vendredi 6 mars 2026

Ambra Senatore "Par d’autres voix" : les petits napperons en révolte.

 


Cie EDA      FranceSolo2024 Cie EDA 

     Dans Par d’autres voix, Ambra Senatore construit une auto-fiction à partir d’éclats de figures féminines avec qui elle entretient une proximité, réelle ou projetée. Mais la chorégraphe italienne installée à Nantes, dessine surtout des vies en mouvement de femmes de différentes nationalités, de celles qui partent, qui arrivent et dont on n’est jamais certains de la sédentarité ; mais aussi des femmes interdites de départ ou de retour, qui désirent la traversée. Seule en scène, son corps devient cet espace ouvert où ces personnages s’incarnent par des gestes issus du quotidien et par des mots jamais pathétiques, dans une ambiance teintée d’humour délicat. Car c’est avec une grande sensibilité que la chorégraphe rend hommage à ces vies, allant jusqu’à faire que leur parole, rythmée par son propre souffle, devienne musique, grâce au travail de composition en direct de Jonathan Seilman. C’est donc par touches qu’elle nous emporte dans cette peinture de la liberté au féminin.



Il est interdit de partir, de sortir, de circuler s'exclame au micro une femme, jean et maillot rouge. Interdit pour beaucoup de femmes de s'exprimer. Alors sur le plateau, c'est dans une danse de dos aux gestes tétaniques, ciselés très précis et angulaires, que la danse s'expose aux regards. Les pieds bien ancrés au sol, jambes à l'équerre, chassés discrets le long du rideau de scène. Elle a abandonnée ses chaussures à talons hauts, s'empare d'une chaise où elle simule l'endormissement dans de profonds relâchements du corps, tout en souplesse et en don de soi. Sa chevelure nattée épinglée sur les tempes à la gretchen lui donne un air juvénile, une apparence enfantine et naïve.Quasi bâillements de fatigue d'un corps peu être usés par la tache, meurtrit par le travail et les contraintes du sort des femmes laborieuses. "Arrêtes" de bouger, crie-t-elle dans une expression maternelle menaçante...Les injonctions fusent, les ordres se distinguent ici à son égard et elle en fait un leitmotiv récurent, verbal, sonore et phoné à l'envi. Ambra Senatore joue le rôle de toutes les femmes qui suivent cette constellation dessinée sur le mur, comme un chemin à suivre, prédestiné. Sa danse tantôt alanguie, fluide et hyper décontractée, se transforme en hachure toniques, découpées, segmentée dans une motricité vertigineuse, rapide, véloce et pleine d'une inventivité rare.Quelques accessoires nous renvoie aux devoirs féminins: pelotes de laines dévidées, napperons dont elle fait tout un chemin de traverse, balisé aussi par des morceaux de tissus. Une façon d'échapper à l'enfermement, aux barrières de l'éducation.La grâce de la chorégraphe soliste, sur un plateau nu est émouvante et ses soulèvements, son désir d'évolution-révolution semble sourdre de sa danse quasi nourrie de danse d'expression allemande avec quelques fantaisies de pantomime discret, esquissé par son visage très engagé dans le dialogue avec le public. Pudiquement, cette femme qui danse au delà de son age, de l'usure ou de la perte gagne en authenticité et  l'on adhère à son propos, bordé par une ambiance sonore très recherchée, calée sur son chant, sa voix, ses bribes sonores qui sourdent de ses respiration. Elle convoque Patti Smith, Laurie Anderson en vain pour créer pour elle un chant mais en vain: sa requête reste sans réponse. Alors on "arrête" et le spectacle prend fin, une pelote de laine comme fil à la patte ou noeud sans fin, reliant ou ligotant la femme à son destin . Pas d’échappatoire ou une issue possible à ce plaidoyer pour une révolte possible des corps contre l'asservissement ancestral, patrimonial.   Les petits napperons en planche de salut pour un jeu de piste vers la liberté, la "sortie" des artistes.Par la grande porte.

 Chorégraphie, textes, interprétation et voix : Ambra Senatore
Citations d’autrices : Shokoofeh Azar, Parwana Fayyaz, Nawal El Saadawi, Benedetta Tobagi, Teresa Vergalli, Homeira Qaderi
Musique originale : Jonathan Kingsley Seilman
Musiques additionnelles : Tomaga, Rita Iannotta

A Pole Sud jusqu'au 6 Mars

 

 

jeudi 5 mars 2026

"Piano Man" : un détective traque le miraculeux. Marcus Lindeen maitre du mystère.


