mercredi 14 janvier 2026

Laurent Epstein Quartet au Sunset Sunside Nouvel Album "French Movies in New York": la musique de film sort de ses gongs!

 


Remplir quatre fois la jolie salle légendaire du Sunset Sunside pourrait être un miracle. Eh bien voici chose faite pour Laurent Epstein et ses complices. Chaleureuse ambiance pour fêter la sortie de son dernier CD enregistré à New York avec les pointures locales de ses rêves! Des musiques de films légendaires adaptées pour une transcription jazz est une idée qui parcourt le concert avec bonheur et justesse, fantaisie et total respect! On y retrouve "Les ronds dans l'eau", "Les moulins de mon coeur" avec émotion et un côté connu et repérable, patrimoine musical, cinématographique qui fait resurgir l'importance de la musique de film autant que les images qui y sont associées dans nos mémoire...Et pour les néophytes, peu importe quand la musique est bonne sous les doigts enjoués du pianiste Laurent Epstein, joueur malicieux, virtuose et plein de charme. L'intelligence de chaque mélodies ou chansons plonge dans des univers bigarrés: ceux d'une expérience hors pair qui classe ce concert sous les meilleurs auspices de l'inventivité et de la créativité. "La complainte de la butte","La chanson d'Hélène" autant de mélodies qui s’enchainent au gré du jazz,"La scoumoune", "Milou en Mai" et la roue tourne;et font découvrir compositeurs, paroliers et interprètes de ces joyaux cinématographiques! La chanteuse interprète Anne Sila qui remplace au pied levé celle qui n'a pas pu atterrir sur le territoire français est subtile, contrastée et sa voix s'adapte parfaitement à toutes ses digressions jazzy sur chaque chanson de film de référence. La langue anglaise lui sied à merveille et sa générosité fait le reste face au public en proximité dans ce chaleureux club de jazz parisien. Une soirée riche de références autant que de surprises, d'arrangements singuliers, osés et réussis d'un répertoire inédit. "Les 5000 doigts du Dr T." ou "Tirez pas sur le pianiste"recèlent surement des trésors de musique ou les films d'Epstein Jean pour un futur album? Et relire éla musique au cinéma" de michel chion entre autre!
 
Laurent Epstein révèle un profil que la musique de Jazz, familière des paradoxes, connaît bien. Pianiste fort demandé, il est entre autres, passé maître dans l’art subtil d’accompagner le chant, un domaine qui requiert à la fois une solide expérience et une intelligence musicale empreinte d’une certaine forme d’abnégation.S’il est familier des musiciens et que le public l’identifie peut-être moins, c’est qu’il n ‘a guère consacré de temps à bâtir un édifice personnel, dont “French Movies in New York” se révèle opportunément comme un imposant jalon.Au moment où il s’apprête à célébrer ses soixante printemps, Laurent Epstein se souvient de ses échanges avec Daniel Yvinec à son arrivée à Paris, et c’est le
bassiste, devenu le directeur artistique que l’on connaît, qu’il choisit de solliciter pour concevoir un projet à la mesure de ses attentes.Les deux hommes prennent le temps de mieux se connaître et va peu à peu se dessiner un album qui revisite les grandes mélodies du cinéma français. Après réflexion et explorations, se révèle une liste de films et de bandes originales qui en nous content l’histoire : de Duvivier à Lelouch, de Tati à Truffaut, ou Caro et Jeunet, portés par les compositions de Van Parys, Delerue, de Roubaix, Sarde, Rezvani …Laurent Epstein est lancé, et il souhaite enregistrer l‘album à New York, se nourrir de ce terreau inépuisable, s’abreuver au plus près de la source.

Laurent Epstein - piano
Clément Daldasso - c.basse
Philippe Maniez - batterie

guest : Anne Sila - chant
 
Les 16 et 17 Janvier 


jeudi 8 janvier 2026

Radio Live - Chapitre 1: "Vivantes "des destins croisés, du métal dans le corps...

