samedi 26 septembre 2020

"Superposition" : symphonie pour un homme de "bonne composition" ! Le quantique des cantiques.

 

Superposition

© © Kazuo Fukunaga

Dans le cadre du festival Musica

L’Opéra national du Rhin et le festival Musica cultivent une relation ancienne et fructueuse. Depuis 2019 et dans les années à venir, ce partenariat est amené à se renouveler et à se resserrer. La preuve en actes à la rentrée 2020, où les deux institutions s’unissent pour présenter une forme de théâtre musical recomposant le Peer Gynt d’Ibsen et Grieg, ainsi que l’expérience participative Fake qui lui fait écho, et Superposition de Ryoji Ikeda, fascinante expérience multi-sensorielle.

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Ryoji Ikeda signe sa « symphonie », une œuvre multidimensionnelle dans laquelle il mixe les éléments d’une riche palette sonore et visuelle. Cette écriture performative et électronique met en scène deux performers dont les actions alimentent une monumentale fresque numérique, projetée sur 22 écrans.

Décomptes lumineux sur deux rangées d'écran, un grand écran en fond de scène, une console: voici "l'instrumentarium" de Ikeda le démiurge de la data-musique: designer, graphiste, programmateur de sons savamment inventés, surgis de l'informatique, de l'électronique et de l'électroacoustique, mais surtout des mathématiques , source de la composition musicale, le son, lui, provenant de la propriété physique.Le résultat, ce sont des impacts sonores et lumineux à foison, en noir et blanc, en grillage fébrile, volatile fugace et futile. Des électrons libres sillonnent les écrans, de l'écriture aussi, qui balise les sources d'inspirations de l'auteur de ce voyage sidéral, au cœur des moniteurs alignés en rang serrés, batterie sonre et visuelle hallucinante. Comme un immense feu d'artifices, comme celui de Stravinsky et Lucio Balla en 1917 qui occultait les corps des interprètes pour ne donner à voir que sons et lumières....Révolution de palais, tirs de salves, mitraillage intense de vibrations comme des montées d'images en ascenseur: vitesse, mouvement, lumière, très "kiné-matographique", ce spectacle  est diagrammes écrits et joués par deux artistes, artisans des consoles, établi musical sophistiqué, paillasse médicalisée, clinique aux rythmes déterminés, métronome et vecteur d'informations. La robotique du dispositif opérant comme dans une salle d'opération, lisse, inodore et incolore, aseptisée, clinique.Musique froide et intouchable distancée qui cependant avec quatre "vrais" diapasons est capable d'émouvoir, de déplacer l'auditeur, de le transporter ailleurs dans des sphères où laisser faire et laisser passer sont de bon aloi.En cliquetis réguliers, en signaux sonores répétitifs: à l'image, le focus sur les mains des protagonistes sur leur surface tactile opérante, laisse deviner le champ d'action des artistes. Leur "instrument", leur marge de manœuvre.L'infographie visuelle se colore soudain, fait taches et masse comme dans le traité des couleurs de Goethe.Une esthétique fameuse, des polices de caractères comme sur des écrans d'horaires d'aéroport: on voyage, on divague à l'envi, suivant une narration sonore suggestive, des zébrures tectoniques sur le grand écran, des éclaboussures de lumières qui se dissolvent dans l'espace virtuel...C'est magique en diable, source d'une intense circulation et diffraction d'électrons magnétiques. Humour d'un défilé constant de signaux comme des petits trains électriques qui se dépassent ! Cadence et train d'enfer, de lignes, points, traits, traces et signes: Kandinsky pas loin de là pour ces "compositions" picturales éphémères..... L'apparition de la couleur dépassant l'entendement de monsieur lambda qui regarde, écoute, fasciné, emporté, ravi par le mouvement de toute cette mise en scène. Visualisation des fréquences en bandes parallèles de sons, bandes à part pour conduite atypique et hors norme.Du chromatique magique comme des lanternes, ancêtres du cinéma La mesure de toute chose ici l'emporte: on quantifie, évalue, programme, construit échafaude comme pour élaborer un tissu, trame et chaine mécanique à la Jacquard. Révolution ingénieuse opérée par des ingénieurs au diapason, à l'unisson du chant des muses convoquées ici pour cette occasion de célébration symphonique du son. Des effets spectaculaires de formes, torsions, torsades, spirales créent tension, détente dans une chorégraphie proche des esthétiques post-modernes de la danse d'une Martha Graham ou d'un Cunningham. Des images projetées à partir de microfilms sur feuilles ou pellicules archaïques font contrastes. Des constellations célestes s'allument, une cartographie, géographie sonre se dessine, des images médicales ou poétiques de ces plans quadrillés à la mode des cahiers Clairefontaine, séduisent et enchantent. Dans cette foret de paysages, lunaires, minéraux, à facettes, vus du dessus, des drones ou avions survolant notre imagination fertile, sollicitée à partir d'une force de propositions étrangères et lointaines, on se perd et s'égare, ivre de désorientation.La tête dans les étoiles, au final, un bouquet survolté de sons et de fureurs plastiques font de cette pièce expérimentale une œuvre branchée, à mille volts, sur une planète promise à bien des bouleversements.Les artistes saluent, tout en noir et blanc vêtus : partie intégrante de ce jeu d'équilibre, de funambule de la musique d'aujourd'hui. Ikeda, mixeur d'exception, de l'extrême , du palimpseste musical, de la "superposition" !  Polymorphe en diable, officiant d'un guichet de banque de données fort apprécié et convoité! .