Création 2026
 Les Galas / Spectacle

7 avril 2005. Un homme, en costume de gala, est retrouvé trempé jusqu’aux os, errant près d’une plage du Kent, en Angleterre, l’air hagard. Il semble avoir perdu la mémoire. Suivent quatre mois de mutisme et de mystère. Qui est-il ? Un criminel en fuite ? Un homme réellement amnésique ? Transféré à l’hôpital, il aurait réalisé le croquis d’un piano et joué de l’instrument avec une virtuosité qui stupéfie le personnel. Sa photo circule largement dans les médias. Mais quand l’homme, surnommé « Piano Man », commence à parler, c’est une toute autre histoire qu’il raconte. Marcus Lindeen, cinéaste et metteur en scène suédois, révèle ainsi, sous les vernis du mythe, la vérité complexe d’une personne.

Mister X fait la une.

La scène est transformée en un immense amphithéâtre de plein air: ce sera l'aire de jeu d'une pièce de théâtre fondée sur une"histoire vraie" quasi fait divers, jouée par des comédiens très proches des personnages de cette histoire très intrigante Un réalisateur documentariste nous dévoile ses secrets de fabrication: des archives très personnelles, fantasques à propos de phénomènes étranges, classés dans une boite. Il nous en propose quelque uns à l'aide d'un retro projecteur, banc-titre explicatif. Et nous voilà projetés dans une histoire véridique qui convoque les témoins de l'époque du drame: prêtre, infirmière, psychiatre et lui-même, réalisateur, ici metteur en scène d'un film impossible transposé au plateau. Les trois  invités de ce show médiatique comme sur un plateau TV, confessent, racontent, évoquent leurs relations avec cet homme singulier, inconnu, volontairement rendu anonyme.Et l'on y croit tant les quatre comédiens incarnent un savoir faire, un savoir-être faussement maladroit, malhabile en terme de jeu. Tels de véritables professionnels crédibles de la médecine, de la psychiatrie, de l'amnésie et de la mise en scène. C'est bluffant et plein d'humour, de recul, de malice et d'invention. Jamais dupé ni pris en otage, le spectateur à libre choix de s'y associer ou de prendre du recul. Et l'enquête bat son plein, avance pleine de supposition, d'invention narrative. Chacun y va de sa spécialité et le commissaire Maigret file sa quête-recherche en détective avisé très crédible. A la recherche du  miraculeux pas perdu, de résolutions plausibles d'un phénomène médiatique mondial qui au final retombe comme un soufflé. La déception d'une énigme résolue trop vite et simplement frustre tout le monde: l'homme recherché retrouve la mémoire et disparait retrouver sa famille à l'origine de son départ suicidaire. L'occasion pour Marcus Lindeen de se rapprocher de son personnage en s'identifiant à lui, victime d'homophobie et d'incompréhension. Ses sources d'inspiration: une performance inachevée de Bas Jan Ader parti à le dérive depuis 50ans sans jamais revenir entre autre: ce mystère là demeure et l'on peut encore échafauder nombre d'hypothèses à son sujet. Histoire d'inventer des récits, de noircir la page blanche, de rêver à d'hypothétiques résolutions.


Des extraits d'un film tourné par Nans Laborde Jordaa , le comédien-réalisateur lui-même avec le danseur  François Chaignaud dansant "Boléro" doublé d'une fiction burlesque comme une récréation de cette fable reconstituée devant nous de toute vraisemblance. La question de l'identité en poupe, celle qu'on souhaiterait assumer, autant que celle que l'on voudrait effacer à tout jamais. Et la notion de supercherie, fraude, fantasme et autre faussaire coupable comme leitmotiv de nos culpabilités inhérentes au sentiment de duperie, d'imposteur rarement aussi bien visitée.

 Texte et mise en scène] Marcus Lindeen
[Dramaturgie, traduction et collaboration artistique] Marianne Ségol

[Conception] Marcus Lindeen et Marianne Ségol
[Dramaturgie et traduction] Marianne Ségol

[Avec]
Anthony Bambury, Niranjani Iyer, Nans Laborde-Jordàa et Bridget O’Loughlin

Au TNS jusqu"au 13 Mars


Boléro: le film de Nans Laborde Jordaa

Fran est de passage dans sa ville natale pour se reposer et rendre visite à sa mère. Suivant le rythme saccadé du Boléro de Ravel, ce parcours sur les chemins du souvenir et du désir va le mener, ainsi que tout le village, à une apothéose joyeusement chaotique.

"KO Brouillard": la résurection de la Phalène du pianet qui danse

 


CRÉATION 2026
Six Strasbourgeois·es entre ombres et lumières. Une boîte cerclée de fumée. Des sons, des paysages, de la poésie. KO Brouillard.

L'expérience de la beauté, ce choc émotionnel éprouvé dans un théâtre toujours plus vivant et collectif, est de nouveau revendiquée dans la nouvelle création de Maxence Vandevelde, KO Brouillard, pour les Galas 2026. Sur des textes écrits par Maxence Vandevelde, six Strasbourgeoises, actrices et créatrices, résonnent avec l’univers sonore de Maria Laurent, musicienne et compositrice, à la recherche d’une langue commune. C’est dans l’harmonie et les dissonances de cette note chorale que le groupe explore des zones d’incertitude. Comment traverser ensemble l’absence ? La troupe s’empare du plateau dans une quête esthétique : celle des paysages à dessiner, à danser, à partager.

