mardi 3 décembre 2019

Sucre-"An ice cream for a nice crime": le cream politique parfait : sucrer les fraises !


Abdoulaye Trésor Konaté / Cie ATeKa

Sucre - an ice cream for a nice crime

France, Côte d'Ivoire / 1 danseur + 1 musicien + 1 comédien / 55'
Création / Coproduction POLE-SUD, CDCN
"Une même scène et trois partitions différentes pour la danse, le théâtre et la musique. Sucre, la nouvelle création d’Abdoulaye Trésor Konaté officie entre gestes et mots, silence et sonorités, au plus près des corps et d’une matière, le sucre. Un propos doux-amer finement décliné en multiples nuances. Après son solo Humming-Bird / Colibri et le duo Rien à aborder créé avec Myriam Soulanges, Abdoulaye Trésor Konaté engage un autre type de travail où se mêlent texte et musique, théâtre et danse. Le propos fédérateur de cette nouvelle création est une matière, a priori faite de blancheur et de douceur : le sucre. Le chorégraphe et ses complices artistiques ont pris le sujet à bras le corps pour en embrasser toutes les misères et les grandeurs. Le sucre et ses qualités, couleurs, attributs, son histoire sur fond de colonisation et d’esclavage et jusque dans ses représentations contemporaines, s’emparent de la scène, hantent les corps. Un même esprit, aussi décalé que le sous-titre de cette création An Ice Cream for a nice Crime – (littéralement : « une crème glacée pour un joli crime ») – se diffuse sur scène où les interprètes évoluent sous la blancheur des lumières. Il fait écho aux préoccupations du chorégraphe qui puise dans ce qui divise ou rapproche pour interroger notre relation aux autres cultures, à la mémoire et à l’avenir."

On se sucre au passage
Le plateau est occupé par un petit tas, à priori de "sable", les cintres supportent quelques objets hétéroclites greffés à des branches...Paysage plastique qui va s'animer des présences de trois conteurs, diseurs de bonne aventure ou de mauvaises nouvelles du monde.L'un des protagoniste aspire le son d'un micro, l'autre verse cette matière quasi granitique encore non identifiée. Leurs costumes à caractère médiéval, fraise, collerette et chemises bouffantes en feraient des personnages historiques princiers...."Raffinés" au langage gestuel très châtié. C'est ce qui se révélera être du sucre blond comme dans un sablier, une gravière où sablière qui sera la matière plastique du spectacle. Très picturale, la pièce s'achemine lentement vers la danse, valse à trois piliers, chaussettes et chemises voltigeant, ou lutte, combat, mêlée solidaire.
Les projecteurs de côté, comme des colonnes cinétiques de Schoffer, accueillent une danse chamanique autour du tas de sucre, terril, monticule,qui devient édredon et coussin pour une tête enfouie.

Caramel blond
Des empreintes de sucre cristallisé, cristal de roche, ou sucre-glace se dessinent sur le visage de l'opprimé, esclave des cultures de canne à sucre...On se sucre au passage dans la semoule ! Les yeux hagards comme possédé par un esprit aliénateur, l'un des trois hommes vacille, hypnotisé.  Le cercle magique de sucre devient piste pour ces "bonnets rouges" que menace un arbre, une longue branche de bambou suspendue au dessus de leurs têtes. Arbre à canne-came- à sucre bordé de néons, arte povera à la Zorio, en déséquilibre précaire. L'un des travailleurs chevronné du sucre revêt un manteau de parade, costume, uniforme de l'oppresseur, riche propriétaire terrien, exploiteur, marchand mondialiste, colon ou autre saboteur, sabordeur de liberté. La mus opère en lambeau de chemise blanche à terre, l'animal se réveille et danse...En onomatopées diverses et improbables, il éructe sons et digressions variés.
Le "méchant nègre" sommeille, sur fond de batterie électronique. Un beau duo complice de clown Chocolat, Auguste noir et blanc, ou bonhomme Banania en suggestion.Le grotesque s'installe, férocement opératoire et un discours à propos du commerce de cette denrée, or en barre, s'emballe.Richesse, profit, pour "casser du sucre" sur l'autre, comme ces "pâtissiers" de la honte, faiseurs d’esbroufe, de travestissement. L'aliénation par le travail est à l'ordre du jour verbal, alors que la danse délivre dans un magnifique solo, les affres du pouvoir: auprès du délire de l'un, de la chute de l'autre, le vainqueur se déploie largement, tournoyant, expressif, extatique, bras ouverts, séduisante parodie de dans classique frétillante, cygne dans son costume qui voltige; déséquilibré, toujours, déroutant, puis vaincu se jette dans le sucre, la tête la première, faisant l'autruche....

