mardi 7 avril 2026

SHECHTER II "In the Brain".J'ai fait une rave....

 


L’euphorie contagieuse de la Shechter II dans un ballet digne d’un clubbing, où seul le beat est roi.


La Shechter II, compagnie junior qui se renouvelle tous les deux ans, s’installe désormais au Centre chorégraphique national de Montpellier au sein du projet de la nouvelle direction collective initiée par Dominique Hervieu, dont fait partie Hofesh Shechter. Après trois mois de formation, ils partent pour neuf mois de tournée, dont une longue étape au Théâtre de la Ville. Cette nouvelle création originale pour la Shechter II prend appui sur Cave, pièce créée par Hofesh Shechter à New York pour la Martha Graham Company en 2022. Que se passe-t-il dans la tête des jeunes fêtards ? Une suspension du temps, un rêve où l’on se connecte aux autres, une appartenance à un collectif. Les jeunes danseurs de la Shechter II mettent plus que jamais leur fougue et leur excellence au service d’une rave chorégraphiée et festive, à l’écriture finement ciselée. 

On ne rêve pas: on est survolté comme eux, en alerte, en apnée, médusé, sidéré.Dans la pénombre des silhouettes approximatives se distinguent,en vagues,ondulations marines telles des anémones de mer,des coraux vivaces.Une musique cavernicole nous plonge dans des abisses obscures quasi familières .Un univers opaque bordé de lumières  changeantes jusqu à devenir un arceau protecteur au sol fait de faisceaux palpitants.Sept danseurs évoluent en meute collective entre extrême douceur ondoyante et fougue rageuse,ravageuse.Les gestes empruntés à diverses écritures chorégraphiques.Tantot les bras en couronne,en corbeille ou en cou de cygne,tantôt les jambes degingandees,destructurée comme des articulations impossibles,invraisemblables.La vitesse comme moteur et fulgurance de rémanence visuelle sidérante.La petite horde mouvante se sépare en trio,quatuor,quintette à l'envi,se restructure en ligne frontale folklorique,en point de chaînette telle une frise de vase grec.Chacun se taille la part belle dans des solo, battle singulier comme un rituel de sacrifice.La danse telle une olympiade sacrée, tonique,athlétique.Quelques incursions entre tango,rock et jerk,suggestions gestuelles discrètes et tenues.
Les jeunes interprètes sont brillants,performants, solides et galvanisés par un univers musical étrange inspiré de cultures proches du tribal,de la cellule des  chefs,des pratiquants de culte oculte.C'est d'une rare beauté et d 'une émotion  soutenue, incroyable emanation de corps aguerris à une pratique libre,autant que fortement inspirés par Hofesh Shechter qui les fasconne comme des sculptures vivantes.La dramaturgie renforcée par les lumières prodigieuses de Tom Visser qui sillonnent le plateau,le traverse,en hallebardes cinglantes,est moteur d'une narration des corps sans cesse en mouvement.La tensio monte,la fièvre de la folie s'empare des corps,les magnifie,dans une demence chorégraphique proche d'un délire collectif soutenu.Une ode à l énergie,au groupe ,à une expérience unique de smectzteur transporté par tant de grâce et de fougue. 

Première en France Au Théâtre de la Ville Abbesses jusqu'au 25 Avril


Chorégraphie & Musique Hofesh Shechter
Lumières Tom Visser

Avec Matilde Agostinone, Teige Bisnought, Nagga Baldina, Federica Fantuzi, Woojin Kwon, Armand Lassus, Skiye Nataliah, Ella Roberts. Production Hofesh Shechter Company.




jeudi 2 avril 2026

BACHAR MAR-KHALIFÉ: ballades lyriques aux pays des cèdres.Valse avec Bachar

 


POSTLUDES

Après un interlude de deux ans, le musicien et compositeur franco-libanais réunit dans un mini-album (Postludes, 2024) six Préludes de Chopin, une reprise de Nirvana, de Christophe, ainsi que le chant Sawfa Nabqa Houna, hommage à la population gazaoui et à son Liban natal meurtri.Entre les mains de Bachar ce répertoire étonnant et unique qui transcende les esthétiques et les époques ressemble à un manifeste.Piano hypnotique, lyrisme oriental et montées en puissance électroniques, son passage en 2022 avait fait vibrer les murs et le cœur du PréO !« Magnifique pianiste et chanteur, Bachar Mar-Khalifé produit une musique aussi audacieuse qu’intime et poétique, mêlée de folk, de jazz, de classique et d’électro, en plus d’inspirations orientales, écho de ses origines libanaises. » Télérama

