samedi 18 mars 2023

"Mineur non accompagné" : les lois de l'hospitalité....Surface de réparation où les "ni-ni" se reconstruisent...


 Sous l’égide des départements, il existe en France des centres d’accueil spécialisés de mineur·es non accompagné·es ayant fui leur pays. Sonia Chiambretto et Yoann Thommerel, poètes pour la scène, fondateur·rices du g.i.g (groupe d’informations sur les ghettos), se sont immergé·es dans l’un d’entre eux, situé dans un ancien centre de colonie de vacances au milieu d’une forêt normande. Comprendre la vie de ces mineur·es en errance, saisir les dimensions de ce qu’on appelle en sociologie « l’occupationnel », échanger, écouter : telle est l’amorce de ce projet théâtral dont la démarche documentaire est de mettre en récit la parole de jeunes personnes vouées au déracinement, à l’isolement et à la précarité, et aussi de celles et ceux qui travaillent dans le centre. Restituer poétiquement cette forme de vie collective dessine un geste politique : interroger l’acte d’hospitalité censé animer cette institution et donner la parole à celles et ceux dont l’existence est placée sous le signe de l’invisibilité.



Un petit stade de foot sera l'unité de lieu, en vert et blanc, couleurs inversées. Deux personnages en tenue de sport, training noir, arpentent cette superficie en jouant à faire tournoyer une balle sur son axe rotatif. du bout des doigts. Et au sol, de vieux ballons, usés, cabossés mais fort esthétiques dans cette scénographie déjà bien évocatrice: surface de réparation, buts et autres repères au sol pour se "reconstruire", se cadrer et épouser une autre forme de "seconde vie"..Car il s'agit bien de se réinventer, de se forger une identité dans ce foyer, chambre des merveilles pour plus d'un MNA, migrant ici "accompagné" par la bienveillance de tous les "encadreurs". C'est à une sorte de lecture à deux voix que nous sommes invités, conviés, convoqués. Sur des sortes d'ardoises, leur texte est inscrit qui se déroule à travers leurs lèvres, leur jeu en dialogue. Les deux protagonistes, auteurs de ce "documentaire" singulier, acte posé comme une récollection de témoignages semblent très à l'aise. Témoins et acteurs de leur processus de création sur ce sujet sensible et brûlant, méconnu encore du "grand public". Faute d'information et d'engagement juridique, social de la part des "autorités". A nous de découvrir en sons, en images l'univers bousculés mais battant de ces "mineurs" naviguant à vau l'eau dans cette société qui les "supporte" plus qu'elle ne les "porte". Ni mineur, ni majeur, ces "ni-ni" se confient aux auteurs, artistes en "résidence" dans des foyers d'accueil. Et le texte qui se construit est pudique, humoristique, jamais fataliste ou déprimé. Pas de destinée pré-établie, mais un combat singulier, un match de foot où l'on défend son territoire, son équipe avec sincérité et non violence.La surface de réparation prend tout son sens et les filets de but, tout leur cachet de protecteur, de panier pour mieux contenir et renvoyer la balle. C'est touchant et une heure durant, le rythme va bon train sans sifflet ni pénalty. Suite à ce dialogue enjoué mais grave, une discussion s'ensuit avec le public rassemblé à l'occasion de cette "petite cérémonie" en l'honneur des enfants migrants. Sensible et responsable, le terrain se déblaye de ses préjugés et l'on en vient à se "poser des questions" entre autres à travers un questionnaire qui engage notre réflexion, le sens de nos actes ou de notre ignorance de tous ces faits. Une pièce originale et décapante, où les deux poètes metteurs en scène et acteurs jouent à franchir les embuches, marquer des buts et avancer pour une prise de conscience collective d'un "phénomène" social et politique hors norme. Ce qui nous re-lie au monde d'aujourd'hui en toute conscience artistique. Sur mode mineur sans bémol ni dièse, en état majeur sans anicroche pointée. Nié parfois en bécarre pour déni d'ignorance étouffant la réalité.

Au TNS jusqu'au 25 MARS

 

Sonia Chiambretto est écrivaine et metteure en scène. Son œuvre pour la scène, attachée à la démarche documentaire et influencée par l’objectivisme poétique américain, est notamment publiée chez Actes Sud-Papiers (CHTO, 12 Soeurs slovaques, Mon Képi blanc), Nous (État civil) et L’Arche éditeur (Supervision, Polices !, Gratte-ciel). Yoann Thommerel est poète et metteur en scène. Ses textes, lorsqu’il ne les porte pas lui-même (poésie-action, performances) sont régulièrement mis en scène au théâtre. Il codirige avec Sonia Chiambretto la compagnie Le Premier épisode.

jeudi 16 mars 2023

"Gli Anni": limonade chorégraphique pétillante, romancée, relevée. Déplier le corps leporello. A livre ouvert.

