vendredi 16 octobre 2026

TRAVAUX PUBLICS Kiyan Khoshoie – "Body Electric": du pop plein le corps remembré

 



TRAVAUX PUBLICS

Kiyan Khoshoie – Body Electric

Véritable outil pour la création, le dispositif « accueil-studio » financé par le Ministère de la Culture et les collectivités locales permet à des chorégraphes de disposer d’un espace de travail et de moyens de production. Ces résidences de création, réparties sur l’ensemble du territoire grâce au réseau des Centres de Développement Chorégraphiques Nationaux, permettent chaque année à des artistes régionaux, nationaux et internationaux la création de nouveaux projets. Certaines de ces résidences ouvrent leurs portes pour permettre au public de découvrir une étape de travail lors de soirées baptisées chez nous « travaux publics ». Dans certains cas, des soirées 2 en 1 vous permettent de suivre le travail en cours d’une compagnie en résidence à 19:00 et un spectacle de notre saison à 20:30. 


Danseur et chorégraphe suisso-iranien, formé à la Rotterdam Dance Academy aux Pays-Bas, Kiyan Khoshoie est à présent installé en Suisse. Ses deux solos Grand Écart et Wannabe ont été présentés à POLE-SUD ces dernières saison. Cette nouvelle création en cours avec cinq interprètes sera une célébration douce, joyeuse et puissante. Une (re)découverte de ce qui éveille en nous le désir de bouger, de nous connecter à notre propre corps et de nous relier aux autres, par la danse. Un spectacle comme une invitation à faire du corps un lieu de ressourcement, à puiser dans le mouvement une énergie nouvelle, une force intime et, ainsi, ouvrir la voie à la rencontre de rythmes pluriels, à des récits de corps multiples.

Il nous attend au coeur du grand studio de Pole Sud, espace convivial dédié à la rencontre, à l'échange et le partage : le tout aiguisé par la proximité physique avec l'artiste. Ce sera la parole qui va l'emporter, l'artiste désireux d'exposer ses préoccupations, ses envies, ses désirs d'exprimer verbalement par des propos très clairs et passionnés, sa vision actuelle de la Danse. Son vécu de danseur professionnel pétri d'influences avouées de culture pop le porte à se questionner sur la gestuelle de la pratique amateure de la danse. Vous avez tous dansé seul dans votre chambre sur des morceaux cultes ou en regardant des clips de Beyoncé ou autre vedette fétiche de votre adolescence.Alors que retenir de ces petits gestes pas toujours calculés, de ces déplacements furtifs dans l'espace, de ces jambes qui ondulent, ce ce bassin qui ose tanguer et  se mouvoir en rythme? Que du bonheur de le voir danser devant nous en frontalité ses essais de revisiter un solo emblématique de son répertoire.De dos il esquisse quelques bribes et détails gestuels des doigts, des avant-bras comme autant de vaguelettes, de vibrations en ondes discrètes. En tenue plutôt sportive et décontractée, il navigue dans un univers de gestes morcelés, d"écriture tectonique très morcelée, démantelée, déstructurée. Démembrée aussi dans cette façon de convoquer chaque partie du corps de façon pointilliste et picturale à souhait.Le visage concentré, quelques signes envoyés au public, discrète adresse et clin d'oeil à nos évolutions de dance floor partagées. Sa gestuelle précise et très écrite rappelle de jolis poncifs d’exécution copiée-collée de nos chorégraphies improvisées en chambre. Le voilà propulsé devant nous dans ce court opus réjouissant de danse légère, inspirée, partagée. Quoi de plus simple mais de plus travaillé, répété, rabâchée avec amour et sincérité    . Kiyan Khoshoie en pèlerin du bassin méditerranéen qui oscille et verse ici l'eau d'une source chorégraphique au plus près de son corps engagé dans le partage et le dialogue.Loin des clichés et d'un mimétisme galvaudé de gestes imités. Du bel ouvrage prometteur à faire passer aux futurs interprètes conviés à inventer sa prochaine création collective. Des corps électriques branchés sur haut voltage en dance-floor enivrant assurément. Une danse très distinguée et précieuse, précise et ciselée en costume relâché, décontracté comme cet artiste résidant, pensant et réfléchissant la complexité des corps mémoire, palimpseste des mouvements collectifs et reproductibles.

 Résidence : LU 12 > VE 16 OCT
Création janvier 2027

A Pole Sud le 15 Octobre

jeudi 15 octobre 2026

"Thésée, sa vie nouvelle" de Guy Cassiers et Valérie Dréville: les images mémoire

 "Thésée, sa vie nouvelle" de Guy Cassiers et Valérie Dréville

D'après le roman de Camille de Tolédo

Guy Cassiers porte sur scène Valérie Dréville dans une adaptation orale et visuelle d'une extrême richesse pour les sens en éveil: l’ouïe et la vue comme vecteurs et transformateurs de la narration, du récit inédit de l'autrice. La voix de l'actrice est à peine audible, douce, pesée, confidentielle au démarrage de l'opus et l'attention extrême est d'emblée convoquée pour apprécier les sonorités de la langue, le secret des histoires qui se dévoilent dans un récit qui avance sans cesse. Doublée d'images vidéographiques denses, fortes et d'une captation augmentée de l'actrice par une caméra en live, cette fiction-réalité touche et disturbe les repères temporels. Cette femme interprète, s'adonne au jeu du double, des différentes facettes de son personnage grâce au jeu des images projetées qui la traquent, la surdimentionnent. Au sol des images peintes ou des graffitis comme des confettis d'icônes multiples soignent une scénographie sans gravité qui semble plane dans l'univers. Pas de plancher ni de surface où s'enraciner dans les évocations du passé et du héros Thésée aux prises avec un destin périlleux.


