mercredi 20 juillet 2016

Montpellier Danse: 36 ème édition: créer malgré tout!

Une édition plongée dans l'actualité et ses dérives qui questionne toujours les continents, leurs cultures, leurs us et coutumes, leur altérité
Jean Paul Montanari au cœur du débat politique et chorégraphique prend son bâton de pèlerin et rend visite à la création contemporaine avec entrain, obsession et vigilance: une édition qui lui ressemble: éclectique et magnétique.

"Para que o ceu nao caia" pour que le ciel ne tombe pas: couleurs café!


Lia Rodrigues nous entraîne sur le plateau du Corum, Opéra Berlioz pour un échange singulier, une proximité troublante avec les danseurs de sa compagnie: espace perturbé donc où le public est sur scène, en petite jauge
Des danseurs apparaissent et forment une frise, sculptures vivantes, modelées, éclairées, révélées par la lumière.Silences, concentration, le public, debout, regarde, observe, scrute le plateau Une délicieuse fragrance de café envahit l'atmosphère: les danseurs viennent de s'en couvrir le corps, comme des travailleurs, immergés dans la poussière de la matière .Esclaves badigeonnés de la terre de leurs aïeux, travailleurs de l'ombre d'un Brésil à la Salgado?
Les regards s'échangent, prostrés, lors de leur passage à travers le public mal à l'aise .Emotion de cette évocation de la castration de la liberté, des corps voués au martyr du travail forcé.La nudité renforce cette fragilité, puis chacun se relève et scande en collectif des rythmes lancinants, hypnotiques, à répétition, à l'unisson.Transe, danse chorale amazonienne  digne du musée du Quai Branly dédié aussi à la conservation des ethnies en mouvements.
Traces de corps et de pas au sol, empreintes, dessins, œuvres d'art aborigènes ou art premier sur le passage des interprètes Ils déposent leur marque, signent leur existence, la gravent dans la terre. Des petit tas de curcuma s'accumulent, égrenés de ci de là, touches parfumées et lumineuses
Le calme revient peu à peu après ces cris et reptations, toujours dans la semi- obscurité et la pudeur;
Sous le ciel ou dans la terre, la danse est matière , phœnix et divination.

"The dead live on for they appear to living in dreams": du passé ne faisons pas table rase!


Les morts continuent à vivre, car ils apparaissent aux vivants, tel est le credo de Hooman Sharifi pour cette ode à la vie donnée à l'Opéra Comédie de Montpellier
Des origines, de l'identité, il sera question pour cet iranien qui pense, rêve et crée à partir de ses origines en déplaçant le nationalisme vers l'universel
Un solo en compagnie de ses trois musiciens qui se jouent du sujet en malaxant sons et références de musique à foison. L'histoire est sociale et humaine et il déborde de générosité à travers le prisme de son corps massif et rebondi, chaleureux, partageux Des chutes vertigineuses dans sa danse, de l'humour, une présence singulière, pétrie de bonhomie, le tout dans une semi obscurité mystérieuse.
 "Impure Compagny" berce son projet avec conviction et engagement et l'on ne peur qu'y souscrire!

"Figure a Sea":la mer qu'on voit danser!


Le Cullbergbaletten et son directeur artistique Gabriel Smeets collabore avec Deborah Hay pour cette évocation de la mer, figure ouvrant la danse vers l'infini Une figure incontournable de la danse d'aujourd'hui pour évoquer les possibilités multiples et infinies du geste chez les danseurs
Un mouvement sans fin sur une musique de Laurie Anderson, au cœur du Théâtre de l'Agora, en plein, en plein ciel, dans l'infinitude de l'espace et des astres
17 danseurs traversent le plateau, s'immobilisent, se fondent dans l'espace ou se perchent au creu de l'architecture en niveau de ce creuset magique.Comme des électrons libres, même avant le "lever de rideau"; des caractéristiques de costumes forment de petites cellule familiales: shorts, chemises, noires, grises, sobres et simples. Éparpillements des propositions chorégraphiques, mouvements singuliers, griffé Déborah Hay et de l'humour peut aussi surgir de l'abstraction!
Arrêt sur image, focale sur un danseur immobile, le spectateur se tisse sa narration visuelle et la magie magnétique du spectacle opère.Unisson ou couples, groupe ou singularité, le collectif se déploie avec aisance, grâce dans la linéarité, la continuité
Dessiner la mer et son étendue incommensurable comme les échos et résonance de la danse à travers les corps de ceux qui dansent et ceux qui regardent!

