samedi 23 mai 2026

"Esprit vieille ": parler aux vielles dames , senior ou pas.... École du TnS - Éléonore Barrault - Groupe 49


 Peut-on explorer l’âge indépendamment des chronologies et de toute linéarité ? Comment rêver une figure poétique, et politique, de « la vieille fille » ? C’est le pari relevé par Eléonore Barrault dans une création qui nous apprend à regarder et à écouter le vieillissement, mais aussi à construire la scène comme un espace de recomposition, le lieu privilégié pour la cohabitation des générations et la refondation des imaginaires. En cultivant « l’esprit vieille », avec la complicité de l’équipe des créateur·rices de l’École du TnS, elle refuse toute injonction à garder la bonne distance, prenant le parti d’un rapprochement au plus près du passage du temps et des transformations qu’il produit sur nos corps et nos histoires.

Un homme assis en bord de scène devant un rideau de fils translucide va ébranler notre conception de l'aide soignant: il est possible de vieillir sans cet "esprit vielle" ou d'éternelle jeunesse. Et ce monologue grandiose de parvenir à nous déstabiliser d'emblée et nous faire pénétrer dans un espace en chantier, en devenir où les habitants d'un improbable EHPAD se mettent à le penser, le construire, le nettoyer avant d'en faire leur espace de vie. On y rencontre des personnages typés, fort attachants dans le vécu en direct de leur comportement. Jamais caricaturés ni faussement vieillissant, plein de vie, de secrets. La déconfite et ennuyeuse vieille dame qui se teint les cheveux et se scotche devant la TV, râleuse et isolée tellement charmante avec son doudou de robe extravagante..Et tous les cinq autres qui brulent les planches, discrets ou en proie à leurs caprices. Des "vieux" qui vieillissent face à nous en toute liberté d'expression sans tenter de sursoir au temps, ses traces, ses rides, ses signes de faiblesse. On ne vieillit pas mais pas sans caractère ni projet de vie commune, de collectif. De cette "vieille fille", concept qui n'a rien de fatal ni de vieux, Et les deambulateurs de devenir escabeaux pour mieux nettoyer les lieux.. Eléonore Barrault fait un manifeste du corps chancelant, qui  devient fragile, usé, avec le temps et l'avoue joyeusement. On partage le gateau d'anniversaire sans angoisse, les années passent et se partagent dans une construction commune, un chantier à ciel ouvert de tous les possibles. C'est drôle et inspiré, jamais décevant ni pessimiste, la mort comme la naissance, début et fin d'un chemin et passage fructueux. Coup de chapeau à cette petite bande où l'empathie nait et grandit avec cette population méconnue, méprisée ou mise au rebus. Ici c'est la manifestation audacieuse d'une condition de vie, la vieillesse, enchanteresse et pleine d'espoir.Ils sont formidables ces comédiens avec leur coup de gueule, leurs rituels, leur jeu impeccable au plateau, scène tournante de bien des coups de théâtre tendres et inoffensifs. Dans un total respect et une découverte salutaire des bienfaits du temps qui passe sur nos corps  fragiles en proie à l'usure; pour la bonne cause du collectif, de l'humain et du savoir être ensemble. La jeune troupe au diapason de cette ode à la lenteur, à la douce chorégraphie de la vie charnelle qui s'infiltre dans une mise en scène discrète, indispensable à cette petite odysée de l'espace théâtral propice à toute fragilité temporelle. Et surtout "parlez aux vieilles dames": un secret de fabrication humaine et de comportement pour mieux assumer votre vieillissement incontournable!Et ce baiser virevoltant inspiré du "Parc" de Preljocaj où danser devient une élévation, un tour de magie percutant, esthétiquement très beau et émouvant.Tout comme ces costumes gonflés à bloc et fleuris, bouffant et drolatique que revêtent les femmes de cette micro société joyeuse...