 


Ce sont trois Vivantes, chacune a traversé une guerre : enfant, adolescente ou adulte. En Bosnie, en Syrie, en Ukraine. Chacune a résisté et résiste encore. Oksana, Hala et Ines sont parties ensemble à Sarajevo, questionner la société d'après-guerre. Il y a des filles et des mères résistantes, à Kyiv, Lattaquié et Mostar. Elles portent des engagements forts : partir sur le front ukrainien avec les journalistes, créer un lieu d'accueil de réfugiés, travailler la fiction pour mieux parler du réel. Comment raconte-t-on l'expérience de la guerre à ceux et celles qui ne la vivent pas ?

Comment parler à celles et ceux qui ne nous ressemblent pas ? Depuis une dizaine d’années, le projet Radio Live creuse cette question. Aurélie Charon, productrice et journaliste, qui a toujours cru aux amitiés imprévues, revient au TnS, après un premier épisode présenté en novembre 2023, avec une nouvelle création, déclinée en trois chapitres. Elle tend son micro à huit personnes provenant de zones de conflits en Syrie, à Gaza, en Bosnie, en Ukraine, au Liban, au Rwanda… L’enquête journalistique se réinvente à chaque représentation, amplifiant des paroles nécessaires qui se déploient à travers des sons, des images, des archives, de la musique live et des échanges vivants. Moins qu’un « sujet », la réconciliation apparait comme une nécessité vitale pour les personnes qui viennent témoigner sur scène. 

C'est un instant inoubliable dans ce plateau radio désormais légendaire signé Aurélie Charon que d'entendre avouer de la part d'une femme en pays de guerre que son corps est aujourd'hui criblé à l'intérieur d'éclats d'obus: 56 impacts soudés dans sa chair à demeure. Car il est bien ici question de destinées "extra-ordinaires" malgré le contexte désormais "ordinaire" d'états en situation de conflit armés.Elles sont trois 'invitées" à témoigner de ce qu'elles ont vécu tout au long de parcours différents, dans trois pays affectés par la folie et les coups de la guerre: Syrie, Ukraine, Bosnie. Trois territoires qui génèrent ici des récits de corps, des histoires de relations humaines, d'entraide, de solidarité, de sororité inégalées. Six femmes en permanence sur le plateau de "radio live"s'affairent à restituer aux spectateurs les pérégrinations de vies balancées au gré de décisions, de sort qu'aucun choix n'a déterminé hormis celui de résister, se soulever, comprendre et tenter de rentrer en dialogue avec leurs familles, les membres affectés par un autre passé et des responsabilités politiques fortes, engagées. On est à vif, concerné et investi par la force des propos, la crudité des descriptions de ces vies fracturées comme des corps démantelés, soumis aux lois de détracteurs de liberté, d'altérité. Trois femmes qui ne jouent pas "la comédie" devant nous et attestent de situations invraisemblables aux yeux des tranquilles Européens, non encore impactés par les faits guerres. Que rajouter à cette authenticité bouleversante sur scène, orchestrée de main de maitre par Aurélie Charon, experte journaliste radio, créatrice et autrice de ce fameux projet "radio live" qui résonne désormais comme une forme nouvelle d'information, fouillée, poussée jusqu'au bout du vraisemblable dans une sorte de sérénité de calme étrange bordé d'émotion, d'engagement et quelque part de folie éditoriale. Les longues bottes de l'animatrice comme les jambes-fondements, fondamentaux d'une attitude droite, verticale, responsable. A ces côtés trois complices qui deviennent rapidement familières et grisent notre attention presque trois heures durant. Les images, films vidéo de leurs parcours respectifs étayent les récits parlés comme des fausses confidences qui deviennent rapidement vraies et vraisemblables... Et la danse; la musique live comme une saudade fébrile sous les doigts de la guitariste Emma Prat résonnent en écho vibrant.On suit chacune avec un intérêt constant sans fatras ni chichis d'artifice ni de faits divers. Le trouble, l'empathie se nouent pour nous transporter aussi dans une forme d'humour et de détachement sidérant face à la réalité. Alors courez voir "Vivantes" et la suite de cette "saga" intelligente, hors du temps, suspendue aux aléas du direct comme sur un plateau radio ou tv où chacune se livre et délivre les affres de destins trop attachants. On relativise notre position géographique et politique en sortant du théâtre de notre quotidien bien tranquille sans pouvoir comparer notre existence à celle de ces témoins agissantes de la bêtise du monde.

