dimanche 19 juillet 2026

Le chaos et l'émeute au Festival D'Avignon: tg STAN et Julien Gosselin en déferlantes expressions scéniques

Deux spectacles hors norme, l'un magistral leçon de scénographie au coeur de la Cour d'Honneur du Palais des Papes, le "Maldoror " de Julien Gosselin, l'autre le très artisanal "1, 2,3" Poquelin du collectif tg STAN. Deux épopées distantes qui se rejoignent dans le chaos, l'extrême sophistication autant que la sobriété. Aux antipodes et pourtant le second au coeur lui aussi d'un écrin hors pair, la célèbre Carrière de Boulbon


"Maldoror" de Julien Gosselin

D'après Roberto Bolano et Lautréamont, Julien Gosselin interroge notre monde et notre attitude et engagement de spectateur-acteur. Incroyable tableau de l'Amérique Latine des années 70 ce spectacle gigantesque s'ancre dans l'horreur et le mal absolu des personnages et de leurs écrits totalitaires.Sur scène, constamment filmés par des cadreurs de génie en live, les comédiens prouvent ici que la simultanéité des images sur écran et du jeu théâtral en direct, grandeur nature est possible. La performance dure plus de six heurs jusqu'à potron minet sans qu'on s'en lasse ni ne décroche. Grâce à ce va et vient des regards entre scène et écran, grâce à l'illusion d'y participer lors du premier entracte. Le public est invité à boire un verre sur scène, canicule oblige ou invitation réelle participative. On comprend vite que la déambulation n'est pas celle d'une récréation au bar, mais la présence interactive avec les comédiens que l'on frôle et qui continuent à jouer alors que les cadreurs fendent la foule pour pénétrer les espaces. Ceci dans un dispositif scénographique solide et magistralement inventif, des espaces de jeu comme des pièces d'appartement, des cellules d'interrogatoires, des lieux de vie conviviaux. Le trouble est semé, le leurre s'installe. Quelle est la position du spectateur dans cet entrelacs d'images, de jeu en direct ou de simple place assise sur les gradins traditionnels?


On a le choix et l'on s'y complait aisément. On perd ses repères alors que les comédiens tiennent le plateau, fervents détracteurs de textes adaptés, maitrisés, hurlés, vécus comme peu savent le faire. La belle équipe que cette troupe fédérée pour l'occasion, pour ce marathon sonore et visuel géant, incroyable et plein d'audace. Le plateau investi comme rarement par une mise en espace, en abime remarquable, inégalée. On en ressort grandi, éclairés par la démence des écrits ou attitudes de tortionnaires fascistes méconnus de la Grande histoire. Gosselin excelle dans ce gigantisme unique et singulier que seul un festival sait créer, commander et faire vivre.

A la Cour d'Honneur du Palais des Papes jusqu'au 12 Juillet 


"1,2,3 Poquelin" du groupe tg STAN 

En avant pour du Molière et que du Molière. Jean Baptiste Poquelin aux anges plane au dessus de la Carrière de Boulbon et se régale du jeu de ce collectif belge amoureux de sa langue. Plus de quatre heures durant du crépuscule du soir à la nuit bien entamée les huit comédiens s'échinent avec verve, talent et une énergie sans faille à faire vivre des personnages qui n'ont rien à envier à ceux de notre temps. Revisitant le répertoire ce collectif bouillonnant de démocratie constructive explose les frontières entre les textes des pièces de référence et brule les planches de tréteaux au coeur de la carrière. Un spectacle rutilant, plein d'énergie débordante, de verve où les acteurs endossent moultes rôles, changent de costumes à vue et se fraie un chemin parmi le public disposé en tri frontal autour d'eux. C'est dire si l'ambiance est joyeuse, grave ou truculente et si les échanges fusent entre public et interprètes.C'est un empire que l'oeuvre de Molière et ils y sont fort à l'aise ces artistes de grande envergure et de beaucoup de modestie. La farce est reine, la vérité sociale cruelle, l'humaine condition férocement éprouvée et campée par un jeu d'acteur entier, authentique plein de verve et d'authenticité On assiste à une fête collective, chaotique et débordante en pleine sobre ébriété et ravissante Chacun y met du sien, du chien et de la passion communicative et salvatrice Molière se régalerait de cette résurrection païenne de son oeuvre rythmée comme des salves lancées et rattrapées en plein vol dans un exercice théâtral de haute voltige avec trois fois rien! 1, 2 , 3 soleil et l'on joue et gagne au jeu de l'avarice, de la médecine ou autre facétie humaine avec empathie collective et simplicité d'accès remarquable.Du théâtre sans coulisses où tout le monde fait tout, de la machinerie à l'écriture, du jeu à la dramaturgie : on rêve éveillé au bon vieux temps bien de notre époque où les langues se délient et s'insurgent dans une poésie et avec une ferveur inégalée.

