mercredi 11 mars 2026

"Carte blanche à Hae-Lim Lee" Voix de Stras : les voiles du palais: vers un voyage au long court

 


Carte blanche à Hae-Lim Lee

Dans le cadre des Rendez-vous de la Voix
Carte blanche à Hae-Lim Lee, soprano de Voix de Stras' et doctorante en musicologie
La rencontre entre musique traditionnelle asiatique et musique contemporaine occidentale

Il y a des soirs où la voix ne s’arrête pas aux frontières : elle nous emmène avec elle.
Le 11 mars dans le cadre des Rendez-vous de la Voix, Catherine Bolzinger donnait carte blanche à Hae-Lim Lee, soprano de Voix de Stras', pour mettre en lumière le croisement entre musiques traditionnelles japonaises et coréenne et création contemporaine occidentale.
Accompagnée du guitariste Gaspard Schlich, du percussionniste Sami Bouchenada et du compositeur Matías Rosales, elle tisse un voyage entre Orient et Occident. Un instant suspendu entre voix, images et gestes sonores, pour raconter ce que les langues ne traduisent pas.
Une voix pour lier deux mondes, au cœur d’un voyage musical, empreint de nature et d’amour. 
 
 Un rendez vous en cache un autre et nous voici au coeur de cette désormais incontournable soirée mensuelle en compagnie de Catherine Bolzinger et d'une seule des solistes du groupe, l'ensemble "Voix de Stras"pour laisser libre cour au voyage, au jardin secret de la chanteuse Hae-Lim Lee périple musical autour des langues étrangères, de l'amour, des pays inconnus aux sonorités insoupçonnées. Avec l’œuvre "Flammenzeichen" de Younghi Pagh-Paan 1983, la chanteuse ouvre cette petite cérémonie musicale partagée, seule au coeur du Temple Neuf magnifiquement éclairé. Elle susurre, murmure dans des babillements une sorte de Sprechgesang étrange, ténu plein de contrastes et de modulations. Une voix chaude accompagnée de tambourins qui percutent doucement sous ses doigts agiles.En langue allemande, dans une belle gestuelle ouverte, offerte, dans une robe noire d'uinspiration japonaise, en dentelles noires. D'infimes sons tenus sourdent de ses lèvres, une grande variation d'octave distille son timbre chaleureux de soprano très pur. Des percussions de nacre comme des monnaies du pape égrènent toute cette fantaisie vocale et percussive.Résister ainsi à l'oppression en chantant, récitant un texte pour éradiquer la violence du pouvoir et de l'oppression.
 
La seconde pièce ""Renka" de Toshio Hosokawa" N° 1 "Aki no ta no"et N°3 "Yura no too"de 1977 réunit guitare et chant avec bonheur sur fond d'images vidéo en noir et blanc: herbes folles dans le vent en accéléré ou paysages vastes sous la pression atmosphérique changeante de beaux ralentis. La lenteur dans l"execution autant vocale qu'acoustique pour la guitare pincée, froissée va de paire avec les images animées de scintillements vibrants. Dans deux mouvements successifs, voix et guitare se répondent malicieusement au gré de la composition. Gestes amples du guitariste, geste vocal fulgurant de la part de l'artiste chanteuse aussi de toute son expression de visage, de toute sa présence méditative et mélodique.
 
Dans "Gagok" d'Isang Yun pour voix, guitare et percussion, de longues tenues respectives en ricochet, en résonance guident la composition en couches et palimpseste de sons. Les voix des trois interprètes en jeu pour de courtes interventions humoristiques et malicieuses pour créer une atmosphère, un univers où les paroles sont vocalises vertigineuses et virtuoses. Ondulations des ondes de la voix pour berceau de résonance, pour accueillir les sons inédits  en sorte de bulles de BD.Sons et interjections, avant un déchainement de percussions et guitare comme une alerte hispanisante Un bel opus où chacun trouve un écho chez l'autre et vibre à l'unisson d'une écoute commune.
 