présenté avec le Maillon Théâtre de Strasbourg – Scène européenne
et l’Opéra national du Rhin

vendredi 25 septembre 2020

"Suite n° 4" : une langue bien suspendue !


Suite n°4 (2020)
création mondiale 


"Nos paroles reflètent le monde, et à l’ère de l’explosion des flux de communication, elles s’envolent en d’incommensurables nuages, vaporeux, immaîtrisables. Y chercher l’ordre absolu, tâche sisyphéenne. Abdiquer devant une page noircie à outrance, défaite de la pensée. Prêter l’oreille aux choses, se laisser fasciner par l’hétérogène, ou encore ausculter plutôt que juger et détruire, comme le préconisait Nietzsche — telle est l’issue expérimentée par Joris Lacoste et les contributeurs de l’Encyclopédie de la parole depuis 2007. La Suite no 4 en est le dernier opus.
Sur scène, les acteurs ont disparu. Seuls demeurent les documents sonores, d’étranges personnages témoins de l’oralité contemporaine, et les musiciens de l’ensemble Ictus. Projetées dans l’espace théâtral, les paroles prononcées dans plus d’une vingtaine de langues entrent en gravitation pour révéler leur musicalité. Ainsi orchestrées, des situations d’apparence ordinaire et volontairement disparates convergent pour délivrer leurs inflexions profondes. Des voix lointaines, absentes, reconnues ou anonymes, parfois réprimées, mais aussi des fantômes, un rêve éveillé, l’exil et ses chemins, le tableau d’une jouissance… sont quelques-unes des figures de ce theatrum mundi polyphonique dont Pierre-Yves Macé et Sébastien Roux signent respectivement la composition instrumentale et électroacoustique. Une dramaturgie de l’écoute inédite qui marque le retour de Musica au Théâtre National de Strasbourg."

 C'est à une suspension de mots défilants, que l'on assiste,comme venus d'ailleurs, figures fantomatiques révélant  l'absence de corps, la perte, le passé qui s'écrit, qui s'efface sur le tableau désincarné du théâtre. Paroles doublées de son, de musicalité du verbe. L'exercice est périlleux et réussi, dans une lumière bleutée, fragile, en fumeroles dispersées.C'est plastiquement très réussi et convoque au voyage, au pays de la collecte de ce qui devient archive, encyclopédie, conservatoire. Enquêtes multiples pour recollecter, trier et mettre à jour le fruit d'une étude quasi scientifique, ethnographique. Les lettres apparaissent drapées de linceuls, nimbées d'inexistence, inconsistance. Actes après acte, la musique s'impose et les sept protagonistes de ce théâtre de la parole enregistrée, lointaine, font corps et occupent le terrain.Les enregistrements opèrent comme des filtres, les mots disparaissent peu à peu au profit des récits, de témoignages. On part pour une découverte de continents inconnus et inouïs avec curiosité et intérêt.
Sept musiciens en quête d'auteurs, de mémoire se cherchent une place sur le plateau qu'ils prennent au pied de la lettre. Nous offrant en bord de scène le privilège de la rencontre et de l'écoute.
    lumières, scénographie et régie générale
  • Florian Leduc
Encyclopédie de la parole Ictus



"Chewing gum silence": Musica is Small et beautyfull ! La mélodie du bonheur !


concerts et ateliers jeune public

"C’est l’histoire d’une jeune femme à la recherche de sa mélodie perdue, celle qui lui sert à s’endormir et animer ses rêves. Elle atterrit dans un drôle d’endroit où deux archivistes conservent et réparent toutes les mélodies du monde. Commence alors un fabuleux jeu de cache-cache musical et de poupées russes sonores, joyeusement orchestré par Antonin Tri Hoang et Samuel Achache. Un réjouissant spectacle de théâtre musical, avec à la clé un remède efficace pour vous débarrasser de ces airs entêtants qui peuvent vous trotter dans la tête toute la journée."

