vendredi 27 septembre 2019

"Hannah" : la musique cinétique de Verdensteatret


Le collectif norvégien Verdensteatret, fondé au milieu des années 1980, s’est rarement produit en France. Il réunit une douzaine d’artistes qui conçoivent des scénographies totales, mêlant musique, performance, installation plastique, lumière et vidéo. HANNAH, leur dernier spectacle, est une grande fresque audiovisuelle composée en temps réel, où tout l’espace scénique est joué comme un seul et même instrument polyphonique. Spectateurs et performers sont immergés dans ce « théâtre du monde » qui remet en question les limites entre action et observation, illusion et réalité, nature et culture.
La scène est encombrée de sculptures, d'objets épars, de porte-tiges étrangers, au sol, alors que l'espace est délimité par un écran en fond de scène et deux pans blancs pour cloture, enceinte.Un son vibre, venu d'une sculpture, bordé de sons lointains...Un homme assis, respire, joue d'un tube, pousse une chaise bruyamment
alors que sur l'écran, une trace-son s'inscrit et avance, dessine comme une paramécie, un électron au microscope. Le son se creuse un tunnel, grossit, s’amplifie comme à l'intérieur d'une galerie de fourmilière.Des excroissances sonores matérialisées ainsi en images, de la musique plastique et visuelle pour résultat! C'est inédit et très esthétique.La musique est vivante en mutation organique: le son se fraie un chemin, visible sur la toile, creuse son sillon, comme un son de fraiseur-tourneur.Tout s’emballe, se répand sur l'écran, en ondes..Une rupture scénographique s'opère pour observer en plein feux un aimant qui attire à lui une tige sonore! Ou la chasse, la repousse. Deux galets s'entrechoquent, image et son à l'appui. Comme sur un chantier à ciel ouvert, de curieux mégaphones, objet-sculpture cinétique sonore, renforcent cette impression d'industrie du son: on tire les ficelles à vue, un manipulateur pour booster ces robots émetteurs programmés. Intelligence artificielle musicale?
 Des vibrations fébriles, en cacophonie envahissante accompagnent un décor urbain de façades de HLM à la Couturier, bande défilante des étages en ascension sur fond de sons d'aspirateur.De grognements d'animaux... Bric à brac en couleurs, joyeux où cinq manipulateurs présentent de petites colonnes de sons, jaunes, comme le son de batons de pluie: ils orientent ces boxes, nous rendent attentifs à la source sonore, focalisent visuellement en technicien l'origine des bruits. Créateurs, installateurs à vue en plein feux des processus de création du son.
Un cor-tuba s'exprime et bientôt la scène se erecouvre de vitrages colorés transparents, formant un bel ensemble architectural, à la Mondrian ou Buren.
Des projections de lumière blanche stroboscopique sur les vitres teintes pour vibrations intenses.
C'est plastiquement très beau et sensible..Des salves de sons en projection de carrés de couleurs pour cible et "sons cinétiques"!s0 LA cOUTURIER

programme
spectacle de et avec  Niklas Adam Eirik Blekesaune Magnus Bugge Ali Djabbary HC Gilje Elisabeth Carmen Gmeiner Janne Kruse Asle Nilsen Piotr Pajchel Laurent Ravot Martin Taxt Torgrim Torve
En collaboration avec le festival de musique contemporaine Ultima Oslo, Henie Onstad Kunstsenter, Black Box Teater
Verdensteatret est soutenu par le Norwegian Art Council
Avec le soutien de PAHN (Performing Arts Hub Norway) et du ministère des affaires étrangères de Norvège

Théâtre National de Strasbourg (Salle Gignoux)

"Noise" Sonic temple volume 1 à Musica: de bruit et de fureur !