[Texte et mise en scène] Éléonore Barrault
[Dramaturgie] Baudouin Woehl 

[Avec] Sarah Dallinger, Chaimaa El Mehia, Mina Totkova, The-Vinh Tran, Frazier-Doubia Nyamsi, Emma Da Cunha

[Et la participation, en alternance, de] Monique Bauer, Marie-Dominique Nachin, Colette Blanchard, Anne-France Delarchand, Catherine Larat, Daniel Lind, Michèle Moyaert, Noële de Murcia, Danièle Ricou, Fatima Zekri

[Scénographie et plateau] Naïs Thériot
[Vidéo et régie générale] Aglaë Le Minor
[Son] Gabrielle Fuchs
[Lumière] Lucas Loyez
[Costumes] Kimy Gallien
[Regard dramaturgique] Rachel de Dardel
[Travail vocal] Mathilde Mertz

[Regards extérieurs] Anabelle Canon, Vanessa Court, Laurence Magnée, Benjamin Moreau, Antoine Richard, Jérémie Scheidler, Paola Secret

[Production] Théâtre national de Strasbourg
[Avec le soutien] du Jeune Théâtre National 

Au TNS jusqu'au 28 MAI 

 

"Anti-magie ": les funérailles joyeuses de Carmen - Ecole du TnS - Juan Bescós - Groupe 49

 


Quelle zone énigmatique et secrète pourrait survivre à nos adolescences ? Quel protocole et quels outils en favoriseraient l’accès ? Juan Bescós opte pour ce qu’il nomme « anti-magie » : une efficacité de l’invisible qui est tout à la fois une utopie collective, le rêve d’héroïnes drama queens vulnérables, et un moyen de défier les lois fondamentales de l’existence – autrement dit : un antidote poétique au nihilisme. En quatre parties, la pièce se déploie dans la chambre d’un·e adolescent·e triste qui veut transformer l’espace privé de domestication en espace collectif d’expérimentation. Fondée sur une dramaturgie de la sensation, Anti-Magie nous propose une fantaisie joyeuse et déviante, empruntant aussi bien au death-metal qu’à l’allégorie platonicienne de la Caverne, pour ouvrir de vertigineux portails.

 Peut-on imaginer la Mort en gentil squelette en bord de scène, édictant les préceptes d'une mort joyeuse à consommer sans modération bientôt sur le plateau dans un décor intime..Ce sera celui de cette"anti-magie décapante où le prestidigitateur sonne faux, fait des numéros désuets et cousus de fil blanc. Publiquement sans se cacher, démasquant ainsi la supercherie du métier.Les autres figures de ce pastiche très attachant seront tout autant quelque part hilarant, en toc malgré leur aspect gothique écrasant de fantaisie. Sans caractère morbide, costumes et accoutrement de mise, gothique ou baroque, excessif en diable! Joyeuse assemblée des cinq doigts de la main de cartomancienne effondrée qu'est l' héroine Carmen qui joue couchée la plupart du temps: performance de comédienne à mentionner et saluer tant la verve autant que le désespoir d'une suicidée mortelle va conduire son jeu. Revient la nuit dans cet univers domestique, clos, magique dans cette chambre occulte où rien n'est occulté par cet écrivain de la nuit qu'est Juan Bescos Des espaces secrets s'y déploient, utopie du désastre, société secrète mystérieuse et prometteuse de collectivisme enjoué.Ces adolescents en délire hormonal, hors norme et des codes sociaux animent la scène tambour battant dans l'illusion d'êtres fantomatiques, maléfiques et pourtant inoffensifs et charmants.Dans cette caverne ou se joue le destin de ces pantins attifés comme des personnages de revue de cabaret queer l'action bat son plein plein de rebondissements. Dans cette "contre-maison" faite "maison", haute couture de la mise en scène et espace, les personnages enchantent. Comme dans un futur musée Grevin, une galerie de l'Evolution où les spécimens rares se côtoient et font voyager dans un imaginaire très charnel.Un labyrinthe de créatures a-normales pour mieux faire "anti-magie" et recourir à toutes les astuces du théâtre d'aujourd'hui et du cinéma. Car l'écran est là, la camera en direct pour donner du relief, du chien à cette prestation originale et décoiffante à l'envi. Les comédiens au top, virulents autant que tendres ados en mutation, en transformation et évolution incertaine. Comme de l'illusion réussie ou manquée où la chambre de ces péripéties serait le berceau de bien des utopies, des incertitudes. De quoi agrémenter un récit, des dialogues ou un texte hybride à l'image de ces sorciers bienveillants, rassurant. Le destin de Carmen au coeur ce ce périple où les invisibilités sont évidentes, drôles et traitées comme des évidences à accueillir avec dévotion et humour. Sans cachotterie, "Anti-Magie" est bien vertigineuse illustration d'un monde pas perdu où la pratique de l'écriture et du jeu est reine, fantaisiste et digne d'une Foire du Trône où de gentils monstres se révèleraient au grand jour. Beaucoup de malice et de jouissance dans ces tableaux successifs où l'intrigue est simple: existe et incarne ta vie, il en adviendra toujours quelque chose de jubilatoire ou mélancolique. Le talent des comédiens autant que de toutes "les petites mains" qui ont construit cette utopie au service du Théâtre avant toute chose!

