dimanche 22 février 2026

'Let's go back to the river" d'Annabel Guérédrat: un bain de jouvence


 La chorégraphe et performeuse martiniquaise Annabel Guérédrat explore le corps politique et la posture sociale des femmes noires et métisses dans les Caraïbes. Elle convie le public à une expérience immersive, inclusive et sensible. Un voyage à la fois sensoriel et spirituel qui célèbre le féminin, le sacré et le vivant dans un moment de communion partagée.


Accueil rituel où des acteurs complices vous parfument d'encens de fleurs et toute une cérémonie démarre pour chacun des participants,assis,allongés, invités à se relaxer au son d'une voix enchanteresse en deux langues dont la plus berceuse et opérationnelle serait celle des Caraïbes.. Le ton est donné, laissez vous aller à une notion du temps qui prend son temps et apaise les esprits et corps fébriles qui nous dévorent.Ici on sera animés, soignés,initiés à un rythme oublié de nos civilisations et cultures chamboulées. L'officiante est accompagnée par une seconde danseuse,souple,agile,reptilienne,animale à souhait.Les cheveux en longues extensions comme toute cette végétation présente qui va servir à préparer onguents et potions magiques. 
 

Pour mieux nous soigner,bain de tête ou de mains pour les spectateurs audacieux consentants. Moment de partage,joyeux,curieux,inédit. Suivent des instants de danse ondulante,des propositions visuelles chorégraphiques,duos entre ces deux femmes qui se partagent le plateau avec délice et attention.Duos ou duels de combat,d'attraction terrestre,d'attirance ou de rejets entre ces maîtresses de cérémonie singulières et partageuses. Au dessus de nos têtes,des tentures,des objets peuplent ce vaste monde loin d'un exotisme vers un érotisme sacré, tendu ou calme à fleurs de peau.Des flagrantes venues d'ailleurs sourdent de flacons rares et précieux.On déambule ou l'on se concentre,on observe et découvre une civilisation retrouvée et pas perdue à travers des images vidéo, partenaires et complices du langage scénographique: celles du récit des rituels magiques de fertilité réactivée dans un bain de jouvence traditionnel.Et l'on termine la longue soirée de partage par une danse collective spontanée et une bonne soupe bien méritée après ce récit partagé d'une lointaine contrée que l'on souhaiterait plus proche au quotidien. Les deux protagonistes encore irriguées de pétales de fleurs dans leurs chevelures débridées. Annabel Guérédrat Madame Loyale d'un opus inédit dont la forme séduit par son originalité inhérente à son sujet hors des sentiers battus de l'exotisme vers une étude vécue de la sociologie très édifiante.

Au Carreau du Temple jusqu'au 22 février dans le cadre du festival Everybody 

Puff d'Alice Ripoll : sublimer le corps dansant.


 

Puff d'Alice Ripoll

Imaginé par la chorégraphe Alice Ripoll pour Hiltinho Fantástico, impressionnant danseur brésilien, ce solo mêle passinho, danse contemporaine et jeux de transformation pour révéler une gestuelle fluide, indocile et profondément politique. Une mise en lumière des danses afro-diasporiques, héritières de cultures longtemps réduites au silence. Un solo bluffant de technicité et d'explosivité !


Il sera seul au milieu de l'arène pour une performance très attendue par un public très nombreux et impatient au cœur de la grande halle du fameux Carreau du Temple, désormais scène incontournable des indisciplines des arts vivants.Seul avec sa grâce,sa vélocité incroyable, vêtu d un short noir,la chevelure tissée de courtes boucles cendrées platine,torse nu.Son corps noir a la beauté canonique des clichés propres à notre imaginaire collectif à propos des hommes et femmes à la peau noire.Dans des incantations, rotations de gestes très ouverts,plexus solaire offert au ciel,à l' espace,à nos regards. Son corps hyper mobile,épaules et thorax lumineux,bras comme des envergures d'oiseaux se préparant au vol.Des bonds dans un silence fébrile,religieux augurent d'un désir d'envol,de libération,de prise d'espace singulière. Une première musique ethnique le pousse à des divagations toniques,d'une folle énergie.Son corps transpire,les gouttes d'eau affleurant sur la peau lisse et tendue de tout son être dansant. Sculpture vivante offerte aux regards dans la perte,l'effort et l'offrande sacrée de sa danse,épuisante mais toujours aérienne.Son rapport au sol dans l'ancrage de ses pieds nus,de ses jambes qui se croisent,bondissent,sautant comme un animal.


Retour au calme dans le silence d'une petite cérémonie jubilatoire, partagée pour ce performeur après une courte pause à terre,salvatrice,respiration lente et pausée. Piano solo contemporain pour esquisser des fugues et un curieux tableau très plastique et esthétisant.


