jeudi 21 mars 2019

"Halfbreadtechnique" de Martin Schick : un Helvète partageux comme du bon pain!


"Halfbreadtechnique ne ressemble à rien de ce que l’on connaît. A travers cette étonnante proposition interactive – un drôle de jeu sur le partage poussé jusqu’à l’absurde – Martin Schick pose un regard lucide et déconcertant sur les tendances post-capitalistes, la distribution des richesses et l’économie du spectacle vivant. Follement irrésistible, cette performance de l’artiste suisse amuse, stimule, déstabilise. Elle déroute nos idées sur la générosité comme nos attentes envers la représentation." I.F.

Musique baroque de jet d'eau pour une entrée martiale sur le plateau du studio de Pole Sud...Dèjà une adresse au public, et ça repart de plus belle pour une mini démonstration d'un puissant savoir faire en danse, fracturée, glissée, savante et structurée, sur la pointe des baskets,histoire de satisfaire ceux qui prétendrait encore que les danseurs ne savent ni ne dansent plus.On vous cloue le bec cher détracteur de la non danse! La danse, c'est fait, on évacue et on passe à autre chose....Et après, on partage quoi?
Le cum panis, l'être ensemble pour se distribuer les rôles, l'espace, la parole et l'argent!
Ce soir, on s'explique, on fait connaissance, d'abord avec le prix que ça coûte, une place de spectacle selon sa condition financière et économique.C'est drôle et on apprend que son voisin est "carte culture" ou chômeur, plein tarif ou famille!
Il sort de sa besace -un sac rouge stigmatisé festival d'Avignon avec ses trois clefs papales, une horloge Migros. Un signe ardent de son sponsor, sans qui rien ne serait possible: la Suisse comme cible pour ce danseur chorégraphe helvète qui ne manque ni de franchise, ni de culot envers ses soutiens privés d'un pays où l'argent se porte bien; grace à ces soutiens, il peut créer sans "aucune pression de productivité": il serait payé pour nous monter les logos de ses partenaires en toute quiétude.Nestlé, Pro Helvétia: quel honneur, s'il vous plait!
Profitons" nous dit-il de ces instants de quiétude, quantifié, valorisées et évalués et passons au chose sérieuse: ce "demi-pain", moitié moitié de convivialité partagée: on commence par un croissant à rompre et faire passer dans le public: serions nous en plein rituel de communion?Faire quelque chose en retour, renvoyer la balle au bon, être à l'écoute et jamais se contenter de recevoir...Un credo sympathique auquel on adhéré en félicitant les heureux donateurs de monnaie qui participent de ce procédé.En donnant, on gagne et on est "un bon être humain" qui se dédouane, comme les Suisses, sans frontière!
Alors, place au partage de la scène avec un invité de marque, un danseur en situation économique difficile et on est béni des dieux financiers. C'est Joel Braun qui s'y coltine, beau danseur vêtu de noir qui partage la moiti"é du plateau délimité par une frontière scotchée, après avoir partagé la moitié du salaire de Martin Schick
"Il fait la danse, l'autre, le contemporain!". Bien vu !Très animal, ce dernier dans de très beaux gestes enrobés, mouvements de doigts écartelés pour ciseler l'espace, glissés et ondulés sensuels, fait bonne impression chorégraphique et danse !
Avec quelques ornements segmentés, à terre il évolue, solitaire et concentré.
Au tour d'autres invités récoltés parmi le public, pour se partager la moitié de la moitié du plateau, toujours dans un grand soucis de partage; des occasions uniques de vivre des moments singuliers, humains, à l’affût de la surprise
Martin Schick a l'étoffe et la fibre des gens généreux, francs et direct pour tisser un réseau , rhizome de contacts et de questionnements qui se résolvent dans l’immédiateté: on y va ou on n'y va pas! Jusqu' à découper son tee shirt, un billet de banque, un double lit d'hotel, les dettes aussi!
C'est comique, décalé, franc de collier et très surprenant , toujours sur le fil du décalé pour dévoiler positionner notre attitude et posture dans ce monde économique et trivial où l'on compte beaucoup sans conter suffisamment la richesse des relations humaines.
On en reprendrait bien une bonne tranche de ce pain de mie là !

A Pole Sud, le 20 Mars dans le cadre du festival Extradanse



mercredi 20 mars 2019

"Pere Faura" inaugure Extradanse à Pôle Sud avec " Sweet Tyranny" :stakhanoviste du Grand Huit !


