dimanche 15 mars 2026

"Le Roi d’Ys" Édouard Lalo : Fiat Armor Lux :Olivier Py visionnaire, démiurge au long cour.

 


La magnifique cité d’Ys, perle de la Bretagne, s’élève fière et sans pareille dans la baie de Douarnenez. Construite sous le niveau de la mer, elle est préservée des flots destructeurs par une puissante digue, percée d’écluses dont le mécanisme est protégé par la famille royale. Pour sceller la paix avec le belliqueux prince Karnac, le roi d’Ys lui accorde la main de sa fille aînée, Margared. Mais le retour de Mylio, longtemps porté disparu, sème le trouble dans l’esprit de la future mariée, qui brise ses vœux devant l’autel, causant le début d’une nouvelle guerre. Margared est mortifiée en apprenant que sa sœur Rozenn épousera Mylio si celui-ci triomphe des armées de Karnac. Blessée dans son amour, l’ombrageuse beauté s’apprête à livrer les secrets de la cité d’Ys à l’ennemi de son peuple.


Le livret du
Roi d’Ys s’inspire librement des légendes armoricaines entourant le roi Gradlon, la princesse Dahut et la mythique cité d’Ys dont le destin funeste rappelle celui de l’Atlantide. L’intérêt d’Édouard Lalo pour ce folklore mystique et merveilleux provient des origines bretonnes de sa seconde épouse pour laquelle il écrit le rôle de Margared. Longtemps refusée par toutes les maisons parisiennes, l’œuvre finalement créée en 1888 à l’Opéra-Comique apporte à Lalo un triomphe aussi tardif que retentissant, en s’inscrivant dans la filiation wagnérienne de l’opéra français. Le chef Samy Rachid, installé à Boston depuis son passage par l’Opéra Studio, dirige cette partition des plus puissantes et chatoyantes dans une nouvelle mise en scène d’Olivier Py qui signe son grand retour à l’OnR.


Quand Olivier Py et Pierre André Weitz rencontrent la partition d' Edouard Lalo c'est à un paysage plastique et musical de toute beauté que le spectateur est invité. D'emblée la mer est présente sous sa forme calme et sereine, en lignes horizontales fabuleusement éclairées, scintillantes, bruissantes, frémissantes. Un phare en surgit aux lucarnes tournoyantes, des personnages déambulent sur le plateau comme un prologue bordé d'une musique douce, évoquant la plénitude d'un pays fantasmé, marin, éclaboussant de reflets,d'effets de miroirs sur une toile gonflée, noire, outre-noire. Le noir et le blanc déclinés durant tout l'opéra, des costumes, parures, accessoires, aux décors, architectures industrielles volontairement contrastant avec les éléments marins. Les personnages entament le chant et les voix se font puissantes autant que réservées dans cet opus où le choeur joue un rôle prépondérant et libère, délivre toute une qualité vocale hors norme, insoupçonnée tant la présence des chanteurs est animée. On suit les péripéties dès le départ sulfureuses de mort sur ce territoire étrange, industriel, sombre, menaçant. Aux mécaniques gigantesques impressionnantes: elles mèneront les héros jusque dans leur rouage sur la scène tournante judicieusement exploitée.Le noir et le blanc toujours ourlant les arcades d'un décor monumental, rythmé de pans, de mises en abimes tectoniques visuelles sidérantes. Les lumières signées Bertrand Killy auréolant cette atmosphère, cet univers, cette ambiance autant mystique que réelle.Le jeu de Margared, Anaik Morel et de Rozenn, Lauranne Olivia se font dans des solos, duo et trio éprouvant la musique avec brio et sensibilité. Armées de sentiments forts et distincts, elles incarnent la densité de la partition auprès de leurs interlocuteurs masculins, le Roi d'Ys, Mylio et Karnac avec bonheur et une technique vocale en phase avec la splendeur de cette musique quasi impressionniste. La mer y est présente au second acte dans une dramaturgie emprunte de tension, vibration, ondes et vagues musicales évocatrices et pertinentes. Les décors toujours accompagnant le jeu, tissant le drame de leur mouvements de machinerie implacable, irrévocable. La scène du mariage donne lieu à un ballet d'hommes, mouvementé, tournoyant poussant l'intrigue à révéler les états d'âme et de corps des personnages. Le choeur enveloppant le tout, masse sonore et physique très présente rehausse cette atmosphère de puissance générale, habitée par une mise en scène étonnante, surprenante. La musique de Lalo servie par des artistes aguéris à une pratique de l'incarnation charnelle et sensuelle des airs chantés autant que des déplacements minutieusement calculés dans ces espaces rêvés par le tandem Olivier Py-Pierre André Weitz. Un conte d'effets scéniques puissant, magistral, monumental, architecturé comme une cité perdue dans nos mémoires, renfloué ou submergé par un flot, un flux judicieux de musicalité, de spectacle total.

