samedi 17 septembre 2022

"A mi-mots" et sans fausses notes de gôut! L'Accroche Note dans le viseur! Et sans"apriori"!

 


Couple à la scène et dans la vie, Françoise Kubler et Armand Angster ont marqué la création musicale par leur générosité, leur engagement et leur soutien indéfectible envers les jeunes générations d’artistes.

À l’occasion du quarantième anniversaire d’Accroche Note, ils explorent la fusion des êtres musicaux à travers des duos pour voix et clarinettes et des créations pour ensemble. Au programme, un malicieux diptyque de Zad Moultaka et des créations des compositrices Zeynep Gedizlioglu et Daphné Hejebri. Le concert prend le titre d’une miniature de Georges Aperghis, À mi-mots, dédiée à Françoise et Armand avec lesquels il n’a cessé de collaborer depuis les années 1980.


Zad Moultaka
Armoise pour vidéo et clarinette (2011)

 C'est un démarrage en trombe que ce clin d'oeil malicieux de Françoise à Armand: elle, en image vidéo, femme virtuelle qui commente et parodie quelque peu son compagnon de route, son partenaire de vie et de carrière musicale. Une belle idée que voici que de brosser un portrait franc, direct, charmant et sans concession!Il est "juste et tempéré", exigeant et tutti quanti et ces remarques et constats touchent et font mouche.Même sans les connaitre, on adhère à cette figure de légende qu'est devenu le clarinettiste, qui bien sûr pendant que Madame cause, travaille et joue de son instrument, docile et apparemment sans tenir compte des qualificatifs qu'elle lui attribue en toute fausse confidentialité....Nous sommes donc les témoins de cette "déclaration" d'amour publique, si pudique et pleine d'humour, de distanciation!Boutade hors norme pour un duo, couple, une "paire" hors pair d'orpailleurs de la création musicale contemporaine.


Daphné Hejebrielle 
Nouvelle pièce pour soprano, clarinette basse et électronique (2022) - création mondiale 

Cris simulés de la chanteuse, emplis des sons réverbérés et cavernicoles de la clarinette basse.Sons de gorge, raclures, éraflures de la voix qui hachure les sons: c'est un vocabulaire singulier qui s'expose ici en autant de souffles et zozotements à fleurs de lèvres.L'émission de la voix se fait complice des sons de la clarinette basse qui, amplifiée, résonne et envahit l'espace.Avions,vrombissements à l'appui.Alors qu'elle susurre des chiffres à toute vitesse, ou file sa voix en longues tenues cosmiques, les hachures, brisures de tempi se succèdent à l'envi.On est projeté dans un univers étrange, entre départ de fusée ou navigation céleste de satellite dans une atmosphères de râles, de chuintements...Une pièce unique pour deux électrons libres!


Georges Aperghis
À mi-mots pour voix et clarinette (2022) - création mondiale

Et pas à demi-mots surtout!Voici un cadeau d'Aperghis à deux interprètes pétris de la malice et de l'audace de l'auteur.Dans une sorte de langue étrangère comme de langage de frappe de mains, se jouent toutes les variations du vaste répertoire d'Aperghis.Un récitatif, un inventaire, de courtes séquences sonores pour égayer le tout et le tour est joué.Et le talent de Françoise Kubler et Armand Angster pour servir un imaginaire sonore, une syntaxe débridée et pourtant si domestiquée.


Zad Moultaka
Moisare pour vidéo et clarinette (2022) - création mondiale 

Case départ pour cette seconde version du portrait: cette fois c'est à Armand, vautré dans un canapé, clarinette au poing, de passer au crible l'esquisse verbale de sa compagne.Débonnaire, décontracté, à lui à présent de s'emparer de cette tache jubilatoire: décrire, qualifier sa partenaire, rebelle ou consentante, timide ou insurgée, toujours "coquelicot", "coucou"ou à fleur de voix pour doubler ses propos, les renchérir, les chérir tant ils sont doux, tendres, sans concession.Une parodie de ses mots en chant et voix pour souligner ses dires et constats.Un duo hilarant, question-réponse-fantaisie légère, évocatrice, respectueuse et culottée en diable!Oser dévoiler l'autre, lui rendre ses lettres de noblesse: oser sans apriori toutes les expériences, d'artiste, de pédagogue aussi.Toujours beaucoup de bienveillance sans concession de la part des uns et des autres et toujours cet humour cinglant et bien placé pour couronner le tout.


