Quels pouvoirs l’enfance peut-elle opposer à la parole des adultes ? Alors qu’il déconstruisait les codes du merveilleux dans Cendrillon,
Joël Pommerat a pour ambition de les prendre au premier degré dans
cette nouvelle création. À la manière d’un conte, il imagine la
rencontre de deux très jeunes filles, obligées de déjouer les lois du
monde réel afin de s’affranchir de celles des adultes et nouer un pacte
d’amitié qu’elles veulent indestructible. L’histoire se raconte en même
temps qu’elle se vit dans la forme de ce « théâtre roman ». Pour Joël
Pommerat, la mise en scène et le texte s’élaborent de manière
concomitante avec les répétitions. Les Petites Filles modernes poursuit
avec malice son exploration des contes.
Dans la pénombre ou dans le noir total qui ponctue le spectacle, deux silhouettes plus ou moins distinctes se profilent ou se dévoilent, s'effacent ou réapparaissent selon le rythme du récit qu'elles incarnent. Entre espaces virtuels vidéo constants et réalité de la chair et de la présence des deux jeunes comédiennes, on ne choisit pas: cela fusionne sans cesse nous entrainant dans une fiction mouvante et bigarrée autant que dans une tension dramatique et addictive impressionnante. D'emblée, vociférations, cris et vocabulaire d'adolescentes en crise d'identité s'imposent, sonores, percutant, résonnant en écho ou caisse de résonance brouillant les pistes de l'audition. Deux jeunes personnages encore mal définis ou cernés se dessinent dans un décor hallucinant, en déséquilibre virtuel constant, sans cesse dérivant, basculant entre perception réelle et imaginaire. C'est le récit du dialogue qui mène la barque, les images défilant comme les pages d'un livre qu'on tourne avidement pour savoir l'issue d'un drame actuel. Deux adolescentes se démènent dans cette ambiance féroce, enfermement drastique où le malaise est roi, où la position de chacune est campée, ferme mais jamais définitive. Deux destins peuplés de peurs, d'angoisse, de questionnements, de cauchemars ou de rêves éveillés. Elles cherchent le sommeil et l'accalmie dans ce monde, huis clos dans une vaste chambre qui se transforme sans cesse.
Deux parois délimitent les espaces où la vidéo s'immisce comme un second espace, endroit privilégié d'une atmosphère oppressante constante. Sur le plateau, en osmose avec toute une technique très sophistiquée,les deux comédiennes sont toujours raccord et puisent leurs identité dans ce mélange, cette alliance de vérité et de leurre.Coraline Kerléo et Marie Malaquias se partagent ce chalenge de paraitre ou d'être comme happées par la mise en scène et la lumière opaque, diffuse, translucide.Une performance d'actrice à souligner tant elles nous guident et conduisent dans les entrelacs d'une histoire, d'un conte à dormir debout si bien mené par leurs voix amplifiées, déformées, par le off d'un conte de fées d'aujourd'hui qui n'a rien à envier au "Petit chaperon rouge". Les intentions de surprendre, de rebondir dans ce tableau éternel de jeunes corps et esprits tiraillés, obnubilés par des visions cauchemardesques sont assumées par le regard et la compassion de Joel Pommerat. As du fantastique là où l'on ne saurait le trouver, magicien des ambiances qui en disent aussi long que le texte. Avec lui, Eric Soyer et Renaud Rubiano laissent libre cour à leurs fantasmes et l'univers se crée indéfiniment en lumières, profondeur de champs, perspectives et troubles constants en déséquilibre.
Les temps sont fragiles comme les oscillations, les leurres de tous ces espaces inventés qui fusionnent et déversent une foule d'images en relief, volumes cinétiques vertigineux, comme cette chute virtuelle du corps de Marjorie dans les abîmes du désespoir. Image impressionnante et puissante de ce destin qui chavire. A ces côtés, sa complice s'ingénie à la perturber, lui défoncer ses barrières pour la perdre par amour, par passion dans une sororité complice malgré tout bienveillante. Ce contraste de sentiments se joue aussi face aux parents, absents, en voix off plein de déni de responsabilité de fausse complicité. Rassurer l'enfant angoissée par des visions, celles d'un "vieux voisin" qui la hante jour et nuit. Silhouette qui se dessine et évolue dans le temps comme une ombre menaçante de caverne de Platon.Un homme vraisemblablement, Eric Feldman, sorte de Nosferatu cherchant sa proie dans un grand flou, gommé par des visions opaques et glauques.Tous les trois comédiens immergés de force dans ce bain anxiolytique , potion magique concoctée par notre écrivain-metteur en scène, prestidigitateur de grand talent. On en sort rincé, essoré, plein de visions étranges.
Le domaine de l'adolescence, traité comme un manifeste, un grimoire de sensations à fleur de peau, de langage et de gestes pesés, construits comme une chorégraphie faite de placements, d'endroits à respecter faute de synchronisation, de justesse : la bonne place pour chacune des comédiennes au diapason de toute cette complexité graphique. La cinétique et l'esthétique de la scénographie rejoignant la plasticité d'un Julio Le Parc ou de toute cette génération de plasticiens de la lumière-mouvement. Des filles "modernes", des enfants terribles en proie à une fièvre envahissante générant spectres et fantômes, ectoplasmes plein de matières à penser le monde.Le reste appartient à l'imaginaire de chacun. Sans rappeler le travail de Mourad Merzouki dans "Pixel", vertige du faux semblant des images abyssales de la vidéo au plateau, baigné de futiles tracés éphémères disturbant pour les corps immergés dans l'écriture lumineuse au sol...Ou "Helikopter" d'Angelin Preljocaj ou tout vacille sous les pas des danseurs. Ou du plasticien Rioji Ikéda et ses sculptures lumineuses évanescentes créant des espaces à conquérir...Encore Claire Bardainne et Adrien Mondot pour leur travail d'images chorégraphiques pixelisées en direct.
[Création théâtrale] Joël Pommerat[Avec] Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias[Et les voix de] David Charier, Delphine Huot, Roxane Isnard, Pierre Sorais et Faustine Zanardo[Scénographie et lumière] Éric Soyer[Vidéo] Renaud Rubiano[Costumes] Isabelle Deffin
[Perruques] Julie Poulain[Son] Philippe Perrin, Antoine Bourgain[Musique originale] Antonin Leymarie
Au TNS jusqu'au 18 juin
