Avec"Désinformation" de Matias Rosales c'est à la musique "en temps réel" que nous assistons. Le compositeur accompagné de la voix se joue des difficultés pour inventer les "sons du palais" de la cantatrice, sons qui diffèrent selon les cultures dont on est issu.Une sorte de "révolution de palais" en vocalises bordées en direct par les couches, strates de l'électronique. Une musique mixte audacieuse, un texte pour voix augmentée, un mélange savant "bidouillé" en mixage en temps réel pour une symbiose  entre naturel et artificiel très réussie. La chanteuse-lectrice-interprète toujours en rythme découpé, articulé, démembré ou psalmodié. Une nouvelle création pour voix et électronique intitulée Desinformation, basée sur un texte de Clémentine Lebedinsky, qui aborde la déshumanisation actuelle que nous vivons dans une société où l’information est presque entièrement manipulée.Une cuisine savoureuse en petite quantité précieuse comme la gastronomie nouvelle.A déguster de toutes les oreilles , à regarder comme ces paroles de Balanchine: "Regardez la musique, écoutez la danse". 
 
Enfin l'oeuvre de Philippe Manoury "En é, "La rivière n°1" 1993/94 met en avant la voix merveilleuse de Hae-Lim Lee: la voix pure, haute et sans faille sur les nappes de sons intrusif. Belle diction à fleur de lèvres, douceur et modération comme de l'eau qui sourd de ce flux vivant ou électronique en osmose. En couches, en nappes dans des harmonies cinglantes et inattendues. Ce quatuor de choc pour cette soirée unique réunissait des talents uniques, portés à la rencontre du public par la créativité d'une programmation originale. Catherine Bolzinger aux manettes, au gouvernail d'une embarcation inédite vers de lointaines contrées musicales."
 
 
📍Temple Neuf, Strasbourg - 11 mars, 20h
 
Programme :
Younghi Pagh-Paan — Flammenzeichen
Toshio Hosokawa — Renka I
Isang Yun — Gagok
Philippe Manoury — I. « La rivière », extrait de En Echo
Matías Rosales — Désinformation (création mondiale)
Une rencontre entre la musique contemporaine occidentale et les musiques traditionnelles coréenne et japonaise : voix, timbre, images et gestes sonores.
Avec Sami Bounechada (percussions), Gaspard Schlich (guitare) et Matías Rosales (composition & électronique).Hae Lim Lee (chant)
 
 

mardi 10 mars 2026

Armin Hokmi "Shiraz": hypnotique dérive chorégraphique

 


Shiraz

Armin Hokmi fait émerger des souvenirs et l’atmosphère de danses passées. Il s’est plongé dans les archives du Festival des Arts de Chiraz, ville iranienne où s’est tenu, tous les étés de 1967 à 1977, une manifestation de renommée internationale. Dirigé par le cinéaste Farrokh Ghaffari, la dramaturge Khojasteh Kia et le metteur en scène Arby Ovanessian, il a constitué un espace de recherche artistique important pour des artistes occidentaux comme Merce Cunningham ou Carolyn Carlson. De cette recherche naît une danse calme mais obstinée où les interprètes semblent laisser affleurer des impressions. Danse festive ou rituelle ? Gestuelle traditionnelle, transmise ou purement fantasmée ? Tout, ici, est plutôt affaire d’impressions, d’images d’archives qui remontent et sont esquissées, à l’unisson, ou presque. Il y a de la magie dans ce spectacle : elle réside dans l’architecture de l’espace qu’ouvrent ces six corps aux trajectoires qui se rapprochent ou s’éloignent, mais restent ensemble.


Ivresse

Les interprètes sont déjà sur le plateau, évoluant d'une infime façon au son d'une musique répétitive envoutante . Quand les lumières de la salle s'estompent, ils poursuivent leur lente danse enivrante, un bras levé, l'autre le long du corps, impassible. Les regards comme dans un vide plein de concentration. La délicatesse de leur gestuelle qui évolue peu à peu, caresse les émotions ressentie à la vue de ces sept personnages imperturbables dont les directions changent au fur et à mesure comme des brisures de rythme, des cassures de routine sempiternelle. Les petits pas se font lentement en contre point des percussions et autres instruments lancinants de la bande son. En baskets, pantalons larges flottent et bustiers couleurs pastels, doux et comme évanescents.Les bras en corbeille, arceau , les hanches en balançoire, le corps et les axes en bascule perpétuelle. 