"And so yousee.....Our honourable blue sky and ever enduring sun....Can only be consumed slice by slice..."
L'un des paons, danse!
"Et donc voici...Notre ciel honorablement bleu et notre constant soleil....Qui ne peuvent être consommés que petit à petit..."
Une création hors norme de Robyn Orlin, énorme et hybride pièce à conviction sur l'art et la manière de la chorégraphe sud américaine de conter fleurette sérieusement ou pas !
Dans un fauteuil club, un personnage, prisonnier, ficelé dans du plastique, film alimentaire: de la chair qui exulte, pétrie, comprimée, confinée, peau noire épaisse et grassouillette: c'est le géant Albert Ibokwe Khoza dans les tonalités lumineuses rouge orangé;
Une caméra renvoie en direct sur un écran, les images de ce "monstre", vu de dos, donc ici visage dévoilé
Il dévore goulûment des oranges pelées au couteau ,saignantes, qu'il avale avec frénésie et appétit de vie et de mort.
Jouissances, hurlements de la satisfaction ou de l'être repus.Il danse, se lève: l'un des paons danse, ouvre sa queue en panache, l'exhibe, éructe des sons, vocifère.Monstre, ogre, il se peinturlure, joue d'un miroir, ses mains dansent un ballet de joaillerie ludiques.Reflets, rituels, digressions et transgressions se succèdent à l'envi.Les couleurs et saveurs d'un corps différent qui appelle à la rescousse deux spectateurs pour le lécher, le sécher, le laver tendrement avec des gants de toilette. Enfant, bébé, aimable et plein d'humour et de distanciation l'acteur jouit d'une réelle empathie avec le public conquis Poutine lui aparait et met son grain de sel dans cette aventure spectaculaire, objet de foire et de gloire, en bleu, éteint, apaisé de sa fébrilité compulsive, contagieuse et vivante.
Le requiem de Mozart en ouverture de la pièce en fait un hymne à la candeur et menace de mort, un être de chair, futile, de sueur de sperme, fort attachant!Quasimodo avec trop de corps, androgyne à souhait, les genres sont abolis, les frontières tombent. Pour quelle renaissance?
Comme une momie que l'on dépèce, fait sa mue, enfant dont on ôte les langes: il en sera de même avec le film alimentaire qu'il découpe lui-même en se ciselant, comme pour sortir de sa chrysalide!
Métamorphose du hors norme comme une reine des thermites, gonflée, enflée à bloc: les visions de Robyn Orlin sont démoniaques, charnelles, triviales et ces 7 péchés capitaux bien présents pour une cérémonie païenne, un requiem pour l'humanité , insolent, tiraillé entre péché, transformation, déclin et éclats!
Ce soir là au Théâtre Gramont, l'ambiance est au sommet du politiquement incorrect, de l'artistiquement culotté!

"A mon père, une dernière danse et un premier baiser": à "mon vieux"!



Radhouane El Meddeb signe un solo touchant, seul sur scène, de dos toujours, torse nu, pantalon noir Sur un carré blanc au sol, entouré de noir comme un faire part de décès. Immobile puis hochant frénétiquement la t^te par saccade, il frémit, bouge, se meut, renaît? Des bribes de piano égrenées, du JS Bach brisent un lourd silence opaque. Danser de dos, comme Trisha Brown, ne jamais dévoiler sa face, son visage, son identité ou son chagrin, pudiquement: na pas montrer que l'on pleure la mort d'un père!A part le temps d'un petit tour furtif, d'un face à face éphémère avec le public.On découvre cependant, enfin, son corps, luisant de sueur, corps non canonique, banal: celui d'un homme qui danse la tristesse, l'absence, la disparition de son père, compagnon de vie. La scénographie de Annie Tollerer, propose pour évoquer cette culture arabe, la carcasse d'un mouton décapité, tout de plâtre, purifié, poussière des siècles et du temps, objet de rituel et de cérémonie liée à l'image du père conduisant son fils voir les sacrifices halal des moutons pour l'Aid. Au sol, gisant silencieux, éteint, mort.