Zeynep Gedizlioglu
N.N. 3:4 / Speak! pour soprano, clarinette et quatuor à cordes (2022) - création mondiale 

Beau "final" du concert que cet opus où chanteuse et clarinettiste adoptent ce mode fusion avec l'ensemble, se fondent entre les cordes pour encore mieux accueillir des sons et révéler leur talent de musicien, partageux, ouverts, accueillant. Rien ne semble leur échapper de cette composition complexe où les cordes posent leur acuité sonore dans un alliage surprenant de notes, de tensions et variations calculées à l'interstice près!

Très belle matinée musicale que ces mots tissés sur bien des métiers différents dans l'atelier de la création musicale d'aujourd'hui.

 Samedi 17 Septembre au TJP dans le cadre du festival Musica

Accroche Note
voix | Françoise Kubler
clarinette | Armand Angster

Quatuor Adastra
violons | Julien Moquet, Ernst Spyckerelle
alto | Marion Abeilhou
violoncelle | Antoine Martynciow

 

vendredi 16 septembre 2022

"Lisle Sonnante": Éliane Radigue, Ellen Arkbro : femmes nébuleuses..."audibles", expérimentales.....Entre génération, une passerelle franchissable!

 


Prologue:

"Plusieurs générations séparent Éliane Radigue et Ellen Arkbro. Pourtant, toutes deux sont des compositrices de l’émergence. Émergentes car on ne cesse de découvrir ces femmes, désormais audibles, qui ont fait et qui font l’histoire des musiques expérimentales. Émergentes aussi parce que chacune à sa manière sollicite une écoute profonde et joue sur les phénomènes d’apparition, de résonance et de superposition harmonique. Immersion dans le flux sonore." 

Stéphane Roth extraits du catalogue du festival Musica

Dans l'Eglise Saint Paul, l'ambiance est de mise: cousins à terre, magnifique scénographie lumineuse, atmosphère cosy pour l'écoute et la découvertes d'oeuvres considérées comme accessibles et , concert étant entre autre, l’occasion de découvrir les pièces de la compositrice et organiste suédoise Ellen Arkbro qui s’empare des deux orgues de l’Église Saint-Paul, accompagnée d’un trio de cuivres.Quand s'estompent les lumières, c'est la surprise de croiser en ambulatoire les trois musiciens interprètes, si proches de nous, frôlant de leur corps et instrument, notre sensibilité à l'écoute d'une expérience sonore singulière.Euphonium et trombones à l'exercice un trio constitué à travers l'espace bordé des sonorités des oeuvres "For organ and brass" de 2017 et "Sculpture" de 2022.Univers contrasté mais proche tant les tensions du souffle de l'orgue, les ventilations animées des instruments à vents "mobiles"s'exposent à emplir espace-temps dans cette nef et cette coupole résonante du temple.

La magie et révélation de la soirée demeurant "L’Île ré-sonante, l’ultime pièce électronique composée par Éliane Radigue en 2000. Ambiance cosmique et méditation garanties lors d'une écoute attentive et très sensible, entre rêves, immatérialité et songes évanescents. Les sons s'étirent, s'alanguissent, parcourent et sillonnent l'environnement minéral du lieu insolite mais si propice à l'accueil des sonorités langoureuses, avec volupté, grâce et intensité.Les fibres du son, leur potentiel à induire une densité forte et opaque, transportent et invitent au voyage intime. Cette opus fait office de temps de recueillement, obsédante litanie cosmique qui renvoie à des atmosphères sidérales. On en sort euphorique, transporté et médusé, projeté dans la nuit citadine comme pour une seconde balade aux sons des bruits du monde.Le festival Musica offrant ici l'opportunité de gouter et déguster les oeuvres dans des "tiers-lieux" inédits, à la mesure de chaque pièce sélectionnée...Espaces physiques partagés de toutes sortes: les lieux de culte se changeant en lieu de partage, friches d'expériences collectives..."Résonants", à coup sur!"Sonnante" en majesté!Près des bords de l'Ill de surcroit, la navigation fut opérante. Notre Ill résonante au destin inédit!


