mercredi 22 janvier 2025

Lara Barsacq "La Grande Nymphe": préludes et orgasmes chorégraphiques subaquatiques

 


La Grande Nymphe France  6 interprètes création 2023

Depuis longtemps, Lara Barsacq s’intéresse à l’histoire des Ballets russes. Dans IDA don’t cry me love, c’était à la fabuleuse danseuse Ida Rubinstein qu’elle rendait hommage dans une performance croisant les arts. Sa ré-interrogation de l’histoire de l’art via un prisme féminin l’entraîne à tisser des liens entre L’Après-midi d’un faune de Mallarmé, Le Prélude de Debussy et le ballet sulfureux de Nijinsky composé à partir des deux. La Grande nymphe peint sa vision du personnage, enfermé dans l’allégorie du plaisir charnel. Le faune est, lui, relégué au second plan tandis que Cate Hortl distord Debussy avec une pop électronique mélangée aux voix auto-tunées de la chorégraphe liégeoise et de Marta Capaccioli. Ensemble, elles déconstruisent les violences d’une sexualisation féminine cadenassée par les hommes pour mieux donner chair au point de vue des danseuses sur l’érotisme.

Lara Barsacq convoque brillamment en velours, la mémoire et le patrimoine de la danse et de la musique dans cet opus singulier dédié à "L'après-midi d'un faune" chorégraphié à l'origine par Nijinsky. Ce dernier brille par sa présence-absence par ses formes glanées dans la plastique grecque et c'est non sans humour que l'on découvre à l'écran Lara en roller sur le parvis du Louvre! C'est bien là que la filiation avec l'esthétique hellénique c'est faite, en 1912 et en 2022...Des références, certes, un petit cours d'histoire en route en présence de ses deux comparses et le tour est joué. L'Histoire, certes, mais présent oblige, la danse est transformée, remaniée et manipulée avec génie en solo, duos et musique électro acoustique en direct. Sur le plateau. La Grande Nymphe rivalise avec le Faune avec humour et distanciation, toujours dans le respect et dans la transgression. Gestes angulaires, profilés, toniques et directionnels à foison.Des questions actuelles et originelles s'y posent sur le plaisir, la jouissance, la tension amoureuse. Les deux danseuses se prêtent au jeu des questions-réponses verbales mais surtout la gestuelle érotique et sensuelle rappelle ce faune originel qui rampe sur son entaille de roche comme suspendu hors de l'espace commun. Un tableau en fond pour évoquer la nudité et le désir, une immense toile où une sorte de piéta embrasse un faune lascif et tentant...Des évocations qui font leur chemin alors qu'elles endossent des costumes quasi futuristes très esthétiques. L'histoire titille et taraude Lara Barsacq, comme héritage, source d'inspiration et de digression. Les doigts vibrant s'agitent et ponctuent ce qui excite et rivalise de chatouilles érotiques évocatrices.Une séquence filmée dans les entrailles de l'Opéra Garnier invite à une visite guidée des costumes inspirés de l'époque: les châles et voiles des nymphes dont s'empare le faune, les perruques grecques: tout concourt ici à rendre vivant un mythe très actuel sur l'identité, la sexualité, le genre. Au final c'est un trio musical de l'oeuvre qui  joue le prélude avec finesse et doigté alors que Marta Capaccioli danse, sublime mouvance inspirée, comme ces méduses de Mallarmé dans "Degas, danse, dessin": mouvance suspendue, aérienne ou aquatique, solo divin accédant à la grâce. Faune androgyne, danse hypnotique, révélation d"une composition chorégraphique qui surgit au final en apothéose. Du bel ouvrage de "dames" qui tel une toile se tisse , trame et chaine, pour faire éclore une mouvance étrange: inspirée du roller, une discipline sportive inclassable quand elle atteint toutes ses possibilités de glisse, de mouvement rotatif et d'élégance.Naïade, néréide sublime, la Grande Nymphe atteint des sommets de beauté intime et partagée. Mais aussi de la liquidité, du fluide qui parcourt le spectacle de bout en bout. Cela suinte d'adresse et la résurgence des gestes de la genèse de l'oeuvre emblématique de Nijinsky-Debussy-Mallarmé se fait narration, récit et histoire à danser debout! Pour mieux se liquéfier dans la jouissance.
 
 
A Pole Sud les 21/ 22 Janvier dans le cadre du festival "L"année commence avec elles"


En 1917, Nijinski rend visite à Charlie Chaplin qui lui rend hommage avec une
danse entouré de nymphes dans la séquence du rêve de son film Une idylle aux
champs (1919) s’inspirant du Faune.
 


mardi 21 janvier 2025

Chloé Zamboni LA RONDE "Magdaléna": comme Bach....dépouillement et gemellité assumés.