C'est Musica baby, "S" taillé sur mesure pour les petits et les grands XXL qui ont su garder leur âme d'enfant ! C'est un accueil chaleureux et débonnaire de l'équipe de Django qui vous attend pour cette matinée scolaire animée ! La salle est pleine et joyeuse quand apparait, derrière un mur de cartons empilés, un "homme tronc", présentateur "muet" parlant une langue inconnue, doublé par une musique naissante de derrière les fagots...Il croque un navet qu'il explique gouter avec l'oreille, le nez.Sens dessous-dessus , parti pour une leçon sur la"note", la "hauteur", les "timbres" et la "mélodie": sujet qui va parcourir toute la substantielle moelle du spectacle. Fredonner l'absence, de quelque chose, de quelqu'un pour mieux lui redonner corps avec tous ces ingrédients ! En tracer les contours musicaux.Image corporelle, organique de la musique, suggérée à toute allure par le conteur-narrateur qui s'adresse déjà aux mystérieux cartons comme à des êtres vivants.Dans cet étrange entrepôt, boutique fantasque, deux magasiniers vont opérer d'étranges expériences sonores.Une jeune femme bariolée débarque et découvre que de cet amoncellement de boites, sortent des "mélodies". Belle idée, fil conducteur du spectacle qui va entrainer nos trois personnages dans les plus drôles divagations sonores.Par maladresse, cet éléphant dans un magasin de porcelaine va coller au plafond un "ré" qui n'aura de cesse de regagner le "sol", le "ré" de chaussée ! Sol si ré la mi la (sol ciré l'a mis là ,dirait-on d'un homme qui chute)...Ici c'est la remise des archives du son, la boite à musique, la boite à malice, à rythmes,berceau de toutes les intrigues et rebondissements à "portée" d'enseignement pour trouver les clefs de fa ou de sol de la composition musicale. Malins et pédagogues, nos trois protagonistes musiciens,dans un univers à la Prévert, avec fracas et dans un grand fatras,  brodent une histoire à dormir debout pour notre jeune héroïne qui ne trouve pas le sommeil par manque de "mélodie"pour fermer l'oeil de la nuit. Des fragments de "standards" s'enchainent pour mieux faire découvrir les sources sonores de nos "tubes": Marseillaise ou "Joyeux Anniversaire" recomposés en direct, en improvisation: tout devient accessible et ludique dans ces secrets de fabrication révélés sans démagogie, avec humour et malice. Il y a un "dehors", hors de ce huis-clos de conservatoire de bocaux de formol de musique. En rayons bien achalandés, cette Samaritaine, grand magasin de la Mélodie, dévoile ses secrets et les agents de service s'avèrent de bien agiles musiciens, clowns burlesques et comiques de répétition, pleins de fantaisie et d'inventivité: une "école de musique" fabuleuse que ce "chewing gum" au gout de navet salé et pas "piqué des vers" du fruit de l'oreille d'Irène qui ne mâche pas ses mots! Un grand jeu fragile de baguettes géantes de mikado au final fait vibrer percussions et architectures sonores inédites. Voir les sources des sons à la recherche de la mélodie perdue et retrouvée! Mais chercher n'est pas toujours trouver, alors on peut donner du gout à un "navet" un nanar et se coltiner la création pour de bon.Une boite silencieuse, ça existe aussi, qui renferme de "bonne" ou "fausse" note pour mieux "libérer les mélodies" de leur carcan ou complexité!  Mélody, un prénom pour la vie, celle que l'on fredonne en repartant, celle de Michel Polnareff, une "simple mélodie" libre et pleine des percussions des fauteuils de la salle habilement orchestrés par les enfants au plus grand plaisir d'un John Cage, expérimentateur de tous les possibles comme savent le faire les artistes de ce trio magnétique.


 

    composition piano préparé, percussions, voix
  • Jeanne Susin