lundi 27 janvier 2025

Fanny Brouyaux "To be schieve or a romantic attempt": colibri d'argent fébrile et futile.

 


de Too moved to talk Belgique solo création 2024

To be schieve or a romantic attempt

Ancienne violoncelliste passée par P.A.R.T.S, l’école d’Anne Teresa De Keersmaeker, la Bruxelloise Fanny Brouyaux s’intéresse à l’un des aspects viscéraux du mouvement romantique : la corde sensible. À partir d’un patient travail rythmique plein de maîtrise, allant de la tension physique aux mécaniques des états émotionnels, naît la performance To be Schieve or A Romantic Attempt. Sur une bande son de Caprices pour violon solo de Niccolò Paganini, ce jeu de mot sur « Schieve », signifiant tordu ou fou en bruxellois, explore les frictions entre gestes techniques et mouvements incontrôlés qui la traversent lors de crises de spasmophilie : des gestes-mémoire permettant au corps d’expurger un stress post-traumatique. Spasmes et tremblements pulsionnels anarchiques s’enchevêtrent à une virtuosité lyrique pour détricoter les tensions qui habitent son corps.

Dans le silence absolu, elle divague sur des notes de musique tout le long de son corps, les doigts fébriles agités de petits bougés spasmodiques. 


Doigts et pieds vif argent ou d'acier qui tintent dans l'espace comme autant de petites aiguilles agitées, percutantes,luisantes. Elle façonne et caresse l'espace. Le corps de Fanny Brouyaux devient instrument mimétique, mémoire d'une matière que l'on lui aurait dérobée et dont les formes et les sensations lui seraient encore très présentes. Solo à vif qui tranche l'espace de soubresauts tétaniques, de gestes voisins d'un mime étrange et sans référence, habité comme les solos de Chaplin, d'une malice énigmatique. Les lèvres marquées par un dessin en coeur glacé de bleu. Changement de veste, tout en noir elle danse sur des bribes de sons mélodiques de violon. La musique lui inspire des déplacements, circonvolutions ludiques et fraiches. Comme un colibri ou sphinx qui hésite à choisir sa corolle de fleurs pour butiner et palpite devant sa proie.Oiseau mouche à battement d'aile véloce et rapide.

Puis fend l'air et absorbe son élixir de jouvence. Beaucoup de grâce et de fébrilité dans cette mouvance, éclairée juste au corps, qui navigue à l'envi. La danse hypnotise, captive et marque son territoire en circulant lentement en poses dans les gradins. Moments de suspension du temps, replis vers le silence et la beauté plastique de son corps sculpté par la lumière changeante. Fanny nous livre sa perception et sa sensibilité musicale à fleur de peau, troublante vibration d'un corps en émoi qui se joue des rythmes intérieurs et de leurs répercutions sur le geste organique autant que réfléchi.

 

A la Pokop dans le cadre du festival "L'année commence avec elles" initié par Pole Sud le 27 Janvier

dimanche 26 janvier 2025

Les Contes d’Hoffmann Jacques Offenbach : reflets d'un homme qui s'A-muse.

 


Alors que commence l’entracte du Don Giovanni de Mozart dans lequel triomphe sa maîtresse Stella, Hoffmann échoue une nouvelle fois dans la taverne attenante au théâtre, flanqué de son compagnon Nicklausse qui le suit comme son ombre. Échauffé par le punch, les chansons grivoises et la présence électrique de son rival Lindorf, Hoffmann régale l’assemblée présente avec le récit épique de ses amours passées. Olympia, Antonia, Giulietta : trois femmes qu’il dit avoir aimées mais que le sort – ou un mauvais diable – s’est acharné à lui enlever, comme si la même histoire douloureuse se répétait sans cesse. Mais n’est-ce pas le lot de tout artiste de réchauffer son génie avec les cendres de son cœur ? Foi de muse : si l’homme est grand par l’amour, le poète l’est bien davantage par les pleurs.