Où sont les êtres absents ?
L’élan de KO Brouillard naît de cette question, dont les réponses ressortent comme des silhouettes dans le brouillard. Évoquer les absences tout en revendiquant sa présence à soi, c’est ainsi que le groupe d’acteur·ices habite le plateau-paysage


Brouiller les pistes... Le son est déjà convoqué dès le départ de ce voyage à travers des paysages transparents comme les vitres de cette fenêtre où se dessinent ces papillons de nuit éphémères, ces phalènes qui meurent à peine écloses et se retrouvent au petit matin en désordre à terre comme des amas d'ailes consommées. Son qui oscille entre appel d'air puissant, dissonant, exécuté en live par Maria Laurent, personnage à part entière de cette pièce étrange. Des spots éblouissants aveuglent pour une vision floue et rêve éveillé en poupe.Une silhouette se découpe en une danse arachnéenne, jambes rivées au sol bien ancrées, les bras comme des tentacules ou des ailes, d'une envergure saisissante. Se balançant menaçante, mouvements fluides ou hachés selon les ondes sonores qui inspirent cette mouvante animale d'insecte oublié. Un aspect archéologique se dessine, des pierres évoquent en petit tas au devant de la scène, l'aspect minéral, géologique de cette virée dans le temps et l'espace. Un mur de pierre comme fond de scène, auréolé de fresques aux formes végétales. Une femme se glisse parmi ce décor lumineux, longue robe aux plis amples comme ceux d'une statue , madone en toge classique, lumineuse,sereine. Elle parle en farsi, la diction douce et feutrée, la musique de ces paroles se passant largement de traduction pour évoquer un monde fragile, translucide, poreux, perméable à l'écoute, la concentration. D'autres femmes viennent investir le plateau toutes de blanc vêtues toujours dans l'idée d'une pâle virginité des regards, du verbe, des langues parlées qui s'écoutent et veillent à la sérénité du propos. Poésie nonchalante dictée par l'interprétation de chacune. Elles se succèdent dans des prises de paroles brèves, succinctes qui touchent. Alors que les sonorités enflent, se dégonflent ou opèrent des mutations en direct selon le jeu et la présence des actrices. Sensations d'un paysage musical très présent, objet des préoccupations dramaturgiques de Maxence Vandevelde..Les frottements des sons comme des battements d'ailes, des claquements qui se cognent contre une vitre:la danse de mort de la phalène se réitère ainsi à l'envi. Les interprètes, invisibles actrices de cet instrumentarium singulier évoluent à travers ses couches sonres, palimpseste émouvant, sensitif et charnel du son d'un pianet et d'une table électroacoustique bardées de fils et de câbles fort esthétisant.


Les femmes discutent dans ce gynécée, agora de l'invisibilité, cet endroit de friction, de dissonance où tout peut basculer, en équilibre-déséquilibre proche de l'évanouissement.Les lumières tracent une atmosphère de peinture flamande, clair-obscur, toile tendue d'un peintre 
dans la mouvance de faisceaux lumineux. Ces 6 actrices  strasbourgeoises portent cet objet poétique si particulier à bout de bras. La confection des costumes, clairs, plissés comme ceux d'atours simples et ondoyants dans l'espace.Le ballet de la phalène, diaphane, évanescente toujours en filigrane sur le plateau dont le cadre s'affaisse pour tracer au sol un immense lac aux rives courbes comme des méandres. On songe à "Piège de lumière" de John Taras:des papillons géants traversent la forêt. Les forçats dressent un piège de lumière, se jettent chacun sur une proie.( Un bel Iphias blanc se sacrifie pour sauver une Morphide bleue des mains d'un jeune bagnard.)

Petite géographie du temps qui passe comme l'absence, la perte de quelque chose qui se fluidifie et traverse un brouillard flottant plein de mystère et de parfums...de femmes en lévitation magnétique portées par les bruits, la fureur ou la douceur d'un univers sonore, ambiance totale d'énigmes fabuleuses. Onirique et pourtant très terre à terre cette oeuvre nous met KO sur le ring de la surprise. Pas de coup bas, mais des feintes et esquives picturales de toute beauté. Visions d'effacement, d'apparition-disparition de l'acteur-actrice par définition dans le diffus brouillard de l'incarnation futile de l'éphémère.




[Mise en scène] Maxence Vandevelde
[Textes] Maxence Vandevelde et Milène Tournier

Avec Lil Anh Chansard, Mia Depoutot, Hassenaa Hassibout, Tugba Naimoglu, Maryam Yazdan Bakhsh, Zahra Yazdan-Bakhsh 

Au TNS jusquau'12 Mars