On la prononce en anglais : la noise. Le phénomène n’est pas récent, mais son omniprésence sur les scènes expérimentales laisse supposer que la pratique est tout particulièrement en adéquation avec son temps. Peut-être caractérise-t-elle ce sentiment général de la décennie écoulée que l’auteur de science-fiction Bruce Sterling nomme l’« euphorie noire » (dark euphoria). Car là où la noise peut sembler sombre et négative, elle déploie aussi un extraordinaire potentiel de vie – sans compter une profonde réflexion sur le son et l’écoute : construction de masses sonores complexes, jeu sur la perception de l’espace et du temps, recherche sur les champs fréquentiels produits par l’environnement naturel ou social, écoute incarnée et vibratoire où le corps de l’auditeur devient lui-même le lieu de l’expérience esthétique.
C'est dans l'église réformée Saint Paul que s'installe ce soir une étrange cérémonie païenne: au cœur de ce noyau, moelle accueillante, dans la carcasse évidée de ST Paul que déjà vibre des sons étranges...L'église offre ainsi sa matrice à des expérimentations hybrides, et accouche de monstres acoustiques, chimère et autre hydre à deux têtes: c'est médusant; le public, réuni à l'intérieur de la nef voûtée comme autant d'habitants d'une caverne ou d'une architecture éphémère d'urgence, bivouac le temps du concert...

Figure de la musique expérimentale américaine, Phill Niblock offre sa dernière création au public de Musica : Unmounted/Muted Noun pour orgue et bande sonore. Interprétée par l’organiste Hampus Lindwall, la pièce présente des masses sonores mises en vibration par un volume intense, avec pour résultat une propagation de micro-intervalles dans l’espace. Les vibrations de l'orgue Walker, illuminé de rose,sourdent des percussions des  doigts du musicien sur les claviers, sur les pédales ,de dos, comme un long module, un long phrasé ininterrompu, par les tuyaux, jamais essoufflés!

Changement de scène dans l'espace: on se retourne sur un autre artiste performeur.De manière similaire, Erwan Keravec enveloppe l’auditeur dans les bourdons de sa cornemuse qui, progressivement, laissent apparaître les composantes acoustiques d’un spectre, comme d’étranges chants venant tordre l’espace. Lorsqu’il ne conçoit pas des acoustiques de laboratoire scientifique dans le monde entier;Un son régulier, venu d'un homme-corps-cornemuse, assis sur l'estrade près du chœur donne le signal de départ pour un voyage au long cour:lente sirène qui s'étire, geint, se lamente. Le souffle, stocké dans le soufflet de l'instrument "populaire" vernaculaire,, sourd comme une corne de brume, alarme , sirène de paquebot qui n'amarre jamais, ni ne délivre de voyageurs.Passagers d'une aventure sonore, sur le pont ou l'embarcadère. Exercice de "longue haleine" qui pulse une seule fois en apparence. Un flux continu, assourdissant, vibrant qui oscille en interne d'une oreille à l'autre.Les hémisphères du cerveau font la synthèse....Comme un moteur de voiture resté allumé...Les anges, le tableau des cantiques en restent béas, muet et bouche bée, d'admiration!Ces "prières" hypnotiques comme autant d'expression de communion collective, de partage d'écoute.En temps réel! L'officiant, c'est le musicien, prêcheur, face à ses ouailles, attentives et concentrées, recueillie.La musique, comme "office" religieux ou païen, sacré ou profane "retrouvée" après l'oubli, comme les légumes d'antan, remis au gout du jour! Retraite méditative, ponctuée de "breack" pour mieux savourer l'audace de la création contemporaine..
Fondé à Zürich en 1987 autour de Rudolf Eb.er, le collectif Schimpfluch confine à la légende. Sa présence à Strasbourg est exceptionnelle tant il s’est fait rare sur les scènes européennes.
 À cette occasion, Rudolf Eb.er s’entoure de l’artiste anglaise Alice Kemp et de Dave Phillips, membre originel du groupe. Une femme est assise, vêtue de noir, épaules et genoux dénudés: elle se couvre d'une capuche noire qui dissimule son visage.Des babilles, des sons de voix, murmures, chuchotements surviennent d'ailleurs en présence de détonations de cordes. Immobile, pétrifiée, elle nous interroge, nous, fascinés par se présence, sa stature statufiée, muette.
Comme une oeuvre plasticienne sonore, performance à gouter à l'instant même.

