mercredi 10 juin 2026

Sylvain Riéjou, Association Cliché "Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ?": la Danse ! Y a pas "photo" ils sont extras!

 

"Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ?"

Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ? est la nouvelle création de Sylvain Riéjou, artiste associé à POLE-SUD. Comme un écho à sa première pièce, Mieux vaut partir d’un cliché que d’y arriver, également programmée en début de saison, il imagine cette fois une comédie musicale sur l’amour, en interrogeant nos clichés romantiques, à partir de la célèbre chanson de Daniel Balavoine. Il les déjoue en faisant incarner ce thème par des personnes de tous horizons : personnes âgées ou jeunes, timides ou extraverties, en situation de handicap ou valides ; et entrelace joyeusement leurs chansons de gestes illustrant des moments de leur vie amoureuse, réelle ou rêvée.


C'est la fête de fin de saison à Pole Sud et ce n'est pas tout à fait comme à l'accoutumée...Joelle Smadja profite de cette présentation de sa "dernière saison" pour saluer tout le travail entrepris pas l'équipe qui l'entoure, fidèle bras droit de toute une épopée consacrée, dédiée à la danse d'aujourd'hui: un parcours inégalé, insolite au service de la Danse. Saison "dense" et généreuse remplie de coup de coeur, d'interrogations sur des thèmes récurrents que l'on va suivre avec passion en compagnie du nouveau directeur Yvann Alexandre qui succède à cette odysée de la danse. Buffet convivial et en route pour la seconde présentation de la pièce, crée de toutes pièces durant toute la saison par quatre groupes de danseurs "amateurs" conduits, guidés, magnifiés par le talentueux directeur d'acteurs et de troupe : Sylvain Riéjou, artiste associé à Pole Sud. Ingénieux ingénieur de la danse comme "chanson de gestes", le voici embarqué avec 60 artistes en herbes, danseurs de toute leur conviction, de leur talent ou don pour bouger sans férir. Petit bougé en jeux de mots, calembours et vire-langue à la Prévert. Introduction burlesque et pleine d'humour pour cette prestation unique et originale, dédiée discrètement sous cape à une heroine Joelle-Joel aux prises amoureuses avec son Paul Sud tout droit sorti de l'imagination de notre conteur narrateur féru d'histoires comme de petites conférences gesticulées collectives et participatives. Visites dé-guidées, dé-glinguées au pays du geste, de l'expression, de la joie issue des corps de chacun.Quatre groupes se partagent le plateau successivement, chargé chacun de livrer sa propre interprétation de quatre chansons cultes du répertoire de la variété. Haute couture guidée par Sylvain Riéjou et Clara Bottlaender, tissée, brodée, ourlée et faufilée pour un show bien épicé, relevé de gestes inédits propres à chacun ou repris à l'unisson. Toujours au diapason avec le récit, les mots, le texte des chansons, qu'elle soit pour démarrer "L"Amour à la plage" de Niagara ou le désopilant "Besoin de rien, envie de toi" de Peter et Sloan, en passant par "Onde sensuelle" de M ou "Besoin d'Amour" de France Gall. Sans oublier "Je veux" de Zaz. et la fameuse référence du titre "Sauver l'Amour" de Daniel Balavoine...Un florilège de chansons populaires, inscrites dans leur époque, nostalgique ou pas selon les générations qui les découvrent ou les chérissent. Les interprètes toujours au plus près de leur capacité, sans chichis ni faire du faux semblant de pieds au mur simulé! Chacun sa place, son endroit dans une belle et riche communauté portée par un "être ensemble" cher à la danse contemporaine et à l'esprit du lieu, Pole Sud, banquise rafraichissante, solidement ancrée dans le présent Jamais à la dérive ni à la débâcle de ce phénomène géologique climatique! Une scène vibrante de joie, d'expressions, de singularité et d'identité respectée dans une danse plurielle et chorale. Pleine d'humour, de fantaisie, de malice et de clins d'oeil à toutes les générations ici représentées: deux fillettes, quatre ou cinq garçons dans le vent et une myriade de femmes engagées, drôles ou discrètes, star d'un soir, vedettes de l'ombre dans la lumière des projecteurs.. Danses solides, simples, touchantes, émouvantes de corps en mouvements pour le plaisir et par désir de structurer un spectacle professionnel de grande qualité. Tous et toutes solidaires, groupés, collectif bien identifié, respectueux des identités et différences. Coup de chapeau pour l'intégration de personnes en situation de handicap mental et plus particulièrement à Nicolas Yazdi, jeune danseur aguéri à l'APEDI Schiltigheim, porté, transporté et bordé par l'énergie, le tonus et la fraternité de cette expérience de la scène, énorme, hors norme. On ne le dira pas assez, "l'union fait la force" et au final c'est le public qui est invité à se prêter au jeu de la "gesticulation intelligente" pour interpréter à son tour la chanson culte. Les saluts font l'objet d'une présentation en couple de tous, petits numéros subtils, signatures individuelles drôlatiques et fameuses. Un final , comédie musicale enjouée avec "Laissons entrer le soleil" de Julien Clerc fait objet de conclusion emballante, pleine de couleurs et de verve. Un tableau fameux, portrait de famille mouvant, vivant, loin des clichés de photos aménagées à l'occasion de réunion familiale obligée... C'est bien ça, "la danse", l'endroit où se cristallise la rencontre entre soi et les autres dans une ambiance décontractée autant que respectueuse du rythme, de la ligne mélodique, des intonations et ponctuations de la musique.Sous une direction ouverte et généreuse d'un as de la participation jamais démagogique ni feinte. Tous engagés dans un processus de création, guidés par Sylvain Riéjou, le maitre à danser, joueur, conteur, amoureux de la chanson à texte.Chanson de gestes médiévale d'actualité, terrain de jeu avec ses règles, contraintes et esprit de gagner les faveurs du public autant que celle de ses partenaires de groupe. Une aventure inédite très réussie . Un hommage chaleureux au travail de Joelle Smadja au regard de ce médium multiple si riche: la danse!Sauver l'amour de soi et des autres grâce au gout du contact, du dialogue et de la diversité!Une recette à méditer et pratiquer sans modération pour fédérer et éclairer la planète du "petit bougé" sans fanfare ni trompette en toute sincérité.

