jeudi 8 janvier 2026

Radio Live - Chapitre 1: "Vivantes "des destins croisés, du métal dans le corps...

 


Ce sont trois Vivantes, chacune a traversé une guerre : enfant, adolescente ou adulte. En Bosnie, en Syrie, en Ukraine. Chacune a résisté et résiste encore. Oksana, Hala et Ines sont parties ensemble à Sarajevo, questionner la société d'après-guerre. Il y a des filles et des mères résistantes, à Kyiv, Lattaquié et Mostar. Elles portent des engagements forts : partir sur le front ukrainien avec les journalistes, créer un lieu d'accueil de réfugiés, travailler la fiction pour mieux parler du réel. Comment raconte-t-on l'expérience de la guerre à ceux et celles qui ne la vivent pas ?

Comment parler à celles et ceux qui ne nous ressemblent pas ? Depuis une dizaine d’années, le projet Radio Live creuse cette question. Aurélie Charon, productrice et journaliste, qui a toujours cru aux amitiés imprévues, revient au TnS, après un premier épisode présenté en novembre 2023, avec une nouvelle création, déclinée en trois chapitres. Elle tend son micro à huit personnes provenant de zones de conflits en Syrie, à Gaza, en Bosnie, en Ukraine, au Liban, au Rwanda… L’enquête journalistique se réinvente à chaque représentation, amplifiant des paroles nécessaires qui se déploient à travers des sons, des images, des archives, de la musique live et des échanges vivants. Moins qu’un « sujet », la réconciliation apparait comme une nécessité vitale pour les personnes qui viennent témoigner sur scène. 

C'est un instant inoubliable dans ce plateau radio désormais légendaire signé Aurélie Charon que d'entendre avouer de la part d'une femme en pays de guerre que son corps est aujourd'hui criblé à l'intérieur d'éclats d'obus: 56 impacts soudés dans sa chair à demeure. Car il est bien ici question de destinées "extra-ordinaires" malgré le contexte désormais "ordinaire" d'états en situation de conflit armés.Elles sont trois 'invitées" à témoigner de ce qu'elles ont vécu tout au long de parcours différents, dans trois pays affectés par la folie et les coups de la guerre: Syrie, Ukraine, Bosnie. Trois territoires qui génèrent ici des récits de corps, des histoires de relations humaines, d'entraide, de solidarité, de sororité inégalées. Six femmes en permanence sur le plateau de "radio live"s'affairent à restituer aux spectateurs les pérégrinations de vies balancées au gré de décisions, de sort qu'aucun choix n'a déterminé hormis celui de résister, se soulever, comprendre et tenter de rentrer en dialogue avec leurs familles, les membres affectés par un autre passé et des responsabilités politiques fortes, engagées. On est à vif, concerné et investi par la force des propos, la crudité des descriptions de ces vies fracturées comme des corps démantelés, soumis aux lois de détracteurs de liberté, d'altérité. Trois femmes qui ne jouent pas "la comédie" devant nous et attestent de situations invraisemblables aux yeux des tranquilles Européens, non encore impactés par les faits guerres. Que rajouter à cette authenticité bouleversante sur scène, orchestrée de main de maitre par Aurélie Charon, experte journaliste radio, créatrice et autrice de ce fameux projet "radio live" qui résonne désormais comme une forme nouvelle d'information, fouillée, poussée jusqu'au bout du vraisemblable dans une sorte de sérénité de calme étrange bordé d'émotion, d'engagement et quelque part de folie éditoriale. Les longues bottes de l'animatrice comme les jambes-fondements, fondamentaux d'une attitude droite, verticale, responsable. A ces côtés trois complices qui deviennent rapidement familières et grisent notre attention presque trois heures durant. Les images, films vidéo de leurs parcours respectifs étayent les récits parlés comme des fausses confidences qui deviennent rapidement vraies et vraisemblables... Et la danse; la musique live comme une saudade fébrile sous les doigts de la guitariste Emma Prat résonnent en écho vibrant.On suit chacune avec un intérêt constant sans fatras ni chichis d'artifice ni de faits divers. Le trouble, l'empathie se nouent pour nous transporter aussi dans une forme d'humour et de détachement sidérant face à la réalité. Alors courez voir "Vivantes" et la suite de cette "saga" intelligente, hors du temps, suspendue aux aléas du direct comme sur un plateau radio ou tv où chacune se livre et délivre les affres de destins trop attachants. On relativise notre position géographique et politique en sortant du théâtre de notre quotidien bien tranquille sans pouvoir comparer notre existence à celle de ces témoins agissantes de la bêtise du monde.