Au TNS jusqu'au15 JANVIER   

 

[Conception et écriture scénique] Aurélie Charon 
[En complicité avec] Amélie Bonnin et Gala Vanson

[Avec]  Oksana Leuta, Hala Rajab, Ines Tanović

[Création musicale] Emma Prat 
[Création visuelle live] Gala Vanson 
[Musique live] Emma Prat 
[Identité graphique] Amélie Bonnin 
[Images filmées] Thibault de Chateauvieux, Aurélie Charon, Hala Aljaber 
[Montage vidéo] Céline Ducreux, Mohamed Mouaki 
[Régie son] Vincent Dupuy
[Mixage audio] Benoît Laur 
[Espace scénique] Pia de Compiègne 
[Création lumière] Thomas Cottereau

 

jeudi 18 décembre 2025

"Il tango delle capinere" texte et mise en scène Emma Dante: el tango passa! Remonter le temps dans une course contre la montre.

 


Pour célébrer le passage à la nouvelle année, deux vieux amant·es, corps voûtés, dansent un dernier slow. Tout doucement, les souvenirs refont surface, leur histoire d’amour se raconte à rebours. Avec ce bijou d’une infinie tendresse, Emma Dante, artiste majeure de la scène internationale, imagine le récit chorégraphié d’une vie à deux, entre joie et nostalgie.


Enlacé·es avec une touchante maladresse, une vieille femme et un vieil homme remontent le cours de leur existence partagée, jusqu’à la rencontre originelle et sa promesse d’amour éternel. Du premier baiser à la première dispute, en passant par la naissance de leur enfant, chaque étape de vie, légère ou cruelle, devient un récit intime, rythmé par les chansons populaires du répertoire italien, qui savent si bien empoigner le cœur. D’une malle ancienne, la femme fait surgir un flacon de pilules contre la toux, un voile de mariée, une télécommande, des ballons multicolores, comme autant de reliques d’un passé enfui. Le temps d’un rêve, les comédien·nes ôtent leur masque, retrouvent leur jeunesse, avant de cheminer délicatement vers la mort. Que reste-t-il de l’amour quand les années ont passé, quand l’être aimé disparaît ? Avec sa sensibilité à fleur de peau, la metteuse en scène Emma Dante pose son regard sur les émotions de nos aîné·es, sur un monde qui n’est plus, et offre à travers cette magnifique histoire d’amour un moment d’humanité bouleversant.

Deux oiseaux rares à travers le miroir aux fauvettes
 
Le monde à l'envers, à rebrousse poil, la vie dans le rétroviseur..On avance et on recule comme pour le tango dans cette pièce de Emma Dante aux fragrances nostalgiques et quelque peu mélancoliques.Un homme, une femme, recroquevillés,grimés, masqués de fard blanchi par le temps qui est passé à travers leurs corps et leur chair. Encore debout mais déjà dévolus à se redresser, retrouver la verticalité, l'érection première. Les braises de l'amour ne sont pas éteintes et le volcan semble prêt à se réveiller. Pas de pathos mais un côté ubuesque dans cette usure, cette perte qui tout à coup sera résurrection, rédemption des corps absurdes.Ils s'enlacent, tout de blanc poussiéreux vêtus un peu à la manière des danseurs de "May B" de Maguy Marin-Beckett, cette bande de vieux agités par le mouvement.Un peu à la Kantor ou Joseph Nadj..Pour mieux remonter le temps, retrouver leurs danses et leurs ébats d'autrefois. On rembobine le film et les voilà, cheveux bruns, twistant allègrement comme au bon vieux temps sur des rythmes endiablés, le diable au corps.Pour se laisser aller à de belles démonstrations d'enlacements, de frictions, d'attirances amoureuses Ils sont danseurs et comédiens dans un joli mutisme ou les gestes parlent d'eux-mêmes.Manuela Lo Sicco est drôle, maline, le geste prometteur, ample et très rythmé.Lui est pathétique, vieux et croulant puis alerte, bondissant et magnétique. C'est Sabino Civilleri, partenaire idéal, papa jouant avec son nourrisson à l'aviateur idéal. Ils font la paire, ce couple dansant sa rétrospective de vie, retrouvant énergie et talent de danseurs de danse de couple: milonga, tango et rock'n roll à l'appui.Et les ressorts ne sont pas grippés!
 

