’énergie vitale, Kaori Ito invite ici à se laisser envahir par la danse, par l’autre, et à exulter ensemble pour affirmer que nous sommes bien vivant·es !
Dans ce quatrième épisode, les danseuses 𝗟𝗲́𝗼𝗻𝗼𝗿𝗲 𝗭𝘂𝗿𝗳𝗹𝘂̈𝗵 et 𝗔𝘀𝗵𝗹𝗲𝘆 𝗕𝗶𝘀𝗰𝗲𝘁𝘁𝗲 se révèlent chacune dans leur univers.L’une déploie une danse physique, instinctive, expressive, nourrie de théâtre et de contemporanéité.L’autre puise dans les danses urbaines — krump, hip-hop, électro — avec une énergie brute et viscérale.Deux solos.Deux présences.Puis le face-à-face.Les corps se jaugent, se provoquent, se rapprochent.Le battle devient espace de rencontre, de jaillissement, d’énergie vitale.
Et soudain, la piste s’ouvre.Le public est invité à rejoindre la danse.Un final en forme de bal.
Une communion collective pour affirmer que nous sommes bien vivant·es.

 

Deux danseuses s'offrent aux regards d'un public qui les entoure, les encadre, parents et enfants pour cette généreuse prestation venant clore une cavalcade participative épatante! Tout d'abord quelques mots de bienvenue et c'est parti pour deux solos respectifs, façonnés sur mesure et pour l'occasion par Kaori Ito. Au tour de  Léonore Zurfluh d'offrir sa danse fluide, exaltée, très animale jusqu'à des jeux labiaux sonores évoquant quelques bestioles fantasmées. Danse sur un axe déroutant, déplacé, mouvant qui lui permet de virevolter, de tournoyer en vrillant son corps, la nuque détendue, souple, fascinante torsion du buste, bascule du torse à l'envi. Belle performance quasi nonchalante, décontractée, laxe dans des vêtements amples sans entrave pour jambes et bras, poitrine en extase lente, plexus solaire en évidence. Puis s'évadant doucement vers le sol, elle roule et jaillit, rebondit et surgit de toute sa longue silhouette, taillée pour la danse. Au tour et lui succédant, de Ashley Beckett vue récemment dans le spectacle de Sandrine Lescourant Cie Kilaï    "RAW" dans le cadre de "l'année commence avec elles". Pleine de fougue, de tonus, d'énergie positive et communicative, la danseuse s'ébat de tout son corps tonique en gestes tectoniques et segmentés, en bonds vrillés propre de la capoeira ou d'autres emprunts chorégraphiques. Sa longue natte, son sourire en prime pour exprimer une joie certaine d'évoluer sur le plateau parmi nous. Elles se rejoignent au final pour quelques esquisses de gestes d'arts martiaux, fléchés, directs puis des esquives, des passes où elles se frôlent s'apprivoisent, se reconnaissent sur un territoire commun. La vélocité, la mobilité singulière des deux interprètes donne le vertige et le déséquilibre du regard.Beau duo, haute couture pour ces deux artistes sous la patte féline de Kaori Ito. Une DJ pour clore cette fin d'après-midi fait danse cette grande famille de spectateurs-danseurs et c'est la fête des corps en liesse, les enfants, audacieux, vifs et drôles dans leurs gestes spontanés et plein de vie!

Chorégraphie Kaori Ito, Léonore Zurflüh et Ashley Beckett
Avec Léonore Zurflüh et Ashley Biscette

Dans le cadre des Micro Giboulées le 8 Mars au TJP


Bouziane Bouteldja "Des danses et des luttes" : la danse est un art de combat

 


Bouziane Bouteldja  
Cie DANS6T France 4 interprètes 2025

Des danses et des luttes


Figure engagée de la danse hip-hop, Bouziane Bouteldja ouvre les horizons de sa pratique et place le corps au cœur des enjeux politiques, sociaux et identitaires. Avec Des danses et des luttes, il s’empare, raconte et incarne, avec ses complices, l’histoire de pratiques nées dans des contextes de résistance : pantsula en Afrique du Sud, voguing dans les communautés queer afro-américaines, flamenco comme cri d’un peuple… Cette conférence dansée enthousiaste, accessible à tous, donne à voir les gestes, à entendre les rythmes sur lesquels les luttes se dansent autour du monde, comment on y affirme son identité et son désir de transformation. Mais le public n’est pas simple spectateur : les artistes invitent chacun à entrer dans la danse, à redécouvrir un élan. On découvre, debout, ensemble, comment affirmer sa présence et son désir de transformation. Une transmission joyeuse, directe, où la danse devient un outil de lien, d’expression et d’émancipation partagée.