En apnée, en suspension, on la quitte tout en retenue comme du Bach: les pieds en cinquième position classique, cambré, il rend hommage à la vie, la disparition inéluctable de ceux que l'on a aimés, chéris
Émouvants adieux funèbres, tremblants et plein de secrètes confidences de corps!

"Farci.e" , farsi ?

Sorour Darabi joue sur la corde raide du genre, androgyne à souhait, venue d'Iran, elle offre au studio  Cunningham de l'Agora, une performance remarquable, fouillant un seul sujet jusqu'à épuisement et c'est bien ainsi.
Le genre, dans sa langue maternelle, on ne connait pas alors que le neutre existe en allemand par exemple; "Même les objets ont un sexe", un genre!
Alors dans son solo, il, elle, nous, voyageons dans le silence, sur les frontières; un "personnage" asexué ? semble vouloir tenir une conférence : table, chaise et un tas de notes à lire.
Elle entre en scène comme une autiste, la démarche de biais, mal centrée, sans maintien, ni soutien. Différente? Assurément car une heure durant elle va explorer les fins fonds du geste déséquilibré, gauche, maladroit pour mieux aller au but: dévorer sa littérature, déchirer, dépiauter ses notes, se les approprier en les mâchant, avalant.
Une communion solennelle privée où l'hostie est du papier alimentaire à ingurgiter
Seule devant ou sur sa table, le regard interrogeant son public, la voici actrice de nos fantasme, témoin de nos clichés et agitatrice de nos cerveaux embrumés par les conventions sur le genre
Jamais de trop, son jeu est solide, juste, va droit au but, se répète, va et vient, toujours dans le silence du plateau nu
On en sort intrigué mais convaincu qu'un vrai sujet, approfondi, décortiqué, malaxé, mâché, vaut mieux qu'un catalogue de savoir faire!

"Time Out", temps mort: la jeunesse au poing


Oumaima Manai au Théâtre de la Vignette, propose une balade dans l'enfance tunisienne, ses bruits, ses sons, ses jeux, ses parfums de femmes.La tradition, le fil à linge, la marelle, les tissus suspendus: un univers qui colle à la mémoire, à la peau.Un univers culturel se dessine où transparaissent joie, innocence, quiétude mais aussi fantasme et danger: l'homme et le "loup" rode dans ce joyeux gynécée.Revirements de situations un peu mimétiques ou illustratifs fondent une narration légère en filigrane.Trame sans beaucoup de matière cependant où la chaîne manque pour tisser une dramaturgie solide. Ça pêche par la profusion de propositions énoncées, non abouties , ni achevées.
De belles images non exploitées: tout passe trop vite et lasse, hélas!, pour ces cinq femmes, pour cet homme perdu qui tournoie comme un derviche tourneur, aux abois.Des citations trop nombreuses au langage d'autres chorégraphes y sont redondantes On doit resserrer le propos et faire de cette joyeuse assemblée fragile comme un balbutiement de création, l'agora d'un vrai discours sur l'identité et la culture des origines.

"Still Life": Absurde Sisyphe, incisif, décisif!