La robe de mariée sortie tout droit d'un des coffres à souvenir transfigure notre héroïne en Loie Fuller, tout voile dehors dans de belles volutes diaphanes. Lui en père Noel élastique se fait papa charmeur et bienveillant. L'enfant est capricieux et joue du "carillon" pour bercer ses parents. La jeunesse revient en force, en maillot de bain dans de beaux ébats érotiques.Pas d'âge pour danser et s'aimer, tisser des liens irrévocables .

Burlesque, comique ce binôme crève l'écran en focale ou gros plan de visages hébétés, en nuisette ou tenue de bal, lunettes au point, en strass et paillettes de concours de danse.Le couple revu et corrigé par Emma Dante est atypique et l'on est en empathie directe avec leur forte présence, leur humanité à vif, à fleur de peau et d'enveloppe charnelle. Les pas de danse s'inventent et se succèdent dans différents registre à l'envi. Le Tango des Fauvettes c'est tout un chapitre de l'histoire de ce couple au rythme des plus fameuses chansons de leur époque. Dans les deux malles à souvenirs que de costumes et d'images! Tableau final: les reliefs de tout ce rêve dans la solitude et l'absence des deux personnages.Le festin d'Emma en poupe!Al dente!Ni trop dure ni trop cuite cette mise en scène chorégraphique séduit et berce des rêves éveillés, des tours de magie pour remonter le temps...
 
A la comédie de Colmar jusqu'au 19 Décembre

"Circus Remake" , Le Troisième Cirque / Maroussia Diaz Verbèke : circum révolutions...

 


Inventrice de la circographie, terme par lequel elle définit sa pratique, Maroussia Diaz Verbèke a repris le fil de Circus Remix, solo manifeste de 2017, et conçu Circus Remake comme sa démultiplication. Dans une scénographie colorée, sur un plateau en forme de 45 tours, Theresa Kuhn et Niń Khelifa développent avec brio et humour un parcours convoquant acrobatie, corde volante, jonglage et clown, au rythme des vinyles qu’elles posent sur la platine. Mais elles ne sont pas seules : un long collage sonore fait de parcelles de textes structure la performance, de Raymond Devos à Claire Denis, en passant par Annie Fratellini ou Jacques Derrida. Cette parole, bannie hors des frontières du cirque au début du 19ème siècle, Maroussia Diaz Verbèke la fait rentrer par la porte de derrière, comme une voix plurielle qui s’insère entre les numéros et les articule sans nier l’autonomie de chacun·e. Préservant l’essence du cirque, elle donne à voir et à entendre un nouvel avatar de ce « troisième cirque » qui dépasserait le clivage entre la tradition et le cirque contemporain et qui a donné son nom à la compagnie.