"Fan de culture pop, Pere Faura aime à la détrousser de ses mythes et clichés. Cette vocation première contribue à la jubilation qui traverse ses spectacles. Avec ses accents punk un brin vindicatifs, Sweet Tyranny, pièce de groupe issue d’une trilogie, revisite les films musicaux des années 70 et 80, notamment les chorégraphies de John Travolta. Ce faisant, l’artiste catalan questionne avec humour l’image d’une danse festive qu’il compare aux conditions de vie du danseur, à notre rapport à l’art et aux œuvres." I. F.

Verre de l'amitié partagé, salle comble pour l'inauguration à la bonne franquette du festival Extradanse....
En préambule, prologue, amuse bouche,un montage d' une savante sélection de comédies musicales tourne en boucle dans la Dansothèque...Un régal très apéritif !

C'est parti pour un marathon salutaire avec la pièce de Pere Faura: "Sweet Tyranny"
Il y a comme un désir de provocation ou de paradoxe dans cet intitulé: on comprendra vite avec le déroulé des péripéties qu'il s'agit bien ici d'un tyran à la tête d'une compagnie de danse esclavagiste...D'emblée le "patriarche-patron"apparaît en salle, se frayant un chemin parmi les fauteuils des spectateurs sous un halo de projecteur, phare, torche poursuite braquée sur lui.

Ce sera la star d'un soir, habillé en footballeur, la boule magique à facette d'une boite de nuit, pour ballon! Il cause: il évoque l’exiguïté des petites salles de représentation où il a fait ses débuts: entravé, confiné, comme "chez lui", cocooning dont il se souvient avec nostalgie: la proximité le hante et il cherche à la retrouver.
Sa philosophie: celle du chiffre Huit que l'on retrouve en danse, dans la métrique de la musique, dans "le huit et l'infini"! Une valse à huit temps? Apparaissent un à un les danseurs de sa troupe, qu'il présente devant deux écrans cinéma qui distillent des images de comédies musicales en rapport avec les filiations chorégraphiques du disco.
C'est un rappel, un retour aux sources des "grands" de Fame, Chorus Line" et autres bijoux du genre. Mais en dénonçant les rouages de cette fabrique de chair à danser, Faura touche et titille, va là où ça blesse et où ça fait mal. Cette danse performance, physique, éprouvante où l'on achève bien les chevaux.




Les danseurs "travaillent pour lui" et cela semble une économie de marché saine et normale. Kitch addict, féru de cette culture populaire, la danse est pour lui objet vernaculaire et il la traite comme telle: des images de travail à la chaine, d'usine, parcourent les écrans, alors que, déchaînés, les interprètes s’adonnent à leur gestuelle mimétique de ces années folles de disco! En leader et chef de tribu, Pere Paura lève le doigt à la Travolta, signifiant son appartenance au clan et sa supériorité hiérarchique. Flashdance au poing! Un striptease comme alibi de la danse contemporaine, et le voilà reparti sur une autre planète sexy en diable: il parle beaucoup, les surtitrages traduisent et l'on a peine du coup à regarder la danse...Prolixe, voluble, beau parleur, Faura donne trop à voir et entendre et l'on perd le fil.
Hooligan de la danse, il rêve de remplir les stades comme au foot, tel un Léon Zitrone, il commente allègrement ses faits et gestes et le comique et burlesque qui en sourdent demeurent délicieux et savoureux. Une cène culte de danse de couple, hétérosexuel, digne d'un concours de haut niveau, dénonce le sexisme. Et la critique du théâtre "participatif" bat son plein quand les danseurs invitent à reproduire les gestes cultes d'une "macaréna" disco!
Des images de brigades et bataillons militaires trahissent la tyrannie de ces danses, en alignement effaçant identité et personnalité des danseurs. Le politique est fort et présent dans cette mise à nu d'un style, d'une époque où concurrence, et arbitrage de pouvoir abusif gèrent le monde du spectacle hollywoodien.
La danse au travail, au "martyr", c'est l'usine et Faura en patron, chef de service brille par son égocentrisme et narcissisme. De très beaux éclairages disco, pour la longue séquence finale, sorte de résumé compacté des danses de cet acabit, inondent le plateau On bascule en discothèque après avoir visité les coulisses de cette fabrique industrieuse de la danse.
On aimerait inverser le rapport scène-public pour monter chalouper sur le plateau avec ses "précaires " du spectacle, évoluant sur un sol jonché de verres en plastique non dégradables. Des images simultanées de ladies sexy, doublant en caricature, ces danseurs assoiffées de rythmes et d'évasion salutaire mais fallacieuses.
Travolta en icône et figure de proue, Faura dénonce irrévérencieux le snobbishness et se fond dans son personnage de manager tyrannique: à venir saluer seul, gardant la vedette, star d'un soir et occultant la présence de ses "esclaves" du turbin: on ne pourra pas saluer l'équipe au complet". Il assume et là, le public comprend la densité du titre de la pièce "Sweet Tyranny" en réclamant l'apparition des interprètes qui n'auront pas le droit de citée, ni d'être cités, numéros et bêtes de scène à concours!
Beau travail de dénonciation et de mise en "boite" de ce phénomène "disco"!

