mercredi 1 février 2017

"Erich von Stroheim": l'imposture incarnée: nue et crue. L'intime, l'extime au travail.


Mettre en scène un texte inconnu de Christophe Pellet, le mettre en chair, partager sensualité, érotisme, le vécu d'un trio improbable: Elle, Lui, l'Autre. Qui sont-ils pour prétendre vivre sur le plateau dans un décor, tel un livre de béton qui s'ouvre et se ferme, comme on fait le noir au cinéma?
Un homme, entièrement nu sommeille dans un fauteuil, barbu, sa seule façon d'être vêtu, caché de nos regard: cette nudité, une fois acquise par nos yeux, interroge: pourquoi déjà dévêtu, nu et cru dans son plus simple appareil? Pour faire face à l'Autre, cet homme, torse nu qui va se révéler peu à peu dans sa fonction première, son job: artiste ou simple acteur pornographique? Ils s'entretiennent sur l'amour, cet autre personnage qui sera incarnée par Elle qui apparaît tout de noir vêtue, le corps moulé dans un fourreau seyant.La grâce d'un corps sculpté, la volupté incarnée, cheveux défaits, blonds cendrés, crinière offerte. Elle est voluptueuse mais s'avère une main de fer, autoritaire, déterminée, à faire souffrir l'un et l'autre par principe amoureux, pas par dépit.



Elle, c'est Emmanuelle Béart que l'on retrouve avec émotion, empathie, égérie de Stanislas Nordey, le metteur en scène,comme le seraient les interprètes danseuses de Jan Fabre,(Annabelle Chambon, Ema Omarsdottir, Lisbeth Gruwez), muse incontournable, inspirée et fidèle, aimée, chérie, respectée, considérée pour sa dévotion à son art: comédienne, un point, c'est tout !Et c'est beaucoup !
Alors, qui aime ici , qui se soucie au sein de ce trio, de l'avenir, du présent, d'un certain "Erich von Stroheim" le plus grand falsificateur, imposteur et savant mensonger de l'art et de la vie?
On apprendra très peu de ce modèle, si ce n'est que fantasmer n'est pas la réalité: on échange les rôles, on s'aime, on dort ensemble, on fait l'amour et le temps est compté pour se faire.
Thomas Gonzalez, Laurent Sauvage, les partenaires de la Femme, y sont graves et attendrissants dans leur errance, leurs interrogations: leur complicité ou adversité, amants ou ennemis La scénographie, comme un grand livre ouvert, fermé au gré des scènes, ponctuées par le chant lascif et nostalgique d'une jeune Callas "Mon coeur s'ouvre à ta voix" dans "Samson et Dalila" de Saint Saens. L'image aussi surdimensionnée de visages attendris d'un couple très glamour pour ouvrir le bal.Fragilité des héros, force des images qui s'impriment sur les pans du décor comme des traces de fresques vivantes, palimpseste à peine visible, effacé, signe du temps qui passe et laisse des empreintes fugaces. Trois personnages en quête d'auteur, errant en déséquilibre sur le fil du vivant, du sensible, nu ou demi-nu, affrontant de plein fouet un être féminin diaboliquement fragile, lui aussi !
Mise en scène agile des corps , sensuels, attirants, charnels à souhait, sans artifice, diction lente et de poids, "Sauvage" et beaux, présents, offerts au regard dans un don de soi, dirigés par un metteur en scène, plutôt danseur, plutôt manipulateur éclairé des corps musicaux, véhicules et passeurs d'énergie!
La galerie de photos de Jean Louis Fernandez,des répétitions et de la genèse du spectacle, des corps au travail, des séances de partage et de réflexion, agora du théâtre, est à voir absolument dans le hall et bien sur lire les interviews pertinents dans le livret, petite bible petit format délivrée à chaque spectacle !!! On collectionne pour une "toute petite bibliothèque contemporaine", "idéale" !

AU TNS jusqu'au 15 Février
A propos de :

"Erich Von Stroheim" est un texte qui met en scène un trio et traite de l'amour, de la sexualité, de la société.
Il y a Elle, femme d'affaires toujours pressée, incarnée par Emmanuelle Beart ; il y a l'Un, incarné par Laurent Sauvage, acteur pornographique qui couche avec Elle ; et il y a l'Autre - interprété par Thomas Gonzalez - épris de liberté qui ne travaille pas, sans tabou et sans habit, qui rêve de "truquer la société".