C'est le choix de l'arène sans chapiteau, le public enveloppant  un cercle-rond, tapis de sol multicolore, qu'à fait la circassienne , électron libre du "cirque moderne" ou "nouveau cirque". Tout en nous contant une histoire du cirque fort édifiante que l'on ignore...Des voix off bordent le récit dramaturgique d'un opus hybride fort décapant. Deux artistes sur la piste, les corps solides et bien architecturés, vont s’ingénier à décaper les icônes traditionnelles liées au spectacle du cirque. Pas de "tigre" ni autre  savantes bestioles bien dressées mais une atmosphère faussement débonnaire pour nous accompagner dans un périple cosmique: c'est l'anti piste aux étoiles et pourtant, le risque, le danger physique sont présents, maintenant le public solidaire en empathie,en haleine en apnée.Des "numéros" il y en a où le déséquilibre, la corde, le tremplin, les sauts dans le vide sont bien au menu! Tout concourre à rejoindre les fondamentaux de cette mise en espace traditionnelle, académique pour mieux la transcender. Par une réflexion menée à haute voix off, digression sur les arts de la scène, l'histoire du royaume circassien. Une bande son très sophistiquée déroule des bribes extraits de chansons, musiques de film ou autre référence au spectacle vivant. Humour et distanciation au programme pour mieux nous introduire sur la planète cirque sans lui ôter son charme, son suspens, sa vie sur un fil. Des poses vertigineuses, des bonds, des entrelacs savants des corps dans les noeuds des liens, sur la brèche du portique qui soutient les deux femmes au travail. Démonstration d'un savoir faire et d'un savoir être ensemble que ce duo, Nin Khelifa et Theresa Kuhn en vedette.Des panneaux oriflammes séquencent les saynètes, les entremets musicaux, les apparitions de l'une ou de l'autre. De deux choses lune, l'autre c'est le soleil..Deux artistes souples, élastiques, virtuoses des galipettes et autres figures légendaires de l'acrobatie ou du contorsionnisme. Pas de foire ni de cage mais un spectacle tonitruant, mené tambour battant sans artifice ni accessoires encombrants, sans clown, mais avec l'esprit Devos ou Tati, Desproges ou espiègleries fines à la Chaplin. Le tout bordé par un disque qui déraille sans cesse, un vinyle vintage qui gratte et qui chatouille aux bons endroits. On a le nez en l'air mais les pieds bien sur terre dans cette galaxie, "circus remake" comme un readymade à la Duchamp.  Beaucoup d'inventivité pour ce cirque décalé, déglingué époustouflant de joie et de malice où les corps jubilent et s'envolent dans une réflexion philosophique salutaire et bienvenue: on y apprend bien des ficelles pour mieux se glisser dans les arts du cirque d'aujourd'hui: sans tambour ni trompette, sans strass ni paillettes mais avec la chaleur et la bienveillance de ceux qui prennent le risque de nous enchanter! Maroussia Diaz Verbèke joue et gagne sur l’échiquier , bordé par l'échelle du ciel qui monte au sommet des cintres et nous met à la renverse! Circographie du troisième type- cirque-  garantie!Si c'était à "refaire" remake, on en reprendrait bien une part!Du cirque, Arte "povera" d'une grande richesse! Motus et bouche cousue en sus.

 

Au Maillon jusqu'au 20 Décembre


samedi 13 décembre 2025

La Magnificité , Collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY : du ballet et de la balayette.....Cou de balai sur guéridon!


 Dans un espace nu et blanc, équipé d’une poignée d’accessoires – un balai, une table, des post-it, une brosse, un seau en plastique... – trois figures non identifiées expérimentent avec un plaisir non dissimulé le « faire ensemble ». Tour à tour participant·es d’un jeu de société, animateurs et animatrices de radio, artistes de stand-up lourdingues, musicien·nes dans un groupe de rock, il et elles sont les protagonistes sympathiques de ces tentatives sans cesse répétées de parvenir à ses fins, si modestes soient-elles. Dans cette collection de saynètes aux accents burlesques, Tiphanie Bovay-Klameth, Michèle Gurtner et François Gremaud traquent le sublime dans le petit rien et célèbrent la « magnificité » du dérisoire, à l’heure où tentent tous les renoncements. Jouant avec les codes sans jamais tomber dans la parodie, à la frontière du sens et du non-sens, les trois artistes essaient encore et toujours : on y croit on y croit on y croit... et parce qu’ils et elles y croient, on y croit nous aussi, à ce bouillonnement savamment orchestré.


Grand ménage pour méninges à trois, coup de balai et chevelure en brosse, c'est du pain béni que cette offrande sur tabula rasa, petite cérémonie  en une dizaine d'actes, saynètes joviales et réjouissantes. Un trio ou un triolet? Trois notes dans deux mesures...pour mieux condenser les effets de manches qu'ils n'ont pas..Trois chaises pour accueillir leurs postérieurs toujours debout sur la brèche, sur le fil de funambules pouvant toujours basculer côté cour ou jardin pour le meilleur. Trois larrons, escogriffes débonnaires s'ingénient à croquer le monde dérisoire et futile de nos us et coutumes. Trois compères aux physiques anodins mais pas vraiment. Tableau de farces et attrapes, jeu de massacre ou de foire, allez savoir car tout va bon train.


