jeudi 27 février 2025

William Forsythe Quintett (1993), Trio (1996) et Enemy in the Figure (1989): un précipité alchimique de danse.

 Jamais un coup de projecteur n'abolira le hasard,


« Comment vous définissez-vous ? — Je suis un utilisateur du ballet classique, du système classique, mais pas de sa rhétorique. Comment travaillez-vous ? — Je pars de n’importe quoi, un mot, une couleur, un son, un espace. Ensuite, je fabrique mon matériel: un mouvement, une lumière, un son avec un objet, un objet avec un mouvement, un son avec une lumière et un mouvement, parfois tout ensemble. Je fais des séquences, ensuite je les monte comme un film. Voyez-vous un futur au ballet classique ? — Le vocabulaire n’est pas, ne sera jamais vieux : c’est l’écriture qui date. Si son écriture évolue, il n’y a aucune raison pour que le ballet classique disparaisse. »
– Entretien avec William Forsythe, juin 1988. 

 Il y a quarante ans, le chorégraphe américain William Forsythe prenait la direction du Ballet de Francfort et posait avec sa pièce Artifact (1984) le premier jalon d’une aventure artistique au long cours qui allait profondément renouveler l’écriture et l’approche contemporaine de la danse, et ouvrir celle-ci à l’influence d’autres disciplines. Le Ballet de l’Opéra national du Rhin retrace cette révolution en réunissant pour la première fois trois pièces de Forsythe créées dans les années 1990 sur des musiques de Gavin Bryars, Ludwig van Beethoven et Thom Willems: l’hypnotique Quintett (1993) , le virtuose Trio (1996) qui fait son entrée au répertoire de la compagnie, et enfin le magnétique Enemy in the Figure (1989) . Un programme détonnant, qui met à l’honneur la vitesse et la puissance des corps.


"Quintett" Pièce pour 5 danseurs Reprise. Créée en 1993 par le Ballet de Francfort. Entrée au répertoire du Ballet de l’OnR en 2017.
Pièce inaugurale, le "Quintett" de Forsythe, une oeuvre emblématique de l'écriture du savant technicien de la grammaire classique, trublion de la syntaxe, dé-constructeur de l'alphabet pour engendrer une écriture hybride, "monstrueuse".Cinq danseurs remarquables s’attellent à la "tâche" d'exécuter sans "fausse note" cette oeuvre où la musique répétitive de Gavin Bryars galvanise les corps en proie à une gestuelle débridée, fluide, tonique qui construit et déconstruit sans cesse espace et intervalles, vides et pleins dans une fulgurance qui tient en haleine, en apnée le spectateur médusé.
On est embarqué dans une singulière empathie dans ce déferlement ondoyant de mouvements ininterrompus, dans la grâce et l'urgence. Un solo de Ana Enriquez laisse captif et ravi par tant de vélocité, de musicalité, ici incarnées devant nous, fascinante interprétation d'un style si fragile et archi tectonique....Une "assimilation" de Forsythe exemplaire et riche d'intelligence, de sensibilité à fleur de peau.

Chorégraphie William Forsythe En collaboration avec Dana Caspersen, Stephen Galloway, Jacopo Godani, Thomas McManus, Jones San Martin Musique Gavin Bryars Costumes Stephen Galloway Décors et lumières William Forsythe




"Trio" Pièce pour 3 danseurs Entrée au répertoire. Créée en 1996 par le Ballet de Francfort.
Un singulier trio dans le silence autant que dans le tumulte de la narration des corps. Poses sur poses photographiques alternent à l'envi dans une synchronisation d'éclat. Trois figures pour incarner la précision, la mesure, l'envergure d'un geste, d'un demi-geste à moitié entamé, arrêté en cours de course. Stoppé malgré lui par la rigueur de l'écriture de Forsythe. Les costumes colorés, dessinés par la patte d'un peintre sur peau. Trois façons de s'imbriquer, de se fondre ou de s'encastrer les une dans les autres. Puzzle humain, chorégraphique rien qu'avec trois corps dansant, pensant toute cette syntaxe prolixe, florissante au service d'une gestuelle encore à découvrir.

Chorégraphie et scénographie William Forsythe Musique Ludwig van Beethoven Lumières Tanja Rühl Costumes Stephen Galloway


"Enemy in the Figure" Pièce pour 11 danseurs Reprise. Créée en 1989 par le Ballet de Francfort. Entrée au répertoire du Ballet de l’OnR en 2023.


Tout le style Forsythe est présent: ce démiurge de la tonicité, de l'écriture fulgurante, des points, lignes, plans de la chorégraphie exulte dans cette pièce unique en son genre.Son écriture tectonique fuse et les danseurs en sont les "pions" manipulés à l'envi pour créer des espaces toujours changeants, toujours en éruption volcanique alors que la matière phonolitique des corps se transforme en musicalité constante. Les pulsions font se tordre les corps, galvanisés par la musique de Thom Willems, foudre constante. Comme des salves jetées sur le plateau, des éclats de lave, scories en ébullition, enflammées par l'énergie de cette dynamo infernale. Corps machines, corps éperdus, isolés où dans des unissons futiles éphémères.

