mardi 20 janvier 2026

Marie Barbottin "À l’aune de leurs peaux": l'âge mur murmure...et danse.

 Avec À l’aune de leurs peaux, Marie Barbottin donne la parole à cinq femmes de cinquante ans, qui furent, dans son regard de jeune interprète, des figures inspirantes et fondatrices. À rebours des injonctions à la jeunesse qui marquent encore fortement le monde de la danse, elle leur offre un espace de création et de visibilité. En complicité avec la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, elle construit avec elles une sororité sensible et politique, qui célèbre un désir artistique toujours vivant. Les corps y sont montrés dans leur pleine maturité, puissants, vibrants, libérés du regard normatif. Elle prolonge les questions soulevées dans La chambre d’eaux (2022), où elle explorait les rêves d’avenir des enfants. Ici, c’est au mitan de l’existence qu’une autre ambition s’affirme : celle de continuer, de persister, de se réinventer. Ici, c’est le temps qui agit comme révélateur. La nouvelle pièce devient alors un manifeste contre le jeunisme et pour la réinvention des représentations féminines.

Tout démarre avec une fausse entrée où une femme semble prendre la scène alors qu'elle n' y a pas droit et se fait redresser par une autre qui semble lui barrer le passage. Elle va jusqu'à se dévêtir comme un pied de nez à cette interdiction et revendique sa place. Son corps n'est-il plus "montrable"? Alors on y va et chacune des cinq interprètes y va de son credo: la vie est belle et le corps vivant de danseuses matures peut s'afficher et revendiquer toute sa légitimité. Le propos est inédit si l'on croit qu'ici tout est encore possible naturellement dans une quiétude angélique. Elles virevoltent de plaisir, de complicité, d'interaction pour laisser passer un message évident et naturel. Leurs corps sont façonnés par la danse et ce ne sont pas de beaux restes d'anciennes danseuses! Comme on voudrait bien encore le laisser croire. Place à la joie, le jubilation de se mouvoir franchement sans limites et avec une plénitude remarquable, une insouciance bienheureuse. La chorégraphie de Marie Barbotin est riches comme un palimpseste de mémoire corporelle pour chacune de ces femmes qui dansent devant nous la symphonique bucolique et pastorale d'un univers généreux. Partager aussi cette préoccupation de l'usure et du pseudo vieillissement du corps en magnifier toutes les capacités physiques et psychiques de la maturité.La danse se fait agent au service du temps déconstruisant les poncifs et autres pensées archaiques sur la performances et l'urgence de danser tant qu'on est belle et valide! Feu de tout bois et beauté incarnée par ce quintet dansant à tire d'elles comme un feu d'artifice joyeux et décapant. On se réjouit d'une telle création qui va au delà des discours ou manifestes sur la question de la "ménopause" et pourtant la métamorphose opère comme un passage amoureux à fleur de peau. Le cycle, amen comme disait Nougaro et l'on laisse au vestiaire les oripeaux du convenu pour glisser dans les fantaisies de l'âge mur du corps en suspension de bonheur.

A Pole Sud les 15 et 16 Janvier dans le cadre de "l'année commence avec elles"

"Agwuas" Marcela Santander Corvalán: Aqua bon!

 


Avec Agwuas, Marcela Santander Corvalán poursuit sa trilogie des éléments. Après la terre avec Bocas de Oro, c’est l’eau qui affleure : océans, glaciers, larmes, sueur… autant de flux naturels et corporels qui irriguent une danse organique, ancrée dans le souffle et la voix. Aux côtés de Gérald Kurdian – musicien·ne, performeur·euse et DJ – elle tisse un dialogue entre gestes et chants, traversé par les résonances d’instruments à eau conçus par Vica Pacheco, inspirés de formes précolombiennes. L’espace scénique, imaginé par Leticia Skrycky, s’ouvre au public : sans gradins, fluide, baigné de lumière, il accueille les déplacements, les écoutes, les immersions sensibles. Dans ce rituel partagé, les danses réinventent les gestes d’Amérique du Sud, les voix convoquent des mythes marins, et les corps cherchent dans les eaux passées les formes d’un soin collectif à venir. Un courant à traverser ensemble, entre écoute, vibration et transformation.