La silhouette noire d'un curieux personnage se détache du fond de scène: il est présent par cette lumière rouge, à son cou, dans un capharnaüm de musique; il se déplace , un ballon rouge fluorescent, gonflé à bloc sur lequel il fait crisser les sons... C'est diabolique et surprenant, le performeur. Crane rasé, son corps se balade parmi nous, incandescent comme un souffleur de verre dans l'antre de la cristallerie...Vision démoniaque, sorte de Méphistophélès musicien, lion rugissant,porteur de sons, colporteur de bruits singuliers.Images de bestioles tentaculaires en fond sur l'écran, tableau à la Jérôme Bosh, singulier paysage habité par des monstres fantasmés.


Michael Gendreau applique ses compétences à l’improvisation électronique. Sa spécialité : performer à partir des résonances naturelles et urbaines d’un lieu qu’il analyse préalablement.
Avalanches de pierres au poing, un homme seul dans des secousses et vrombissements s'adonne à un show, amplifié de décibels , comme une révolte des voix dans un tunel de métro, subway underground, bruyant à l'extrême. Sur fond de coeur qui bat. L'éclairage agressif, intrusif, braqué sur les spectateurs, éblouissant. Le cataclysme musical, insupportable, fait mouche, agace, trouble et dérange...Le performeur présente une œuvre nouvelle au cours d’un rituel sonique situé à mi-chemin entre l’actionnisme, les musiques indus et la poésie sonore. Performance physique, épreuve psycho-acoustique et expérience des extrêmes de la vibration interrogent les limites du corps et de la conscience.

Une soirée où le public, perlé dans la salle, va et vient ou se laisse aller, couché au sol, à ressentir les vibrations fortes et salvatrices du chaos musical: une séance de "bien être" au coeur de l'église, un "événement" rare à vivre jusqu'à minuit, l'heure d'aller voir au delà du parvis, ce qui se trame sur les rives de l'Aar...

A ST Paul le 26 Septembre dans le cadre du festival Musica.

jeudi 26 septembre 2019

"Hugues Dufourt: portrait II Quatuor Arditti "martyr" d'un supplice sonore consenti, sublissime


Cette projection du regard du compositeur dans l’espace sonore ne peut se faire qu’au prix d’un incessant mouvement d’obturation, quasi photographique : se rapprocher au plus près de l’image, en saisir un fragment, et se déplacer ou prendre du recul, comme si les scansions harmoniques qui parcourent la plupart de ses œuvres figuraient les points de fuite de l’artiste, tour à tour attaché à sa partition ou à son modèle. Leur fusion est vaine, nous dit Hugues Dufourt à propos du Supplice de Marsyas d’après Titien : « Tout au plus peut-on remarquer des effets de stridence et de ressac, un entrechoc de forces élémentaires, des chaînes tourbillonnaires, des mouvements imperceptibles et l’apparition intermittente de formes insaisissables. L’art ne peut rien dire du théâtre des pulsions, sinon en esquisser çà et là quelques mouvements indéchiffrables. »


    Violons 
  • Irvine Arditti
  • Ashot Sarkissjan
    Alto 
  • Ralf Ehlers
    Violoncelle 
  • Lucas Fels