Le moteur est lancé: vitesse, effets de rémanence,d'énergie de fusée, de hallebardes fusant dans toutes directions. Les lumières au diapason, une course poursuite d'un projecteur traquant les silhouettes des danseurs. Les costumes changeant à l'envi sans qu'on perçoive le moment des métamorphoses.De l'art cinétique à l'état pur en état de siège éjectable constant. Histoire de brouiller les pistes du regard, de disperser la rétine, de déjouer les lois de la pesanteur et de la vitesse-mouvement. Les danseurs, incroyables interprètes se frottent à ce langage virtuose en diable, écriture athlétique, performante, inouïe tant le rythme catapulte les corps comme des balles de ping-pong. On y retrouve le design des costumes féminins: cols roulés soquettes, body et justaucorps seyants pour magnifier les lignes aérodynamiques du mouvement perpétuel. Quel régal que cette danse cinétique, exultante qui maintient le souffle en apnée, le regard, en alerte, en alarme fulgurante. Le spectateur au coeur de cette tonicité hallucinante où le noir et le blanc ne font qu'un tant la fusion totale danse-musique-lumières et sculpture opère à bon escient.

Chorégraphie, scénographie, lumières et costumes William Forsythe  Musique Thom Willems

Le Ballet du Rhin, au zénith pour ces "reprises" menées de main de maitre à danser par la répétitrice "maison", Claude Agrafeil et son double Adrien Boissonnet : un rouage incontournable pour remonter une pièce chorégraphique: chef de chantier orchestrant l'esprit de l'oeuvre, ici à l'identique pour le meilleur d'une rencontre avec Forsythe, chef de file d'une danse insaisissable, abrupte, ciselée, vif argent, déconstruite et remontée à l'endroit, à l'envers de toute convention ou d'académisme. Un style qui échappe au temps, jamais "daté"qui est ici servi à merveille par une compagnie soudée et aguerrie aux extrêmes... 

 Une soirée qui laisse un sentiment de bien-être, de satisfaction, d'intelligence en "bonne compagnie", ce cum panis qui relie et trace les signes d'un "renouveau" salvateur et constructif pour un "corps" de ballet virtuose et pétri d'une énergie "contagieuse" salvatrice!

Et un "coup de projecteur", poursuite emblématique chez le grand Willy , un "accessoire" indispensable à la focale dans ce malstrom de lumières divines inondant le plateau, révélant la mouvance des corps dansant.

Photos Agathe Poupeney

 A l'Opéra du Rhin jusqu"au 2 MARS




Alexandre KANTOROW : félicité et harmonie d'un jeu hors pair au coeur du Philarmonique de Strasbourg

 


C'est un répertoire de choix que celui de cette soirée concert extraordinaire couronnant la présence du pianiste Alexandre Kantorow


Avec l'oeuvre peu connue de Nina Šenk "Shadows of Stillness pour orchestre" une atmosphère inédite se dégage de l'orchestre qui donne l'impression d'une réduction sonore caractéristique. Seule une trompette bouchée se singularise et confère à l'opus une étrange atmosphère de mystère et de suspens. De courte durée, la pièce surprend et interroge une musicalité modale curieuse et intrigante.La Slovène Nina Šenk, marquée par la pandémie, conçoit Shadows of Stillness, œuvre dans laquelle le silence est synonyme d’apaisement mais aussi d’incertitude.


Ludwig van Beethoven
Concerto pour piano n°4 en sol majeur 

Peut-être est-ce son silence intérieur naissant qui conduit Beethoven à composer le Concerto n°4 presque introverti. Au piano, Alexandre Kantorow laisse parler sa liberté intérieure, sa poésie.Et plus encore tant la délicatesse des contraste est vive et affirmée, tant le doigté du pianiste laisse couler et déferler les notes dans une subtilité d'interprétation hors pair. Les trois mouvements sont méconnaissables à l'écoute attentive de toutes ses nuances et délicates intentions de jeu. Beethoven en majesté auréolé des interprètes du Philarmonique de Strasbourg sous la direction d'Aziz Shokhakimov, directeur expérimenté des oeuvres monumentales qui cachent des aspects intimes et secrets révélés sous sa baguette en toute sobriété.Un régal, une félicité que cet accord piano-orchestre qui ne se distinguent plus tant les passages sonores du tumulte à l'accalmie se font précis, rigoureux et subtils.Deux bis généreux et virtuoses viennent couronner la prestation magistrale d'Alexandre Kantorow: un Wagner revisité par Litsz ainsi qu'une courte pièce où s'additionnent virtuosité et musicalité de l'artiste.

