vendredi 11 novembre 2022

"Fil": au "fil" du jazz..Ce qui les relie ....Leila Martial et Valentin Ceccaldi filent doux....

 


"En équilibre instable entre la chanson, la musique improvisée et le domaine contemporain, la chanteuse Leïla Martial et le violoncelliste Valentin Ceccaldi proposent une musique de funambules dont la spécificité et l’irrésistible charme résident en ce qu’elle se joue constamment sur le fil… Se projetant sans filet dans l’inconnu de cette formule minimaliste à haut risque où nul faux pas n’est permis, le duo dévide la pelote de ses références (un standard de Mal Waldron, un air de Purcell, un lied de Fauré, une chanson de Berio…), pour mieux s’aventurer, au gré d’improbables détournements formels et de délicates métamorphoses sonores, aux confins du théâtre bruitiste. A la fois radicalement expérimentale et intensément lyrique, cette musique de l’instant à venir fascine par son audace et sa poésie."

"Au fil de l'eau" de Gabriel Fauré: une surprise que celle d'entendre après des murmures de violoncelle, les paroles suaves de mélodie française, revues et corrigées comme une balade de miaulements, iodlés, très stylisées jazz comme des prolongements, interprétations ou prolongations de sonorités ingénieuses...Triturer la matière sonore, adapter avec subtilité et délicatesse un genre, le dégenrer, le déplacer pour en faire une ode à l’inouï! Avec des capacités et facilités vocales invraisemblables, Leila Martial se joue des embuches pour créer une atmosphère, un ton inventif avec son instrument au service de l'impossible...Irréalisable performance charmeuse, sans filet, sur le fil ou la corde de son partenaire...Comme une mue, une métamorphose de l'opus de Fauré en mutation sonore: voix chrysalide cristalline, mutante, enjôleuse et rayonnante! Puis c'est au "petit bois de Saint Amand"de Barbara de passer à la moulinette du free jazz vocal pour une version toute en volière joyeuse: voix et bruitages au diapason, en bossa nova avec moultes appeaux, ce petit instrument à vent ou à friction avec lequel on imite le cri des oiseaux et des mammifères pour les attirer.Becs et ongles de volatiles enjoués, sans peur et sans gêne interprétation, libre, au fil de l'imagination fertile de la chanteuse....Mimétisme animal bienvenu, subtil et de bon aloi! Un instrumentarium de régal pour une petite cuisine déstructurée d'un gout gouteux!

A Purcell à présent d'être savamment manipulé pour une ode aux glaciales vocalises saccadées d'une femme en émoi:ambiance étrange à souhait pour ces sursauts vocaux, souffles de l'air froid, voix de haute contre féminine dégenrée de toute beauté!Succède au "Jardin des délices" clin d'oeil à Jérôme Bosch pour cette création in situ durant leur résidence strasbourgeoise.Des échos lointains magnifient la voix que l'on savoure, déguste sans modération aux côtés des grincements, déraillements du violoncelle de Valentin Ceccaldi, frottements des cordes: la pomme d'Adam frémit, vibre et sursaute pour cette confession païenne, messe-basse en chuchotements. Un univers monstrueux, voluptueux pour mieux pécher en sourdine, en cachette dans ce confessionnal provocateur, jouissif.Une lente marche ascensionnelle aérienne, sonore pour illustrer cette montée aux enfers ou descente au purgatoire du jazz.Désir, tu nous tiens! Suit un hommage à un ami trop tôt disparu, Pascal ....Tel un oiseau pris au piège, Leila chante sa douleur qui n'a rien de triste et partage dans une intimité poreuse, les sentiments d'amour, de tendresse: une pièce toute fraiche écrite pour cette chanteuse émouvante, malicieuse, mutine: nos deux baladins, ménestrels du free jazz très contemporain, chanson jazz française au poing, ménestrels ou troubadours de la poésie musicale, sonore.Inclassables trublions de la composition, de la partition inspirée de leurs émotions à vif.Comme un piaf chantant sa fratrie au petit jour, ses "coucou" comme des échos joyeux à la perte, disparition prématurée d'un être cher...On compatit, cum-patio naturelle à ce chagrin partagé pudiquement.A Manuel De Falla de passer au tamis de l'imagination musicale de ces deux escogriffes et en rappel une chanson, où ils se révèlent complices tendres et attentionnés, hommage à ce "pin vert" évoqué dans le texte espagnol, très amplifié dans une chambre close d'écho. Vous reprendrez bien encore un petit Beatles et une bonne dose de diction parfaite d'anglais avant la fin du concert annoncée.