Pour présenter la pièce écrite en 2009 par Christophe Pellet, le metteur en scène Stanislas Nordey a fait le choix de tableaux crus, où la vérité des peaux et des habits doit permettre une réflexion sur le travail, la société, les rapports entre amour, sexe et désir.
La nudité est-elle pornographique, ou la pornographie est-elle ailleurs ?
La pièce rend hommage à Erich Von Stroheim, un acteur et réalisateur américain d'origine autrichienne du début du XXe siècle. Il s'était autofabriqué un titre de Comte et une particule, une liberté utilisée ici comme prétexte, pour parler imposture. Le cinéaste était connu pour les budgets démesurés de ses films (Boulevard du crépuscule, Folies de femmes, Les Rapaces,...) et leur univers subversif. Dans l'Amérique puritaine des années 1920, le sexe et l'argent étaient des sujets hautement tabous : des thèmes sur lesquels s'appuyait Erich Von Stroheim pour montrer que les êtres humains sont pervertis autant par l'un que par l'autre.

lundi 30 janvier 2017

Umwelt de Maguy Marin

Quatre femmes et cinq hommes immobiles regardent intensément le public, du seuil d’un décor de métal occupant tout le fond de la scène – trois rangées de grandes lames métalliques et miroitantes disposées en quinconce au fond du plateau nu. Quelques secondes plus tard, ils ont disparu. Ils ne réapparaîtront véritablement que pour les saluts. Entre ces deux moments, il y aura eu de la fureur et du bruit, peut-être de la danse, de la pensée assurément.
Soyons honnêtes, Umwelt est un spectacle presque insoutenable. Le programme parle pudiquement de « vives réactions de la part du public » : trois ans après sa création, des vagues de spectateurs quittent encore la salle dès le premier quart d’heure, les huées se mêlent encore aux vivats à la fin de la pièce. Elle ne contient pourtant aucun des ingrédients qui signent habituellement une mise en scène scandaleuse – étalage de nudité, projection de matières organiques, gestes outranciers. Maguy Marin et sa troupe ignorent ces accessoires pour s’emparer, avec une froideur désespérée de médecin légiste, de l’assemblage fragile qui constitue notre humanité.
D’emblée, en effet, le spectateur est assailli dans son intimité la plus vive par une bande-son composée d’accords électriques, si violents qu’ils semblent plutôt avoir été arrachés aux archives audiovisuelles de ce siècle, bombardements, tirs d’armes automatiques, collisions d’engins ferroviaires, crashes aériens, embouteillages des mégalopoles. Aux commandes, une bobine de fil reliée à trois guitares électriques se déroule lentement en avant-scène. L’intensité du volume rend tout retranchement impraticable. L’on est saisi de l’intérieur et la seule échappatoire possible, reste de se concentrer sur ce qui se joue sur la scène.
Là, comme indifférents à l’insupportable fracas et au vent de scène qui secoue les pans de décor, les danseurs apparaissent et disparaissent entre les lames de métal. Par deux ou trois, faisant face au public un instant, un instant se réfléchissant dans un miroir, l’instant d’après disparaissant, ils passent d’un pas régulier et synchronisé. Leur passage est ainsi l’occasion de saynètes qui paraissent d’abord absurdes, puis acquièrent sens et densité par leur répétition. Un homme et une femme mordent dans une pomme, deux hommes se coiffent d’une couronne de métal, trois femmes serrent un enfant sur leur cœur… À intervalles réguliers, le mouvement s’interrompt, la lumière frontale cède la place à une lumière zénithale et l’un des danseurs s’arrête à l’orée du décor pour contempler le public.
Au fur et à mesure, pourtant, cette mécanique précise se détraque : le rythme est parfois rompu par la course effrénée de l’un ou l’autre des danseurs ; des paroles sont criées et immédiatement englouties par le vacarme ; l’univers jusque-là ordonné s’abîme dans la confusion des sexes, dans le mélange entre humanité et animalité. Le plateau se couvre bientôt peu à peu de détritus ; sur le cœur des femmes les enfants sont alors remplacés par des animaux ; le roi, lui, porte un revolver ou un bleu de travail. Et toujours la tempête qui fait voler vêtements et chevelures, toujours le hurlement métallique qui perce le tympan et emporte le cœur.
Cette pièce qui veut parler de la disparition du lien social et des « grands enjeux sociaux d’aujourd’hui », nous donne de fait à voir le mouvement même de l’histoire, ou plutôt ses bégayantes illusions. Corps et actes sont pris dans un système qui les annihile et qui n’épargne aucun acte.
On pourra à loisir accuser ce travail de prendre le spectateur en otage – pourquoi en effet lui infliger, outre l’image d’un mécanisme qu’il est censé ne connaître que trop, un vacarme qui menace de le laisser sourd ? Comment, devant tant d’évidente agressivité, ne pas se lever et quitter la salle ?
Il me semble, quant à moi, que faire l’épreuve de cette violence permet de restituer aux images une réalité trop souvent occultée par le discours lénifiant des médias. La dureté du spectacle est loin d’être aliénante. Au contraire, elle nous permet de nous mesurer avec ce qui devrait nous être réellement insoutenable – un ordre du monde injuste auquel nous nous soumettons pourtant au quotidien. Maguy Marin et sa troupe nous rappellent que oui, nos contemporains se font exploiter ou tuer sans que le goût de notre tartine matinale nous en paraisse plus amer. Notre surdité et aveuglement volontaire, notre aberrante passivité, voilà ce qui en réalité est déployé devant nous – et je conçois que la leçon soit difficile à recevoir.
On pourra à nouveau protester en accusant le spectacle de ne donner aucune solution. Or le travail de Maguy Marin échappe au cliché de l’artiste moralisateur. L’art n’a en effet aucun privilège dans le tableau qui nous est présenté : si l’on voit passer les robes de soirée de Pina Bausch ou le lièvre de Joseph Beuys, c’est au même titre que le reste, anecdotes impuissantes à changer le cours de l’histoire. C’est pourtant à une conclusion revigorante que nous sommes conduits : le regard que posent sur nous les danseurs est à la fois plein de détresse et d’espoir. À nous de décider d’être autre chose que des otages. 