Seul sur l'immense plateau du Corum, il nous attend, une pierre entre les mains.Un énorme nuage blanc flotte au dessus de lui;rocher ou pierre menaçante? L'homme réaparait, transportant une pierre carrée comme le Christ, sa croix. Épreuve ou destin? La matière minérale, crisse par des bruits cassants Il ploie sous le poids de la matière, notre Sisyphe!Puis transperce ce mur, accouche de lui-m^me par une maïeutique des mystère du monde. Pigmalion de la vie qui reprend éternellement le rythme du supplice, de la tache, éternel retour. Le comique de répétition opère pour ce personnage, costume-cravate, moustache à la Chapelin, Keaton, Tati, le cinéma muet sont ici convoqués par Dimitris Papaioannou, chorégraphe grec qui avoue aussi sa complicité de toujours avec la bande dessinée, racines de son travail.Son Sisyphe, c'est le travail à la chaîne, la répétition,


La vanité de la vie, c'est la nature morte, c'est la punition. Le poids de la pierre, l'effort physique, l'équilibre à garder en permanence, tout ceci est la lourde tache du héros Balance entre légèreté et gravité, bascule du poids. La pierre c'est aussi l'élément scénique du dur, craquelé comme les os; le mou, c'est la chair. Et l'effort humain soutient le processus créatif de cet arte povera, cette pierre angulaire, ce chaos. En forme de Story bord de BD, la pièce fonctionne avec le suspens, les tensions.
Le cinéma muet, visuel à la Mélies, envahit le plateau, atmosphère absurde à la Ionesco ou Beckett.
Vêtus de noir et blanc, des acolytes rentrent en jeu pour un pêle-mêle, un méli-mélo désopilant, d'images de corps hybrides, morcelés comme des icônes réjouissantes, enfantines. L' origine du monde aussi et d'autres oeuvre picturales sont convoquées par cet amateur féru d'art académique. Le plâtre de la pierre blanche, karstique, poudre d'ange, poussière, imprime des ailes d'ange au dos des héros et divinités conviées au spectacle.Le vent se lève alors, les dieux sont en colère et hurlent par le truchement des bandes de scotch du tapis de sol Images surréalistes, fortes, plastiques à souhait. Le mythe de la muse Terspichore veille, accouche et fait naître des visions dantesques digne d'un très grand chorégraphe plasticien.
Au final, l'énorme rocher suspendu menace; une pèle pour le transformer en cratère de volcan inversé, comme une méduse à la Paul Valéry.
Sisyphe est une femme qui danse! Images de cariatides grecques anciennes: le musée s'agrandit, s'étoffe avec ces images de la mythologie: Odyssée de l'espace vaporeux, fumeux, impalpable matière.
 Des tableaux inouïs, du son à la John Cage, du Mélies avec sa lune blanche au poing, et le kinéma revient en force, dans ses racines grecques de "mouvement".Tout s'apaise et l'homme claudique avec son échelle pour cane de survie, escalade encore des pavés comme des marches fictives.
Le mystère s'achève en beauté!
Un chorégraphe visionnaire, démiurge est né!

"Inside": dehors, dedans.



Parallèlement au spectacle, un film vidéo de plus de 6 heurs est diffusé salle Béjart:une image fixe, plein cadre en 16 / 9 offre une perspective renaissance au spectacle filmé du même Dimitris Papaioannou. Une chambre, des personnages y entrent et sortent, s'allongent, se douchent.Femmes en peignoirs, hommes lascifs, atmosphère de grosse chaleur, diurne, nocturne L'univers prégnant où se répètent à l'envi les scènes de vie quotidienne est juste et fort présent à l'écran.
 Le cadre de l'image est celui de l’embrasure d'une porte fenêtre coulissante où se profile en arrière plan, la baie de mer, les toitures, un paysage: le temps s'écoule, linéaire Cela coulisse comme un décor de théâtre, virtuel, impalpable, futile, changeant.
A la Piero della Francesca, à la Edward Hopper, comme un livre d'images mouvantes, éclairé par les ombres et lumières de passage.
Voyage troublant dans l'espace et le temps, malgré l'unité d'action Une épreuve aussi pour celui qui ose tenter l'expérience de se plonger une ou deux heures durant dans cette atmosphère sereine, détendue , sensuelle et câline; épreuve très "zen" durant ce festival, si dense, si riche en rebondissements esthétiques multiples!






Les indisciplinaires au Festival d'Avignon:la mule du pape s'énerve!