A la Carrière de Boulbon jusqu'au 25 Juillet 

 


Solos magnétiques au 80 ème Festival d'Avignon..Valérie Dréville, Johann Le Guillerm aux sommets du possible.

 Seuls sur scène mais entourés par des accessoires ou des images, Valérie Dréville et Johann Le Guillerm atteignent des sommets de virtuosité ou de délicatesse.


"Terces" de Johann Le Guillerm

A la perfection, nul n'est tenu. Cependant certains démiurges semblent échapper à cette loi improbable en franchissant les limites du possible. Sous le grand chapiteau de Avignon en Scène à Villeneuve on retrouve le prestidigitateur des objets insolites, Johann Le Guillerm avec émotion, impatience, attention. Terces, c'est "labourer pour la troisième fois" un spectacle créé en 2003 qui a grandi, évolué et pris du poil de la bête. De la maturité certes, mais toujours de l'audace, du danger, du risque encouru par un artiste hors pair, farouche, sauvage personnage magnétique qui dès son apparition au coeur de l'arène, fascine, intrigue, dérange aussi. Dompteur d'objets insolites, "inutiles" fabriqués de toutes pièces par son génie à la Léonard de Vinci Le Guillerm sonde les strates de ses secrets de fabrication et s'en sert pour créer suspense, intrigue, le tout maintenant le spectateur en apnée, en état de sidération permanent .Avec ce magicien insolite, vêtu d'un salopette gainée d'un corset dévoilant dos et épaules, revêtu d'un manteau de parade, c'est à des instants suspendus que l'on assiste. Les mécaniques s'emballent, les machines inventent des déséquilibres instables, les rouages de toute cette "écurie" fantasque s'animent comme des objets pensants, bougeant au gré des impacts du corps engagé de l'artiste. Ce glossaire inventé de toute pièce tient en haleine et les visions qu'il engendre créent du rêve, de l'utopie, de la science fiction proche et vivante. Mikado de poutres de bois, cabanes architecturées comme pour de la survie précaire et possible, autant d'objets indescriptibles qui tentent d'inventer un autre monde auquel le corps serait confronté. Ou moteur de gestes, d'attitudes ou de postures inconnues. Sisyphe et son rocher veillent au grain dans cette machinerie infernale, poétique ou tragique selon le point de vue de celui qui regarde se dérouler ces "numéros de cirque" d'un nouveau genre qui à présent reflète l'art physique, rythmique de cet OVNI spectaculaire. Le Guillerm en partenaire de toutes ces créatures dociles qui répondent par l'affirmative à toutes ses sollicitations ou propositions de déplacements, de fuite,. Course ou poursuites contre le temps, l'art de Le Guillerm n'a pas cessé d'interroger la gravité, la gravitation des corps dans l'espace. Maitre à danser, il figure aujourd'hui l'art perturbateur de l'autorité de l'homme sur les choses, la nature, les matériaux, les formes. Pour créer des univers changeants, des ambiances et atmosphères de toute beauté. Énergie et concentration comme credo, image, signature de marque. Un voisin de Bartabas ou de Bejart, ces fameux parrains démiurges du spectacle vivant. Terra incognita, secret de ce qui déstabilise sur cette surface de réparation agraire intouchable, inaccessible aux machines agricoles démesurées. Un terrain, un terroir d'exception à préserver comme un laboratoire, conservatoire vivant d'espèces en voie de disparition Panamarenko, l'homme volant de la création architecturale plasticienne ne renierait pas ce chantier ouvert de la création en apesanteur constante. Mais avec tous les appuis, les ancrages d'un corps en lutte, combat ou osmose avec la matière.