[Texte et mise en scène] Juan Bescós
[Dramaturgie et assistanat mise en scène] Linda Souakria

[Avec] Yacine Bathily, Louise Coq, Matis Florent-Gicquel, Zélie Hollande, Julien Louisy

[Vidéo et régie générale] Félicie Cantraine
[Lumière et plateau] Eliott Guinet-Maudet
[Son] Syrielle Bordy
[Scénographie et plateau] Justine Restancourt
[Costumes] Inga Adeline-Eshuis
[Musique] Syrielle Bordy, Laton Raver - Youri Guittier  
[Regards extérieurs] Jonathan Capdevielle, Vanessa Court, Ramón Diago, Rui Monteiro, Nelly Pulicani, Benjamin Moreau, Jérémie Papin, Antoine Richard, Jérémie Scheidler, Paola Secret, Hélène Wisse
[Coordination d’intimité] Benjamin Villemagne

[Production] Théâtre national de Strasbourg

Au TNS jusqu-au 28 MAI 

 

vendredi 22 mai 2026

"Croire aux fauves" de Nastassia Martin: Laure Werckmann en ours bien léché! La Belle et la bête sur le front

 


Tiré d’une histoire vraie

​​À partir du récit autobiographique de l’anthropologue Nastassja Martin, marquée dans sa chair par la rencontre avec un ours, l’actrice-metteuse en scène Laure Werckmann incarne une nouvelle figure féminine bouleversant les limites de son identité. Prothèses, maquillage et costumes sont au coeur de ce spectacle qui parcourt 4 saisons comme 4 rêves d’une transformation.

En août 2015, l’anthropologue Nastassja Martin est mordue au visage par un ours dans le Kamtchatka. Dans son récit autobiographique, elle relate les étapes de sa réparation et fait face à sa propre métamorphose. En incarnant cette figure féminine qui explore et déplace ses propres limites, Laure Werckmann ouvre les portes d’une mythologie contemporaine, où l’invisible rend notre monde plus intelligible.

Spécialiste des populations arctiques, Nastassja Martin mène des recherches anthropologiques sur le peuple évène lorsqu’elle croise le chemin d’un ours sur le massif du Klioutchevskoï, aux confins de la Sibérie. L’affrontement est inégal, le baiser sanglant de l’ours arrache une partie du visage de la jeune femme, mais les deux ont la vie sauve. La frontière entre l’humain et l’animal implose à cet instant, créant un lien mystique. Le récit Croire aux fauves, paru en 2019, est autant celui d’une renaissance qu’une réflexion sur la rencontre avec l’altérité, où la construction de soi est faite aussi de ce qui est étranger. Dans la culture animiste des Évènes, Nastassja Martin est devenue mi-femme mi-ours, celle qui se tient entre les mondes. Laure Werckmann a imaginé une mise en scène qui oscille entre ces dimensions, entre rêve et réalité, et matérialise les étapes à franchir jusqu’à la métamorphose. La comédienne, impressionnante, fait de ce spectacle une plongée immersive dans l’âme de l’anthropologue. Une expérience de théâtre vertigineuse.