La parole se délivre plus imposante et fait face au public toujours dans une grande intimité. Sédative atmosphère hypnotique qui berce dans une sorte de confort intimiste remarquable. Le corps de la comédienne en immersion avec le travail magique de Bram Delafonteyne, expert en construction d'imagerie vidéo, de structuration de l'espace autant au sol que sur l'écran en fond de scène.

Le bruissement des couleurs, des lumière et autant de fragments, de découpe et selon un savant montage rythmique du déroulement et de la succession des images enregistrées. Images sorties tout droit d'archives, du passé où corps et graphies se confondent, s'entrelacent à l'envi. Valérie Dréville, discrète et magnétique vibre et sonde les abysses de ce texte profond que l'on écoute suspendu à ses lèvres, en corps à corps avec sa voix, ses attitudes et postures chorégraphies sereines. Un opus rarissime au doigté fragile et distingué pour un voyage-paysage au long court, la durée de ce "Thésée"pris dans le labyrinthe de la mémoire. Toutes les images s’additionnent, se superposent à foison dans une sorte de vitrail mouvant aux contours marqués par les frontières graphiques de l'assemblage. Un alliage iconographique resplendissant de lumières et de musicalité rythmique saisissant.

Au Maillon jusqu'au 17 Octobre 

vendredi 9 octobre 2026

Migratrice: un japon familier et percutant dans "MA" maison

 


À 18 ans, Kaori Ito quitte le Japon pour poursuivre son rêve, celui de devenir artiste. Bien avant elle, sa grand-mère a aussi traversé les frontières, mais dans des circonstances tout autres. En 1937, elle suit son époux en Chine, en Mandchourie, alors sous domination japonaise. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle se voit contrainte de fuir, abandonnant tout derrière elle.

Dans cette création, la chorégraphe interroge la place des femmes dans l’histoire des migrations et le poids des non-dits transmis de génération en génération. Sur scène, dans une atmosphère surréaliste, la comédienne Catherine Germain incarne une femme qui a choisi de partir de son pays et qui, désormais, s’y sent presque étrangère. À ses côtés, un percussionniste, une interprète issue du classique et du contemporain, ainsi qu’un danseur mêlant création contemporaine et breakdance, incarnent tour à tour une myriade de personnages. Ensemble, ils et elles traversent les époques et les territoires. Comme pris dans un cycle sans fin, iels rejouent sans cesse des situations et reproduisent des schémas familiaux.


Pour écrire ce texte, Kaori Ito a puisé dans son histoire personnelle, dans celle des comédien·nes, et dans les témoignages recueillis auprès du public dans le cadre de Micro-Trottoirs. Au gré des voyages et des exils familiaux, elle met en lumière des trajectoires, choisies ou subies. Des parcours qui infusent encore aujourd’hui dans nos identités, nos mémoires et nos vies.

La maison de Kaori

Les secrets de famille sont tabou au Japon, l'invasion de la Mandchourie par les japonais se révèle et surgit de la grande histoire sur une cartographie parlante pour mieux nous laisser pénétrer par les portes et fenêtres dans les coulisses de l'âme d'une japonaise. Kaori Ito défie ici les lois du silence en offrant aux artistes un champ d'interprétation et  d'appropriation de sa culture: poreuse, éponge que deux danseurs Nonoka Kafo et Issue Park assimilent, digèrent, et dansent dans des fulgurances ou des moments de grâce inédits, improbables. Un personnage énigmatique, multiforme s'impose des le départ et raconte comme un fil conducteur les us et coutumes, les colères ou les aveux d'un père, les mystères d'une fratrie. C'est Catherine Germain qui irradie ces figures légendaires, costumes changeants, attitudes variées de femme pétrifiée autant que de géographe cartomancienne éperdue! Touchante évocation des fantômes qui peuplent un univers riche de mémoire, d’icônes, de sensations d'enfance ou d'adulte. Tout se rattache au souvenir dans un présent physique intense, une narration volubile des corps en mouvements. Le percussionniste à l'écoute des vibrations du monde en devient lui-même danseur, pantin dans cet univers , trésor de secrets dévoilés ou enfouis. Hyongkwon Gil, danseur fébrile et cathartique.Tout ceci augure du meilleur, canevas déjà bien faufilé, tissage de main de maitre par la chorégraphe rompue aux histoires de corps hantés par la trace et l'empreinte des faits et gestes imprimés, fondu dans les corps. Et l'esprit des lieux de surgir à nouveau dans une communion sincère avec le public, ici réuni dans le partage d'une aventure quasi aboutie.Le décor fait de pans de portes coulissantes comme une frontière ou un espace d’échappatoire selon l'ouverture ou la fermeture de son dispositif. Un espace de réflexion autant que de plaisir: celui de voir conter et danser les éruptions du monde. Migratrice sur des terrains à défricher, migrante, nomade, éclaireuse sans boussole mais avec un bâton de sourcier magnétique, Kaori Ito arpente les territoires inconnus d'une culture complexe, opaque et très enrichissante. Les portes coulissantes, les fenêtres pour mieux laisser passer le temps et les corps dans les interstices des interdits et secrets enfouis.

Au TJP jusqu'au 10 0ctobre 

 

https://genevieve-charras.blogspot.com/2026/06/migratrice-la-nouvelle-creation-de.html