On a le temps de respirer ou soupirer, l'instant d'un entremets, d'une pause, arrêt sur image volontaire où ils suspendent leurs souffles, puis passent à autre chose. Du coq à l'âme sans transition, fondu au noir pour passer derrière le miroir, cette paroi qui nous sépare de leur manigances.Stand-up à la Vanhoenacker satirique ou comique des Trois Baudets, au petit cabaret insolite, on se marre discrètement ou ouvertement: question de pudeur quand on s'identifie allègrement à l'un ou l'autre. Ils sont accessibles, drôles, folâtres et enjoués, malins et perspicaces, un peu nigaud et naïf parfois. Mais toujours sur le pied de guerre, balai en main, porte manteau-clarinette, balayette -guitare. Les objets sont détournés, simples acteurs de l'action, esquissant des concepts ou des idées pour mieux rebondir, ricocher d'un sketch à un autre. La voix de son maitre pour la radio, les vedettes de show bis dérisoires qui sont "malades" et le clament haut et court!Que la vie est palpitante et pleine de rebonds futiles pour ce trèfle à trois feuilles qui déverse bonhomie et empathie sans vergogne.Alors on rigole, on s'étonne, on navigue en bonne compagnie de ces pinces Monseigneur sans rire et sans reproche. Ca donne envie de chroniquer tôt le matin à la radio pour réveiller les populations laborieuses ou faire philosopher sans Pépin la gente boboiste.Cordiales salutations distinguées à cet opus partagé de bonne humeur et sans chichi ni falbalas, hormis ces costumes prêts à porter  le fardeau léger de notre humaine condition. 


A vos marques, prêts, partez pour une tournée vertigineuse à portée de main. De maitre à danser, les claquettes irlandaises comme Chaplin ou Françoise et Dominique Dupuy, Merce Cunningham à leurs débuts! Tous en cène pour ce partage , festin ludique et onirique, les pieds bien sur terre . On trinque à leur santé et l'on va s'en jeter un derrière le zinc inoxydable comme eux,galvanisantes brèves de comptoir à l'appui. François Gremaud, Tiphanie  Bovay-Klameth, Michèle Gurtner comme dans notre bonne "Choucrouterie" si elle était suisse!

 Au Maillon Paysage 10 jours avec François Gremaud 12 – 13 décembre 2025

 photos © Dorothée Thébert Filliger

 

vendredi 12 décembre 2025

"Hansel et Gretel" de Engelbert Humperdinck: du bon pain tres épicé....Corsé, révélateur de pratiques insoupçonnées ....


 Hansel et sa petite sœur Gretel ne manquent ni de chansons ni de danses pour tromper la faim qui leur tord le ventre, chasser le désespoir qui les guette et adoucir les corvées qui les épuisent. Leurs joyeuses chamailleries ne sont cependant pas toujours du goût de leurs parents que la misère a beaucoup abîmés. Une insignifiante histoire de lait renversé, et les voilà chassés hors de la maison par leur mère. Livrés à eux-mêmes au milieu des bois où les apparences sont souvent trompeuses, ils vont être tentés par un piège des plus attrayants, concocté par une stupéfiante créature, passée maîtresse dans l’art des artifices et de la séduction. Son péché mignon ? Elle raffole de la chair fraîche et tendre des enfants encore innocents…


Traditionnellement présenté à Noël sur les scènes allemandes, ce conte musical inspiré par l’une des histoires les plus célèbres des frères Grimm enchante petits et grands outre-Rhin depuis plus d’un siècle. Engelbert Humperdinck y déploie avec un sens inné du merveilleux une partition à la fois opulente et subtile, où d’authentiques chansons populaires croisent des leitmotive wagnériens et de magnifiques envolées lyriques. Présenté devant un public virtuel durant l’hiver 2020, le spectacle mis en scène par Pierre-Emmanuel Rousseau renonce au folklore de la maison en pain d’épices pour renouer avec l’esprit de cruauté du conte original, incarné ici par une « sorcière » pleine de surprises. Un regard renouvelé porté sur un grand classique confié au chef Christoph Koncz.
 

On aurait pu s'attendre à une version enchantée, naïve ou tendre d'une légende gourmande d'un conte de fée mythique et enchanteur...C'est tout l'inverse que nous propose Pierre Emmanuel Rousseau dans ce spectacle de fin d'année, loin des poncifs du genre divertissement de fêtes! 