Ellen Arkbro
For organ and brass (2017)
Sculpture (2022)

orgue | Ellen Arkbro
euphonium | Jean Daufresne
trombones | Alexis Persigan, Victor Bailly

Éliane Radigue L’Île ré-sonante (2000)

diffusion sonore | François Bonnet

A l'Eglise Saint Paul le vendredi 15 Septembre dans le cadre du festival Musica.

"Migrants" de Georges Aperghis: la traversée de l'étrange.....Un hymne vivant à ceux qui ont sombré....

 


En ouverture du festival MUSICA, une oeuvre inédite et d'actualité.Mémoire vive inscrite à jamais dans la partition et les corps des interprètes. Dans l'enveloppe émotionnelle de chacun des auditeurs convoqués pour cet instant, événement musical autant qu'humain.

Georges Aperghis compose une grande fresque pour faire résonner l’existence des migrants. « J’ai voulu exprimer, dit-il, les “disparitions” auxquelles nous nous confrontons aujourd’hui. J’ai voulu donner un visage non seulement à ces corps qui parsèment nos côtes, mais aussi à ces personnes qui errent à travers l’Europe sans identité et que l’on peine à reconnaître officiellement comme des vivants. »

L’œuvre prend la forme d’un oratorio en cinq mouvements, avec les voix de la soprano polonaise Agata Zubel et de la mezzo-soprano ukrainienne Christina Daletska. Et l'ensemble Resonanz sous la direction de Emilio Pomarico, de soutenir cet hommage à tous ceux qui ont fuit et tenté de traverser les frontières maritimes. Dans la très belle salle du "Palais des Fêtes" à Strasbourg, berceau de chorale et de moultes événements publics et collectifs, cette "messe" contemporaine, requiem pour ceux qui ont disparu, fait figure d'emblème. Si célébrer un rituel sous une forme "courte" et efficace semble un pari audacieux, c'est celui d'un compositeur attentif aux bruits du monde, qu'ils soient cris ou chuchotements, langues diverses et chamarrées.C'est le texte de Joseph Conrad "Au coeur des ténèbres" qui lui inspire cette fresque dramatique, irréversible parcours vers la mort, la disparition. De l'errance et du désespoir, il façonne un oratorio riche de contrastes, soutenus par un orchestre à cordes, un piano, quelques percussions savamment intrusives...Le premier mouvement introduit les deux narratrices, "lectrices" d'un texte en anglais,accompagnées de pincements de cordes tumultueux, de contrastes de volumes, de silences brefs ponctuant l'atmosphère d’inquiétude.Les violoncelles grondent, le piano s’immisce en petites touches discrètes, puis opère une fusion musicale tonique, osmose inquiétante, raz de marée distinct dans cet univers que l'on imagine "aquatique", maritime. Embarquement pour l’indicible, l'irrévocable destin tragique des migrants...Claquements des archets, pleine des vocalise en crescendo des deux chanteuses. Le chef de ses longues mains, doigts tendus, mouvements vifs et tranchés, dirige l'oeuvre devant nos yeux emplis d"images fortes. Car la musique d'Aperghis est aussi visuelle, tactile, sensuelle. Tous en éveils, les sens de celui qui écoute ces échos vers la mort, qui comme la muse vont bientôt disparaitre, s'éveillent, travaillent à dresser un paysage changeant: brutal ou calme selon toutes les modulations-surprises qui fondent l'opus.Encore une plainte, un gémissement d'une voix blessée, atteinte, vulnérable, encore le chaos des cordes complices d'un "crime" universel et odieux...Le cliquetis des archets comme un leitmotiv de survie, de poésie sonore reprise en assauts vertigineux...Deuxième mouvement après un silence suspendu où les interprètes se retirent pudiquement de l'histoire pour laisser place à l'espace du doute ou de la consternation.Le langage de Aperghis s'y retrouve, petits cris, vitesse et vélocité des voix des deux récitantes qui se font l’écho du destin de ces étrangers en dérive, en débâcle maritime.Les timbres aigus s'y glissent, percutent, ricochent face aux cordes agacées, menaçantes, stridentes, bordées par le sons des violoncelles, de la contrebasse. La diction tachetée d'une conversation sonore interrompue par les perles d'eau, gouttelettes qui se distillent sous la pression des percussions, évoque le naufrage, la perte des repères, l'engloutissement des vies, des corps, des rêves aussi de ceux qui portaient ces gilets de sauvetage fictifs...Moteur de bateau, frémissement de la coque en dérive, résonances des bruits du drame annoncé qui se profile...Tout s'ébranle, alors que filtre des sons quasi joyeux, alertes, touches d'espoir, contraste de tonalité, de volumes.