 


Marco d’Agostin Italie solo création 2022

Gli Anni (les années)

Chorégraphier à partir des secrets du corps. Celui d’une danseuse en particulier, Marta Ciappina. C’est à quoi s’attache Marco D’Agostin. En créant Gli anni (Les années), pour et avec elle, l’artiste italien tente une nouvelle approche : danser comme à l’ombre d’un roman, avec les imprévus et les décalages que suscite le montage musical, une playlist de chansons pop et rock des années 80 à 2000.


 

Tout comme en littérature – que l’on pense au titre éponyme des romans de Virginia Woolf ou d’Annie Ernaux croisant mémoires intimes et collectives – Les années (Gli anni), ces récits de vie qui vont de la saga familiale à l’autobiographie, se consacrent au temps. Et c’est bien ce que convoque Marco D’Agostin à travers l’écriture de cette nouvelle pièce. Déjà dans son solo Best Regards présenté la saison dernière à POLE-SUD, lettres et correspondances tenaient un rôle prépondérant dans cet hommage rendu au danseur et chorégraphe britannique disparu Nigel Charnock.
Dans Gli anni qu’il crée en tandem avec Marta Ciappina, danseuse et pédagogue qui en est l’interprète en solo, le chorégraphe italien poursuit la traque des signes dont il fait la matière de ses créations. À partir du corps même de l’interprète, de ses gestes singuliers et vibrants, de sa mobilité fluide ou disloquée, Marco D’Agostin fait de ces mouvements les messagers d’un récit sans faux semblants, à la fois cru et délicat. Sans pour autant recourir aux mots, Gli anni fait son office et met à jour d’indicibles émotions à travers une forme abstraite qui s’adresse à tous. Une danse énigmatique des souvenirs émane du corps désarmé de l’interprète.

Limoncello...

Compte, décompte comme lors de l'apprentissage, à l'école, en famille: compter des citrons en rythme, en dansant, en errant sur le plateau, chemise blanche brodée et pantalon seyant: elle, une jeune femme au visage lisse, ouvert, à l'écoute, à l'affut. De l'envergure dans les geste, bras ouverts, des mouvements acérés et directs entre l'air et le sol, dans des directions divergentes. Fluidité et efficacité des décisions de chemin, de parcours: en avant, à rebours comme happée par le passé-présent, un sac à dos pour seul bagage. Elle en extirpe un chien, statue de porcelaine, immobile objet, sujet de mémoire. Une carte magique, des lettres en petits cubes carrés...Des objets souvenirs qui tiennent ç corps. Alors que sur un petit écran suspendu, quelques préceptes kinésiologiques s'affrontent à ses gestes et en soulignent la source.


Mouvance dictée par la verticalité de la colonne vertébrale, par ce qui soustent chaque geste: l'énergie, le fluide.Émouvante figure incarnant les strates des mots qui nous forgent, la danseuse se meut et s'émeut devant nous en grande empathie. Regard attachant, séduisante personne irradiant autant de la malice que du détachement. Marta Ciappina en modelage constant incarnant à sa guise les propos et intentions du chorégraphe Marco D'Agostini. Mutine et distancée, présente et forte d'imprégnation du sujet. Elle se libère alors sur un patchwork de musique pop, rock, souriante, épanouie, séduisante.C'est comme un roman, une histoire à construire le temps de la représentation, avec un lettrage de scrabble, une missive lue par un spectateur. Danse revolver qui fait "bang" avec humour désopilant et dérisoire meurtre d'un polar nanar. 


Et des images de films familiaux en super 8 de défiler au lointain: on y aperçoit des fillettes qui comptent des citrons! Et la boucle est bouclée...A rebrousse poil.Rembobinez! Limonade pour trinquer...Faites vos jeux, l'histoire peut recommencer ou continuer. Comme il vous plaira de feuilleter ce livre à corps ouvert, d'en faire un exercice d'Oulipo littérature potentielle ou de leporello...Le leporello, également appelé livre accordéon, ou encore livre frise, est un livre qui se déplie comme un accordéon grâce à une technique particulière de pliage et de collage de ses pages. Danse qui se plie et se déplie à l'envi, se lit, se relie à toutes les fantaisies sur la perception du désordre, de l'incongru, de l'absurde.Un téléphone jaune relié de la main à l'épaule par l'omoplate pour anatomie de l'énergie du geste...Belle image du flux qui relie. Sans raccrocher surtout, la communication n'est pas interrompue...


A Pole Sud jusqu'au 16 Mars..

 


"Candide" de Léonard Bernstein: Pangloss, Cunégonde, Candide et les autres....Bernstein s'amuse....

 


Strasbourg Palais universitaire de Strasbourg Dates 15 17 19 mars 2023


En partenariat avec La Filature – Scène nationale de Mulhouse et avec le Service de l’action culturelle de l’Université de Strasbourg, dans le cadre de la programmation anniversaire de son dispositif Carte culture.