Maître absolu de l’opérette sous le Second Empire, Offenbach consacre les derniers mois de sa vie à la composition de l’œuvre la plus ambitieuse de sa carrière : un opéra aussi émouvant que divertissant, dans lequel le rire n’enlève rien au tragique ni à la beauté. Il compose ce tour de force musical sur un livret tout aussi magistral, réunissant pas moins de trois histoires dans la même histoire, avec pour protagoniste l’écrivain (et musicien) E. T. A. Hoffmann, devenu le héros de ses propres contes fantastiques qui ont tant marqué l’imaginaire romantique. Avec la complicité du chef Pierre Dumoussaud, Lotte de Beer revisite ce grand classique et signe une plongée vertigineuse dans la psyché et les fantasmes d’un artiste en lutte avec ses démons intérieurs.


L'opéra s'ouvre dans un décor de cabaret-taverne où tout va se jouer: mobilier traditionnel du lieu, parquet en trompe l'oeil, mur recouvert de tapisserie classique. La sobriété de la scénographie magnifie le jeu des chanteurs-acteurs remarquables de cet opus complexe centré sur les amours de Hoffmann. Chose remarquable, il y a des scènes entièrement jouées et parlées, dialogue ou monologue, loin des traditionnels récitatifs parlé-chanté. Ce qui confère à cette version de l'oeuvre un caractère théâtral bien trempé, une narration et un récit plutôt limpide. Les interrogations et questionnements du principal personnage, dialoguant avec les remarques et propos avisés de sa muse.Alors que la soprano colorature endosse les trois rôles féminins avec brio et virtuosité, le ténor lui aussi tient et prend la scène avec aplomb et perspicacité.


C'est Lenneke Ruiten et Attilio Glaser les piliers de ce spectacle fleuve, parsemé d'entremets parlés qui se taillent la part belle.Olympia devient poupée géante qui chante et exprime ses sentiments haut et fort et cette surdimension féminine est singulière et osée. La voix est superbe et virtuose et en plaquerait plus d'un au sol tant la verve et le charme sourdent du jeu vocal et physique de la cantatrice. Endossant trois rôles majeurs face à Hoffmann qui semble s'égarer dans la complexité psychologique de sa personne. Sans cesse sa muse en aparté devant le rideau baissé, lui conseille d'acter et non de rêver et de vivre de ses fantasmes. Lui, écharpe au cou pour se protéger va et vient dans cet espace, embrassant ses trois natures féminines qui le troublent et le bouleversent. Tandis que la musique d'Offenbach s'écoule jusqu'au bouquet final de la célèbre barcarolle tant attendue. Les choeurs s'y frottent tout de gris vêtus comme à un exercice d'unisson remarquable. Les costumes et le décor se fondent pour sublimer la présence des artistes et la mise en scène prend le parti de servir l'action plutôt qu'un parti pris esthétisant trop présent.

Le Philharmonique est remarquable sous la direction de Pierre Dumoussaud et le plaisir à suivre cet opéra bouffe très stylé en devient jubilatoire.Des moments de musique où l'on découvre Offenbach plus sage que survolté, au service d'un genre unique où l'opéra comique trouve une identité nouvelle. Lotte de Beer épousant les volontés du compositeur avec respect et considération. Théâtre musical de haute volée inégalée.


A l'Opéra du Rhin jusqu'au 30 Janvier 

photos klara beck

Direction musicale Pierre Dumoussaud Mise en scène Lotte de Beer Décors Christof Hetzer Costumes Jorine van Beek Lumières Alex Brok Réécriture des dialogues et dramaturgie Peter Te Nuyl Dramaturgie Christian Longchamp Chef de Chœur de l’Opéra national du Rhin Hendrik Haas

Les Artistes

Hoffmann Attilio Glaser Olympia, Antonia, Giulietta, Stella Lenneke Ruiten Nicklausse, La Muse Floriane Hasler Lindorf, Coppélius, Miracle, Dapertutto Jean-Sébastien Bou Andrès, Cochenille, Frantz, Pitichinaccio Raphaël Brémard Crespel, Luther Marc Barrard Nathanaël, Spalanzani Pierre Romainville Hermann, Schlémil Pierre Gennaï La Mère Bernadette Johns Orchestre philharmonique de Strasbourg, Chœur de l’Opéra national du Rhin

Opéra fantastique en cinq actes.
Livret de Jules Barbier et Michel Carré.
Créé le 10 février 1881 à l’Opéra-Comique à Paris.