Le troisième mouvement, purement instrumental, est conçu comme un concerto pour alto et interprété par Geneviève Strosser. L'apogée des cordes y fait son nid, déferlante poussée acoustique, maline maitresse de la dramaturgie, chère à Aperghis.Tempête, vagues déferlantes, les cordes en osmose avec le drame.Comme des voix plaintives, des cris, des alertes: des éclats musicaux, fatale issue, inquiétude grandissante, mort annoncée d'une embarcation chavirante.L'alto tel une voix éperdue de vie, laisse vibrer sa voix écorchée, touchée, coulée...

C'est dans les deux derniers mouvements que l'épilogue se profile: les attaques de l'orchestre se multiplient, les phrases musicales dans les aigus se font insurmontables, la syntaxe se durcit, l'ampleur des sons gronde et menace.Furieux remous, déchirement de la coque d'un navire fantôme, objet de la destinée de ceux qui ont pris la fuite.Des tremblements métalliques des percussions simulent les variations d'une odyssée vertigineuse vers l'inconnu.Le sort de ceux qui ont crus en les promesses, les monts et merveille d'un salut mensonger, est définitivement conclu. Et l'on connait la suite: le cinquième mouvement sera cet ébranlement de tout l'orchestre, vibrant, touché, frappé en plein "choeur": la tonalité des percussions s'y affirme, les précipitations des tempi se font la part belle et les voix s'y creusent un sillon malgré tout infime:hyper-aigus frissonnants, légèreté en touche des timbres des deux chanteuses Agasta Zubel et Christina Dalestka;qui semblent ensorceler la situation ou la délivrer....Murmures, accalmie, tout s'emballe puis s'efface, le piano résonne et l'énergie finale en totale rupture inonde le plateau. Silence.Fin de cette représentation singulière de destins tragiques.Et la nave ne va plus...Plus nulle part laissant un écho terrible , des frissons dans le corps de chacun des auditeurs.

Saluts,ovation du public face au talent et à la sincérité d'un compositeur fétiche que les strasbourgeois ont rencontré depuis...40ans déjà!Depuis "Récitations" jusqu'à aujourd'hui et encore pour d'autres créations au cours du festival!

Le tout est porté par l’Ensemble Resonanz de Hambourg, sous la direction d’Emilio Pomárico.


Georges Aperghis Migrants (2018-2021)
création mondiale du cycle complet

direction | Emilio Pomárico
Ensemble Resonanz

soprano | Agata Zubel
mezzo-soprano | Christina Daletska
alto | Geneviève Strosser

Au Palais des Fêtes le 15 Septembre