jeudi 3 octobre 2024

"Birds"  Ensemble Maja : ouvrez la cage aux oiseaux...C'est comme l'oiseau !

 


THÉÂTRE MUSICAL

De drôles d’oiseaux de l’avant-garde du XXe siècle sont réunis sur une même scène par un jeune ensemble prometteur sous la direction de Bianca Chillemi.

Les Aventures et Nouvelles Aventures de György Ligeti ouvrent le bal dans une interprétation à la lettre, mais néanmoins déjantée, auxquelles succède un autre périple, tout aussi délirant, celui des Eight Songs for a Mad King de Maxwell Davies illustrant le monarque du Royaume-Uni George III gagné par la folie. Une nouvelle génération d’interprètes reprend à son compte la fougue créative des années 1960 et écrase le champignon de la musique contemporaine — avec brio, avec humour, sans complexe.


György Ligeti
, Aventures et Nouvelles aventures (1962/65)
Ligeti  dans tous ses états:il fallait oser, ils l'ont fait. Magnifique et drôle interprétation de cette oeuvre par des musiciens-chanteurs-comédiens de haut vol.  Maquillés à la Frankenstein, un peu gore et habillés comme des gentleman ou officiers les "hommes" ont fière ou piètre allure. Les trois cantatrices, quand à elles sont pailletés, longues robes-cloches bouffantes de gala et autres prestation guinée et bourgeoise.Le jeu du maitre de cérémonie, chanteur démoniaque et joueur excellent de rôles divers est sublime Entre mime et danse, élucubration vocales, verbales et sonore, il excelle dans le bluff et la drôlerie. Jamais une composition du maitre Ligeti n'avait revêtue pareilles formes.Extravagante mise en espace entre les instruments, leur fonction détournée, décalée en siège, accoudoirs ou autre support corporel de jeu.  Ça caquette dans cette volière fébrile, animée, décapante à souhait. Surjouées, les rôles s'enchainent piqués d'humour et de détachement: scènes de jalousie, d'hésitation, de rixe et frappes entre les protagonistes qui se disputent les meilleures places. Concurrence déloyale avec les musiciens qui donnent aussi le là, au diapason de cette fresque burlesque et très relevée, pimentée. Survoltées, les trois femmes pépient, crient, hurlent ou chante le belcanto. Électriques, moqueuses, ou très maniérées. Caricatures fabuleuses d'une narration invraisemblable. Peu importe, on pouffe de rires quand le grand dégingandé volubile arpente la scène sur la pointe des pieds: histoire de disparaitre ou de se dissimuler au regard. Le chef d'orchestre improvisé au pied levé avec son chasse-mouche d'époque fait le reste. Coquettes et caquetantes les femmes n'ont point de réserve et c'est tant mieux. Un ballet de gestes au ralenti ponctue ces pérégrinations cocasses avec bonheur: un peu de répi dans cette course folle, ce film muet un peu gore en contrepoint. Panique au mégaphone, zizanie et grand bazar au regard du très sérieux Ligeti. Touché, coulé! C'est gagné!

Peter Maxwell Davies, Eight Songs for a Mad King (1969) 
On passe à bien autre chose, lentement dans un temps de repos, de détente, , interlude et pause salutaire, accalmie rythmique après la tempête. Une gigantesque couronne, "couronne" le tout, suspendue aux cimaises. Apparition du Roi, grande silhouette dégingandée qui arpente le plateau, vociférant. Ubu en personne tout au long de sa prestation grand-guignolesque qui va suivre. Les instruments sont détournés et son mime exaspéré, vociférant est de bon aloi pour créer de toute pièce un anti roitelet de pacotille.Des bruits, des imitations de sons du quotidien pour auréoler ce jeu disgracieux et tonitruant. Lez roi chante, hurle,aux loups s'exprime et s'expose, fou, foutraque, désespérant. La couronne devient cage à oiseaux ou fleurs, emprisonnant notre héros derrière les barreaux. Aux oubliette, en tôle et sous les verrous de la musique et des actions de ses vassaux. Un discours flamboyant, harangue pour ne pas se faire oublier ni détrôner trop rapidement. L'acteur chanteur au top de l'incarnation de cet être fantoche.Épinette et chant baroque en contrepoint de cette prestation décapante mais quelque pezu rallongée par des répétitions et redondances de propos musicaux et verbaux. Un bon délire tout de même assumé par l'ensemble Maja de toute pièce.