Le premier tableau nous invite sur un terrain vague jonché d'immondices, d'un fatras de reliefs périmés, de désordre et de pauvreté. Une caravane défoncée pour habitacle et refuge de deux enfants, unis dans le paupérisme et l'insalubrité. Pourtant, ils chantent le désir et la vie, l'optimisme et le réconfort de cette fraternité. Enfants abandonnés, laissés pour "conte" compte  par des parents absents? Le jeu plutôt réjouissant des deux chanteuses nous plonge dans l'histoire qui s'avèrera cruelle et démoniaque de deux pauvres hères livrés à eux-même. Rien de réjouissant, ni de gourmand, ni de sucre d'orge dans cette version non expurgée du conte des frères Grimm. Tout prend sens à l'apparition de la Sorcière, être androgyne ou travesti, créature hybride sans foi ni loi, qui ne songe qu'à capturer les deux proies de ses désirs gloutons et furieux, avide de dévorer comme un ogre ces proies faciles et dociles. Terrifiante interprétation sur le vorace, le boulimique, le compulsif de désirs cruels et mortifères. Ogre comme à nulle pareille, cette sorcière est magnétique et envoutante, et sème la panique autant que la futilité dans ce monde loin d'être féerique. Le décor, les espaces dévolus à ce récit irrévocable en diable fonctionne comme une machine à broyer les destins. Portes tournantes, cages de prisonnier, otage de ce monstre déchiré par la convoitise et les interdits. On songe au caractère "pédophile" de ce personnage , violent, coupable d'actes et de pensées perverses et indociles. On est ému et terrifié par cet aspect non dissimulé d'une histoire trop souvent évoquée à l'eau de rose et pleine de gourmandise. Pas de tuiles en pain d'épices ici mais un récit corsé des us et coutumes des puissants et des impulsifs prédateurs. Dénoncer à travers musique, danse et chant les affres de la perversion, voici un parti pris fort décapant qui plonge dans la véracité des pseudos "contes de fées": la psychanalyse est de bon ton et résonne aux problématiques d'aujourd'hui sur le droit des enfants et la protection de leur existence fragilisée par les pratiques d'adultes abusifs. Les artistes, chanteurs, danseurs y mettent toute leur énergie, leur humour aussi dans des airs, des chorégraphies de bon aloi. La foret se transforme en "the witch palace" où tout est illusion et artifice.Cage aux folles divagations, leçon de danse et autres glissements sémantiques du récit non édulcoré!Sur une partition qui frise les plus grands, de Mahler à Wagner, les interprètes naviguent sans heurt et nous entrainent dans cette passionnante version très corsée, sans fard, épicée aux fragrances d'une cruauté édifiante, dévoilée dans le vif du sujet. Tous au diapason, Julietta Aleksanvan à la voix pleine et puissante à la dimension de la sensualité et à la force de la musique. La chorégraphie se glisse dans les entremets musicaux avec bonhommie, grâce et futilité des poses, gestes et attitudes de cabaret bigarré. On y fait la fête autant que l'on y danse en cadence sur des airs légers et virevoltants. Les chanteurs investis dans cette mise en espace pour servir un récit palpitant débordant d'ingéniosité .Les costumes sont ravissants, rutilants et évoquent cette parfaite interprétation du "joli", naïf, caché dans des atours féeriques. Une psychanalyse des contes de fée comme au temps de Bruno Bettelheim et des révélations fouillées faisaient déjà surgir la monstruosité des penchants humains.... 

Direction musicale Christoph Koncz Mise en scène, décors et costumes Pierre-Emmanuel Rousseau Lumières Gilles Gentner Chorégraphie Pierre-Émile Lemieux-Venne Maîtrise de l’Opéra national du Rhin, Orchestre national de Mulhouse

Hansel Patricia Nolz Gretel Julietta Aleksanyan Peter Damien Gastl Gertrud Catherine Hunold La Sorcière Spencer Lang Le Marchand de sable, la Fée rosée Louisa Stirland

A l'Opéra du Rhin du 7 au 11 Janvier 

photos clara beck 

 

 

jeudi 11 décembre 2025

Pièce sans acteur(s) , François Gremaud et Victor Lenoble : en attendant l'absence...Deux parturiantes sous maieutique.