 Direction musicale Samy Rachid Mise en scène Olivier Py Décors, costumes Pierre-André Weitz Lumières Bertrand Killy Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre National de Mulhouse  Le Roi d’Ys Patrick Bolleire Margared Anaïk Morel Rozenn Lauranne Oliva Mylio Julien Henric Karnac Jean-Kristof Bouton  


Nouvelle production.
Livret d’Édouard Blau.
Créé le 7 mai 1888 à l’Opéra-Comique (Théâtre des Nations) à Paris. 

A l'Opéra du Rhin jusqu'au 29 Mars 

Dans le cadre du festival Arsmondo Îles

samedi 14 mars 2026

"La semaine Sainte" de Mathieu Flamens Actuelles 28 ème édition: pas très "catholique" la Sainte Trinité!

 


CINQ SOIRÉES DE LECTURES À ÉCOUTER, VOIR, SAVOURER

Actuelles est un temps fort proposé par le TAPS autour de l’écriture du théâtre d’aujourd’hui.

Cinq textes de théâtre actuel sont sélectionnés par les artistes associé·es au TAPS, Houaria Kaidari et Logan Person, et le comité de lecture du TAPS. Ces textes sont ensuite lus et mis en musique par des artistes de la région (comédien·nes, musicien·nes, directeur·trices de lecture) lors de cinq soirées uniques.Chaque soir, le public prend place au sein d’une scénographie qui privilégie la proximité avec les artistes, inventée par des étudiant·es de la Haute École des Arts du Rhin (HEAR).La cuisinière Léonie Durr concocte des mises en bouche inspirées par la pièce.

À l’approche de Pâques, une école primaire privée catholique plonge dans la tourmente : deux enfants ont décidé de se venger. Plus on avance dans l’histoire, moins il y a de personnages. Les enfants gagnent. Il y a aussi une tourterelle, qui a du mal à mourir.Tout est vrai, ou presque, dans cette histoire. On était deux, à dix ans, à fuguer, à préparer des empoisonnements, à cacher la viande mal cuite dans nos slips, à nous servir de notre sang pour écœurer les garçons. Mais quelque chose de plus grave se passait entre un surveillant et une enfant. Ce texte, c’est une vengeance, pour dire qu’on a grandi mais que ça n’est pas passé.