Nouvelle production.

Coproduction avec le Théâtre National de l’Opéra-Comique, le Volksoper de Vienne et l’Opéra de Reims.

 

"Penelope" de , Leonora Carrington / Giulia Giammona : Moi, je me balance...La femme aux manches vertes s'anime au grand damier absurde


 « Pensez-vous que l’on puisse échapper à son enfance ? Je ne le crois pas ». Ces mots sont ceux de Leonora Carrington, autrice et artiste plasticienne qui partagea la vie de Max Ernst avant la guerre et fréquenta ensuite Octavio Paz et Frida Kahlo au Mexique. Dans cette pièce aux accents surréalistes dont se saisit la metteuse en scène Giulia Giammona, Penelope est brutalement précipitée dans le monde des adultes au jour de ses 18 ans, laissant derrière elle un univers de conte de fées à l’abri des hommes, où c’est à son cheval à bascule qu’elle confiait ses pensées. 


En ponctuant sa mise en scène d’extraits d’enregistrements de Leonora Carrington et d’images d’archives, Giulia Giammona fait entrer en résonance la vie et l’œuvre, sans pour autant chercher à expliquer l’une par l’autre. Convoquant le jeu, la danse, des costumes aux tons oniriques et les notes d’une harpe, la mise en scène conserve tout le mystère d’un texte dont l’autrice disait ne pas avoir le temps d’être la muse d’un autre, trop occupée à se rebeller contre sa famille et à apprendre à être une artiste.

 
 
  • Ballade renaissance à l'ouverture de la pièce magnifiquement chantée en douceur, "Greensleeves" donne le ton: l'amour et la tendresse, le souvenir, la nostalgie et sans doute une certaine mélancolie. La balançoire suspendue aux cintres accueille dès le début le corps d'une femme à la longue chevelure. Icône de toute beauté avec une ombre portée quelque peu ensorceleuse. Sorcellerie ou possession que la pièce va déployer tout du long grâce à une scénographie envoutante tant les poses, postures et attitudes des personnages se font joyaux de plasticité. On songe à Kubin ou Max Ernst , Max Klinger ou James Ensor pour inspiration.
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  • max ernst femme chancelante

    Surréalisme naissant, situations absurdes: voilà la trame narrative de cet opus indescriptible tableau vivant d'une micro société affairée à faire des choses invraisemblables. Les silhouettes en noir et blanc, crinolines et visages masqués sont d'un effet saisissant, enrôleur, enjôleur.
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  • L'intrigue peut échapper mais peu importe , ce théâtre physique et visuel est digne Alors cette femme au voile vert qui déambule se fait incarnation d'un spectre errant, d'un ectoplasme égaré d'un tableau aux cimaises d'un musée imaginaire. Comme l"élue d'un futur Sacre, sacrifice sur fond de plateau de jeu d'échecs ou jeu de dame. Un damier damné de toute part et dédié à un sacrifice rituel imaginé.Les personnages se démultiplient, le visage et la voix d'une ancêtre d'abord invisible puis en gros plan à l'écran incarnent souvenirs, mémoires et digressions savantes et réalistes sur la vie: son souffle, l'amour comme moteur de la passion qui anime plus d'une heroine. Une atmosphère très onirique plane en suspension. Entre théâtre, danse et musique, l'oeuvre ainsi donnée à voir est empreinte de lyrisme et de félicité. Rêve ou réalité, on ne se questionne plus tant la fusion des genres et disciplines est réussie. Et les corps et chevelures, les tissus largement déployés entament un récit physique où l'empathie gagne celui qui regarde par le verrou, intimes scènes de famille reconstituée. 
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  • Leonora Carringgton et Giulia Giammona, soeurs et complices de ce petit bijou multiforme où la balançoire oscille entre divan et échafaud, siège léger de passions et d'assises d'une révolution amoureuse possible. "Greensleeves" comme pendentif d'une femme à la perle qui nous regarde intensément. Et la harpe de distiller ses notes nostalgiques et pénétrantes dans nos rêveries à la dérive.La table est mise pour le diner ultime du souvenir...

Au Maillon les 24/25 Janvier