Le plateau du PréO semble immense: un piano trône, magistral, seule pièce à conviction acoustique.Apparait Bachar, silhouette solide, qui va d'emblée auprès du piano et s’attèle à jouer une composition nostalgique, douce aux mesures répétitives, construites solidement en répétition, les gammes se succédant dans un rythme à quatre temps. Hypnotique et sensuelle, onirique et pleine de sensations d'évasion, de rêves. L'atmosphère est plantée, l'ambiance de cette soirée "soliste" se dessine et trace dans l'espace sonore des volutes sensibles. Après trois autres morceaux qui s'enchainent, le pianiste, Bachar Mar-Khalifé nous salue et entame un petit dialogue, discret et sincère à l'adresse du public, très nombreux et à l'écoute de ces partitions très mélodies: Duparc, Fauré et Franck ne sont pas loin , voisins et inspirant notre artiste de ces bribes de mélodies lyriques, comme un chant nostalgique et très prenant. Un "Nirvana" pour les plus anciens et deux chansons de Christophe que Bachar a rencontré, et interprété avec minutie dévotion et respect. Sa voix s'anime, se fait onctueuse, douce, discrète un peu voilée. Il sait tout coordonner, ce pianiste modeste virtuose: voix, chant, petites percussions jouées sur le piano, et bruitages orageux dans les entrailles du piano même. La dextérité et la coordination des doigts sur le clavier impressionne...Le concert bat son plein, se déroule tranquille ou ombrageux quand il évoque son pays, le Liban en guerre que sa famille a fuit alors qu'il n'avait que 6 ans. Nostalgie, certes, mais espoir et puissance du jeu nous font voyager dans des contrées et paysages sonores inédits. Ludovico Ainaudi ne renierait pas une certaine complicité sonore et d'inspiration évanescente et planante. Son pays, sa langue arabe chuintante et colorée font chaud au coeur et à l'imagination qui s'évade largement vers un périple multi culturel et musical. Les sons orientaux se mélange au free jazz et autres inspirations classique: au final, c'est Chopin qui lui rappelle sa mère, pianiste en exil, et tout bascule dans un lyrisme et des digressions, divagations originales pianistiques. Un bis rayonnant pour clore ce concert inédit que le public salue par une belle et chaleureuse ovation. Une soirée de charme, poignante et virtuose, pleine de subtilités musicales, d'émotion et de beauté. Bachar Mar-Khalifé, modeste et splendide interprète et compositeur, improvisateur inspiré et très communicant. Un grand "khalife" passeur de bonheur, d'espoir et d'humanisme.

 Grand Prix des musiques du monde – SACEM – 2021

Nomination aux Victoires du Jazz – Catégorie « Album de Musiques du Monde » 2021

 Piano, voix : Bachar Mar-Khalifé
Crédits photos : Hellena Burchard

 Co-Production(s) : Astérios Spectacles.

Au PreO le 1 AVRIL



mardi 31 mars 2026

"Dora et Franz, Sauver le jour" Caroline Arrouas: tendres tourments passionnément musicaux .

 


Juillet 1923. Franz Kafka rencontre Dora Diamant sur les bords de la mer Baltique. Ils tombent amoureux. La rencontre avec cette Berlinoise d’adoption, qui avait fui les traditions orthodoxes de sa petite ville natale de Pologne, déclenche ce qu’il appellera son acte le plus fou : déjà très malade, Kafka suit son aimée à Berlin au lieu de passer sa vie de sanatorium en sanatorium. Le spectacle épouse donc cette pulsion de vie. Il croise l’événement de la demande en mariage de Franz Kafka à Dora Diamant, quelques semaines seulement avant sa mort, avec la musique klezmer — autrefois pratiquée dans les festivités des communautés juives en Europe de l’Est et dont une des vocations profondes consiste à faire vibrer son auditoire. Caroline Arrouas, actrice et metteuse en scène, nous enjoint à célébrer ce mariage qui n’a pas eu lieu. Nous sommes tous et toutes convié·es à cette noce, une fête où les invité·es côtoient joyeusement les fantômes.


 
Une première scène pleine de tendresse inaugure cette histoire au départ plutôt charmante et pleine de poésie: des fleurs, des bouquets de senteurs et fragrances coupées, une mélodie pour Marguerite. Le tout accompagné des notes de piano et d'un mélodica discret et plein de charme. 