Nichée au coeur de la Roberstau, la salle d'Apollonia vibre et frémit, s'enchante et se rit des cordes qui ne pleuvent pas sur ce duo, véritable petit laboratoire sonore, atelier prolixe et fertile, fil prodigue et prodige du jazz libre! La voie est libre pour cette formation inédite: à deux c'est toujours mieux...

A L'espace Apollonia le 11 Novembre dans le cadre du festival JAZZDOR

FRANCE
Leïla Martial voix, pédales d’effet
Valentin Ceccaldi violoncelle   

jeudi 10 novembre 2022

"Berlin mon garçon": saga-cité! Une odysée en fugue majeure pour un personnage perdu et jamais retrouvé.


 "Marina arrive à Berlin et va devoir cohabiter avec l’étrange Rüdiger, qui lui loue une chambre. Il découvre qu’elle est venue chercher son fils, dont elle n’a plus de nouvelles. Pourquoi lui propose-t-il d’enquêter à ses côtés ? Lenny, l’époux de Marina, est, lui, resté à Chinon où ils tiennent une librairie. Esther, sa mère, veut savoir : pourquoi ne fait-il rien pour retrouver son garçon ? Dans cette pièce de Marie NDiaye (Prix Goncourt 2009) initiée par le metteur en scène Stanislas Nordey, les personnages font face à une énigme : qu’est devenu ce garçon et pourquoi est -il parti ? Faut-il tout mettre en oeuvre pour le sauver ou faut-il l’abandonner et se sauver soi-même ?"

Que c'est beau, une ville, le soir sur un plateau de théâtre...
Une femme, seule dans un décor d'aéroport en images photographiques projetées, noir et blanc scintillant; un défilé d'icônes architecturales très stylées, aux angles et perspectives valorisant les points de vue, plongées et contreplongées.Une atmosphère de grande solitude, ponctuée par les mots et paroles qui sourdent de ses lèvres. En manteau jaune dans cet univers froid, vide, femme esseulée dont les propos seront tous liés à la recherche de son fils, disparu qu'elle vient chercher, rechercher...Un taxi l'attend, événement imprévu et l'on file à bord du véhicule, toujours accompagné de splendides images signées Jérémie Bernaert, de cadres qui mettent en valeur les lignes, points et plans de la ville traversée.C'est Berlin. Et ce voyage bref nous conduit à la cité "Haus Corbusier" où la femme a trouvé un hébergement, le temps du séjour de ses recherches.Le logeur l'attend, lui qui déjà auparavant sur scène confiait que son appartement cédé aux occupants de courts séjours serait occupé par sa personne, les "lois" ayant changé depuis peu: il se doit de résider durant le séjour des occupants: mauvaise surprise pour Marina, la mère du "garçon" disparu...Chacun se parle, adresse à l'autre ses monologues sans communiquer et c'est d'un effet étrange de distanciation remarquable.Ils conversent dans "le vide" et nous sommes témoins de ces avancements narratifs comme des voyeurs convoqués à une audition privée.D'étranges choucas, sorte de corneilles ou corbeaux sauvages peuplent l'atmosphère, planent comme une menace sur ces destins croisés. Ambiance tendue, inquiétante, suspens à la Hitchcock, rehaussée par la mise en scène de Stanislas Nordey et les images projetées, plans serrés sur le lieu architectural fascinant d'un Le Corbusier rêvé.Images en noir et blanc très présentes, surdimensionnée donnant cet effet d'omniprésence d'une cité intérieure, d'un Berlin intime et froid aux angles nets, aux lignes de fuite, de fugue en majesté. Le "garçon" en question demeure fantôme, spectre errant dans ces couloirs incertains, entre ces portes fermées, ce labyrinthe énigmatique, geôle ou prison des sentiments, des émotions. Les personnages s'y perdent et s'y rencontrent, Claude Duparfait en Rudiger, logeur séduit par son hôte, Hélène Alexandrinis, touchante mère possessive, troublée, inquiète, ravagée de douleurs, perturbée par sa quête impossible. Trois séquences, ponctuées de musique et d'images de cartoon Disney, incroyables croquis de personnes-animaux stylisés maléfiques et menaçants. Ce n est pas juste un dessin animé parmi d autres mais il s 'agit de Pinocchio précisément qui comme on le sait désobéit à Gepetto et part à l aventure et fait tour ce qui est interdit donc à notre sens en lien direct avec l histoire du fils .