A Villeneuse jusqu'au 20 Juillet festival Villeneuve en scène 


"Thésée, sa vie nouvelle" de Guy Cassiers et Valérie Dréville

D'après le roman de Camille de Tolédo

Guy Cassiers porte sur scène Valérie Dréville dans une adaptation orale et visuelle d'une extrême richesse pour les sens en éveil: l’ouïe et la vue comme vecteurs et transformateurs de la narration, du récit inédit de l'autrice. La voix de l'actrice est à peine audible, douce, pesée, confidentielle au démarrage de l'opus et l'attention extrême est d'emblée convoquée pour apprécier les sonorités de la langue, le secret des histoires qui se dévoilent dans un récit qui avance sans cesse. Doublée d'images vidéographiques denses, fortes et d'une captation augmentée de l'actrice par une caméra en live, cette fiction-réalité touche et disturbe les repères temporels. Cette femme interprète, s'adonne au jeu du double, des différentes facettes de son personnage grâce au jeu des images projetées qui la traquent, la surdimentionnent. Au sol des images peintes ou des graffitis comme des confettis d'icônes multiples soignent une scénographie sans gravité qui semble plane dans l'univers. Pas de plancher ni de surface où s'enraciner dans les évocations du passé et du héros Thésée aux prises avec un destin périlleux.


La parole se délivre plus imposante et fait face au public toujours dans une grande intimité. Sédative atmosphère hypnotique qui berce dans une sorte de confort intimiste remarquable. Le corps de la comédienne en immersion avec le travail magique de Bram Delafonteyne, expert en construction d'imagerie vidéo, de structuration de l'espace autant au sol que sur l'écran en fond de scène.

Le bruissement des couleurs, des lumière et autant de fragments, de découpe et selon un savant montage rythmique du déroulement et de la succession des images enregistrées. Images sorties tout droit d'archives, du passé où corps et graphies se confondent, s'entrelacent à l'envi. Valérie Dréville, discrète et magnétique vibre et sonde les abysses de ce texte profond que l'on écoute suspendu à ses lèvres, en corps à corps avec sa voix, ses attitudes et postures chorégraphies sereines. Un opus rarissime au doigté fragile et distingué pour un voyage-paysage au long court, la durée de ce "Thésée"pris dans le labyrinthe de la mémoire. Toutes les images s’additionnent, se superposent à foison dans une sorte de vitrail mouvant aux contours marqués par les frontières graphiques de l'assemblage. Un alliage iconographique resplendissant de lumières et de musicalité rythmique saisissant.

A l'Autre Scène du Grand Avignon Vedène au festival d'Avignon 

Avignon Festival IN: des duos incontournables: François et Christian Grémaud, Isabelle Huppert et Hueyoung Lee


 "Mon frère" de François Gremaud

Sourds-doués sans malentendus.