 


Le sudio de Pole Sud est plein à craquer: un engouement pour la break-dance assurément et une atmosphère bon enfant fort sympathique s'en dégage. Sur le plateau paperboard et chevalet où semblent être tracés continents et carte du monde. La danse passerait-elle les frontières et les styles pour mieux tisser des liens? C'est ce que va nous exposer et expliquer verbalement le maitre de conférence, docte animateur de la séance: il se présente micro en main mais tête bêche en position yoga histoire de voir le monde à l'envers et le remettre peut-être à l'endroit.Bouziane Bouteldja rayonne, de bonne humeur contagieuse et plein d'humour et de détachement. Certes, la pièce à venir n'est pas terminée et ce seront des bribes de danses qu'il se propose de nous faire voir et regarder. En bonne compagnie: trois danseurs du cru et deux autres compagnons de route. Des danses comme il sait les faire éclore dans le corps des interprètes s'inspirant des danses de l'Inde comme celles du pays de l'apartheid, l"Amérique du Sud. Bouziane questionne les origines, les métamorphoses des gestes qui voyagent et se transmettent . Tradition et évolution, passation au chapittre. Ce qui le passionne, c'est la recherche et les rencontres dont il s'inspire pour façonner ces danses, plus d'une dizaine au chapitre. Ce soir, il nous en présente quelques unes dont le voguing qui fera l'objet de belles postures, marches singulières et déplacements en vogue! Break dance bien sur avec des démonstrations enjouées de figures revisitées par l'agilité et le savoir faire des danseurs. Être ensemble autant que pour soi dans la diversité, dans la mémoire fouillée autant que dans le présent de la scène. Une des interprètes excelle dans une danse inspirée de ce flamenco, passe-muraille et saute frontières du mouvement. L'origine et celle des peuples Roms qui traversent les continents pour se poser en Espagne. Comme quoi, ce ne sont pas les Italiens qui inventent les pâtes, mais les Chinois. Cette jolie cuisine de comptoir deviendra vite objet et sujet de gestes divers et variés, précis, inventifs, inspirées et vécus. En partage avec le jeune public invité à s'emparer du tapis de danse, formant le grand cercle des danses irlandaises, cornemuse franco-algériennes au menu. Et la salle de se révéler danseuse aux multiples talents de réservoir break-danse. C'est fabuleux d'assister à ce métissage en présentiel, tous en verve et démonstration de son talent. L"enthousiasme s'installe et la danse fuse.La lutte contre toute forme d’ostracisme en poupe. Soulèvement et débordements salvateurs comme credo. L'homophobie comme ennemis numéro un à combattre pour notre animateur de débat sur la piste, dans l'arène de la vérité. Sans déni ni mensonge, c'est la danse qui fédère, efface les différences et les rend incompréhensibles. Passeur d'espoir, de beauté du geste, de fraternité, de solidarité ce canevas à apprendre désormais "par coeur" et par corps est convaincant. Le mouvement rare et précieux, juste, transformé, en mutation, passage obligé des péripéties inter-frontières de la pensée du chorégraphe, chef de troupe et initiateur de talents. Des danseurs passionnés, habités et joyeux servant une cause évidente d'identité autant que d'universalisme.Une compagnie précieuse à cultiver pour être parmi les défenseurs vivants d'une communauté sans communautarisme.... 
 Chorégraphie : Bouziane Bouteldja
Interprètes : Bouziane Bouteldja, Lola Boucherie, Camille Dewaele, Fakri Hassane et des danseurs amateurs
Mise en scène : Jérémie Le Louët
Texte : Bouziane Bouteldja et Jérémie Le Louët
Assistante chorégraphique : Mathilde Rispal  

A Pole Sud les 12 et 13 Mars