jeudi 19 mai 2022

"Siri": corps de ballet robotique


Marco da Silva Ferreira & Jorge Jácome Portugal 4 interprètes création 2021

Siri

Un fascinant travail sur les images et le mouvement cisèle la pièce du chorégraphe Marco da Silva Ferreira. Créée avec le cinéaste Jorge Jácome, Siri est une mystérieuse forêt de sensations. Comme surgie d’un monde post-humain, elle interroge notre réalité et trouble nos repères.

Dans quel monde étrange nous conduit Siri, ce spectacle dit “de danse”, composé de 4 interprètes, 2 écrans vidéo, 2 balles de massage et un grand tapis mauve ? Et comment chorégraphier ce monde futur dans lequel l’humain, la technologie et le numérique se mélangent jusqu’à se confondre ? C’est le défi que se sont donnés le chorégraphe Marco da Silva Ferreira et le cinéaste Jorge Jácome. Du premier, on connaît la danse puissante et profonde, l’inscription des images et des corps dans l’espace du plateau, ainsi que certaines de ses pièces comme Brother ou Bisonte qui questionnent le groupe, l’humain, du côté de la force et de la fragilité. Du second, on a découvert les films fondés sur un processus intuitif et sensoriel entrecroisant dérives narratives, rencontres et relations insolites ou inattendues. Ensemble, les deux artistes portugais interrogent notre rapport au réel. Avec un sens de l’archéologie des gestes et du mouvement qui les rapproche, ils ont imaginé une étrange forêt, sorte de « paysage post-humain où la cadence lumineuse est l’acteur principal, où les corps flirtent avec l’immatériel et où les images de synthèse deviennent le théâtre de nos sensations ». Une remarquable composition plastique et visuelle où chaque geste laisse son empreinte dans l’espace.

Au sol sur le tapis violet douze "engins" non identifiables, comme des projecteurs renversés qui vont s'avérer robots androïdes, et quatre corps allongés à terre. Deux écrans suspendus...Mystère...Comme de petits êtres humains, les machines s'animent, petits bras en couronne, nez en l'air....Un texte défile sur l'écran, positionnant l'intrigue ou le "mobile" de ce spectacle singulier: légende ou pré-texte à ce numéro technologique de démonstration de mobilité mécanique.Ondulations corporelles des quatre danseurs qui lentement se relèvent: découvrant des costumes fluos, chatoyants, très seyants, et originaux Ca leur colle à la peau en contraste avec le gris métallique des atours des robots, fort sympathique d'allure! Petits singes aux bras croisés, tondeuses à gazon ou aspirateurs-renifleurs de poussière autonomes.Le ballet démarre, chacun dans sa qualité de gestes; fluides et ondulatoires pour les humains, raide, cou empêché, membre articulés aux coudes tétanisés, à la nuque cassée pour les robots.. Comme des figures grotesques de corps tronqués, coupés de leur globalité, de leur énergie: une dynamo mécanique, futuriste, quasi BD fantastique aux accents déshumanisés. Les situations n'évoluent cependant pas beaucoup: corps de ballet à l'unisson pour les bestioles robotiques, nuances fluides pour les danseurs, en chainette, en grappe, en petite communauté singulière, à part de ce monde mécanisé à outrance. Sur fond de musique "abstraite", bruits et rythmes métronomiques lancinants dictant la gestuelle des uns et des autres...Comme de bons élèves tous ont entendu le message biblique inscrit sur l'écran...On frémit, se secoue, tremble et bruisse en résonance, à l'unisson mais pas par le même médium. De la chair à la tôle, les oscillations se propagent, fébriles, fiévreuses, , des sons sortent de la bouche des danseurs comme autant de cris de bestioles affolées.Le quatuor, le quadrilles des danseurs en miroir, sur des niveaux de gesticulations contrastées, maitrisées en composition mécanique, se déplace à l'envi parmi le parterre de robots dispersés sur le plateau.Quelques reptations au tempo d'un métronome dictateur, relie hommes et robots.Quelques petits tours exécutés par les machines devenues vedette du show, une pastille de lumière qui se gondole sur un écran...Suivent sur le grand écran des successions d'images, reproduisant les danseurs, toujours en couleur, peu inventives...Les effets d'annonce de la note d'intention du chorégraphe, sur le propos du spectacle, s'avèrent décevantes: on s'attendait à "plus" ou à encore plus décalé dans la vision de la conception du futur des corps ou des broyeuses de sensualité que sont les robots. Toutefois, ces "sylphides" en batterie, aux déplacements organisés et dirigés pourraient être les spectres, elfes de demain, les corps désincarnés des lutins de demain dans les clairières désaffectées des forêts disparues Tout est gris et terne, hormis les splendides costumes  à la Beneton, colorés, aux aspects séduisants, rappelant que "la vie" est encore source de fantaisie.Signés Ricardo Andrez.

