dimanche 8 mai 2022

"Le chant du père", le sourire de la fille, le charme de l'héritage !

 

LE CHANT DU PÈRE

HATICE ÖZER / YAVUZ ÖZER [FRANCE / TÜRKIYE]

Pour sa première création scénique, Hatice Özer construit une histoire sensible de transmission qui retrace le chemin d’une famille d’Anatolie jusqu’en Dordogne.

Sur scène, un père et une fille. Lui, venu en France pour donner à sa famille une vie meilleure, homme discret et un musicien hors pair, et elle, jeune femme volubile montée à Paris pour devenir comédienne professionnelle. Ensemble, en turc ou en français, parlé ou chanté, lui et elle racontent comment l’héritage se transforme. Que reste-il des histoires, de la convivialité, du grand départ, de la poésie ? Comment comprendre le sacrifice du père et la douleur du déracinement, si ce n’est par le théâtre et la musique? Le Chant du père vient rapprocher délicatement deux êtres, deux générations, dans un cabaret oriental intime.

D’emblée son sourire complice charme et Hatice Özer séduit, enjôle, enrobe son texte malin pour enchanter une évocation toute familiale de sa culture , de son enfance. Robe noire de velours, cheveux mi longs, collants et chaussures de fillette-femme, elle verse le thé dans de beaux gestes chorégraphiques: longues coulées de liquides qui se mêlent en cascades pour les offrir au public. Mot d'ordre: le partage de souvenirs, d'épopées singulières, personnelles dans un texte à sa mesure: sobre, simple, évocateur de bons moments ou de doutes, de douleurs aussi. On joue avec le sens des mots, le recul du vécu pour mieux raconter l'histoire mêlée d'un père et d'une fille d'Anatolie, soudés par l'exil. Mais c'est la joie de conter, de chanter, de dévoiler des secrets de fabrication de contes et légendes, qui prend le dessus!Pas de nostalgie, mais des chants, de la malice, le gout du bon thé partagé et versé selon les coutumes du pays. L'ambiance "cabaret" du Magic Miroir" renforçant cette atmosphère festive, le père présent et solidaire, Yavuz Özer comme partenaire enjoué et compère de toujours Un ravissement pour une soirée conviviale pleine de charme..Les voix chaleureuses dans un phrasé et une musicalité hors du commun pour bercer les prémisses de la nuit!

Au festival "passages transfestival" le 7 MAI à Metz



"Frontalier": passe-port pour un passe-muraille.....

FRONTALIER

JEAN PORTANTE / JACQUES BONNAFFÉ [LUXEMBOURG / FRANCE]

Frontalier de Jean Portante est un monologue poétique et rythmé qui se déroule dans la tête d’un frontalier imaginaire – magistralement interprété par le comédien Jacques Bonnaffé – qui, chaque jour, fait la navette vers le Luxembourg.

Pris dans un embouteillage, qui est la règle sur ce tronçon d’autoroute entre la Lorraine et le Luxembourg, le frontalier se met à rêver. Au-delà de ce va-et-vient quotidien, surgissent, dans la cabine de la voiture, souvenirs et pensées liés au père, à l’Italie, terre des ses origines, à la migration, aux frontières en général, à la mythologie romaine aussi. Se tisse alors un univers où l’autobiographie familiale de la traversée des Alpes rejoint la tragédie des longues caravanes de réfugiés. Un texte puissant, comme un cri désespéré contre les murs qui partout se dressent.

La mise en scène est sobre et efficace: un homme seul se raconte, effervescent, agile personnage aux multiples humeurs, joué avec engagement par un comédien que l'on a plaisir à revoir, recevoir sur le plateau à l'occasion du festival "passage transfestival" à Metz. Des évocations de l'exil, de l'immigration, des colonnes d’exilés en partante qui éprouvent le déracinement, le passage des "frontières" à leurs corps défendant. Des images fortes, des évocations d'illustrations visuelles sorties de la fertilité de son imaginaire, bouleversent, émeuvent à foison Impossible de rester indifférents à ces évocations sans concession et pourtant portées par la poésie, le glissement des sens des mots, le phrasé lyrique du comédien soutenu par une interprétation physique mouvante, quasi dansée: chorégraphiée pour sur à la mesure d'un corps agile et bondissant, solide ou immobile dans la gravité des instants évoqués.Le terroir de la mine, le "tonneau" mythologique où se mêlent liquides et pensées pour mieux aller jusqu'à la lie...Le texte fait vibrer une mise en espace signée Frank Hoffmann, complice de cette expérience vécue du déplacement, de la perte d'identité culturelle, des racines qui ne parlent plus au tronc et branches de cet être propulsé ailleurs, hors frontières, devant ou derrière des murs qui s'érigent. En passe-murailles virtuose, Bonnaffé subjugue et convint dans un solo autour d'une table, sur deux chaises: un petit bout du monde qui en dit log sur la condition du migrant de tout bord de mer, de terre, bouteille à la mer, voguant à la dérive, ignoré de tous, bousculé dans l'indifférence. Pour mieux se soulever et nous rappeler que le destin n'est pas inéluctable. En gabardine sombre, il semble spectre ou icône incarnant révolte et soumission.Du bel ouvrage sorti d'un opus littéraire musical, à écouter absolument pour son rythme et les couleurs du verbe de Jean Portante!