On rentre dans la salle des TAPS Laiterie toujours avec curiosité à l'occasion des Actuelles. Ce dernier soir là c'est le texte de Mathieu Flamens qui sera lu et interprété par cinq comédiens qui arrivent sur l'estrade, sacs d'écoliers dans le dos, soquettes et nattes comme des enfants intégrant l'école, la cour de récréation. Le dispositif scénique comme une salle de classe, des bancs alignés bien droit et une sorte d'estrade mais sans le bureau de la maitresse! Des pupitres pour la lecture devant trois personnages féminins. Un air de nef de chapelle va rapidement se distinguer: on est dans une école privée et les règles seront les règles, celles aussi révélées dans le texte , sanguinolentes et stoppées par la découverte des tampons à réaction. Car ici, le verbe est fort, l'humour est noir, comme un détergent ,le ton à la révolte, la colère, le soulèvement. Mais sans agressivité ni rancœur: c'est l'heure de la vengeance qui sera le plat qui se mange à chaud, au creux des dialogues, du récit qui se superposent sans cesse. Les enfants sont chacun bien identifié, chacun son humeur, son culot, sa verve ou sa timidité. La narration avance à grand pas et les rebondissements de ces anecdotes vont tonifier le jeu, booster l'énergie des comédiennes récitantes, lectrices, actrices de grand talent. La directrice de l'école,subtile et changeante Valentine von Hörde se révèle bien toxique avec ses médicaments sédatifs qui seront le poison que les enfants vont administrer en douce au "petit Nicolas"...Eulalie, sublime Cassandre Duquesnel Poussard sera la star de la lecture, celle qui se plait à être soit poète, amoureuse de sa tourterelle Dolorès, douleur sanguinolente et repoussante, soit fer de lance d'une révolution d'institution catholique démembrée par tout ce qui s'y passe de tragique ou de désuet. Pas de colombe de la paix mais des vautours adultes qui encerclent les enfants.Sans compter sur Camille Falbriard, comique, burlesque et désenchantée en institutrice désabusée , ni sur Jojo, Antoine Kany, discret pervers innocenté.Le texte de Mathieu Flamens est culotté, virulent autant que tendre à l'égard de ces gamins plein d'imagination pour tendre des pièges aux adultes qui ne valent pas mieux que leur petit jeu décapant, détonant. Un missel, une bible anticléricale très irrespectueuse.C'est un plaisir de partager cette lecture menée de main de maitre par Morgane Ederlin. Toutes en Cène!Trois comédiennes s'emparent des rôles qui semblent taillés sur mesure et font flamber la chapelle, Sainte Trinité oeuvrant dans La Nef des Fous avec brio, malice, espièglerie . Humour tambour battant dans l'interprétation audacieuse, nonchalante ou furieusement osée. C'est jubilatoire et l'on rit non sous cape, mais ouvertement devant une réalité triviale, des propos mordant pétris d'ingéniosité bien à propos, de tonus dans le ton, le rythme ou les silences ou interrogations. Pour doubler cette démesure verbale et physique une accordéoniste Lourdes Marzialetti borde cette atmosphère en chansons de son répertoire d'origine d'Amérique Latine. Ses percussions comme des contrepoints à un suspens ou des moments tenus en apnée dramaturgique. Une gueule, crane osseux d'animal comme caisse de résonance dans un souffle harmonique! Et le récit de battre son plein de mots choisis pour leur vertu décapante, leur association désopilante bien acérée. Que voici une pièce de théâtre épicée, vraiment "pas catholique" sur l'enfance et les déboires d'une éducation dépassée, obsolète, hypocrite en diable bien dessinée, esquissée avec justesse et parfois excès comme le sont ces révoltés pas tendres d'une embarcation singulière. Galvanisée par des lectrices engagées et performantes.


On songe aux albums de "Martine" qui seraient détournés par l'insolence, le toupet et la vraie curiosité enfantine. L'auteur et toute l'équipe d'accord pour avoir rencontré ici une occasion unique d'échafauder un projet drôle et décapant. En bonne compagnie des scénographes de la HEAR, tous fédérés par l'amour inoxydable du spectacle vivant, de la comédie, de l'art scénique dont on ne saurait se priver.Chapeau au projet des "Actuelles", des artistes associés, du directeur des TAPS et de la cuisinière à la "cantine"de cette école pour un mets frugal pascal, traversée par les pires aventures humaines de l'enfance qui n'a pas froid aux yeux!Un phénomène païen sans résurrection dont le chemin de croix est de bannières réjouissantes.La sacristie comme antichambre d'une eucharistie théâtrale , communion partagée par un public enthousiaste.La passion selon St Mathieu Flamens comme messagère de l'iconoclaste pèlerinage au pays de l'enfance ressuscitée.

 Texte de Mathieu Flamens

Directrice de lecture : Morgane Enderlin
Musicienne : Lourdes Marzialetti

Comédien·nes : Cassandre Dusquenel, Camille Falbriard, Antoine Kany, Valentine Von Horde
Scénographes (HEAR) : Emma Vincens, Adèle Main

 

Au TPS Laiterie le 14 Mars 

vendredi 13 mars 2026

"Summit Strasbourg" , Ontroerend Goed : tous en scène, tous responsables: la démocratrie atteint des sommets!

 


Vous êtes invité·e à un sommet. Ou plutôt : vous êtes invité·e à une pièce de théâtre intitulée SUMMIT Strasbourg, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. En nous réunissant en assemblée, la très joueuse compagnie Ontroerend Goed questionne le langage, notre propension à y croire et notre infinie quête de sens. SUMMIT explore et éprouve la frontière entre réalité et fiction, entre doute et lucidité, dans un spectacle sur la force de l’imagination. 