Umwelt (2004), de Maguy Marin (reprise)
Cie Maguy-Marin • Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape
Conception : Maguy Marin
Musique originale : Denis Mariotte
Lumières : Alexandre Beneteaud, Denis Mariotte
Costumes : Cathy Ray, assistée de Chantal Cloupet, Aurora Van Dorsselaer
Photo : © Christian Ganet
Régie plateau : Michel Rous

vendredi 27 janvier 2017

"Cold Blood": quel doigté ! L'amour à mort, la mort, amour Kaléidoscope et autres magies !

A propos de:
"Un film réalisé en direct sous nos yeux.
Les lumières dans la salle s’éteignent. On tourne. Action ! Les doigts cabriolent dans un merveilleux décor miniature, les caméras voltigent et dansent, une voix raconte. Le cinéaste Jaco Van Dormael (Toto le héros) et la chorégraphe Michèle Anne De Mey réalisent un film en direct, sous nos yeux.
Cold Blood est un voyage poétique peuplé de Fingerspitzengefühl (doigté) et d’inventions visuelles époustouflantes. S’amusant des rapports d’échelle, les mains dansent dans les maquettes de cinéma alors que nous découvrons en même temps une autre histoire, un hors-champ grandeur nature que l’écran éclaire, un road movie au hasard de sept destins, comme observés par un ange bienveillant. Le spectacle explore le minusculement petit, arpente des nano-mondes où la vie s’observe à travers un kaléidoscope"
Dans des décors lilliputiens, les mains s’enlacent et se délassent, se touchent et s’en vont, reviennent avant de s’évanouir pour de bon. Un voyage où chaque spectateur plonge dans des sensations éphémères qui s’avèrent inoubliables."

Et que la mort est belle! Mort aux trousses, main dans la main avec la camarde, nous voici embarqués pour un voyage aux enfers ou au paradis, avec Orphée et Euridice: surtout ne vous retournez pas, et comptez jusqu'à trois pour pénétrer le pays du rêve: et pourtant vous êtes bien éveillé !
On est sur scène, dans un studio de cinéma: travelling décor, caméra louma...Silence, moteur, ç a tourne! Alors on assiste en direct à ce qui se trame derrière le miroir, regard ob-scène sur l'envers du décor: la fabrique des images opère en présence de onze techniciens, à vue qui comme des manipulateurs de marionnette vont faire surgir le mouvement sur l'écran en devant de scène: la magie de Robert le Diable! Car si magie et cinéma se rencontre c'est bien ici, déployé dans une fantaisie et une audace étonnante, une poésie tonitruante. Deux petits doigts de la main et le tour est joué: évocation de la comédie musicale, avec comme ballerines pour Ginger Rogers, deux dés à coudre: (qu'il est loin le pays ra plat plat de Bla-bla Land !) Dans une tonalité d'humour décalé, le texte signé Thomas Gunzig, nous guide, nous conduit sur le chemin de petites morts successives, sept en tout qui iront du torride jeu de pole dance, au lavage d'une voiture fantasmée, d'une évocation de Pina Bausch, tâtonnant l'espace, aveugle de Café Muller à travers un décor de vitrage, au Boléro de Ravel de Béjart, incarné par plein de petits doigts avides du danseur plein de doigté !
Les décors: autant de petites scène préparées qui s’enchaînent comme pour un plan séquence ou tout est prêt à l'avance! Virtuosité et performance de ces morts en direct, où l'exigence du rythme est fulgurante, à vous couper le souffle. Dans les studios de tournage, l'équipe s'affaire et se met en péril, la danse transcende le mouvement: qu'elle soit celle des corps ou des doigts, Michèle Anne de Mey s'y révèle une fois de plus, musicienne hors pair, reine de la mise en espace, poète pataphysisienne de l'objet surréaliste qui donne en surdimension toute sa magie.
Les choix musicaux ravissent et nous capturent vers des souvenirs nostalgiques, de Nina Simone à "Sag warum", on plane, on survole le destin et l'univers en avion dans les nuages de fumigènes: tout "opère" à merveille et quand la séance se termine on attend le générique de fin: le rideau tombe sur cet opéra, savant opus de savoir faire et d'imagination débridée. "Cold Blood"ou l'enfer du décor pour un paradis pas perdu où le rêve s'achève: on compte 1 2 3 et l'on retourne chez soi pour continuer le rêve, fermer les yeux cette fois devant tant de grâce !
On songe aux travaux du photographe Frank Kunert "Wunderland"sur les mises en scène d'architecture, exposant ses maquettes et les résultats photographiques bluffant, des paysages en ressortant !