Car Kafka incarné par Jonas Marmy et Dora, attachante Caroline Arrouas sont tout deux musiciens. Lui, au clavier d'un piano trônant dans ce décor de sanatorium et elle à la voix et au chant klezmer. Ce duo tendre, charmeur, simple se forme et se soude devant nos yeux dans des dialogues espiègles, fameux en tendresse, écoute, respect et reconnaissante. La considération de l'un pour l'autre comme le phénomène majeur de cette pièce dévoilant les aspects secrets et cachés du Kafka tourmenté que l'on supposait connaitre. On se surprend donc à découvrir un texte, une prose joyeuse comme une chanson en yiddish, pleine de verve, d'humour , de fantaisie, de piment doux.Ces épices comme ingrédient majeur d'une écriture relevée, rehaussée par l'interprétation des deux comédiens, dont l'autrice en personne. Dans sa robe blanche seyante, ses talions hauts, elle a de l'allure, Dora, l'amoureuse et partenaire de seulement quelques mois, d'un Kafka déjà atteint par la tuberculose.La voix de velours, le ton haut et clair, Dora explore la sensibilité du poéte-écrivain avec habileté, sincérité et dévotion amoureuse très musicale. Transformant ses sentiments en mélodies hautes en couleurs qu'il accompagne de sa dernière énergie vivante. Ce couple de rêve incarne une parole vraie d'être à être, le risque incroyable que Kafka a osé prendre: vivre à Berlin avec une inconnue porteuse de vie, d'avenir, de passion pour le rendre plus humain. La vie tourmentée du protagoniste comme effacée devant tant d'appétit de vivre de la part de cette compagne de fortune. 


Un "diamant" précieux autant fragile que solide, aux facettes et rayonnement multiples. Un joyaux, un bijou dans la fin de vie de ce scarabée blotti sous le divan de la famille. Sorti enfin de son antre, de sa tanière pour fêter des noces improbables de dernière ligne de vie.Et de chanter et mettre en musique cet amour incroyable qui se déploie et prend toutes les dernières forces insoupçonnées de Kafka. Dora telle un Pygmalion cupidon de belle envergure. Perchée sur ses talons hauts, elle a fière allure et le désir en poupe pour le rendre heureux, enfin.Faim et soif d'exister pour clore un chapitre culpabilisant et déroutant d'un destin maudit.Transformer le terrier en table de festin où l'appétit revient. Au grand jour pour une noce épique, vraie ou fausse on s'interroge...Derrière les rideaux de l’alcôve nuptiale, l'amour se délivre, la sexualité de Franz s'épanouit au contact de Dora, pierre précieuse, diamant pur et dur de cette chasse au trésor. Un gemmologue foreur d'amour pour en extraire ce diamant bleu, humaine incarnation de la femme. Dans ce décor aux lumières "tamisées" comme à le recherche de la pierre philosophale, les deux personnages exultent, s'enlacent, se frôlent et la sensualité transparait dans leur jeu ajusté de sobriété autant que de ferveur amoureuse. 


On quitte ce couple, cette femme qui a tenté de sauver son amant de la mort, avec compassion et émotion. Les chansons yiddish en tête interprétées par Dora-Caroline, femme juive pleine de pulsion de vie.De la musique pour rendre leur mariage, rendu impossible, aux deux revenants d'une vie sombre et troublée par les autres."Danse et puis tu verras. Au fur et à mesure, plus tu danseras, plus la joie va arriver". La musique klezmer, organique et vivante comme un jeu, un rythme répétitif enivrant dans une gamme chromatique enchantée et colorisée à souhait. "Sauver le jour", défaire la nuit qui entoure le mythe Kafka pour formuler la vérité épistolaire de la littérature kafkaïenne: une musique qui s'accroche pour ce "Monsieur Croche" insoupçonné. Le théâtre comme "un abri pour bouger"hors de nos peurs et blessures. Sortir de sa "niche" pour changer de peau, d'endroit et trouver sa place. Tel serait le message de Caroline Arrouas, orpailleuse du Yiddish comme nulle autre ambassadrice.

photos jean louis fernandez

Texte et mise en scène: Caroline Arrouas
[Avec] Caroline Arrouas et Jonas Marmy 
[Dramaturgie] Adèle Chaniolleau 
[Scénographie et costumes] Clémence Delille assistée de Elise Villatte 

Au TNS jusqu'au  11 Avril