Comme dans une partition musicale , la danse se construit en gestes, notes qui s’additionnent, en mesures qui s'allongent. Toujours de petits soubresauts discrets, des pliés futiles, des demi-pointes qui se profilent et retombent, comme une danse baroque subtile, légère, altière, distinguée. Les bras se font arche ou ailes tendues dans de belles envergures. Des tracés se dessinent comme un plan architecturé qui délivrerait des secrets de facture, de fabrication d'espaces contenus, retenus.Parfois des regards se font miroir puis replongent dans leur intériorité, bercés par les pulsations de la musique. Les mains se font écran ou filtre comme à travers un moucharabieh, les bassins des danseurs tanguent et ondulent, les épaules dénudées se dressent, se haussent ou retombent.  Tout un vocabulaire très précis pour cette unisson implacable, cette écoute collective qui conduit à une harmonie de groupe rarement égalée. 


L'atmosphère est au recueillement pour cette statuaire mobile qui rappelle celle des statues de nos cathédrales. Grâce, inclinaison de madone, pliés, révérence ou simplement courbure du buste en parade sacrée. La danse signée Amin Hokmi comme un rituel indisciplinaire sous des aspects très structurés, codés, construits sur des bases rythmiques incontournables. Sortes de frises picturales qui se déroulent comme un leporello ou un livre de la Torah, un rouleau de prières bouddhistes déployées .Figures antiques, lascives ou parfois bondissantes, à demi élevées, discrètes ascensions vers une élévation promise.Les lumières se font épouses et compagnes de cet ensemble singulier qui semble issu de nulle part, comme des anges dansant, des anges musiciens d'une mobilité intime, infime: un petit bougé pour atteindre l'extase ou la transe, la communion d'un groupe façonné par une partition stricte exécutée ici par des artistes sensibles, évocateurs d'une plasticité sculpturale de toute beauté de toute sérénité. 

Avec Armin Hokmi et son "Shiraz"ce sont sept danseurs qui tanguent sans cesse au rythme d'une musique lancinante, hypnotique: bercement des corps aux mouvements infimes, tenues dans des costumes pastel, baskets. Les regards des danseurs figés sur le sol comme une méditation cosmique, minimale, envoutante qui peu à peu dérive. Chaloupes dans l'espace nu, blanc. La tension monte une heure durant, les corps se frôlent petit à petit en duos. Révérences, jeux de mains, de bras, de hanches...Une danse lumineuse, contagieuse qui agite nos esprits capturés, captivés par ces mouvements altiers, nobles, marqués de culture du bassin méditerranéen. Harmin Hokmi fabrique une gestuelle originale, empreinte de biens des styles mais toujours solide et inscrite dans des emprunts loyaux aux autres cultures....A la dérive des continents de la danse.


 A Pole Sud les 10 et 11 Mars


lundi 9 mars 2026

"Sous les fleurs" Thomas Lebrun : comme un bouquet, florilège du genre. Millepertuis aux fragrances de lenteur porteuse de quiétude.

 


Au sud du Mexique dans la région d’Oaxaca, on les appelle les Muxes. Nées hommes et pourtant féminines, ni transgenres, ni travesties, elles sont élevées comme des filles et peuvent s’habiller comme telles. Lors des fêtes locales, elles portent la tenue traditionnelle zapotèque, longue jupe chatoyante tissée de motifs floraux et fleurs piquées dans la chevelure. Le chorégraphe Thomas Lebrun est parti l’an passé à la rencontre de ce troisième genre, reconnu mais pour qui la sexualité est cadrée, et le mariage impensable. Dans son exploration de la féminité au masculin, une notion si difficile à appréhender qu’il n’existe pas de terme précis pour la nommer, il met en regard leur société avec celles de la plupart des pays du globe. Là où sévissent violences et discriminations à l’égard des « hommes féminins », même lorsque ces derniers ont conquis le droit de se marier entre eux. Son documentaire chorégraphique oscille du réalisme à l’onirisme, questionnant « sous les fleurs » l’identité et les représentations du corps. Avec le concours d’un anthropologue mexicain, cinq interprètes dont un comédien chanteur, tous conscients de leur féminité intérieure, se livrent à une quête en perpétuelle transformation. Quant à la bande son, elle unit des musiques locales à une partition délicieusement non genrée, Le Spectre de la rose de Berlioz. 
 