Johannes Brahms
Symphonie n°4 en mi mineur

 Pour finir, la Symphonie n°4 de Brahms, construite autour d’un motif initial largement développé, installera une ambiance pathétique poignante.Du pathos magistral pour cette oeuvre qui résonne dans notre inconscient collectif comme un leitmotiv enivrant, enjôleur et capricieux. Des vagues compulsives de sonorités font de l"ouverture, une tempête époustouflante et vivifiante. Les soubresauts de percussions, les cordes au diapason d'une intention d'écriture fulgurante et passionnée contribuent à créer une atmosphère d'ouragan sous-jacent de toute beauté.

Un concert symphonique rare et précieux, une intelligence des nuances de l'interprétation globale, totale et aiguisée.

Aziz SHOKHAKIMOV direction, Alexandre KANTOROW piano  Avec l'Orchestre Philarmonique de Strasbourg

Au PMC Les 26/27 Février

mardi 25 février 2025

"And Here I am" et nulle part ailleurs ! Un refuge pour pour partager la résistance.

 


Vous voulez entendre les artistes et les histoires palestiniennes loin des clichés de l’actualité ? Vous aussi vous avez choisi le théâtre pour tout changer ? Ici vous êtes. 


And Here I am
est le geste de résistance d’Ahmed Tobasi, acteur palestinien et directeur artistique du Freedom Theatre du camp de Jénine en Cisjordanie. Né dans ce même camp, passé par la lutte armée, la prison, l’exil en Norvège, il a finalement choisi le théâtre plutôt que le front pour « rester en vie » et raconter les histoires de son peuple, aussi longtemps que possible. Revisité par l’auteur Hassan Abdulrazzak, Ahmed Tobasi incarne son propre rôle dans cette comédie politique qui donne à voir les luttes, les contradictions et les espoirs d'une jeunesse palestinienne en quête de liberté. Loin des clichés et des images toutes faites, c’est la recherche de la vraie vie qui est en jeu, le droit à prendre la parole et à se choisir un avenir.  


Et c'est fort édifiant !Plus d'une heure durant sur les chapeaux de roue, un homme, seul, s'expose à nos regards friands de ses péripéties nombreuses, tempétueuses, à rebondissement constant. Pas une minute de répit, si ce n'est des instants de danse et de grâce, des intermèdes brefs cisaillant le rythme de ce one man show qui tiendrait presque du cabaret ou du standup. Malice, bonhomie pour cette parade sans fioriture qui parle d'un être en prise avec une réalité politique, territoriale qui l'absorbe jour et nuit, le hante et l'habite sans cesse. Son destin est remarquable et l'on ne peut que saluer l'audace et la prise de risque qu'il assume sans coup férir. Une performance qu'il mène à toute blinde dans un rythme infernal où les sons, les bruits du dehors nous rappellent qu'il est prisonnier, captif de son histoire et de ses origines. Mais qu'il peut être épris d'une belle à qui il fait envoyer des petits papiers par l'intermédiaire d'un proche. Romantisme et engagement ne sont pas contradictoires et cette fameuse interprétation nous rappelle qu'il est possible d'oser pour cerner une question brulante le truchement de l'humour et de la distanciation. Ahmed Tobasi parle une langue musicale chantante et vociférante à souhait, en direct ou au micro, toujours en proie à un ou deux personnages qui se donnent la réplique. L'acteur est volubile, bouge à merveille, se balance sur le sol avec avidité et sursaute avec allégresse, joie et enthousiasme.C'est vif, rebondissant et conduit à une compréhension et une empathie certaine avec lui. Il gambade et ne badine cependant pas avec une actualité qui le submerge sans l'étouffer, qui lui inspire une ode à la Palestine loin d'un discours militant obscurantiste. Alors la sympathie opère et l'on pardonne à ce prisonnier autant qu"au comédien immigré dans le nord de l'Europe, son trop plein d'énergie. La mise en scène des textes de Hassan Abdulrazzak signée Zoe Lafferty couronne cet hommage très humain à la condition palestinienne. Sobriété et sobre ébriété pour cet opus singulier qui tient autant de la comédie-parodie que du drame. Les bruitages extraordinaires pour nous projeter au delà de ce huis clos en solitaire et nous faire franchir les murailles du son.


[Texte] Hassan Abdulrazzak[Inspiré de la vie et avec] Ahmed Tobasi[Traduction en arabe] 
Eyas Younis [Traduction en français] Juman Al-Yasiri
[Mise en scène] 
Zoe Lafferty

[Scénographie et costumes] Sarah Beaton [Son] Max Pappenheim [Lumière] Jess Bernberg, Andy Purve [Chorégraphie] Lanre Malaolu [Régie] Robyn Cross [Coach vocal] Amiee Leonard [Technicien Moody Kablawi[Production] Oliver King for Developing Artists 

Production déléguée Sens Interdits with Artists On The Frontline 
Avec le soutien de Qattan Foundation, AFAC, ONDA – Office National de Diffusion Artistique

Au TNS jusqu'au 7 MARS