 On connaît le théâtre sans décors, sans costumes, fait seulement de la présence humaine qui habite le plateau. Avec Pièce sans acteur(s), François Gremaud et Victor Lenoble poussent l’expérience plus loin encore : plus rien sur la scène désormais que deux hautes enceintes à cour et à jardin, d’où s’élèvent une voix, puis deux, de la musique. De quoi parle-t-on ? Des comédiens eux-mêmes, jouant une autre pièce, ailleurs, bien réelle, elle (ou pas ?). De poules, de ballet, de Goethe, d’une biche qui entrerait soudain en scène... et on se surprend à ressentir cette puissance des mots à faire émerger mentalement tout un monde. Mais d’où viennent ces voix, qui dialoguent si spontanément apparemment ? Sont-elles enregistrées ? Dans ce minimalisme à haute teneur poétique, c’est du théâtre qu’il sera question finalement, de ses artifices et de ses dissimulations, du plaisir qu’il procure, lorsqu’il redouble le monde dans ses moindres détails ou lorsqu’il est réduit à son plus simple appareil.


Il y a eu des pièces sans danseurs dès 1917 avec "Feux d'artifice" de Giacomo Balla, voici une pièce sans comédien... Il y a eu des jours de "relâches" sans relâche mais avec "entr'acte" du temps de Picabia, Clair,Satie et Borlin pour l'opus "Relâche" des Ballets Suédois


..Voici une pièce de jeu sans pion, ni roi, ni reine mais avec des diagonales de fous..Deux enceintes sur scène: c'est pas une rave party avec ses murs d'immenses enceintes, ni celles de Pierre Henry pour ses sculptures sonres.amoncellement de hauts-parleurs, empilés tels les robots de Nam June Paik...Deux personnages immobiles, figés bien ancrés sur le plateau nu. Des mots sourdent de "la bouche" de chacune des enceintes. Ce sont d'abord ceux de Victor Lenoble boulanger Bio reconverti qui nous raconte la genèse de l’expérimentation: donner la parole puis le son puis les deux simultanément à ces colonnes, totems muets et statiques. Et ça marche: peu à peu, les deux enceintes prennent vie, accouchent à tour de rôle comme des acteurs dans leurs rôles respectifs. Les deux auteurs comme des écrivains confiant leur textes à ces bouches bées. Au tour de François de s'exprimer, de dire son avis et de faire avancer le schmilblick..

 


Face à nous, tout semble s'animer et si une biche vient bientôt faire partie du voyage, c'est aussi désincarnée, absente, arlésienne diaphane, spectre bienveillant en rupture avec la chair. C'est un leurre et tout se renforce par une mise en abime souhaitée par les acteurs virtuels. Faire une pièce qui raconte celle ci mais en chair et en os. Alors pourquoi pas s'y atteler et nous montrer ces deux protagonistes sur scène, costumés en enceinte. La maïeutique semble opérer et l'on imagine le tableau vivant et désopilant de ce show hors pair. Un gros travail pour le spectateur, obligé de se faire son film avec images et humour. Beaucoup de tendresse dans ce dialogue entre machine, robot bien bâti comme de sculptures sonores. Rien d'autres que leur présence habitée par l'absence des comédiens: absurde en diable à la Ionesco, une petite heure durant, le piège fonctionne jusqu'au coup de théâtre final.


Il y a bien un faune dans la cage et un humain dans l'autre habitacle. Après une description d'une séquence de "L’après-midi d'un faune" de Nijinsky/ Roerich/Debussy suite à une panne de courant nous ramenant dans le silence et l'obscurité totale. 


C'est bluffant et plein de fausses routes, de leurres, de farces et attrapes de bon gout.On image les nymphettes à la Duncan virevolter auteur du faune -comme Charlot dans son film "une idylle au champ"- alors que rien ne se passe excepté dans notre imagination. Alors à quoi bon se flageller et mettre en place des dispositifs lourds et encombrants, alors que l'imagination peut faire le reste! Un musicien par pupitre suffirait pour l'orchestre!Coup de théâtre final quand les deux auteurs-comédiens-metteurs en scène sortent des cages des enceintes...Les créatures ainsi évacuées et engendrées sont bien de beaux bébés réels. La maïeutique a opéré et longue vie à cet opus et à celui qui n'aura jamais lieu: le récit par deux acteurs de ce que nous venons de voir! Les coquins! Le "Theâtre et son double" d'Antonin Artaud en filigrane, sur la perte et la vacuité...Deux enceintes, "une porte et un soupir", on ira loin...Et ce sera le "début" de la fin!

Au Maillon les 9 et 10 Décembre