Quans Adel Abdessemed esquisse pour l'affiche du 70 ème festival d'Avignon, une mule enchaînée qui tente de s'évader et rue, de dos, à la face du spectateur, tout est dit d'un pan "indisciplinaire" de la programmation de Olivier Py, directeur, agitateur du plus beau festival du monde.

"Het Land Nod" : le pays de nod s'amuse.


Musées, je vous aime, musées je vous adore quand  FC Bergman et son collectif flamand s'empare d'un sujet extra ordinaire: la fermeture annoncée du Musée des Beaux Arts d'Anvers pour rénovation. La salle Rubens sera donc le décor gigantesque de cette fresque théâtrale, au Parc des Expositions d'Avignon: démesure oblige!
On s'y réunit donc, le temps d'une messe partagée dans une cathédrale reconstituée: pour la restauration de cet endroit mythique d'Anvers: la salle Rubens; les toiles y sont décrochées à l’exécution de "Le coup de lance" qui va faire chavirer la narration scénique vers l'absurde de la circonstance;tension, détente, on joue ici de l'urgence et du vide, de la bêtise ou de l'idiotie dans le respect des limites des disciplines.
Restent en place, gardiens, surveillants et rare public, venu voir, constater cette grande désafection
Un technicien chef s'échine en vain à faire passer la toile par une porte sous dimensionnée et tente par tous les moyens acrobatiques d'y remédier. C'est drôle et décoiffant, risqué et haleant, décalé et décapant
L'univers bascule sans cesse et le rythme tient en haleine sans texte ni musique
Danse, courses folles, résistance, tout les corps s'expriment et se jouent de cet immense espace: Ionesco ou Beckett y seraient très à l'aise à l'ombre d'un Kafka Le monde est fou et la scénographie magistrale quand des couvertures bigarrées jonchent le sol, et imite toute référence confondue, un camp de réfugiés, une place forte, une agora.En attendant, le musée explose, se délite et la culture flamande, aussi?

"Caen Amour": sensuelle obscénité du désir.


Trajal Harrell c'est toute l'épopée du voguing, du travestissement, du tissu social, artistique dans le Cloître des Célestins à Avignon; c'est l'endroit et l'envers du processus de création qui est ici "dévoilé" mais on est pas dupe
Frontal, de face, le show est passionnant et inspiré du "hoochie-coochie, danse orientale qui a bercé son enfance et ses fantasmes,Les femmes y sont reines d'un soir et portent sur elles les atours détournés d'un vestiaire orientaliste débridé Joyeusement interprété par des hommes en liesse, sensuels et sensibles, le show est joyeux et grave à la fois
Trajal Harrell nous fait rêver des mille et une nuits à sa façon et "à quand, l'amour" ou résonne comme une fable fantasque, issue des ballets russes du temps de Shéhérazade.On défile sans se défiler, on passe derrière le miroir, le décor pour regarder, observer l'ob scène sans se cacher ni se dissimuler
Ce qui s'y trame et enchaîne? Changements à vue vestimentaires, simplement
Deux femmes dans ce show pour chanter, danser comme des divas de la danse moderne ou japonaise revisitées. Et l'émotion naît doucement, va crescendo pour atteindre des sommets de délicatesse extrême.
C'est beau comme du Trajal Harrell qui s'expose à son corps défendant dans le plus simple appareil: le tissu , l'enveloppe, la peau du monde.

"Que hare yo con esta espada? (approximacion a la ley y al problema de la bellaza)"
Conte cruel et médusant.

Sans doute le spectacle le plus attendu en Avignon: marathon de quasi cinq heures au Cloitre des Carmes avec l'égérie légendaire de la provocation: Angelica Liddell
Seconde partie d'un triptyque comme un retable, voici venir une performance magistrale, basée "sur des faits réels" et "d'après une histoire vraie". Les attentats du 13 Novembre 2015 et un fait divers d’anthropophagie
Et alors que nous dit-elle de l'état du monde sinon qu'il est déréglé, fou, atrophié, romantique ou désabusé