Hugues Dufourt
Dawn Flight (2008) / 22’
L'écoute de cette musique requière une attention extrême, opérant un travail réel et constructif de celui qui écoute et regarde. Pour pénétrer son oeuvre, aborder son propos, impénétrable univers déroutant mais magnétique qui attire et aspire comme un aimant.Fait de contrastes, de volumes ténus, d'espaces très variables, de tempi, accélérés ou ralentis.
Au tour du célèbre Quatuor Arditti de s'atteler à la tâche pour incarner dans l'instant, la complexité limpide de l'auteur-compositeur. Dans une marche, avancée incertaine, on tente de distinguer la source des sons, intrigants, non identifiables, gardant leur secret de fabrication unique en son genre.Comme une "griffe" qui mord, une morsure qui étreint sans en démordre, des ratures sombres grises ou noires comme "signature".
 On se heurte, se cogne aux murs du son avec allégresse et masochisme sonore, en répétition chaplinesques. Avec envie et audace, comma sa musique nous le suggère ou l'impose.
¨Pas de fil narratif, rien à se raconter à l'audition de cette oeuvre: on est "otage" d'un processus qui pourrait exclure, plutôt qu'inviter l'auditeur. Des fuseaux de musiques, éclairs, zigzags, ruissellements rapides et furtifs sillonnent l'espace à toute vitesse. La dextérité, la virtuosité des interprètes est remarquable: pas de silence, de pauses,c'est haletant, précipité, sec, en flux continu, obstiné, obnubilé par un rythme obsessionnel à ne pas lâcher.Puis des accoups, des accros,petites béances en apnée ou suspension pour maintenir notre attention, et la tension spatiale de la musique.
Des répétitions, des reprises aussi, recul ou avancée comme une course interrompue, des arrêts sur image, toujours entêtés,butés sur le mur pour mieux à nouveau s'élancer, se projeter ou revenir en arrière. Quête et conquête du son en credo ou leitmotiv!

Hugues Dufourt
Uneasiness (2010) / 20’
L'obsession, la traque des sons qui reviennent à la case départ, comme un jeu de marelle où l'on finit par accéder au ciel par étapes successives...En se jouant des difficultés ou des ruses des tempi. Le son s'infiltre, passe, frôle l'air, vecteur de sensations fébriles, volatiles: la légèreté des cordes y pourvoit.
En attaque, on jette son corps dans l'arène, dans la bataille et le combat avec les quatre éléments, l'espace et le temps se fait évidence. Quelques infiltrations poreuses dans ce karst calcaire d'une géologie au creux du chenal, du lit mineur d'une rivière en crue, dont les flots échappent du barrage qui cède sous l'impulsion des éclats de musique.Avec ces sons insistants, persistants, Dufourt détricote à rebrousse poil, comme le chorégraphe William Forsythe, le langage construit, académique. Il prend ses outils et les détourne en remontant le cour des choses, marche-arrière du rembobinage cinématographique.
 Des éclaboussures se diffractent et rayonnent, pour une fin inattendue: "infacilité", inconfort de l'écoute et de l'interprétation!

Hugues Dufourt
Le Supplice de Marsyas d'après Titien (2019) / 23’
Alors, au tour de Marsyas de s'y coller à ce jeu de décorticage, de "perdre son enveloppe sonore, c'est perdre sa peau", mythe déchiqueté d'un héros pris au piège!La musique comme peau du monde, à fleurs de prise.Démarche très chorégraphique" proche des questionnements des danseurs sur l'enveloppe qui nous protège des assauts du monde et en même temps est la surface de contact essentielle des sensations.
Précipitation, vitesse, virtuosité au poing pour les frottements d'archets, flux continu, éclats et feu d'artifice, irradiant sans cesse, en éclaboussures: impossible de s'y soustraire, de s'échapper, tant ça fuse et nous encadre dans un espace très resserré. On est cerné, pas d'issue de secours possible! Dufourt nous poursuit, nous précède, nous traque dans nos derniers retranchements auditifs, respiratoires, sensoriels On en ressort bouleversé, chamboulé, malmenés.
Une accalmie salvatrice et apaisante dans cette effusion tentaculaire, boulimie compulsive de sons invariables, omniprésents, très invasifs.
Ca repart et ça revient, ressac sempiternel, ça se propage, se déverse, déferle, abolissant limites et frontières, cadres et contours.
Débordant les rebords d'un réceptacle sonore multi directionnel.L'auditeur prisonnier du son, consentant, son qui pourrait submerger, inonder et ravager en râles primitifs, pizzicati joyeux, percussions bizarres sur les cordes....Corne de brume, son crissant, sirènes de port au final pour mieux dérouter, déboussoler!
Des raclements très organiques pour ce combat singulier! Jeter son corps dans la bataille comme le dirait Pasolini!

A la salle de la Bourse le 25 Septembre dans le cadre du festival Musica