I - The Sentry (King Prussia’s Minuet)
II - The country walk (La Promenade)
III - The Lady-in-waiting (Miss Murgraves Fancy)
IV - To be sung on the water (Waterman)
V - The Phantom Queen (He’s Ay A-kissing Me)
VI - The Counterfeit
VII - Country Dance (Scotch Bonnet)
VIII - The Review (A spanish March)


piano et direction artistique | Bianca Chillemi
scénographie | Cécilia Galli
lumière | Daniel Lévy
costumes | Ninon Lechevallier

soprano | Anne-Laure Hulin
mezzo-soprano | Romie Estèves
baryton | Pierre Barret-Mémy et Vincent Bouchot

flûte | Samuel Bricault
clarinette | Joséphine Besançon
cor | Mathilde Fevre
violon | Apolline Kirklar
violoncelle | Clotilde Lacroix
contrebasse | Rémi Demangeon
clavecin | Grégoire Laugraud
percussions | Valentin Dubois

A la Cité de la Musique et de la Danse le 2 Octobre dans le cadre du festival MUSICA


mercredi 2 octobre 2024

"Singing Youth" Judit Böröcz | Bence György Pálinkás | Máté Szigeti: corps en alerte! Les voix de leurs maitres.

 


THÉÂTRE MUSICAL
 Leurs regards et leurs corps musclés rayonnent de gaîté et de confiance. Les figures de la Jeunesse chantante respirent le bonheur. » En 1953 fut bâti le Népstadion (Stade du peuple) à Budapest, symbole du premier plan quinquennal hongrois.

Celui-ci a été remplacé en 2019 par la Puskás Aréna, construite à partir du béton concassé de l’ancien stade à la demande de Viktor Orbán. À ses abords trône toujours la statue Jeunesse chantante, figure du réalisme socialiste, témoin de l’histoire politique tortueuse de la Hongrie et point de départ du spectacle. Sur scène, un chœur entonne les chants du passé comme les discours politiques contemporains et leurs injonctions à faire peuple ou nation. 