Elle démarre seule prologue, développement et épilogue, vociférant, haranguant les spectateurs dans une logorrhée vertigineuse, épatante, essoufflante.
Virtuose du jeu de scène, démoniaque dans son théâtre de la cruauté à la Antonin Artaud!
Des vierges, nymphes peuplent le plateau comme des icônes interdites ou bibliques, la scénographie et mise en scène génèrent du fantastique comme du trouble.Des danseurs japonais pour évoquer Hijikata et la grâce opère!
Quand les poulpes, matière morte et molle s'emparent et parent les corps en émoi, ce sont des images à la Bosch qui resurgissent et travaillent l'inconscient collectif . Dantesque!
Dévorante passion de l'humain, amour anthropophage seraient les leitmotiv de cette fresque épique, épopée de notre vie et société violente, cruelle.
Références picturales omniprésentes, textes fulgurants maintiennent le suspens et l'adhésion du spectateur, scothché, tétanisé par tant de force et de singularité
La haine, l'amour tout concourt ici à faire du théâtre le lieu du vivant et de l'artificiel, de la beauté et du singulier
Une expérience sensible pour le corps de celui qui écoute, regarde, souffrent aussi des mots et des maux de la condition humaine.

"Ludwig, un roi sur la lune": l'anormalité en jeu.


Madeleine Louarn ausculte la folie des "deux" rois Louis II de Bavière et construit une romance à partir des lettres intimes de ce personnage bousculé par les conventions de son époque: pas libre de sa folie, de ses fantasmes Textes de Frédéric Vossier, musique de Rodolphe Burger sur scène et chorégraphie de Loic Toussé pour traduire le trouble d'un psychotique, d'un être déchiré, au pouvoir exorbitant: celui d'un roi incapable, meurtri mais démoniaque
La compagnie Catalyse, formée de personnes en situation de handicap mental exulte et crève les planches
Un sans faute pour ces personnes que notre regard fragilise, plutôt qu'elles ne le sont vraiment.
Alors des "déséquilibrés" pour jouer "des fous"? Voici un terrain de choix pour le chorégraphe Loic Toussé aguerri à toutes sortes d'expériences humaines dansantes, vivantes. Equilibre, déséquilibre , ces fondamentaux de la danse d'aujourd'hui, questionnent le personnage tourmenté de Ludwig avec justesse et véracité. Les spectateurs enveloppent le dispositif scénique, au cœur du théâtre "L'autre scène" grand Avignon à Vedène et protègent les personnages qui entrent et sortent dans leur plus grande altérité, à leur rythme Belle idée de mise en scène, protectrice mais aussi mise en danger de par l'arène ainsi dessinée de l'espace vu de toute part.
Du bel ouvrage sensible et terrible par le propos d'un être qui comme Mickael Jackson, trébuche dans le noir quand il n'est pas sous les feux de la rampe.

Pascal Quignard: une épopée à Avignon.Le Sujet à Vif, dans le mille! Et XS en prime!

Le 70 ème festival d'Avignon rendait "hommage" à l'oeuvre de Pascal Quignard dont deux événements:

"La rive dans le noir, une performance des ténèbres": la splendeur du noir.


Un spectacle donné à La Chartreuse de Villeneuve lez Avignon avec la complicité de Marie Vialle.
Dans le noir, tout est possible, sur scène, mieux que dans les livres; alors les deux complices montent sur le plateau, lui en hommage à Carlotta Ikeda, elle pour l'amour du verbe, de la musique partagée. Dans l'obscurité, les oiseaux, diurne et nocturne, le corbeau et la chouette effraie.
Ils sont là, chantent, bougent, danse, comme une sorte de performance, du théâtre no, du buto
C'esr étrange, dérangeant, atypique comme nos protagonisteS, chamane, écrivain, musicien.
Elle fait l'oiseau, d'une voix étrange, murmure, hurle, debout sur la table d'écriture, vêtue de blanc comme un spectre , une vision futile. Corvidée, femme, oiseau, Marie Vialle se meut comme une danseuse de toute sa peau, de toute sa voix
Lui, présent, au piano, retrace la partition d'un chant de chouette. Atmosphère, "un minimum piano", effet de rêve bien éveillé
Ils sont là, avec nous pour cette célébration, ce rituel, sans emphase qui touche juste là où le livre ne peut pas faire sonner la musique.Texte incarné, plongée dans le noir scintillant, dans les ténèbres du Japon avec la force tranquille de deux grands acteurs.