A Pole Sud le 9 JUIN

vendredi 5 juin 2026

"Dub" Amala Dianor fait son melting potes...

 

Les compositions inspirées de musiques underground actuelles – jouées en direct par Awir Leon – détournent le reggae acoustique pour créer un paysage sonore mouvant, comme lorsqu’on frôle la périphérie d’une fête urbaine. Voix lointaines, basses profondes, éclats rythmiques. Dans cet espace vibrant, Amala Dianor réunit onze danseur·euse·s venus d’Afrique, d’Inde, d’Europe, tous issus des danses urbaines (pantsula, krump, waacking…). Virtuoses et singuliers, ils se défient, se répondent, se relaient, portés par une énergie vivante et contagieuse. Dans un esprit d’écoute et d’émulation, chacun affirme sa signature en lien avec le groupe. La scénographie de Grégoire Korganow ouvre plusieurs niveaux de lecture : la place publique où le mouvement se partage, mais aussi les recoins plus intimes, chambres imaginaires ou seuils d’immeubles. Une danse se compose alors dans la tension entre l’élan collectif et l’introspection, entre puissance et fragilité. Une communauté éphémère se construit, vibrante, complice, en constante transformation.

Le dub est un genre musical issu du reggae jamaïcain, un remixage réalisé en temps réel à partir de bandes magnétiques par des ingénieurs du son. Il est, à l'origine, un remixage radical qui met en avant le couple rythmique basse et batterie et des effets de son. Melting pot: il s'agit d'une métaphore décrivant la manière selon laquelle des sociétés, à la base hétérogènes, se développèrent et apprirent à vivre ensemble en dépit de leurs différences culturelles et religieuses.Alors après ce petit glossaire, on fonce dans le vif du sujet: Babel joyeuse pour cette communauté de fortune, reliée par la passion de la danse collective et du partage. Une tribu bigarrée, métissée sur un plateau nu ou presque: une porte auréolée de néons de couleurs sera le vestibule, le couloir d'entrée et de sorties des premiers protagonistes de spectacle.C'est au tour d'une danse indienne métamorphosée de paraitre à laquelle s'adonne un personnage distingué, plein d'harmonie de mudra savants transformés à l'occasion par des successions incongrues de gestes codés renversés, de pauses et figures révolutionnées. Entre tradition et modernité chacun des danseurs va modifier l'esthétique conventionnelle des catégories de vocabulaire pour un remix savant d'ingéniosité chorégraphique. La danse est poreuse, comme une éponge, chacun s'approprie lentement la discipline de l'autre et en fait une nouveauté contagieuse qui se répand joyeusement. Tribu, meute ou assemblée démocratique, les onze danseurs inondent la scène de divagations virtuoses, hip-hop détourné de façon extravagante, glissades et virevoltes spatiales dantesques, rassemblement par style ou éclatement des genres en mille morceaux majestueux. Beaucoup de "classe" dans ce grimoire, ce manifeste joyeux d'une "Babel heureuse"à la façon Montalvo/Hervieu des temps bénis du dépassement des frontières genrées de la danse. Un style en capte un autre, qui se modifie, se modèle selon ce que l'on s'approprie, ce qui infuse d'une technique à l'autre. Pétrie d'identité autant que de métissage, la petite bande exulte au son du DJ qui opère en direct pour un magma musical ambiant des plus tonique et tonitruant. Les costumes relax au diapason de cette simplicité d'écriture complexe en diable et incarnée dans le vif par les interprètes galvanisés par le partage.Une fausse rixe, des conflits sublimes, des complicités malines s'enchainent. Dans le silence aussi, la grandeur des gestes s'impose plus lente et retenue. Permettant d'apprécier chacun et chacune