Festival des cannes à sucre!
Puis la scénographie signée Ikyheon Park (voir l'édicule du quai faubourg de pierre) prend le relais: la tige de canne à sucre, bordée de néons descend des cintres ; un violoncelle, enregistré, ponctue les gestes dans une ambiance de suspens. Encore un discours politique à deux, en écho, qui se chevauche dans l'espace et devient inaudible.La tige devient chemin de lumière, puis se divise se déconstruit en quatre plantations, la lumière comme une salamandre sur la crème brûlée , sucrée.Comme des lampes de sourciers, les perches, mi arbre- mi baguette de magicien, sont les torches "frontales" de ces chercheurs d'or, orpailleurs de sucre d'orge!Planète sucre au programme de ce show très imagé, manifeste politique et poétique . Penone, sculpteur des arbres momifiés, veille sur cette fable écologique où se joue dans une ronde torsadée, le sort de la planète : les alertes, en cabanes à trois mas, clignotent au final comme une alerte, un message à décrypter, une lueur de phare à suivre.

Raffinerie: sucre blanc, sucre de couleurs !
"Raffiné" cet opus sur la can-canne à sucre , séduit et fait mouche, les couleurs au cœur du discours plastique opératoire: "united colors of brown sugar" pour credo ou alibi.
La danse y est précieuse et ambassadrice de bien des dénonciations comme à son habitude !

A Pole Sud les 3 et 4 Décembre  



dimanche 1 décembre 2019

Terry Riley : tel père, tel fils !


Terry Riley, précurseur du new age et de l'ambiant, ensorcelle les plus grands musiciens depuis le milieu des années 60 : le Velvet Underground ont intégré ses boucles musicales dans ses chansons, le compositeur et arrangeur Brian Eno s'est inspiré du son de ses claviers atmosphériques.
Soft Machine lui a consacré un album, Kraftwerk et le mouvement space rock allemand lui ont emprunté sa radicalité. Enfin, les Who lui dédient l'un de leur titre Baba O'Riley qui débute avec l'une des plus célèbres compositions de ce chaman de la transe. Cette fois accompagné de son fils Gyan Riley, le compositeur proposera tout un programme : un mélange de structures complexes, souvent improvisées, contenant des éléments de minimalisme, de jazz, de ragtime, et de raga du nord de l'Inde. Une association d'inspirations et de textures musicales dans la lignée de sa carrière prolifique et protéiforme

A la Chapelle des Trinitaires, espace musical du réseau "cité musicale" à Metz, le public semble impatient de retrouver ce "pape" du jazz, 83 ans, cheveux et longe barbe blanche, coiffé d'un bonnet singulier. En lever de rideau un adepte de la musique en boucle, jeune compositeur et manipulateur de console, David Chalmin, pour une ambiance répétitive et envoûtante, truffée de vibrations hypnotisantes....

Il est au piano, Terry Riley, la main alerte, le rythme au bout des doigts, vif et insurgé de la texture musicale protéiforme, inspiré de culture et de contrées éloignées. Beau tableau que le père et le fils, guitare acoustique rivée au corps. Duo, duel de complices de longue date qui se forge ici des accents conjugués, en harmonie, même dans les moments d'improvisations engagés par une inventivité à tout rompre!
Belle ambiance partagée pour ces retrouvailles avec cet orpailleur de sonorités recherchées, filtrées, tamisées par son interprétation toute singulière et attachante; son grand âge dépassant toutes les conformités, toutes les audaces et se jouant des embûches ou obstacles à la bienséance musicale.
Un petit instrument surgit au final, sorte de guitare miniature esthétiquement remarquable: un quasi jouet pour virtuose !
Une soirée mémorable, pleine de charme, de densité, d'émotion musicale! Pas de nostalgie mais bien de la réalité musicale contemporaine pour ce virtuose du minimalisme forgé par la performance et l'inventivité débordante!