Elle est pleine de charme , de tonus et de verve et prend son public à bras le corps avec passion et détermination. Son corps robuste, gracile tangue vers une gestuelle abrupte, faite de rythmes incarnés, de douceur aussi, de mouvements qu'elle puise comme un puisatier du tréfonds des terres. La voici, animal, organique baignée d'éléments liquides salvateurs et protecteurs. Marcela Santander Corvalan plonge, se mouille et retrousse ses manches d'oiseaux ailé pour nous entrainer dans une mémoire autant que dans un passé humide, et gorgé d'eau comme notre corps fait de sueur, de sang et de tout ce qui est à même de soulager nos maux corporels. Avec son complice, elle joue de toutes les facettes de l'élément liquide avec volupté et sensualité. Elle incarne la fluidité avec ravissement et une magie quelque peu magnétique qui la transformerait volonté en porteuse d'eau, en puisatière en personnage de conte et légendes de son pays d'origine. Cette ode à l'eau est largement partagée dans un dispositif scénique où le public est impliqué par une proximité qui favorise notre empathie. L'eau coule et revient toujours comme en Arménie, ce pays des fontaines, des cours d'eau qui jalonnent les vies et les destins de chacun. Elément incontournable de survie et de plaisir aussi, de soins, l'eau à fleur de peau glisse et parvient à nous bercer dans son univers unique de petite cérémonie insufflée à coeur et à cri par deux interprètes engagés, sincères et authentiques acteurs d'un manifeste vivant, corporel et inédit sur ce qui fait le fondement de notre organiste. Cela coule de source, à flot et le pêcheur aux filets fluorescents de faire pêche miraculeuse de gestes amples et sonores évoquant un univers familier et indispensable à la vie: l'eau bienfaisante, transparente, toujours en mouvement, source et bain de jouvence pour un plongeon salvateur dans les eaux profondes de l'existence.

 A Pole Sud les 15 et 16 Janvier

dans le cadre de "l'année commence avec elles" 

jeudi 15 janvier 2026

"Les suivantes": attire d'ailes d'elles: il faut se méfier des femmes peintres...Gare aux guenons qui taquinent!

 


Comment se construire en tant que femmes et artistes quand peu de modèles nous sont transmis, quand un pan de l’histoire fait défaut ? Au sein de sa compagnie Quai n°7, Juliette Steiner mène cette réflexion, cherchant à révéler cet héritage manquant. Dans la lignée d’Une exposition, dernière malice d’une plasticienne invisibilisée, la metteuse en scène poursuit ici son exploration des trajectoires trop peu connues ou oubliées.

Mêlant arts plastiques en direct, théâtre et DJ set improvisé, quatre interprètes font apparaître et disparaître des femmes artistes dans un joyeux jeu d’écho et de résonance. Les éléments se déploient de manière ingénieuse, transformant la scène en une salle de concert ou en un atelier. Se côtoient Artemisia Gentileschi, Louise Bourgeois, la baronne Elsa von Freytag-Loringhoven, une peintre des cavernes, les Guerrilla Girls, et bien d’autres encore… jusqu’à des icônes pop contemporaines comme Britney Spears, réinscrite dans un réseau d’influences et de filiations.

Il ne s’agit pas d’enseigner une histoire de l’art, mais de dévoiler la richesse dont on se prive en ne racontant qu’un seul récit. Au rythme de la musique et des transformations scéniques, le spectacle se réapproprie leurs héritages, leurs paroles et leurs œuvres pour en composer un poème plastique et théâtral. En révélant ces présences occultées, l’équipe raconte le manque par la révélation, s’empare de ces figures pour faire, à son tour, œuvre et s’inscrire dans une lignée qui n’attend que les suivantes.