Et dans le cadre du cycle des musiques sacrées à la basilique métropolitaine Notre-Dame des Doms
"Concert-lecture: la leçon de musique" :quand les muses s'en mêlent.

Luc Antonioni
Allier ce fameux texte de référence "La leçon de musique" aux partitions et œuvres des compositeurs dont il question tout au long du livre, voici le pari, réussi de ce rendez-vous matinal à la Basilique
Orgue, viole de gambe, voix et texte lu par Didier Sandre: un bonheur inégalé pour illustrer, rendre vie et agitation à la prose de Guignard, mélomane, musicologue, philosophe qui atteint des sommets d'intelligibilité.Atmosphère recueillie, alternance de morceaux de Couperin, , Marais, Sainte Colombe, Du plus bel "effet", de la communion savante entre musique et rythme du texte et celui des œuvres musicales
La voix féminine en révélation dans l'histoire de l'humanité: celle qui ne mue pas et garde toute son énergie et altérité à construire le destin unique et singulier des femmes.

"Sujets à Vif": programmes A et B: bande d'indisciplinés!

Quatre temps pour ouvrir l'édition 2016, du légendaire "Sujets à vif" qui comme à son "habitude" tranche dans le vif sans mettre de gant.
"La vie des formes" : l'atelier du manipulateur.


Renaud Herbin est bien ici à la place d'un peintre dans son atelier: avec son manequin comme partenaire: ressemblance, autoportrait? Le modèle est docile, tranquille et son maitre , presque de la même grandeur tisse avec lui une véritable relation de danseur: plongées, appuis, portés: on se croirait au studio sauf que la marionnette articulée, toute rembourrée de tissu sobre et cotonneux, ne bronche pas sans se soumettre pour autant.Célia Houdart, elle, raconte, se pause et regarde cette chorégraphie muette et nous parle de l'atelier de confection de marionnettes: la vie de tous ces "modèles". Touchant, calme et recueilli, ce morceau de poésie pure au petit matin dans la cour  du jardin de la vierge, est rare et précieux; on s'en imprègne et ça voyage tranquillement, comme le font ces trois personnages réunis pour façonner ce monde animé plein de surprises et d'étonnement.

"Membre fantôme": duo plein vent,kouign amann amen!


Quel souffle dans une cornemuse qui se rit des conventions et souffle de travers, de bric et de broc , animée par un virtuose de cette outre pleine de vent, Erwan Keravec! Et pour lui donner la réplique, Mickael Phelippeau, longiligne, vêtu comme une bigoudenne, tablier blanc,cheveux au vent, détachés le long du dos. Figure d'Angelus de Millet, pause et tout démarre en fanfare: course poursuite, dialogues ou ratures, manège incessant, danse trad et folklorique virtuose, quel régal d'inventivité et de verve, vif argent, mené tambour battant. La vierge de la cour semble sourire de ravissement à cette cérémonie festive, votive sur piédestal et calvaire. Le travestissement s'achève pour renouer avec un humour plus distancé et maniéré qui font de cette pièce une référence incontournable de la contemporanéité des danses d'hier et d'aujourd'hui Cornemuse au corps, corps qui s'amuse, éructe le vent, souffle à perdre haleine sur les conventions musicales et "fest-noz".Rythme garanti, jubilation au pouvoir: là est bien le creuset de ces "sujets à vif", maltraités, sens dessus dessous pour toucher en plein dans le mille les révélations de l'acte créateur.