dans ce melting pot chamarré.Une découpe d'immeuble en cases carrées sur deux niveaux s'invente, structure sophistiquée où les danseurs inventent de petites histoires privées sans rapport les une aux autres. Tranches de vie, de cake comme "Les petites pièces montées" de Philippe Decouflé, où l'on observait la pluralité des styles, des personnages dans leur intimité. Façon Frédéric Flamand et son « Body/Work/Leisure », où la structure de Jean Nouvel déterminait la gestuelle, la circulation des corps dans un espace architectural majeur. Amala Dianor magnifie les interprètes, les expose au risque de transfigurer, transformer les codes pour une contamination joyeuse et indisciplinée des styles. Patchwork coloré des costumes quasi voguing qui défilent sur un podium central et sur une estrade voisine.Le DJ se mêle à la fête, agile, virevoltant avec sa tunique évasée comme dans un envol capricieux parmi ses collègues danseurs de toute leur peau. Le décor intègre des niveaux de perception pour nous introduire dans l'intimité ainsi dévoilée au grand jour d'une communauté soudée, performante. quelque peu cernant de trop les évolutions de chacun, réduisant les espaces en cases qui ne s'interpénètrent pas.Un lourd protocole scénique qui joue des perspectives et engage chacun à une diversité maline des situations. La collectivité aussi en danse chorale, à l'unisson pour ne faire qu'une.

 

jeudi 4 juin 2026

"Les Petites Filles modernes": Joel Pommerat, modéle de surnaturel narratif

 


Quels pouvoirs l’enfance peut-elle opposer à la parole des adultes ? Alors qu’il déconstruisait les codes du merveilleux dans Cendrillon, Joël Pommerat a pour ambition de les prendre au premier degré dans cette nouvelle création. À la manière d’un conte, il imagine la rencontre de deux très jeunes filles, obligées de déjouer les lois du monde réel afin de s’affranchir de celles des adultes et nouer un pacte d’amitié qu’elles veulent indestructible. L’histoire se raconte en même temps qu’elle se vit dans la forme de ce « théâtre roman ». Pour Joël Pommerat, la mise en scène et le texte s’élaborent de manière concomitante avec les répétitions. Les Petites Filles modernes poursuit avec malice son exploration des contes.


Dans la pénombre ou dans le noir total qui ponctue le spectacle, deux silhouettes plus ou moins distinctes se profilent ou se dévoilent, s'effacent ou réapparaissent selon le rythme du récit qu'elles incarnent. Entre espaces virtuels vidéo constants et réalité de la chair et de la présence des deux jeunes comédiennes, on ne choisit pas: cela fusionne sans cesse nous entrainant dans une fiction mouvante et bigarrée autant que dans une tension dramatique et addictive impressionnante. D'emblée, vociférations, cris et vocabulaire d'adolescentes en crise d'identité s'imposent, sonores, percutant, résonnant en écho ou caisse de résonance brouillant les pistes de l'audition. Deux jeunes personnages encore mal définis ou cernés se dessinent dans un décor hallucinant, en déséquilibre virtuel constant, sans cesse dérivant, basculant entre perception réelle et imaginaire. C'est le récit du dialogue qui mène la barque, les images défilant comme les pages d'un livre qu'on tourne avidement pour savoir l'issue d'un drame actuel. Deux adolescentes se démènent dans cette ambiance féroce, enfermement drastique où le malaise est roi, où la position de chacune est campée, ferme mais jamais définitive. Deux destins peuplés de peurs, d'angoisse, de questionnements, de cauchemars ou de rêves éveillés. Elles cherchent le sommeil et l'accalmie dans ce monde, huis clos dans une vaste chambre qui se transforme sans cesse. 