Au TNS jusqu'au15 JANVIER   

 

[Conception et écriture scénique] Aurélie Charon 
[En complicité avec] Amélie Bonnin et Gala Vanson

[Avec]  Oksana Leuta, Hala Rajab, Ines Tanović

[Création musicale] Emma Prat 
[Création visuelle live] Gala Vanson 
[Musique live] Emma Prat 
[Identité graphique] Amélie Bonnin 
[Images filmées] Thibault de Chateauvieux, Aurélie Charon, Hala Aljaber 
[Montage vidéo] Céline Ducreux, Mohamed Mouaki 
[Régie son] Vincent Dupuy
[Mixage audio] Benoît Laur 
[Espace scénique] Pia de Compiègne 
[Création lumière] Thomas Cottereau

 

jeudi 18 décembre 2025

"Il tango delle capinere" texte et mise en scène Emma Dante: el tango passa! Remonter le temps dans une course contre la montre.

 


Pour célébrer le passage à la nouvelle année, deux vieux amant·es, corps voûtés, dansent un dernier slow. Tout doucement, les souvenirs refont surface, leur histoire d’amour se raconte à rebours. Avec ce bijou d’une infinie tendresse, Emma Dante, artiste majeure de la scène internationale, imagine le récit chorégraphié d’une vie à deux, entre joie et nostalgie.


Enlacé·es avec une touchante maladresse, une vieille femme et un vieil homme remontent le cours de leur existence partagée, jusqu’à la rencontre originelle et sa promesse d’amour éternel. Du premier baiser à la première dispute, en passant par la naissance de leur enfant, chaque étape de vie, légère ou cruelle, devient un récit intime, rythmé par les chansons populaires du répertoire italien, qui savent si bien empoigner le cœur. D’une malle ancienne, la femme fait surgir un flacon de pilules contre la toux, un voile de mariée, une télécommande, des ballons multicolores, comme autant de reliques d’un passé enfui. Le temps d’un rêve, les comédien·nes ôtent leur masque, retrouvent leur jeunesse, avant de cheminer délicatement vers la mort. Que reste-t-il de l’amour quand les années ont passé, quand l’être aimé disparaît ? Avec sa sensibilité à fleur de peau, la metteuse en scène Emma Dante pose son regard sur les émotions de nos aîné·es, sur un monde qui n’est plus, et offre à travers cette magnifique histoire d’amour un moment d’humanité bouleversant.

Deux oiseaux rares à travers le miroir aux fauvettes
 
Le monde à l'envers, à rebrousse poil, la vie dans le rétroviseur..On avance et on recule comme pour le tango dans cette pièce de Emma Dante aux fragrances nostalgiques et quelque peu mélancoliques.Un homme, une femme, recroquevillés,grimés, masqués de fard blanchi par le temps qui est passé à travers leurs corps et leur chair. Encore debout mais déjà dévolus à se redresser, retrouver la verticalité, l'érection première. Les braises de l'amour ne sont pas éteintes et le volcan semble prêt à se réveiller. Pas de pathos mais un côté ubuesque dans cette usure, cette perte qui tout à coup sera résurrection, rédemption des corps absurdes.Ils s'enlacent, tout de blanc poussiéreux vêtus un peu à la manière des danseurs de "May B" de Maguy Marin-Beckett, cette bande de vieux agités par le mouvement.Un peu à la Kantor ou Joseph Nadj..Pour mieux remonter le temps, retrouver leurs danses et leurs ébats d'autrefois. On rembobine le film et les voilà, cheveux bruns, twistant allègrement comme au bon vieux temps sur des rythmes endiablés, le diable au corps.Pour se laisser aller à de belles démonstrations d'enlacements, de frictions, d'attirances amoureuses Ils sont danseurs et comédiens dans un joli mutisme ou les gestes parlent d'eux-mêmes.Manuela Lo Sicco est drôle, maline, le geste prometteur, ample et très rythmé.Lui est pathétique, vieux et croulant puis alerte, bondissant et magnétique. C'est Sabino Civilleri, partenaire idéal, papa jouant avec son nourrisson à l'aviateur idéal. Ils font la paire, ce couple dansant sa rétrospective de vie, retrouvant énergie et talent de danseurs de danse de couple: milonga, tango et rock'n roll à l'appui.Et les ressorts ne sont pas grippés!
 

La robe de mariée sortie tout droit d'un des coffres à souvenir transfigure notre héroïne en Loie Fuller, tout voile dehors dans de belles volutes diaphanes. Lui en père Noel élastique se fait papa charmeur et bienveillant. L'enfant est capricieux et joue du "carillon" pour bercer ses parents. La jeunesse revient en force, en maillot de bain dans de beaux ébats érotiques.Pas d'âge pour danser et s'aimer, tisser des liens irrévocables .

Burlesque, comique ce binôme crève l'écran en focale ou gros plan de visages hébétés, en nuisette ou tenue de bal, lunettes au point, en strass et paillettes de concours de danse.Le couple revu et corrigé par Emma Dante est atypique et l'on est en empathie directe avec leur forte présence, leur humanité à vif, à fleur de peau et d'enveloppe charnelle. Les pas de danse s'inventent et se succèdent dans différents registre à l'envi. Le Tango des Fauvettes c'est tout un chapitre de l'histoire de ce couple au rythme des plus fameuses chansons de leur époque. Dans les deux malles à souvenirs que de costumes et d'images! Tableau final: les reliefs de tout ce rêve dans la solitude et l'absence des deux personnages.Le festin d'Emma en poupe!Al dente!Ni trop dure ni trop cuite cette mise en scène chorégraphique séduit et berce des rêves éveillés, des tours de magie pour remonter le temps...
 