"Les corvidés": les corbax en baskets


Deux corbeaux, deux acteurs et le hasard qu'un coup de dé jamais n’abolira: voilà la recette d'un show de Capdevielle et Laetitia Dosch: tarot du cœur, yi king aléatoire, on est dans le ludique prophétique et blasphématoire, dans la jouissance totale des mots, des gestes, du texte et des corps qui sexe posent.Et en plus, ils sont beaux, les corps beaux.
Duo de corbeaux en direct qui causent et coassent sur le tout Avignon bobo branché, sur la vie, comme au marché, le matin ; cartomancie et manipulation au menu de cet adage burlesque et tonitruant
Mais mieux, c'est une leçon d'amour vache, cru et nu que cette diatribe en forme que quatuor pour oiseaux et humains où l'on s'égare, fait fausse route sur le sentier de l'âne pour mieux rejoindre le droit chemin.
Capdevielle, trop fort!

"Takasutra": éros contrarié.


Deux êtres de chair vont nous démontrer que l'amour absent fait naître des acrobaties savantes et référées, expliquées par la comédienne en direct: rien de plus simple pour Sophie Cattani et Hermann Diephuis, souples, à l'aise dans les positions fétiches du kamasutra. Bien sur tout va de soi: taka, tu as qu'à faire ceci et cela et le rythme des danses indiennes est donné. C'est ludique et enjoué, simple comme bonjour: on s’emmêle, on se grimpe dessus et le tour est bien joué sans autre forme de procès. Un peu de légèreté et d'humour dans ce monde de brutes pour éclairer nos pas de deux érotiques
Une bonne leçon à réviser!

"XS" : les perles courtes!
Nouveauté initiée par la SACD France et Belgique avec le Théâtre National de Bruxelles
Trois perles rares, pièces courtes pleines d'avenir pour nous réjouir en fin de journée dans la Cour de la Vierge du Lycée Saint Joseph.

"Axe": ça vacille.

Un duo qui travaille sur la signification du vieux couple, ses fonctionnements, habitudes, rituels désopilants, absurdes, sur le mode du comique de répétition;le décor désuet et kitsch, annonce la couleur du dérisoire.
Déroutants portraits de meurtris, cabossés par la vie, détraqués par Agnès Limbos et Thierry Hellin, ploutocrates vieillissants, piteux et pathétiques , au destin tout tracé mais qui dérape sans cesse et fait sourire et rire de bon cœur.
Humour noir, rires jaunes, sarcasmes et objets de curiosité pour 20 minutes de fatalité, de poids du monde sur l'axe qui chancelle de ces deux corps affalés, piteux portraits d'une génération flétrie. Superbe!

"Les idées grises": en apesanteur: l’insupportable légèreté de l'être ensemble.


Deux escogriffes, compères, complices de l'apesanteur, de l'acrobatie détournée de son droit chemin dans un bric à brac de supports tout genre
C'est le duo-duel Bastien Dausse et François Lemoine qui tient le haut du pavé
Désopilante démonstration de pince sans rire sens dessus dessous où les corps racontent l'absurdité et le charme du monde à l'envers, à l'endroit, toujours au bon endroit
Et quand il s'enferment dans leur cube intime, c'est pour mieux désorienter, déplacer ce microcosme humain, nous rabattre les oreilles et le caquet: la scène c'est un immense terrain de labeur, un travail de fou pour une magie opérante à cent pour cent. Les images vidéo hyper efficaces pour inoculer du neuf dans le monde de la pesanteur et de l’inouï. Surprises et déroute au menu.ambiance tendue et ludique pour ce bijou baroque, qui défie, détraque le temps et la raison.

"Heimaten": vos papiers d'identité territoriale.


Antoine Laubin et ses compères, auteurs belges,s'interroge à bon escient sur la notion d'identité, culturelle, politique, territoriale
Patrie ou Pays d'origine, ils sont deux belges à se triturer joyeusement les neurones, en direct avec un couple d'Allemands sur écran vidéo en fond de scène. Drôle et grave, plein d'humour, ce jeu de devinettes avance et ressemble au "carambolages" de ARTE, cette émission passionnante sur les us et coutumes des "nations" voisines.
Bel édifice, intelligent et percutant de la réflexion, toujours à mettre en route avant d'avancer idées reçues, poncifs et idiotie
Un bon remède à la monotonie; on en prend de la graine et l'on respecte l'altérité de l'autre, dans la joie.