A la Chapelle des Trinitaires en coproduction avec l'Arsenal et la cité musicale le 29 Novembre


"Le marteau et la faucille" : le maitre et l'enclume !


"En 2018, Julien Gosselin, lecteur passionné, a entrepris un remarquable et colossal travail de transposition scénique de l'univers romanesque de Don DeLillo. La première réalisation en a été la trilogie Joueurs/Mao II/Les Noms au Festival d'Avignon, avant L'Homme qui tombe avec l'ITA-Ensemble, la compagnie d'Ivo van Hove à Amsterdam.
Puis il a repris l'adaptation d'une étrange nouvelle déjà abordée dans le cadre de la trilogie. Ce texte s'intitule Le Marteau et la Faucille et constitue l'un des écrits les plus récents de Don DeLillo, inspiré par la crise financière de 2007. Son action se situe dans une prison pour délinquants en col blanc. Elle narre un réel totalement affolé. Des enfants présentent un programme d'informations économiques où les mots sont vidés de leur sens. Un détenu purge une peine de 720 ans de réclusion pour avoir construit un montage financier qui a causé la chute de deux gouvernements et la faillite de trois multinationales.
C'est ce monde, où plus rien n'a de sens et où le grotesque fait loi, que Julien Gosselin a décidé de convoquer sur le plateau. Il met en scène Joseph Drouet, comédien aussi sobre que magistral. Ce dernier endosse le rôle du narrateur du Marteau et la Faucille, mais aussi toutes les autres voix de la nouvelle. Il nous entraîne dans un tourbillon qui fait écho à l'absurdité, à l'irrationnel et à l'angoisse profonde dont DeLillo revêt notre monde contemporain, que peuvent secouer des catastrophes opaques et indéchiffrables."

La scène est occupée sobrement per une chaise, un micro et un écran blanc en fond de plateau.
Il apparaît, cet homme en costume cravate, profil manager...Son visage sera rapidement dédoublé à l'écran, surdimentionné, tout en rouge flamboyant, rayonnant, étrange On n'aura de cesse  de scruter ce visage, très expressif, plein de petites manies, de tics recherchés, qui dérangent et façonnent au départ un personnage meurtri, préoccupé, quelque part insurgé, instable Assis, les manches retroussées, c'est un homme perturbé qui se donne à voir dans un simple appareil qui trahit pourtant tout ce qu'il traverse d'émotions, de doutes Et de plus des changements de timbres de voix, de rythme de diction et d'élocution viennent perturber le champ d'écoute et le regard. Il est multiple, devient fillette et d'autres êtres gravitant dans sa sphère intranquille. Une heure durant le comédien incarne, distille ces textes furieux, visuels, incantatoires et révèle la densité des propos, leur musicalité. Corps engagé, visage gigantesque tableau, portrait qui ne ment pas et dévoile toutes les nuances et subtilités du jeu !Joseph Drouet à lui seul performeur, conteur, aux prises avec des propos multiples issus de sources diverses, avec brio, jouant sur la corde des dissonances des tonalités vocales, des scansions, de la syntaxe complexe.Il se joue des obstacles, vire à 180 ° dans les rôles qui se succèdent, fait l'homme orchestre ou caméléon: magistrale performance sur le fil, funambule sans filet...Bordé par une musique aux variations électroniques ascendantes, il se bat, chevauche la tonalité extérieure qui se rit du volume sonore de sa voix, escalade les rythmes à contrepoint et combat ce fatras musical avec obstination et pugnacité ! Son atelier de forgeron, sa voix et son instrument corporel comme outil de prédilection, sur l'enclume de son établi! Du bel ouvrage pour ce marteau, avec son maitre !

Au CCAM de Vandoeuvre le 30 Novembre