On le connait pour ces fresques sur les grands prénoms mythiques du ballet ou de la mythologie, "Giselle", "Carmen" ou "Phèdre". Ici cest de son frère Christian dont il sera question, son alter-égo de toute sa vie, son complice, son compère, sa passion, son amour fraternel. Christian est malentendant, sourd et sa vie durant, affronte le monde social, affectif, politique de front;Et non sans mal, coups et blessures. Son frère décide alors de conter la vie d'un homme simple, en révolte sur le seuil de moultes expériences humaines, médicales et surtout verbales, loquaces.Ne pas entendre, c'est ne pas parler et c'est devoir s’insérer malgré tout dans le monde affolé des relations sociales pas toujours bienveillantes aux regards et aux yeux de certains. L'auteur-comédien François Gremaud s'empare de ce sujet, de son frère pour évoquer cet endroit, ce lieu, ce corps qui vit et existe malgré toutes les agressions, les malentendus face à la revendication d'une simple existence parmi les autres. Christian n'est pas comédien mais sur scène, convoqué sans fard par son mentor, il est solaire, brillant, malin, perspicace et volontaire: comme dans la vraie vie. Il s'exprime par le langage des signes, cette grammaire, ce glossaire subtil et très complet qui tend à inventer une gestuelle non pas mimétique, mais rythmique, visuelle, tonique. C'est de la danse avant toute chose entre les mains, les bras, les regards de Christian qui tient tête, fier, altier, noble et plein d'humour sur sa condition. Il raconte son odysée, épopée abracadabrantesque dans le monde du travail, les associations porteuses de bonnes nouvelles ou de recette pour "guérir", soigner, forcer à parler, appareiller ceux qui n'entendent pas. Une galère, une panique quotidienne pour cet homme indépendant qui ne "souffre" pas d'un handicap mais souhaite au jour le jour exister avec cette épreuve à surmonter. Ou tout simplement vivre auprès d'êtres humains doués de paroles et d'audition naturelle. François lui écrit, lui dédit un texte qu'il nous raconte de vive voix, alors que son frère signe ses propos. La parole, le geste alternent, se chevauchent, s’additionnent, se catapultent et l'on nage dans un bain de jouvence visuel, audible, tactile aussi car tous les sens semblent convoquées ici. On persiste et signe à entendre, écouter, regarder ce duo de charme ou de rébellion, cette paire de confrères siamois ou jumeaux, reliés par l'amour, le respect, la compréhension: jamais par l'effort ou la contrainte. Et la magie opère savoureuse drôle ou dramatique selon les instants évoqués de la vie de Christian. Etre sur scène n'est ni revanche, ni pied de nez aux institutions ou soignantes et savantes réparations médicales. Le langage des signes est naturel et fait le bonheur de Christian qui sourit ou s'affole, se rebelle , s'insurge mais toujours se soulève avec passion, grâce et détermination. Et la danse de sourdre de ce dialogue de "sourds" au monde du dédain, du mépris ou de l'indifférence. Prendre en compte, estimer, valoriser, considérer l'autre sera leur crédo autant d'auteur que de comédien. La danse a toujours flirter avec un certain "mimétisme corporel" du mime au mimodrame sans pour autant être muette.Philippe Decouflé, Pascale Houbin, les premiers à se préoccuper des affinités sélectives entre danse et langage des signes....Voir "le petit bal perdu" de Decouflé, oeuvre art-video-danse incontournable. Alors ce couple, ce binôme nous devient familier et l'on quitte les frères Gremaud fort d'une expérience et d'une sensibilisation humaine à une condition pas toujours facile à assumer. Avec joie et respect, écoute peut-être un peu différente du monde du silence. Bavards et prolixes, enthousiastes et loquaces à leur façon, les frères Gremaud seront les ambassadeurs d'une cause humaine de tout premier ordre. Qu'on se le dise...en langue des signes!A l'audition du monde.

A la Chartreuse de Villeneuve les Avignon le 13 Juillet 

Autre duo insolite et exceptionnel


"Oiseau" de Han Kang et Julie Deliquet 

C'est un événement unique, deux soirées de suite dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes

Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee tiennent l'immense scène deux heures durant pour une lecture inédite, commande Tiago Rodrigues à l'occasion de cette édition du festival consacré à la Corée: sa langue, ses écrivains, ces artistes trop méconnus.

A deux sur l'immense plateau, voilà les deux actrices, conteuses, diseuses, lectrices: ce qui n'est pas un simple exercice: lire, jouer, interpréter, anticiper le récit jusqu'à le connaitre par coeur pratiquement. Un duo inébranlable, solide comme un roc, fascinant autant que sobre et convaincant. Chacune nous tient en haleine dans ce récit passionnant en tout point sur la vie de Gyeongha, l'ami de Inseon,  qui vit sur l'île de Jeju. On se familiarise avec la vie de ses deux correspondantes à distance lors d'un appel à l'aide de l'une envers l'autre. Et l'aventure humaine bat son plein dans une narration tendue, fleurie de paysages, de mondes, attentionnée par le rythme, la diction, la présence de ses deux femmes sur le plateau devant leur pupitres. De blanc vêtue en toute sobriété cette lecture performance tantôt légère, tantôt grave dans les propos se déroule sans faille, ponctuée de silences, de suspens. Un duo de coeur et d'esprit très physique qui porte les intrigues ou le simple récit dans une navigation au long court fabuleuses. Les mots, les paroles bercent l'atmosphère spatio-temporelle de cet espace mythique comme une petite cérémonie partagée, un rituel de rencontres, de ricochets ou d’écho que la Muse Echo en serait honorée. Isabelle Huppert, frêle silhouette puissante et belle, sa compagne plus retirée font un chant choral à l'unisson de l'humanité. Avec ses "Impossibles adieux" Han Kang et Julie Deliquet dévoile une partie de l'histoire de la Corée vue des paroles et des sensations de ceux et celles qui ont vécu la tragédie de Jeju. Encore ignorée, méconnue ici magnifiée et rendue au grand jour par un quatuor de musique, de paroles de chambre aux cordes sensibles, intimistes mais portée haut et fort aux oreilles du monde. Merci au Théâtre de jouer son rôle de phare, de gyrophares , alerte sur le qui-vive du monde.

Dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes les 14 et 15 Juillet