vendredi 9 octobre 2026

Migratrices: un japon familler et percutant

 


À 18 ans, Kaori Ito quitte le Japon pour poursuivre son rêve, celui de devenir artiste. Bien avant elle, sa grand-mère a aussi traversé les frontières, mais dans des circonstances tout autres. En 1937, elle suit son époux en Chine, en Mandchourie, alors sous domination japonaise. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle se voit contrainte de fuir, abandonnant tout derrière elle.

Dans cette création, la chorégraphe interroge la place des femmes dans l’histoire des migrations et le poids des non-dits transmis de génération en génération. Sur scène, dans une atmosphère surréaliste, la comédienne Catherine Germain incarne une femme qui a choisi de partir de son pays et qui, désormais, s’y sent presque étrangère. À ses côtés, un percussionniste, une interprète issue du classique et du contemporain, ainsi qu’un danseur mêlant création contemporaine et breakdance, incarnent tour à tour une myriade de personnages. Ensemble, ils et elles traversent les époques et les territoires. Comme pris dans un cycle sans fin, iels rejouent sans cesse des situations et reproduisent des schémas familiaux.


Pour écrire ce texte, Kaori Ito a puisé dans son histoire personnelle, dans celle des comédien·nes, et dans les témoignages recueillis auprès du public dans le cadre de Micro-Trottoirs. Au gré des voyages et des exils familiaux, elle met en lumière des trajectoires, choisies ou subies. Des parcours qui infusent encore aujourd’hui dans nos identités, nos mémoires et nos vies.

Les secrets de famille sont tabou au Japon, l'invasion de la Mandchourie par les japonais se révèle et surgit de la grande histoire sur une cartographie parlante pour mieux nous laisser pénétrer par les portes et fenêtres dans les coulisses de l'âme d'une japonaise. Kaori Ito défie ici les lois du silence en offrant aux artistes un champ d'interprétation et  d'appropriation de sa culture: poreuse, éponge que deux danseurs Nonoka Kafo et Issue Park assimilent, digèrent, et dansent dans des fulgurances ou des moments de grâce inédits, improbables. Un personnage énigmatique, multiforme s'impose des le départ et raconte comme un fil conducteur les us et coutumes, les colères ou les aveux d'un père, les mystères d'une fratrie. C'est Catherine Germain qui irradie ces figures légendaires, costumes changeants, attitudes variées de femme pétrifiée autant que de géographe cartomancienne éperdue! Touchante évocation des fantômes qui peuplent un univers riche de mémoire, d’icônes, de sensations d'enfance ou d'adulte. Tout se rattache au souvenir dans un présent physique intense, une narration volubile des corps en mouvements. Le percussionniste à l'écoute des vibrations du monde en devient lui-même danseur, pantin dans cet univers , trésor de secrets dévoilés ou enfouis. Hyongkwon Gil, danseur fébrile et cathartique.Tout ceci augure du meilleur, canevas déjà bien faufilé, tissage de main de maitre par la chorégraphe rompue aux histoires de corps hantés par la trace et l'empreinte des faits et gestes imprimés, fondu dans les corps. Et l'esprit des lieux de surgir à nouveau dans une communion sincère avec le public, ici réuni dans le partage d'une aventure quasi aboutie.Le décor fait de pans de portes coulissantes comme une frontière ou un espace d’échappatoire selon l'ouverture ou la fermeture de son dispositif. Un espace de réflexion autant que de plaisir: celui de voir conter et danser les éruptions du monde. Migratrice sur des terrains à défricher, migrante, nomade, éclaireuse sans boussole mais avec un bâton de sourcier magnétique, Kaori Ito arpente les territoires inconnus d'une culture complexe, opaque et très enrichissante. 

Au TJP jusqu'au 10 0ctobre 

 

https://genevieve-charras.blogspot.com/2026/06/migratrice-la-nouvelle-creation-de.html

 

Post Panamax: dérive tectonique des continents.

 


Frank Micheletti 
Kubilai Khan Investigations

Post Panamax

Comment la pensée logistique du monde qui nous entoure façonne nos manières de bouger, d’être ensemble ? Frank Micheletti a remonté la chaîne des gestes qui se cachent derrière nos habitudes de consommation. De la lourde inertie des méga-ships parcourant les océans, jusqu’à l’instantanéité des commandes que nous passons depuis nos écrans, en passant par les cadences effrénées des ouvriers portuaires qui chargent les containers, l’image d’une danse mécanique s’est imposée. Il s’agit donc de trouver, dans le corps, et notamment par le recours aux danses urbaines et au popping, une manière de dire le flux incessant des personnes et des objets, cette rythmique inexorable.  

C’est un sobre et économe trio que le chorégraphe compose, loin des effets de masse attendus. Il est attentif à moduler le rapport à l’espace, à faire dialoguer des rythmes et des énergies qui se croisent. 