Metteuse en scène, comédienne et plasticienne, Juliette Steiner est membre du collectif d’artistes au TJP – Centre Dramatique National de Strasbourg depuis 2023. Élève à la Haute École des Arts du Rhin de Strasbourg de 2009 à 2014, elle construit son parcours, ces cinq années durant, au croisement du jeu théâtral, de l’installation plastique, de la danse et de la scénographie. Elle poursuit sa formation par deux ans de travail du jeu au Conservatoire de Colmar. En tant que comédienne, Juliette Steiner travaille depuis pour plusieurs metteur·euse·s en scène et réalise aussi de nombreux doublages pour Arte. Juliette Steiner fonde la compagnie Quai n°7 en 2016. S’y croisent recherches plastiques, questionnements féministes et sociétaux, traversées des grands mythes et leur réactualisation. La même année, elle crée
ANTIGONE #Ismène. S’en suivent : H.S. (2021), Services (2021), Une île flottante de Eddy Pallaro dans le cadre des Faits d’Hiver du Théâtre de Peuple (2021). Juliette Steiner a été artiste associée à la Comédie de Colmar de 2019 à 2022. Elle est soutenue par La Filature, scène nationale de Mulhouse, depuis 2022. Au TJP, elle met en scène la pièce Une Exposition (2024), et crée pour tout·es-petit·es à partir de 18 mois Moé Moé Boum Boum (2025) avec la chorégraphe Kaori Ito. En 2025, Juliette Steiner a accompagné la création du Collectif en scène aux côtés de l’autrice Marie NDiaye et de la créateurice son Ludmila Gander.


Mise en garde, tirailleuse de peinture fraiche au corps, fendue en tierce comme une escrimeuse ça démarre fort avec Niki de Saint Phalle comme évocation du soulèvement des femmes artistes, pas des femmes d'artistes confinées dans l'ombre de leur conjoint...Mais auparavant, la parole est donnée et disséminée dans la petite salle enveloppante du TJP Petite Scène aux femmes artistes dont les destins seront finement évoquées au cours du spectacle. La parole à Louise Bourgeois, drôlatique et burlesque Camille Falbriard, sur un ton bredouillant à propos des oranges traumatisantes des repas de famille où le corps de l'enfant-femme devient épluchure désuète bisexuée.De quoi y perdre son latin et avoir l'ambition de tuer le père, de tirer sur cette figure patriarcale omniprésente dans l'éducation des filles. Autant pour Niki qui piétine le patriarche et occit sa figure légendaire.C'est le jeu des actrices qui l'emporte alors, plein de verve, de vérité d'impudeur sans candeur. Pas de non dit ni d’échappatoire dans ce pamphlet très fouillé sur la vie des femmes artistes, leurs actes, leurs choix, leurs place dans la société autant que dans les musées...Et le jeu de Ruby Minard dans une très belle séquence vouée aux artistes femmes modèles Des talents qui ne font que poser et disparaissent la photo ou le tableau achevé. Très belle affiche mouvante d'une succession de reconstitution de tableaux vivants issus de l'histoire de l'art..Le travail documentaire et sensible de Juliette Steiner se confirme dans un amour et une réflexion souple sur des questions brulantes et complexes. Entrainant dans ses "Suivantes" ses complices, Ludmila Gander, musicien-ne dissimulé derrière un masque étrange et Nabila Mekkid leur présence "musicale et vocale" bien trempée. Elles peignent, tracent et signent des fresques, des tableaux cibles (pas piège!) ces femmes qui oeuvrent dans l'art. Marina Abramovic plane sur le spectacle comme figure de performeuse immergeant son corps dans le temps et l'espace de spectateur-acteur. Voici un opus original qui mérite une large circulation "citoyenne"pour éclairer les mémoires, fouiller sa propre histoire pour savoir où le bas blesse dans notre évolution de femme, dans l'accomplissement de désirs plutôt que de traditions culturelles. Et ce faciès de singe qui hante le spectacle sous forme de masque "autobiographique" pour la metteuse en scène, outil de révolte pour le groupe Guerrilla Girls, masque viril cependant évoquant la puissance et l'autorité. Gare aux guenons et mères bonobo qui ne font pas que sommeiller en chacune de ces artistes évoquées. On songe du coup à encore beaucoup d'autres (expo sur le surréalisme au féminin au musée de montmartre en 2023, exposition sur les modèles au musée Bourdelle...De quoi alimenter images, réflexions, échanges et partages fructueux comme sait le construire le navire TJP...Aux suivantes comme disait Brel....
 Ou selon Agnès Turnauer
Est- ce que on peut avoir une place sans avoir de statue ou sans avoir de statut...

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