 


Magdaléna  France duo création 2023 

Pour sa première création, LA RONDE s’inspire d’une expérience d’écoute des Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach. Chloé Zamboni poursuit ce qui n’était qu’un laboratoire de recherche avec Marie Viennot pour former Magdaléna : un duo chorégraphique contemplatif, centré sur une exploration somatique du mouvement. Rigidité du dos et lignes de bras fuyantes se manifestent autour d’un travail d’oscillation du bassin concentrant l’attention. Au milieu d’exercices minimalistes et cliniques se déploient des états sensibles, cherchant des échos intimes chez les spectateurs, installés dans une proximité rare. Cette proposition gémellaire appelle une divagation de l’âme dans un florilège d’émotions.

Deus entités se regardent, s'observent, se joingnent dans une sirte d'unisson-mirir déformant: soeur siamoise ou jumelle très inspirées d'un tableau de Chassériau "Les deux soeurs". Ou pas du tout...


Demeure cette gestuelle en posture fragmentée dans un silence que seul l'absence de musique révèle. Les deux corps enlacés, assis, cheveux lissés et raie au milieu, s'assemblent, se ressemblent. Le jeu de mains, doigts écartelés se fait graphique et très plastique. Les gestes précis en "petits bougés" laconiques sont des perles d'un collier qui leur sied à merveille. Tout en noir comme deux reflets d'une même personne doublée de son ourlet fantasmé. "La danseuse et son double" assurément pour mieux se séparer l'une de l'autre esquissant au sol des mouvements et postures aux allures de gisantes animées. Les orteils en éventail, savant jeu délicat et tactile. Elles se relaient l'une l'autre et se retrouvent pour incarner un être hybride, une bestiole fantastique, une chimère évasive et interrogative. Un savoureux duo inspiré de la métrique, des fugues et autres facéties du compositeur le plus exigeant en matière de composition et architecture sonore. Un choeur a cappella où deux soeurs seraient immortalisées dans une matière mouvante, corporelle, sensuelle à souhait .Sobre, épurée, domestiquée par une signature chorégraphique unique et singulière. Un travail d'orfèvre qui séduit et touche par la frugalité et le dépouillement. Les regards s'y croisent ou s'ignorent dans un espace sonore réinventé qui puise aux sources de la vibration. Saveurs délicates d'un opus élégant, réversible à double face.

A Pole Sud les 21/22 Janvier dans le cadre du festival "L'année commencent avec elles"

samedi 18 janvier 2025

Chara Kotsali:" to be possessed": démons et merveille, self controle!

 


to be possessed

 Marquée dès son plus jeune âge par les films d’horreur et les histoires de possessions de sa Grèce natale, Chara Kotsali traque les esprits qui hantent notre langue, nos textes, nos connaissances et le monde matériel dans lequel nous baignons. En solo, elle donne vie à une multitude de rituels successifs, issus de témoignages de femmes d’horizons variés. Histoires de démons, exorcisme religieux, convocation d’esprits… autant de matières qu’elle transcrit corporellement, agitée par des phénomènes extérieurs qui entraînent une sauvagerie subversive. Être possédé par un passé impalpable et un pouvoir inconnu, la performeuse compile des archives de sons auxquels elle ajoute des effets de loop au micro, colle des affiches comme autant d’idoles formant un cadre indémêlable d’attirance / répulsion, dans une mise en abyme du carcan de normes qui contrôlent le corps social, depuis des siècles.

La réflexion est prolixe, le mur d'affiches à l'inverse de la pratique d'arrachement à la Hains Rotella ou Villeglé, bordé de coupures de photographies qui vont se rejoindre et former une nouvelle image. Collages, décollage sur ce tarmac à la verticale que la performeuse va recouvrir de colle à tapisserie à l'envi. Trois plots pour accueillir les accessoires "utiles" ou "inutiles" pour cette performance percussive où l'artiste, soliste nous interroge sur le son, les mots de la folie. Ce qui passe par le vecteur corporel quand on est atteint de syndrome de "danse de saint guy" ou autre possession chamanique et rituelle. Les mots du corps, les maux de cette femme, longs cheveux éparpillés, jean et baskets communs. Elle déploie son talent unique et singulier en une danse diffractée, déséquilibrée, en miette comme cabossée ou inspirée par des esprits proches ou lointains. Ce solo énigmatique ne délivrera pas tous ses secrets: sa voix bordée en direct par une reproduction artificielle de ses paroles indistinctes. Jeu de malin, jeu de vilain, jeu de sorcellerie qui touche, inquiète et nous projette dans une étrange atmosphère de mystère. Douée d'une présence forte et ancrée, la performeuse use et abuse de cette physicalité qui lui est propre, de son regard inquisiteur. Chara Kotsali est intrigante et fascinante.Trompette de la renommée, percussions de secrétaire sur son clavier informatique, elle oscille entre danse et théâtralité, passe furtivement de l'une à l'autre, offrant des paysages harmonieux, des ambiances troublantes. Déséquilibrée, folle et lascive, elle s'empare de cette danse de Saint Guy -on se souvient des danses d'épidémie de 1518 de Strasbourg- avec passion et distanciation.

A Pole Sud les 17/ 18 Janvier dans le cadre du Festival "L'année commence avec elles"