Les gestes des deux danseuses  sont de l'ordre du magnétique, d'une énergie tetenique voisine d'un langage cinématographique de pixilation.Image par image cette chronophotographie impacte la qualité des gestes de vibrations,soubresauts et autre effet de découpage stroboscopiques.La découpe des mouvements  de bras,de buste,est sidérante et hypnotique.Vetues de tenues relax,tee shorts colorés bleutés pastel et salopette nouée autour des hanches,elles gravitent sur le plateau en évolutions multiditectionnelles,changements vif éclair de diagonales savament éclairées.Parait un troisieme partenaire de jeu, vêtu de couleur jaune orangé qui traverse en longitude les danses tracées de ses deux acolytes féminines.Ses mouvements ondoyent dans des volutes et vrilles très contrôlées. Il danse parmi cette atmosphère qui de mécanique devient sereine et douce.On semble échapper à cette premiere ambiance architectonique pour un ailleurs calme,reposé et bienveillant.Un trio coe au ralenti,mouvements lents en chorus à l'unisson contraste avec ce qui précédait .Des images de flux marins accompagnent cette énergie aquatique en autant de tourbillons magiques,torsadés absorbant le flot comme une aspiration spiralé. Belle vision yempeteuse,artificielle de l'eau tourmentée.Une ode au corps confronté au modernisme effréné et perturbant.Uneecture et interprétation  horecraphique du monde dont les perturbations affectent nos façons de nous mouvoir.Franck Micheletti aux commandes de sa console œuvre divinent pour créer une munique  live qui enrobe et nourrit la danse en osmose et dans les contrastes et variations mème parfois jusqu"au lyrisme de voix simulées. Du bel ouvrage sobre et plein de charme pour un paysage varié et séduisant pour chaque sens ici convoqué.

Conception et chorégraphie : Frank Micheletti   

Danse : Aline Lopes, Antuf Hassani, Amélie Olivier   

Musique mixée en live : Yaguara   

Création lumière : Ivan Mathis   

Création costumes : Violette Angé   

 mixée en direct par Micheletti lui-même, marquant le temps qui passe.

A Pole Sud les 8 et 9 Octobre 



samedi 3 octobre 2026

"Retors paniques ": tohu bohu sur le fil conducteur à découvre.

 


spectacle tout public Retors paniques Renaud Herbin

Marionnettes cabossées, corps disloqués, voix naissantes : avec Retors paniques, Renaud Herbin imagine un théâtre de fils déréglé, traversé par la percussion et le souffle. Sur scène, Marta Pereira réanime une communauté de figures fragiles, tandis qu’Anna Fiveiska rythme leurs sursauts, leurs chutes et leurs élans. Ici, la douceur n’a rien de sage ni de mièvre : elle devient une force de résistance face à la peur. À partir de ces petits êtres qui ne tiennent qu’à un fil, s’invente un spectacle-rituel de sons, de gestes et de corps pour apprendre à se relever.

Retors Paniques (2025)

Les manipulatrices vêtues de noir entrent dans une jolie débandade, joviale, les corps en déséquilibre sous le poids de grosses boites en bois, de grosses caisses: pas de chute, ni de mal lors de cette entrée en scène tonitruante parmi le public assemblé autour d'elles. Charivari de bruitages multiples pour un petit peuple de personnages étranges: longues jambes et torse étroit, tête maquillée, le tout accroché à des fils manipulés à hauteur de femme.


Beaucoup d'accessoires musicaux, inventés de toute pièce pour leur résonance. De la récupération de bassine et autres objets détournés pour bruitages sonores exécutés en direct.De la percussion donc mais aussi des sons de bouche, des cris, quelques bribes de mots esquissés sur les lèvres des manipulatrices qui en dansant deviennent elles-mêmes semblables à ces fragiles pantins désarticulés. En pleine lumière, l'un exécute une danse de claquettes mémorable, lui aussi faisant percuter le sol de bruits percussifs. Tout un univers résonant se façonne dans une ambiance tantôt joyeuse, tantôt inquiétante, au bonheur de ces créatures de rêve ou de cauchemar. De fil en aiguille, la dramaturgie s’effiloche quelque peu et l'on y perd le fil d'Ariane.

Mais on se laisse aller à la magie de ces bonhommes, l'un sans tête se prêtant au jeu de la métamorphose avec le cors grandeur nature de l'artiste manipulatrice. Un bel exercice de style pour Renaud Herbin, l'as de la découverte, de la recherche, ici basée sur le rapport à la musique percussive en direct sans fard et sans chichi de sophistication électronique. C'est bien ce qui peut enchanter petits et grands dans ce joli vacarme intempestif et tempétueux qui intrigue autant qu'il charme les yeux et les oreilles. Tordu plusieurs fois le fil se fait narration semi-humaine, semi-mécanique ou automate versatile.

conception, marionnettes Renaud Herbin
marionnettes Paulo Duarte
création lumière Fanny Perreau
espace Hervé Cherblanc
collaboration artistique Alla Zahaikevych, Bruno Amnar

performance Marta Pereira, Anna Fiveiska

Au TJP dans le cadre du festival MUSICA le 3 OctobreL