Au festival "passages transfrontalier" le dimanche 8 MAI


vendredi 6 mai 2022

"Heres: nel nome del figlio": danse de baguettes et dessous de table pour un coup d'essai à venir. Légataire, héritier téméraire...


 EXTRADANSE
Ezio Schiavulli

Cie EZ3 France 1 DANSEUR + 2 MUSICIENS CRÉATION 2022

Heres : Nel nome del figlio (au nom du fils)

Sur scène, deux batteries qui se font face. Deux musiciens, un seul danseur. C’est le défi que s’est donné Ezio Schiavulli dans Heres : Nel nome del figlio (au nom du fils). Une façon pour le chorégraphe d’interroger la filiation, ses liens et ses ruptures, le temps d’un fascinant et puissant dialogue avec la musique live.

Sous un praticable, sorte de plateau mobile à roulettes, le danseur frappe dans le noir; le dialogue percussif démarre: concurrence ou osmose, c'est la pièce qui le dira tout au long de son déroulement. Dessous de table et intrigues malines entre les deux musiciens perchés sur leur promontoire et le danseur, libre de ses mouvements  qui rampe devant les projecteurs à terre.Il semble se débattre, essoufflé, puis dans des ralentis gracieux est attiré par l'appel de la batterie: commence un face à face lointain qui se rapproche, une aspiration aimantée les relie, les attire.Le danseur crie en rythme, bat sa mesure, en suspend au sol Des adresses de regards se nouent entre les trois artistes puis un partage de territoire s'impose: il grimpe sur le petit plateau mobile et prend place dans la musique, parmi les instruments.Des onomatopées pour l'encourager, lui, les doigts de pieds accrochés au praticable...Agiles et pertinentes serres d'oiseau perché!La musique caracole, carnavalesque, les places s'échangent lors d'un simulacre d'essai, de répétition de rythmes basiques aux baguettes.Un tour de table, des poursuites baguettes au poing. Ils chuchotent en italien, baguettes magiques en accessoires percussifs Un peu de tai-chi, les bras prolongés par les tiges de bois...Profils et poses guerrières, martiales.Il semble flotter au sol, aérien à peine posé sur le flan.Une lente marche féline le lie d'une corde élastique au dispositif qu'il conduit en maitre.La tribune est ainsi entrainée et reliée à ses mouvements giratoires.Le son se déplace, visuel, en ronde bosse.Les trois compères s'en viennent à accrocher les instruments à des crochets suspendus aux cintres, sorte de mobile inventé en suspension. Le danseur sur le petit plateau se souvient de leur présence et caresse en mémoire de la matière, leurs contours disparus. Pour rendre corps à la mémoire du son.Puis se dénude alors que le plateau s'obscurcit...Curieuse évocation de la filiation que l'on ne sent poindre: le propos diffus, confus ne prend pas, la tension promise dans les intentions du "livret", riche de propos absents, d'originalité et de promesses bafouées, inexistante.... Au nom du père et du saint esprit absents....

Avec un parcours d’interprète et chorégraphe confirmé et plus d’une quinzaine de pièces à son actif, Ezio Schiavulli a développé sa démarche en plaçant le corps, sa physicalité comme ses émotions, au centre de ses préoccupations. Sa double culture, italienne et française, ainsi que ses collaborations artistiques, notamment avec des compositeurs et musiciens, ont en partie façonné son approche de la danse. En témoigne Heres : Nel nome del figlio (au nom du fils), avec ses étonnantes joutes rythmiques impulsées tour à tour par chaque artiste de cet inédit trio. Ainsi la pièce évolue au fil de différents tableaux et des formes de compositions imaginées tantôt par Anne Paceo, batteuse de jazz et multi-instrumentiste, Dario Di Filippo, percussionniste et le chorégraphe. Agir ou réagir, s’opposer ou échanger : musique et mouvement alternent entre écriture et improvisation. Tout au long de ce parcours inédit aux univers changeants, Ezio Schiavulli explore les relations père-fils entre absence et conflits. Le fil conducteur de ce récit intime et abstrait s’inspire des figures mythologiques d’Œdipe et Télémaque et questionne l’héritage entre refus et acceptation. A l’image d’un double jeu, le chorégraphe fait de cette oscillation un surprenant mouvement de ressac. A travers leurs propres corps et gestes, musiciens et danseur interrogent les origines et le déracinement, la construction intime et collective de nos identités.