Des images d'architectures, un contexte monumental va raconter l'histoire géopolitique de la Hongrie. Quand parlent les sculptures...que racontent les voix, porte paroles et mégaphones des pouvoirs politiques en place.Inspirés de chants de lutte populaires, de slogans politiques, les motifs vocaux sont riches d'enseignement sur le fonctionnement affectif, émotionnel d'une chorale, groupe communautaire au service des pouvoirs... Petite chorale de sportifs, en baskets, soquette, short et maillots blancs, uniformisés, voici nos anti-héros de pacotille virtuoses des mélodies rapportées, transformées en exercice de style très musical, sophistiqué. En canon, soliste ou en groupe compact, cet ensemble vocal se mouvant à l'envi dans l'espace est de toute rigueur et de grande beauté acoustique.L'histoire des statues, des stades qui se démolissent et resurgissent de leurs gravas-cendres récupérées, est édifiante. Un pouvoir en chasse un autre mais les vecteurs de la propagande et de la démagogie ne changent pas. Les voix de leurs maitres résonnent quoi qu'il en soit! Corps en érection, verticaux, sans faille extérieure.Chiens fidèles obéissants, polis-petits-chiens de garde à vous. Au poste. L'éducation physique,la ré-éducation en cheval de combat, arme du pouvoir, chant de la terre promise. Pour la jeunesse embrigadée. Tout de briques et de broc que ce stade, où les dieux sont l'effigie de la jeunesse malléable et manipulée. Pas cadencés, cadenassés, militaires, poses d'un statuaire déboulonné mais pas déboussolé où les repères-travail, union, patrie- font loi. Comme une sorte de fresque, abécédaire de codes de bonne conduite irréprochable. Frise, enluminure politique à déchiffrer et décrypter sur les bandes défilantes de textes de discours et autres préceptes recommandés à suivre. La dictature passe par le verbe, le chant qui galvanise et fait office de bourrage de crâne salutaire... Dénonciateur du pouvoir sur des airs pourtant légers, agréables, réjouissants, entrainants. Carmina Burana païennes, en canon, hymnes nationaux et patriotes au poing. Arène nationale dans une ère bouleversée et compromettante. En ordre de grandeur croissante, nos six chanteurs-performeurs se jouent d'une certaine ambiguïté des propos et situations. La musique va-t-elle nous tromper, nous induire en erreur? Travail, combat, des valeurs communautaires dont la "famille" semble exclue, niche trop étroite et individualise. Restons groupés! Exercices corporels gymniques en rond, cercle solidaire, expression corporelle et rythmique du XIX siècle Dalcrozien.On est bien dans l'éducation saine et mentale, physique de corporation soudée. Pas un pas de travers ni digression possibles. Le chant est arme de combat retentissante. Quelques pas de bourrée pour illustrer discipline et savoir-faire à l'encontre de la liberté et créativité. Un sculpteur grec exilé devient porte parole de l'intégration minutieuse de l'étranger dans la Hongrie chaotique. Les chants, doux, réservés et fort à propos nous bercent aussi dans cette joyeuse démagogie ambiante. Les statues chantent aussi au bord des stades, lieux de torture et de labeur, endroit où la forme olympique est de rigueur. Pour l'image d'un pouvoir fort et incarné par ses ouilles. Des berceuses nostalgiques pour émouvoir et attendrir, où l'on y voit cependant "rouge". La solidarité est de mise dans ce groupe homogène à souhait, voix enveloppantes et charmeuses, au service de la domination des corps et esprits. Eloge du peuple docile, mené par le bout de la langue de bois des pouvoirs en place. Frappements de mains pour fédérer et partager l'énergie constituante. Cris de foule revendicative au final: va-t-il y avoir soulèvement? Le chant déstabilise l'ennemi. Notre corps est "arc tendu" pour mieux viser l'autre en faute. Les chanteurs comme "chars d'assaut", debout, fidèles au poste de surveillance accrue. Pour la "survie" de la Hongrie... Jamais seul, pour ce chant de cérémonie, messe païenne, de foi et de croyances.

Au Maillon le 1 Octobre dans le cadre du festival MUSICA

"The Rise"  Eva Reiter | Michiel Vandevelde  | Ensemble Ictus & Disagree : derrière les miroirs...Des faunes a-phones...

 


Dans The Rise de la compositrice autrichienne Eva Reiter et du chorégraphe belge Michiel Vandevelde, les corps qui jouent, les corps qui dansent et les corps qui chantent font émerger sur scène un nouveau monde à partir du cycle de poèmes Averno de Louise Glück.

Le maître de cérémonie est Ruben Grandits, un acteur sourd, magicien de la traduction, qui fait circuler le sens entre la langue, le signe et le son. Il guide les dix interprètes à travers la bouche du volcan du lac Averne, lieu de passage entre le monde des vivants et celui des morts. S’inventent alors sous nos yeux : des instruments extraordinaires, de nouvelles harmonies, une autre grammaire, une politique de l’art.