Quand on songe aux autres travaux de Jean Marc Matos, de Cremona/ Méguin, pionniers des années 1980, on s’aperçoit du peu d'inventivité des propositions et  investigations de Marco Da Silva Ferreira....

Alors,courez voir le film d'animation japonais "Junk Head" de Takahide Hori"..... Vous y verrez du neuf, du drôle et des figures modelées sur de l'humain en morphing étrange...



A Pole sud les 17 et 18 MAI dans le cadre du festival extradanse

mercredi 18 mai 2022

"Mont Vérité" : in monte, véritas ! La bande à Laban dans la roselière ! L'ascension du Mont Vérité....

 


Pour écrire Mont Vérité, l’auteur et metteur en scène Pascal Rambert s’est inspiré d’une communauté utopiste qui s’est installée au début du XXe siècle à Ascona, en Suisse, au bord du lac Majeur. Au fil du temps, de nombreux artistes et intellectuels les ont rejoints, séduits par ce mode de vie alternatif où danses, discussions, concerts, naturisme, baignades, jardinage, rythmaient les journées. Mais la Première Guerre mondiale a éclaté. Avec la complicité du chorégraphe Rachid Ouramdane, l’auteur imagine ici un groupe d’acteur·rice·s qui, au travers de cette histoire et de la leur, questionne ce que peut-être une utopie aujourd’hui.