Séquence choc pour un début qui figure un interview de cette anthropologue atypique avec sur le parterre du théâtre un "journaliste"émérite, le directeur du Diapason lui-même Stéphane Litolff! Alors c'est au diapason qu'il interroge la star du soir avec des questions de témoin dans la salle comme lors d'un débat ou bord de scène. Elle, en tenue de randonnée, de pisteuse de comportements de tribus, ethnologue intriguée par tout ce qui fait sens dans les comportements collectifs de population encore vierges, intacts témoins d'une vérité fragile sur les us et coutumes de peuplades indigènes. Attitude décontractée, bon-enfant de cette chercheuse de terrain qui se souvient de ses péripéties et autres aventures authentiques au coeur de son métier qu'elle exerce avec franchise, perspicacité, instinct et respect. Considérer l'autre, ne pas toucher à son cadre de vie ni environnement. Dans cette quiétude pourtant mugit régulièrement un son sourd et indéfinissable comme une menace lointaine qui se rapproche peu à peu. Un indice de ce qui va se passer plus tard: elle sera victime et proie d'une agression par un ours mal léché qui, hante son territoire et, dérangé, agresse la jeune femme. Encore insouciante, elle se pare pour une parade dans un petit kiosque intime qui la fait belle et désirable. Qui est cette femme audacieuse et frondeuse au juste? Une héroïne qui va peu à peu avouer ses faiblesses dans un conte, une narration dévoilant autant son caractère, que les faits qui ne lui sont pas reprochés. 


Aventurière, elle reçoit en boomerang, le fruit de sa curiosité, de son ingérence dans des contrées et usages méconnus, donc "barbares" et cruels. La comédienne, metteuse en scène incarne ce personnage énigmatique en proie au malheur, à l'agression de l'ours sur son visage, la mutilant de sa mâchoire: l'instrument de la phonation, de l'articulation, de la parole. Symbole de cette incursion dans un monde inconnu dont le fonctionnement entravé par sa présence, mérite châtiment. A vos gardes et votre vigilance, car le récit en saynètes qui s'enchainent, captive dans un rythme pourtant lent et plein de silences interrogateurs. Quel sera son destin au final, cette enquêteuse furtive, intelligente et respectueuse qui reçoit malgré tout une leçon sans concession pour ses incursions dans un monde observable comme une curiosité palpitante. Laure Werckmann, seule sur le plateau "déchire" son décor, comme lacéré à la Lucio Fontana, occupe le terrain avec engagement et détermination. Les saisons s'enchainent, objets de récits pertinents sur la profession d’ethnologue, sur une auto analyse psychiatrique singulière, un auto-roman, autofiction à la Almodovar. La Belle et la Bête se regarde, s'observe et se déchire: l'amour, la passion, la défensive comme credo contre l'abus de pouvoir ou le harcèlement.


avec Laure Werckmann jeu et mise en scène
et les régisseuses Cyrille Siffer et Zélie Champeau


« Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du
Kamtchatka. L'événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites
physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C'est aussi le temps du
mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l'actuel ; le rêve qui rejoint l'incarné. » 

masques et prothèses Cécile Kretschmar – lumière Philippe Berthomé – scénographie Angéline Croissant – musique Olivier Mellano – costumes Pauline Kieffer – collaboration à la mise en scène Noémie Rosenblatt
Production Compagnie Lucie Warrant – Artenréel#1
Coproduction TJP – CDN Strasbourg Grand Est, Espace 110 – Scène conventionnée d’intérêt national art et création à Illzach, Espace Koltès – Metz, Théâtre de la Manufacture – CDN Nancy Lorraine
Soutien DRAC Grand Est, Région Grand Est, Ville de Strasbourg, Convergence, Emmaüs, Vetis, Le Bistrot des Rosiers
Mécénat cabinet Abraham Avocats 

Au Diapason Vendenheim le 21 MAI