C'est un tableau qui s'anime doucement, dans la lenteur, sorte de portrait de famille de "Menines" à la Velasquez ou du "Balcon" de Manet : attitude de groupe posée, immobile posant pour la postérité. Secret de famille ébranlé par les postures stables et équilibrées de cette oeuvre picturale, incarnée par les cinq "êtres vivants" coiffés et costumés à la mexicaine: costumes traditionnels chinés sur les marchés de ces "Muxes" parias ou adoptés par la population locale. Etre Muxe, être né "muxe" et s'exposer ici en plein soleil sous les lumières chaleureuses des murs qui les abritent, les accueillent, les acceptent dans leur diversité, leur identité; ni masculin, ni féminin, ni "neutre" mais vivantes ..Françoise Michel au registre plein de talentueuses inventions de lumières pour magnifier les corps, l'environnement, créer espaces et volumes dédiés à la danse. La lenteur est le temps, la temporalité de la pièce qui égrène voluptueusement ce phénomène de ralentissement des gestes en imperceptibles mouvements. Dignité, majesté de ces alignements graciles et complices de corps à corps.Les costumes ourlés par la lumière, la dentelle des jupes longues et blanches comme des millepertuis , fleurs et feuilles percées d'infimes trouées pour filtrer la lumière.Et respirer lentement le déroulement d'un sablier docile, d'une clepsydre écoulant la durée de la vie. Le passage, la transformation opérant ici comme un passage rituel initiatique et floral, fête des morts ou fête des fleurs de l'âge. Tradition augmentée par la dramaturgie de la pièce qui soulève bien des tabous ou autres idées reçues sur l'identité, l'altérité. Cinq danseurs se passent ce relais comme une flamme et la séquence portée par "Le spectre de la rose" de Berlioz en est le summum. Danse ondulante des torses qui se ploient, puisent une volupté et sensualité au creux de chaque épaule ou bras épris de lenteur. La lumière une fois de plus au zénith pour magnifier la beauté de ce déplacement subtil, comme les nymphes du Faune de Nijinsky...Une métamorphose singulière qui au final compose un second tableau de famille, plus contemporain, les danseurs vêtus de noir, assis dans des fauteuils tissés noir anthracite. Les fleurs questionnent cette considération, cette reconnaissance intuitive à présent de l'identité vécue et avouée de chacun. ;"Sous les fleurs", la quiétude désormais plus que l'homophobie ou autre agression malveillante et mortelle.La danse une fois de plus chez Thomas Lebrun comme ouvrage esthétique et perturbateur, agitateur tranquille et réconcilié avec la férocité de la vie. Un opus aux couleurs chaleureuses du pays de Frida Kalho: un voyage au long court, silencieusement savoureux , tremblant d'émotion et de gravité. Et fleurs et couronnes pour ce "spectre" plein de pétales de rose à effeuiller comme au cabaret avec émotion et modération respectueuse: Grandeur et noblesse, dignité au poing.

A PoleSud les 23 et 24 mzrs 


Thomas Lebrun

Après avoir fondé en 2000 sa compagnie Illico, il est d’abord artiste associé au Vivat d’Armentières (2002-2004) puis auprès de Danse à Lille / CDC (2005-2011), où il crée notamment en 2009 Itinéraire d’un danseur grassouillet. Depuis sa nomination en 2012 à la direction du Centre chorégraphique national de Tours, il a chorégraphié une quinzaine de créations, à la danse précise et à la théâtralité assumée. En 2021, il a fêté les deux décennies de sa compagnie avec une pièce anniversaire, Mille et une danses (pour 2021)