Du sur mesure pour de jeunes comédiens, pétris d'enthousiasme, de curiosité, de rigueur et de fantaisie: parce qu'ils "le valent bien" ces douze interprètes, s'adonnent à façonner et exposer leurs "utopies", rêves, endormissement, rage ou sur-volte...Dans un parterre de joncs, une phragmitaie plantée , peuplée de roseaux envahit le plateau-tiens, les oeillets de Pina ne seraient pas loin- . Qui vont fléchir comme la danse de Rachid Ouramdame, sans rompre...Ni se briser.Des hommes et femmes avancent, lentement, habités par une gestuelle douce, enrobante, fluide. Vêtus de toges blanches quasi phosphorescentes, comme des drapés, plissés, baroques ou romains, antiques qui se plient et déplient sous leurs pas.Lente marche qui "avance" comme ils le feront dans leur incarnation du soulèvement, de cette "insurrection-codicille- à la Odile Duboc. Les origines de Rachid Ouramdane transparaissent comme un palimpseste chorégraphique inscrit dans son parcours de danseur-chorégraphe.La nuit est invoquée en parole tandis que les corps se déplacent en offrande sacrée sur le plateau au travers de la roselière qui se fait terrain de jeu, topos de la danse: bras ouverts, offerts à cet "endroit" pour un phrasé simple, sobre, persistant comme une rémanence optique durable.Balance des torses qui poussent la nuit qui "avance" lentement. Les bras en couronne pour une ronde extatique, plexus solaires,offerts, : danse chorale très labanienne, où poids, rythme et densité se tissent la part belle. Unisson mystique où chacun cueille son geste pour une moisson poétique.Une ronde, leitmotiv qui fédère, réunit les corps pensants comme ces roseaux qui les entourent. Qui respirent et inspirent un texte qui sourd de leur thorax.Des fondamentaux inscrits chez les comédiens danseurs, centrés, ancrés pour émettre des propos intimes, ou véhéments, rageurs ou confidentiels Le tableau, la toile se tisse comme une icône très plastique.Bras en arceaux, cerceaux, pliés et contre-temps baroques à l'appui.pour des invocations célestes.. Et des é-mails inscrit en voix off prennent corps et son et viennent rendre un aspect très contemporain à cette fresque visuelle mouvante On retombe sur nos pattes et chacun de prendre le plateau pour dévoiler son altérité, son caractère: la métamorphose s'opère par un changement de costumes; jean, blazers, casquette. On est bien ici et maintenant...Et plus dans la mémoire ou l'antiquité d'une évocation du célèbre et mythique "Monte Vérita". On rencontre ceux qui déjà se serraient les coudes en troupe, groupe ou tribu Cette fois individuellement pour une re-présentation de leurs désirs, rêves, lutte , combat ou ambitions: douze monologues taillés sur mesure par Pascal Rambert, mis en "jeu" par Audrey Bonnet.Un "être" ensemble qui délivre des individualités remarquable où chaque comédien convainc, excelle dans sa propre identité. Claire, claire-ment pertinente, bête à bois, cerf sauvage de toute beauté, Paul, et tous les autres qui se succèdent dans un rythme soutenu. Personne n'est oublié dans cet inventaire des caractères, corps, langues et attitudes singulières."Décharger son dos"sans fard-dos" dans la roselière, berceau des rêves les plus fous.Et un "batiment blanc", image qui hante chacun: obstacle, handicap à franchir comme un leitmotiv récurrent qui encombre: un bâti- ment qui agace et nuit à leur développement, leur floraison intime, leur évolution.Désillusion, échecs, on rebondit toujours comme en danse. Près de deux lacs qui reflètent leurs images assoupies, belle lumière très travaillée sur le plateau.Mais il faut que tout circule, bouge, évolue pour dénouer le destin de chacun.Médusante interprétation de la déesse du figé, du tétanisé, voilà encore un leitmotiv qui conduit le propos de la pièce. Tentacules de pieuvre à la Paul Valérie, ou beauté d'ébène d'un corps dénudé...L'enfance de Claire en Camargue comme référence de récits personnels qui s’égrènent tout le long de la deuxième partie.On se renouvelle, on tire, on glisse; autant de vocables de danse qui fondent la langue de Rambert, doublée d'une mise en espace, en corps-texte savant: les roseaux pensent comme la danse en mouvement.Et si chacun "trouve sa voix", sa voie n'est pas tracée; un congrès de jeunes "apprentis", commis de la vie se réunit comme pour une "cène" à douze sans le traite Judas: on y confronte ses avis, positions et attitudes sur ce fichu Monté Vérita, source du débat sur la liberté, la mémoire, l'archive. Chacun y va de son intervention dans un rythme endiablé, tuilé ou en ricochet digne des Fischli-Weiss.. Çà dynamite plein, d'énergie, de verve et d'enthousiasme et se clôt par une corse folle autour du plateau, devenu aussi école au tableau blanc, où se dessinent leurs contours d'une mappemonde terrestre sorte de planisphère  Salves de mots, de maux, au micro, alignés en alarme, en alerte...Jamais à court d'idées!Le groupe '' 44 est toute franchise, entier livré à cette épopée épique ou picaresque en diable où l'ascension du mont Vérité vaut bien celui de Pétrarque..."Les hommes s'en vont admirer les cimes des montagnes, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, l'immensité de l'Océan, les révolutions des astres, mais ils négligent de s'examiner eux-mêmes".La communauté monteveritaine ne serait-elle pas par hasard, celle de cette troupe galvanisée par l'esprit communautaire utopique, non lieu de tous les topics improbables...

L’auteur et metteur en scène a présenté plusieurs spectacles ces dernières années au TNS : Clôture de l’amour et Répétition en 2015, Actrice en 2018, Architecture en 2019. Mont Vérité a été le spectacle d’entrée dans la vie professionnelle du Groupe 44 de l’École du TNS, sorti en juin 2019. Comme il le fait pour chacune de ses pièces, Pascal Rambert a écrit spécialement pour les interprètes. Cette saison, il présente également le spectacle Deux Amis.

 

Au TNS jusqu'au 25 MAI


 

vendredi 13 mai 2022

"Either way": nomade' land....Sarah Cerneaux en errance...vagabondage.....