Direction musicale Samy Rachid Opéra Studio de l'Opéra national du Rhin, Chœur de l'Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse

Pangloss et Martin Lambert Wilson Candide Damian Arnold Cunégonde Floriane Derthe La Vieille Dame Liying Yang Maximilien Oleg Volkov Paquette Brenda Poupard Le Capitaine Andrei Maksimov Le Gouverneur Glen Cunningham Vanderdendur Iannis Gaussin

Comédie musicale en deux actes.
Livret de Lillian Hellman et Richard Wilbur, avec Hugh Wheeler, John Treville Latouche, Dorothy Parker et Stephen Sondheim. Créée le 1er décembre 1956 au Martin Beck Theatre à New York. Version de concert.

« Tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles. » Ainsi parle Pangloss à son disciple Candide pour l'encourager sur les chemins de l'optimisme. Il faut dire que la vie est plutôt douce à la cour du baron de Thunder-ten-tronckh. Mais voilà Candide bientôt arraché de ce coin de paradis après avoir échangé un baiser innocent avec la belle Cunégonde. Mis à la porte du château, il découvre la guerre et entame un périple autour du monde, de Lisbonne à Buenos Aires, en passant par Paris, Venise et l'Eldorado. De déconvenues en mésaventures, le malheureux voit les grands principes de Pangloss se fissurer à l'épreuve de l'expérience. Il en viendrait presque à délaisser les sirènes de la métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie pour cultiver son jardin...
Avec Candide (1759), Voltaire raille joyeusement l'optimisme aveugle et les travers de la société occidentale avec un sens de l'ironie et un comique de situation qui annoncent déjà le théâtre de l'absurde. Mis en musique par Bernstein un an avant West Side Story, ce conte philosophique devient progressivement un classique de la comédie musicale américaine, porté par son ouverture et l'air des bijoux de Cunégonde, le pyrotechnique « Glitter and Be Gay ». Lambert Wilson prête sa voix au philosophe Pangloss et emporte avec lui la troupe des jeunes chanteurs de l'Opéra Studio dans un réjouissant voyage en absurdie.

En tout démarre par une belle introduction du Président de l'UDS Unistra Michel Deneken l'occasion de cette "fête" pour célébrer avec les étudiants, les 30 ans de la carte culture, dispositif qui fédère les institutions pour fidéliser les jeunes à l'art et ses monstrations diverses! Hommage à la "jeunesse", à l'enthousiasme, ce qui nous porte et transporte en commun dans des mondes parallèles tout à fait fréquentables.

Alors en avant pour le chantre de l'optimisme pour une écoute exceptionnelle au Palais Universitaire, transformé pour l'occasion en salle de spectacle impériale...Le directeur de l'Opéra du Rhin, Alain Perroux,complice de ce challenge technique et artistique comme partenaire idéal !

Un opéra comique, opérette idéale bordée de références à des univers musicaux proches du "genre": ainsi  se promènent à travers la partition des chants, du choeur et de l'orchestre, des bribes mozartiennes, un peu de Lenhart,un peu de Bernstein style West side Story dans les introductions à suspense, les silences percutants, les pauses parlées. 


Lambert Wilson en maitre de cérémonie, un conteur-lecteur idéal doté d'une diction, d'une élocution hors pair: incarnant un Pangloss, comédien et personnage versatile de toute beauté. Il chante bien sur, aisé, performeur de charme en compagnie des "jeunes voix" de l'Opéra Studio, solidaire et laissant la place à ces chanteurs-comédiens, engagés, séduisants, convaincants. A la façon d'un Pygmalion bienveillant...Notons l'interprétation maline, coquine de Floriane Derthe, en Cunégonde à la technique vocale irréprochable, ne contournant aucune difficulté, enracinée et débordante d'authenticité. Moulée dans une robe scintillante, elle donne à entendre et voir ce personnage clef de l'intrigue, des rebondissements et coups de théâtre multiples de cette fable fondatrice. Elle se comporte face aux événements rocambolesques qui ponctuent la narration et la musique, avec aisance et abordant les contre-Mi bémol avec décontraction, désinvolture et sans filet. Les autres se partagent le devant de scène frontal, Candide, Damian Arnold,adorable "jeune homme" éperdu et transi, la vieille Dame, Liying Yang, drôle et solide, pleine d'humour et de détachement: bref, des interprètes aguerris, lyriques à la solide formation qui prennent la scène pour cette version concertante avec un jeu pertinent, sobre et fort éloquent. L'Orchestre portant cette légende de littérature philosophique comme un berceau musical où les références parfois à la Carmina Burana du choeur font basculer dans tous les espaces de navigation géographique de cet opus incongru."Candide" comme une ode à la fantaisie, à la voix, au récit et aux aventures inénarrables d'un microcosme qui prend des proportions de résonances gigantesques. Le chef Samy Rachid à la baguette, souple, rebondissant, le corps engagé dans cette musicalité fantasque de haute volée, défiant les embuscades et embuches d'une partition versatile, d'une composition sonore complexe et ravissante !

Une fête à partager avec la jeunesse estudiantine et les officiels réunis à cette occasion pour que la sacro sainte culture descende de son socle, de son piédestal pour être abordée sur les marches du Palais sans dérouler le tapis rouge.