A Pôle Sud le mardi 19 Mars
Dans le cadre du Festival Extradanse.





lundi 18 mars 2019

"John" : "bout de calvaire" :


John est un spectacle qui déclenche la parole, car il aborde un sujet tabou : le suicide des adolescents. John, jeune homme québécois, ne les représente pas, mais il est l’un d’eux. Ce texte, un des tout premiers écrits par Wajdi Mouawad en 1997, alors lui-même tout jeune auteur, est mis en scène par Stanislas Nordey. Il nous invite à pénétrer dans la tête et dans le corps de John, un être bien vivant qui exprime sa solitude, son désespoir, sa colère. Une première version de John a été présentée à des lycéens dans le cadre du programme
" Éducation & Proximité ". 
Quand la langue québécoise transmet un je ne sais quoi de différence, une absence de traduction qui rend véritable le texte, on est dedans et pour une petite heure avec un jeune homme. Mais lequel ? Dans un décor en trompe l'oeil, l'univers bascule, chavire en graffitis noir et blanc, stries qui se prolongent jusqu'au plancher. Décor à la Van Gogh, une chambre anonyme, vide.
Il teste une caméra, s'enregistre dans un monologue destiné à ses parents, histoire de laisser une trace irrévocable sur son passage à l'acte: "je me suis suicidé" Il hurle sa douleur, fait ses adieux à la vie, cherche ses mots, explose par le verbe oral car il ne "sait pas écrire" sa souffrance. Il efface sa bande, recommence pour mieux aller au fond de sa colère, dans un jeu entre haine féroce et douceur nostalgique. "Le monde est méchant", il en pleure et puise dans le noir qui est en lui. "Je vous hais", dit-il et dénonce la crise de famille qu'il subit; en occultant le mot "aimer", il surfe sur la vie et la mort, désespéré. John évoque les façons de se suicider, acte prémédité et dans des injonctions et exclamations bien québécoises, interjections multiples et colorées, jamais folkloriques, il nous embarque au confins des impasses de l'adolescence incapable sur toute la ligne de vivre et d'assumer : "que les autres meurent en moi ", il ne reste plus rien."Tabernacle, calice, hosties et autre christ", vocabulaire quasi religieux, emprunté ici face à l'interdit du suicide dans la religion catholique!
Une corde lui tient lieu de partenaire dans ce monologue éprouvant, interprété de façon magistrale par Damien Gabriac, inspiré, incarnant de toute sa chair, un homme blessé qui ne peut plus rien réparer, ni aller vers une rédemption possible.
La réparation n'aura pas lieu: il détruit la cassette vidéo, en remet une autre dans la caméra, recommence son soliloque mais, à bout, avoue "l'amour ne veut pas de moi"
On apprend avec l'apparition de sa soeur Nelly que c'est fini, qu'il nous a volontairement quitté.
La musique du canon de Pachebel accompagne cet acte et émeut.
Une performance d'acteur au service d'un texte nu et cru, à vif, éructé sur les modes de la haine et de l'impatience d'en finir. Texte à entendre, incarné, vécu du fond des "tripes" d'un acteur encore proche de l'âge de ce "héros", celui d'une génération en danger, en péril de manque de tout.
John, c'est le fils qu'on ne connait pas, qui se révolte en vain et ne peut plus avoir d'impact sur sa vie, ni la conduire

C'est poignant et touchant, dérangeant de vérité et d'actualité, comme tous les "centres d’intérêt" de Wajdi Mouawad. La mise en scène est  signée, griffée Stanislas Nordey , celle d'une mise en espace de ce corps intranquile, dosée, sobre et alimentée par ce décor chancelant qui donne le vertige Chambre qui sombre dans les tréfonds de l'âme et coule comme un vaisseau à la dérive, pendant la débâcle. Le sommeil éternel gagne sur la vie et tout s'éteint.

Au TNS jusqu'au 23 Mars