Berlin intranquille comme les âmes de ses ectoplasme du souvenir, de la nostalgie. La librairie de Chinon, ce bourg obsolète et désuet évoqué en contrebalancement de la grande ville, comme "boutique" fantasque qui ne dit pas son nom.Rangées de livres au sol comme lisière, enclos du savoir.Laurent Sauvage en tenancier agacé, imbu de lui-même, détenteur de secret de famille là où surgit Charlotte, en image puis en "vrai", la "fiancée" promise à ce "garçon" l'Arlésienne du texte qui bat son plein d'émotions et de rebondissements très théâtraux.Le sol de l'appartement de "Hauscorbusier" comme un damier, plan de ville où les pions avancent, le fou fait sa diagonale, les tours prennent gardent, le roi et la reine errent dans les couloirs...Un "troisième lieu" d'abandon, de vacuité, de silences, de non-dits ou de secrets de famille..."Garçon" l'addition s'il vous plait pour un scénario tendre mais sans concession sur les faits et gestes d'une mère, les pérégrinations des uns et des autres dans ce no man's land à l'esthétique réfrigérante de toute beauté Jamais des images n'ont ainsi fonctionné comme topos utopique, un non lieu avoué de la vie où l'on perd pied.Sans direction, ni destination, sinon celle d'un mythique Munich improbable, aléatoire tarmac , territoire glissant et accidenté de la vie.Un "fils"à jamais perdu, ressuscité par ses paires inquiets, tourmentés à jamais par la perte irrévocable d'un corps animé de vacuité: la présence comme leitmotiv pour ces personnages si crédibles, si vivants...


Marie NDiaye a publié son premier roman, Quant au riche avenir (Éditions de Minuit), à l’âge de dix-sept ans. Elle en a depuis écrit une quinzaine, dont Rosie Carpe (Éditions de Minuit, Femina 2001), Trois femmes puissantes (Gallimard, Goncourt 2009) et, dernièrement, La vengeance m’appartient (Gallimard 2021). Écrivant également pour le théâtre, elle est lauréate du prix du Théâtre de l’Académie française. Berlin mon garçon, publiée dans le recueil Trois pièces (Gallimard, 2019) est une commande du metteur en scène Stanislas Nordey pour le TNS.

 

Au TNS 9 nov au 19 nov 2022 

mercredi 9 novembre 2022

"Je rentre dans le droit chemin": sentier de l'âne....pour un bis-corps nu spectacle!

 

Sylvain Riéjou Association ClichéFrance solo création 2020


Je rentre dans le droit chemin (qui comme tu le sais n’existe pas et qui par ailleurs n’est pas droit)

Pour Sylvain Riéjou, mots, gestes ou images sont autant d’amorces pour entrer en dialogue avec le public et partager ses interrogations les plus intimes. Ici, la nudité et ses représentations. Je rentre dans le droit chemin poursuit une réflexion entre corps et vidéo déjà présente dans son premier solo, Mieux vaut partir d’un cliché que d’y arriver (2017).

 

C’est au sein de l’association Cliché, créée en 2018 que Sylvain Riéjou développe sa propre démarche artistique. Cherchant à exposer l’acte de création au regard des spectateurs, il imagine des autofictions qui sont autant d’explorations vidéo-chorégraphiques où interviennent danse, musique, texte et images. Je rentre dans le droit chemin, son second solo, s’intéresse à la représentation du corps dans l’art et la publicité. Ce faisant, Sylvain Riéjou relève les contradictions qui en émanent et interroge notre regard : « Pourquoi un corps donné à voir dans toute sa vérité, donc nu, sur un plateau, dans une visée artistique, choque-t-il bien davantage – les enfants comme les adultes – que toute vidéo aux allusions clairement sexuelles, à but commercial ? » Partant de ce constat, l’interprète se met au défi et revient sur la confusion, trop souvent faite selon lui, entre nudité et obscénité : « C’est ce que l’on fait du corps qui peut devenir pornographique et pour cela pas besoin d’être nu ». Mêlant bribes de récits personnels mâtinés d’autodérision à la mise en jeu de sa propre nudité, le danseur s’expose avec une étonnante retenue et nous rappelle en quoi la création artistique est elle aussi une autre forme de mise à nu.