 

Il est devant nous, très proche et s'exprime uniquement avec des gestes, amples, précis, fluides: conteur d'une histoire qui se lit en surtitre, cet acteur "muet" est de toute franchise et beauté. Dans un costume pastel, bigarré, ample, il se meut très à l'aise, visage et regard ouverts, à l'écoute. En fond, une toile argentée, froissée l'enveloppe, le protège. Ce prologue, préambule entre danse, langage des signes et gestuelle corporelle singulière touche et ouvre vers un spectacle inattendu. Bruits d'effondrement, de cataclysme, de tempête pour ornement. Deux personnages en bord de scène, mimes, faiseurs de corporéité unique en son genre. Puis c'est l'apparition de quatre autres interprètes, alignés, accroupis frottant, grattant le sol en des gestes circulaires, souples: on y simule l'écriture, l'effacement, la perte ou la disparition. En s'essoufflant et émettant des signes de vie et de respiration.Gestes vifs et fébriles qui augurent du rythme de l'opus en train de naitre. La danse y tient la part belle, reptation et autres circonvolutions en toges blanches comme une frise apollinienne, blanche, profilée comme des Isadorables ou danseurs grecs. De tubes de diverses formes surgissent vents et souffles; ceux de la danse et de son énergie motrice. Huit interprètes tiennent le plateau et entourent notre conteur-narrateur "sans le son". Mais avec toutes les suggestions de lectures possibles engendrées par la langue des signes, revue et corrigée au profit de la chorégraphie. Des faunes, a-phones en diable, des nymphes comme chez Nijinsky et Debussy. Discours dans le vent. Danse de bras à l'unisson en segments, passages fulgurants et acrobatiques, capoeira et hip-hop comme fondamentaux. Mudras indiens quasi tétaniques comme ornement et musicalité très codée. Danse de bâtons alors que la toile de fond s'est effondrée, fait place à une autre, sorte de photographie géantes sépia noir et blanc, floutée. L'univers est cosmique et onirique. Au sol, le blanc poudré évoque sable ou neige dans laquelle foule un danseur acrobate se défiant des embuches. Le relief des éclairages au sol en fond une aire de déplacements dangereuse. Ce cortège de nymphettes se double par l'exercice de bruits sortant d'instruments à vent confectionnés de toute pièce. Soufflet géant qu'active une danseuse grâce au poids de son corps, immense cor, sorte de vent étiré de toute beauté. Les artistes s'y adonnent avec bonheur à la percussion, au souffle à la tempête. Comme un chemin de croix, ils portent un dispositif fait de branches et bâtons, assez singulier. Les toges de couleur flottent comme pour des vestales ou autres gardiens d'un temple ténébreux, mystique et mystérieux. Une scie musicale et corporelle s'y ajoute dans ce chaos corporel, foisonnant et très "musical". Notre narrateur toujours au poste de garde. Des jeux de loupe viennent faire de nos acteurs des monstres détirées, malmenés, grotesques et comiques. Quasi burlesque interprétation corporelle de la différence. En trompe l'oeil comme un leurre scénographique corporel. Un cornet à quatre pavillon fait fureur, géant et très esthétique, longue forme énigmatique dans ce cabinet de curiosité, cette danse en chambre pour octuor diabolique. Tremblements, oscillations, parcours spatiaux des danseurs comme occupation du territoire évanescent.et de l'étrangeté. Une voix s'élève, angélique, pure, aiguë pleine de charme divins.Brouillard et fumigènes à l'appui. Des tourbillons de danse, des volutes fluides et éphémères arrêtent le temps. Des reptations épileptiques, hystériques en contraste. Au final une sorte de chant choram médiéviste, religieux font office d'épilogue pour cette épopée singulière, odysée du langage entre silence et expression des corps dans tout leur état musical et sonore. Corps vecteurs de souffle, de vie, d'énergie, de tous et de dynamique. On rêve dans un univers archaïque, léger plein de matière transparentes; des toges à la toile-rideau de fond, la transparence est de mise.

 

sA la salle gruber dans le cadre du festival MUSICA