De sa bouche sourd un liquide blanc argenté qui suinte sur son dos traçant le parcours géographique du fleuve de sa colonne vertébrale.De même pour son torse blanchi par les sillons de ce lit majeur fluvial que devient sa poitrine.Son engagement physique est sidérant,la grâce opérant pour des éclairs fascinants de beauté incarnée.La peau blanchie comme pour une parure de cérémonie initiatrice, une fête solitaire,une passation sacrée de lui à nous pour un rituel inhabituel,soliste perdu sur notre territoire païen,post colonialiste.Un geste,une écriture résolument politique pour un corps flambant,transpirant toute l'eau de ses pores,toute l'énergie d'un homme sublime,figure de proue jamais prisonnière de son environnement, un cirque enveloppant,bienveillant d'une communauté de spectateurs fascinés, silencieux,à ĺ' écoute du monde.  Fantastique Hiltinho façonné par Agnès Ripoll comme une pâte, une matière corporelle et organique vivante et unique.

Au Carreau du Temple jusqu'au 22 février dans le cadre du festival Everybody 

samedi 21 février 2026

Maria Munoz "Bach" • Re-création: les cinq doigts du pianiste

 


Entre María Muñoz et Bach, un grand classique qui se transforme en histoire de famille !

Une étonnante osmose lie depuis vingt ans María Muñoz au Clavier bien tempéré de Johann Sebastian Bach. La chorégraphe fait plus qu’interpréter la musique, elle EST musique, sublimant préludes et fugues, dans la vivacité et la profondeur de son geste calligraphique. Sa danse ciselée révèle au fil du temps l’évolution de son corps et la sensibilité de sa trajectoire artistique. Au moment où l’âge allait la contraindre d’abandonner ce solo devenu un compagnon de vie, le Théâtre de la Ville lui propose d’imaginer un BACH en famille, en compagnie de Pep Ramis, son conjoint, lui-même artiste et chorégraphe, et leurs trois enfants Martí, Paula et Sam, tous devenus artistes professionnels. Pour couronner un parcours impressionnant, une oeuvre qui se confond avec la vie. Thomas Hahn

Carré blanc sur fond noir.Le plateau nu offre sobriété et concentration.Les pièces d' un jeu vont sillonner cet espace plastique qui s'anime du son des touches du piano vécu par Glenn Gould.C'est la folle épopée de "Un clavier bien tempéré" pièce qui touche comme des notes sur la partition virtuose.Si chacun de ces cinq interprètes joue sa propre partition chorégraphique comme une composition pour soliste,le quintette fonctionne en choeur et symbiose rapidement.Un solo de Maria Munoz en prélude captive et intrigue,plonge dans son univers étrange de corps à la fois dans un flux tonique et une déstructuration des mouvements en segments fugaces.Fascination de ces instants magiques où la danse est présente comme jamais.Il en va de même pour chacun des quatre autres membres de cette main magnétique qui frapperait ou caresserait les touches d' un piano.Sam ce gentleman en frac noir qui oscille et bouge comme Chaplin,le geste vague ou précis, la fausse nonchalance,le regard perdu dans le vague.Un interprète inégalable par son jeu infime,discret,noble et sophistiqué. Pep,le papa de cette Sagrada Familia,extrêmement mobile agile dans des espaces corporels inouïs qu'il se taille sur mesure.Diabolique personnage.Nul n'a son pareil et il se glisse,s'immisce dans ce portrait de famille comme mentor et Monsieur Loyal,officiant au même titre que Maria.Sans parler de Paula stylée, présente et bien ancrée dans ses évolutions spatiales étirées,volatiles, éphémères. Marti,lui,excelle dans la fluidité, le maniérisme baroque suggéré, l'affectation d'une rare facilité de gestes.Un dévoreur d'espace,longue silhouette tourbillonnante à la Richard Longo...

richard longo

Dé superbes films video bordent l'espace réalisés par Nuria Font,complice de la danse et de l'image depuis si longtemps.Revoir sa vidéo danse"Chambre 305"....Des pattes de chevaux au galop,au ralenti,en noir et blanc scintillant.Une fresque ombrée des gestes de Maria comme une illustration crayonnée, vibrante, mouvante aux contours illuminés. Le noir et blanc omniprésent dans cet opus entre costume,images,lumières.Un jeu de traque dans un rayon blanc poursuit l'un d'entre eux,piège de lumière à la Janine Charrat .Insecte épinglé aux cimaises de la portée musicale.Points et contrepoints comme Klee ou Kandinsky,les peintres de la musique et de la composition radicale ou fantaisiste.
 

Danser la musique de façon si aboutie est rare et sidérante.Cette famille en osmose,complice sur la scène,auteurs et acteurs d'une partition d'un spectacle unique,empathique et fascinant.Des instants de grâce, perles rares,baroques, distingués et recherchés au  plus profond de l'univers sacré de Bach.En fugues,préludes et autres glissades et audaces propres à la danse non interchangeable de Maria Munoz..Un chef d'œuvre à inscrire au patrimoine de Terpsichore...


Au Théâtre des Abbesses jusqu'au 24 Février