Une "partie" de plaisir sans la censure du "carré blanc"...sur ses parties.

Seul sur scène, le voilà qui entame son "one man show" en nous livrant le fruit de ses préoccupations "nues et crues" sur un sujet brûlant: le "nu": il rentre dans le vif du sujet, vêtu normalement, à la table d'un conférencier classique. Mais les choses vont très vite basculer pour une "démonstration" des résultats de ses questionnements, entre autre "comment s se -me- mettre nu sur le plateau de théâtre"?

Après déboires et erreurs d'aiguillages, après même une vidéo expérimentale clip "à propos de Sainte Geneviève", il se met "en branle", se dévêtit dans le noir pour faire surprise et pour mieux resurgir avec un carré noir sur le sexe, sur fond blanc à la Mondrian...Nu devant un pupitre improvisé, ultime bouclier ou paravent, il ne dévoilera ses "parties" que plus tard en présence de son clone, grandeur nature en vidéo simultanée.C'est drôle et efficace, son corps "imparfait" selon ses dires, rayonnant de pudeur.Ses "mollets de coq", ses fesses qui tombent, autant de morceaux de bravoure sur une dissection joyeuse de ses "valseuses" et autre sujet-objet de désir ici désacralisés comme les corps des naturistes dans les camps de vacances.Rien de moins érotique qu'un corps nu...Il continue par chapitre à nous conter ses mésaventures avec ce sujet complexe qui a hanté la Danse depuis longtemps: Laban, Duncan, Halprin et d'autres (sacha waltz).... "Danse "musculaire","danse du corps articulaire", tout y passe savamment décortiqué, preuve à l'appui, illustré par des gestes à propos.Danse fluide ou tétanique, morcelée ou aérienne d'un corps nu qui laisse entrevoir un sexe qui bouge, "danse" s'il le faut. Pas de coque, ni de collant, justaucorps, "seconde peau sans trou" ni tutu plateau....pour occulter le corps en son entier et dans son plus simple appareil.Les animaux sont ainsi, à poils sans se questionner à rebrousse poil sur leur condition sociale, esthétique et comportementale.Un rien l'habille, ce conférencier, impudique en diable malgré tout.L'histoire picturale du corps nu l'intrigue et lui fait prendre une série de poses évoquant La Maia Nue, la Vénus de Botticelli, le Christ en croix et autre déjeuner sur l'herbe, révolutionnaire ou à scandale.Des gros plans sur son visage très expressif montrent que le visage à nu est symboliquement le vecteur et médium de cette nudité que l'on expose tous les jours sans pudeur: le maquillage en serait l'habillement. Roland Huesca l'inspire, ainsi que Jerome Bel ou Xavier Leroy qu'il reproduit à merveille et à l'identique dans ses métamorphoses gestuelles d'un corps transformé à la Coplan. Ces citations pour nous dire que les piétas sont aussi l'expression d'une mise à nue du corps savant, pensant Une danse "pantomimique" de la peur, proche de Chaplin ou de la danse d'expression, un renoncement à "la danse du renoncement" de Saint François d'Assise, nourrissent son propos et sa gestuelle. Des corps virtuels amoncelés, une danse "synthétique", aérienne et spacieuse abreuvent ses théories fertiles en rebondissements.Humour, détachement et distanciation au menu de ce festin, "grande bouffe" du corps pudique revendiquée. Trois p'tits tour de verge et puis s'en vont, notre "marionnette" fort sympathique à la Kleist prouverait que ce vaste sujet défrise et questionne notre rapport au corps dansant, penchant, pensant. Seule une diction et un débit trop rapide fond obstacle à la compréhension à une lec-dem de qualité: quelques leçons d'éloquence pour cet avocat du diable avec lequel on est en empathie seraient nécessaires...Un spectacle bis corps nu de toute intelligence!Sylvain Riéjou en figure de proue et tête de gondole du palmarès de l'humour en danse, ce qui n'est pas peu.

A Pôle Sud jusqu'au 9 Novembre