A la comédie de Colmar jusqu'au 19 Décembre

"Circus Remake" , Le Troisième Cirque / Maroussia Diaz Verbèke : circum révolutions...

 


Inventrice de la circographie, terme par lequel elle définit sa pratique, Maroussia Diaz Verbèke a repris le fil de Circus Remix, solo manifeste de 2017, et conçu Circus Remake comme sa démultiplication. Dans une scénographie colorée, sur un plateau en forme de 45 tours, Theresa Kuhn et Niń Khelifa développent avec brio et humour un parcours convoquant acrobatie, corde volante, jonglage et clown, au rythme des vinyles qu’elles posent sur la platine. Mais elles ne sont pas seules : un long collage sonore fait de parcelles de textes structure la performance, de Raymond Devos à Claire Denis, en passant par Annie Fratellini ou Jacques Derrida. Cette parole, bannie hors des frontières du cirque au début du 19ème siècle, Maroussia Diaz Verbèke la fait rentrer par la porte de derrière, comme une voix plurielle qui s’insère entre les numéros et les articule sans nier l’autonomie de chacun·e. Préservant l’essence du cirque, elle donne à voir et à entendre un nouvel avatar de ce « troisième cirque » qui dépasserait le clivage entre la tradition et le cirque contemporain et qui a donné son nom à la compagnie.

C'est le choix de l'arène sans chapiteau, le public enveloppant  un cercle-rond, tapis de sol multicolore, qu'à fait la circassienne , électron libre du "cirque moderne" ou "nouveau cirque". Tout en nous contant une histoire du cirque fort édifiante que l'on ignore...Des voix off bordent le récit dramaturgique d'un opus hybride fort décapant. Deux artistes sur la piste, les corps solides et bien architecturés, vont s’ingénier à décaper les icônes traditionnelles liées au spectacle du cirque. Pas de "tigre" ni autre  savantes bestioles bien dressées mais une atmosphère faussement débonnaire pour nous accompagner dans un périple cosmique: c'est l'anti piste aux étoiles et pourtant, le risque, le danger physique sont présents, maintenant le public solidaire en empathie,en haleine en apnée.Des "numéros" il y en a où le déséquilibre, la corde, le tremplin, les sauts dans le vide sont bien au menu! Tout concourre à rejoindre les fondamentaux de cette mise en espace traditionnelle, académique pour mieux la transcender. Par une réflexion menée à haute voix off, digression sur les arts de la scène, l'histoire du royaume circassien. Une bande son très sophistiquée déroule des bribes extraits de chansons, musiques de film ou autre référence au spectacle vivant. Humour et distanciation au programme pour mieux nous introduire sur la planète cirque sans lui ôter son charme, son suspens, sa vie sur un fil. Des poses vertigineuses, des bonds, des entrelacs savants des corps dans les noeuds des liens, sur la brèche du portique qui soutient les deux femmes au travail. Démonstration d'un savoir faire et d'un savoir être ensemble que ce duo, Nin Khelifa et Theresa Kuhn en vedette.Des panneaux oriflammes séquencent les saynètes, les entremets musicaux, les apparitions de l'une ou de l'autre. De deux choses lune, l'autre c'est le soleil..Deux artistes souples, élastiques, virtuoses des galipettes et autres figures légendaires de l'acrobatie ou du contorsionnisme. Pas de foire ni de cage mais un spectacle tonitruant, mené tambour battant sans artifice ni accessoires encombrants, sans clown, mais avec l'esprit Devos ou Tati, Desproges ou espiègleries fines à la Chaplin. Le tout bordé par un disque qui déraille sans cesse, un vinyle vintage qui gratte et qui chatouille aux bons endroits. On a le nez en l'air mais les pieds bien sur terre dans cette galaxie, "circus remake" comme un readymade à la Duchamp.  Beaucoup d'inventivité pour ce cirque décalé, déglingué époustouflant de joie et de malice où les corps jubilent et s'envolent dans une réflexion philosophique salutaire et bienvenue: on y apprend bien des ficelles pour mieux se glisser dans les arts du cirque d'aujourd'hui: sans tambour ni trompette, sans strass ni paillettes mais avec la chaleur et la bienveillance de ceux qui prennent le risque de nous enchanter! Maroussia Diaz Verbèke joue et gagne sur l’échiquier , bordé par l'échelle du ciel qui monte au sommet des cintres et nous met à la renverse! Circographie du troisième type- cirque-  garantie!Si c'était à "refaire" remake, on en reprendrait bien une part!Du cirque, Arte "povera" d'une grande richesse! Motus et bouche cousue en sus.

 

Au Maillon jusqu'au 20 Décembre