Comment percevoir et façonner – ensemble, si cela nous dit – une réalité, s’approprier ou déjouer des rapports de pouvoir qui se révèlent tout simplement quotidiens ? Quelles sont les conventions et les conséquences de nos échanges faits de mots et de silences, d’observations et de prises de position ? Expérience grandeur nature, SUMMIT explore les règles tacites que nous semblons accepter lorsque nous entrons dans un théâtre. Après £¥€$ !, game performance accueilli en 2019, la compagnie belge à l'inventivité hors norme nous invite à devenir les personnages de notre propre spectacle.

 

Elle se présente en hôtesse, accueillante, souriante nous exposant les enjeux de ce futur spectacle auquel nous avons décidé d'assister en toute liberté. Puis son compère, comme tout de rouge pourpre vêtu se profile et nous indique "la scène" a plusieurs reprises en leitmotiv humoristique accompagné d'un geste d'invitation. Traversées de scène pour illustration de ce phénomène.Le ton est donné quand il nous fait aussi découvrir les deux autres protagonistes surpris derrière le rideau à vaquer à leurs occupations. Auparavant le public a été invité à déposer son téléphone et accepté de recevoir un petit message fermé à conserver jusqu'à nouvel ordre. Entretemps c'est l'histoire de la poule invisible, de sa mise à mort qui sera le clou du spectacle et du jeu subtil et raffiné des comédiens. Cette petite famille nous explique le mode d'emploi du contenu, un contrat entre eux et nous, entre le théâtre et le public réuni et consentant. Un jeu de miroir juridique qui implique chaque parti à prendre ses responsabilités, à en être conscient et à les assumer. Un vote à main levé nous invite aussi à réfléchir du pourquoi nous là, ce qu'on y attend, ce qu'on est prêt à recevoir ou pas. Un bon exercice malin, drôle autant qu'engageant. Mais jusqu’où? On nous laisse le choix de faire ce que l'on veut pendant 4mn 33, ce qui peut générer toute forme d'attitude en public..Entre autre envahir la scène pendant que "le loup" n'y est pas!Et cela va bon enfant: des spectateurs sont invités à rejoindre le plateau, à écouter l'un des comédien nous rapporter un souvenir douloureux d'une représentation vécue..Texte qu'il confie à la lecture de l'un d'entre eux qui se l'approprie de façon muette. Tout est possible et envisageable par ce collectif à quatre feuilles, débonnaire, pince sans rire et fort joyeux.Ce sommet de réflexion sur l'implication de ceux qui paient pour voir travailler les autres est édifiant. Doit-on aussi participer, s'engager, se bouger pour faire avancer le scénario? On a signé un contrat d'entente avec ces travailleurs à vue et l'on doit s'y conformer. Sinon on se bouche les oreilles, on fredonne "frère jacques" où l'on quitte le théâtre de ce jeu participatif. A bon entendeur, salut et le tour est joué: tous responsables, tous consentants et satisfaits d'avoir apporter sa pierre à l'édifice! Le collectif Ontroerend Goed n'a pas froid aux yeux et c'est tant mieux pour nous qui sortons de bonne humeur avec l'impression d'avoir réfléchi et participer à un événement unique, un sommet franchissable de la démocratie directe en temps réel: une façon de se préparer à voter en toute clarté et connaissance de cause. 

Au Maillon jusqu'au 14 Mars dans le cadre de "Démocraties en jeu"

« Pendant des années, les Flamands de Ontroerend Goed ont joyeusement malmené leur auditoire. Mais ça, c’était avant. Depuis le COVID, l’entité pilotée par Alexandre Devriendt a changé son fusil d’épaule : pourquoi diviser quand les gouvernements le font déjà si bien ? Désormais, les expériences participatives du collectif visent plutôt à nous connecter – et tous les moyens sont bons. Summit nous convie à l’écriture d’une nouvelle constitution pour les arts. Directeur artistique de la troupe, Alexandre Devriendt revient sur ce qui, en vingt ans, a transformé une bande de potes dont les performances trash agitaient Gand en une compagnie dont les aventures interactives font le tour de la planète. »