Deux parois délimitent les espaces où la vidéo s'immisce comme un second espace, endroit privilégié d'une atmosphère oppressante constante. Sur le plateau, en osmose avec toute une technique très sophistiquée,les deux comédiennes sont toujours raccord et puisent leurs identité dans ce mélange, cette alliance de vérité et de leurre.Coraline Kerléo et Marie Malaquias se partagent ce chalenge de paraitre ou d'être comme happées par la mise en scène et la lumière opaque, diffuse, translucide.Une performance d'actrice à souligner tant elles nous guident et conduisent dans les entrelacs d'une histoire, d'un conte à dormir debout si bien mené par leurs voix amplifiées, déformées, par le off d'un conte de fées d'aujourd'hui qui n'a rien à envier au "Petit chaperon rouge". Les intentions de surprendre, de rebondir dans ce tableau éternel de jeunes corps et esprits tiraillés, obnubilés par des visions cauchemardesques sont assumées par le regard et la compassion de Joel Pommerat. As du fantastique là où l'on ne saurait le trouver, magicien des ambiances qui en disent aussi long que le texte. Avec lui, Eric Soyer et Renaud Rubiano laissent libre cour à leurs fantasmes et l'univers se crée indéfiniment en lumières, profondeur de champs, perspectives et troubles constants en déséquilibre. 


Les temps sont fragiles comme les oscillations, les leurres de tous ces espaces inventés qui fusionnent et déversent une foule d'images en relief, volumes cinétiques vertigineux, comme cette chute virtuelle du corps de Marjorie dans les abîmes du désespoir. Image impressionnante et puissante de ce destin qui chavire. A ces côtés, sa complice s'ingénie à la perturber, lui défoncer ses barrières pour la perdre par amour, par passion dans une sororité complice malgré tout bienveillante. Ce contraste de sentiments se joue aussi face aux parents, absents, en voix off plein de déni de responsabilité de fausse complicité. Rassurer l'enfant angoissée par des visions, celles d'un "vieux voisin" qui la hante jour et nuit. Silhouette qui se dessine et évolue dans le temps comme une ombre menaçante de caverne de Platon.Un homme vraisemblablement, Eric Feldman, sorte de Nosferatu cherchant sa proie dans un grand flou, gommé par des visions opaques et glauques.Tous les trois comédiens immergés de force dans ce bain anxiolytique , potion magique concoctée par notre écrivain-metteur en scène, prestidigitateur de grand talent. On en sort rincé, essoré, plein de visions étranges. 


Le domaine de l'adolescence, traité comme un manifeste, un grimoire de sensations à fleur de peau, de langage et de gestes pesés, construits comme une chorégraphie faite de placements, d'endroits à respecter faute de synchronisation, de justesse : la bonne place pour chacune des comédiennes au diapason de toute cette complexité graphique. La cinétique et l'esthétique de la scénographie rejoignant la plasticité d'un Julio Le Parc ou  de toute cette génération de plasticiens de la lumière-mouvement. Des filles "modernes", des enfants terribles en proie à une fièvre envahissante générant spectres et fantômes, ectoplasmes plein de matières à penser le monde.Le reste appartient à l'imaginaire de chacun. Sans rappeler le travail de Mourad Merzouki dans "Pixel", vertige du faux semblant des images abyssales de la vidéo au plateau, baigné de futiles tracés éphémères disturbant pour les corps immergés dans l'écriture lumineuse au sol...Ou "Helikopter" d'Angelin Preljocaj ou tout vacille sous les pas des danseurs. Ou du plasticien Rioji Ikéda et ses sculptures lumineuses évanescentes créant des espaces à conquérir...Encore Claire Bardainne et Adrien Mondot pour leur travail d'images chorégraphiques pixelisées en direct.

 


[Création théâtrale]
Joël Pommerat[Avec] Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias[Et les voix de] David Charier, Delphine Huot, Roxane Isnard, Pierre Sorais et Faustine Zanardo

[Scénographie et lumière] Éric Soyer[Vidéo] Renaud Rubiano[Costumes] Isabelle Deffin
[Perruques] Julie Poulain[Son] Philippe Perrin, Antoine Bourgain[Musique originale] Antonin Leymarie

 
Au TNS jusqu'au 18 juin