 


Sarah Cerneaux Cie. La Face B France solo création 2022 

 Either way

A l’occasion de ce premier solo signature, Sarah Cerneaux interroge son corps, sa mémoire mais aussi son errance et ses transformations. Sur scène, sa danse composite, dynamique et mystérieuse invoque l’inconnu, le désir de se perdre et de se retrouver.

« D’une façon ou d’une autre », il fallait bien pour Sarah Cerneaux se lancer : créer un premier solo. Avec sa danse composite, ses origines réunionnaise et comorienne et son remarquable parcours d’interprète, elle se retourne un temps sur le parcours accompli. Comment se retrouver après avoir dansé pour différents chorégraphes, entre autres Abou Lagraa en France, Liz Roche en Irlande ou encore Akram Khan, au Royaume Uni ? Partie de cette question, la jeune artiste choisit d’explorer sa relation à la perte, le désir de s’égarer et les façons dont on parvient à se retrouver. En cheminant au cœur de sa propre geste – en recueillant traces, rituels, liens enfouis – Sarah Cerneaux fait de Either Way une quête intérieure qui, peau après peau, à force d’interroger le corps et le mouvement, de creuser dans la mémoire des gestes, la mène à découvrir son propre langage. Construit par étapes, ce solo est composé de petits blocs indépendants et modulables dont l’ordre peut se transformer sans perdre l’intention de l’interprète : « Ce que je ne peux vous dire, je vous le danse aussi gravement qu’une goutte d’eau qui s’abandonne à l’océan. »

Seule sur le plateau vide en jean et chandail, mèche sur les yeux, elle se pose, regard perdu, animée de micro-mouvements imperceptibles, de toutes ses articulations en éveil, orteils fabuleux en éventails hyper mobiles...Happée comme en transe, inspirée, mue par des aspirations modulées, gracieuses, fluides, offerte, abandonnée dans des rebonds résonnants dans tout le corps. Elle pétrit l'espace ou  tranche l'air, orchestre ses propres gestes, s'étire, s'acharne en tension-détente, boxe sur un ring. Autant de suggestions abordées en filigrane dansé.Se suspend en apnée, s'agrippe à elle en accolade, embrassade, s'affole électrifiée, s'élance en bondissant sur place, féline, animale...Les contrastes dans les alternances d'énergie sont sidérants; de recroquevillée à déployée...Puis c'est le silence dans le recueillement compact du corps sculpté par la lumière qui succède à cette vision dynamique et prolixe."Nomade" dit-elle en voix off pour mieux fouler le sol, s'y lover en terre nourricière, maternelle. Elle se prépare un jardin de projecteurs, intimité des faisceaux protecteurs, s'isole sur fond de musique baroque, ombres portées aux murs, surdimensionnées. Comme une fleur de lotus au dessus des eaux, de la mêlée, Vénus noire convoitée.Se cambre, se déploie, toujours ses fabuleux orteils et doigts de la mains ouverts, prenant le sol.D'un sac de plastique d'exilés, elle sort des manteaux dont elle se fait une seconde peau, les agrafe, les enroule et devient déesse, statue majestueuse, d'un rituel de grâce et de beauté tranquille, magistrale et sobre à la fois. Boltanski de la danse, vêtue des attributs de la fuite, de la fugue ou de l'abandon des ses origines, déracinée, exilée.Le récit borde ses gestes princiers, altiers, plein d'allure ancestrale, noble, fière et humble à la fois.Reine assise, posée, sculpturale.Elle fond lentement, se dissout, se liquéfie, se répand,au ralenti dans une énergie puissante de sens, de poids et d'appuis.Beauté picturale qui semble s'ignorer."Métissée, déracinée" nous souffle la voix off:elle ramasse son "fatras" d'oripeaux et part vers l'ailleurs, "repasse par chez elle"...D'une présence rare, Sarah Cerneaux se défait de ses atours, disperse ses agrafeuses, tisseuses d'ourlets éphémères, coutures provisoires de sa peau "d'âne" comme dans un conte de fée édifiant, conducteur de vie, de "mode d'emploi" de l'urgence ou de la résilience. C'est touchant, émouvant et profond.Seul le bruit de ses pas résonne dans le noir en écho et prolongation de cette performance de soliste, riche d'authenticité, de gravité et d'espérance.

A pole Sud dans le cadre du festival extradanse le 12 Mai