Quelle nouvelle phase après celle de l’amusement ? Pas une nouvelle ère, justement, mais un voyage déréglé dans le temps, une suite de sauts temporels, qui sont aussi ceux des danseuses, épuisants, et de langue, épurée. Chez Chara Kotsali, qui dit venir d’un lieu du Sud qui n’a jamais envoyé de fusée dans l’espace, le carburant est un savant mélange. Des corps tout d’abord, dans une chorégraphie coupée au cordeau qui cite macarena et parades militaires, manifestations de masse et aérobic (lorsque Kim Jong-il rencontre Jane Fonda), danses rituelles et pom-pom girl (mais n’est-ce pas finalement la même chose ?). Du son ensuite, soundtrack fait de tous les bruits du monde. Des mots enfin, ceux d’une poésie musicale qui scande les dates : celles des révoltes de la grande Histoire (1789, 1949), celles qui ponctuent l’histoire intime. Récit de soi autant que récit du monde, cette chronologie alternative est un travail de mémoire en forme de sample, qui nous rappelle que l’Histoire n’est pas linéaire, mais que c’est nous qui en écrivons la logique.
La poétique « œuvre, création, fabrication » a pour objet l'étude des possibilités inscrites dans une situation donnée débouchant sur une nouvelle création. Alors c'est bien ce dont il s'agit ici : de fabrication de mouvements , de déplacements, celui au départ d'un trio bien soudé à l'unisson exécutant des gestes d'ensemble codés, reconnaissables, identifiés après avoir tenté d'en simuler quelques bribes timides d'inventivité. Ce sont les ordres, les codes, les règles qui vont l'emporter pour ces trois femmes très "sportives", tenues décontractées, baskets aux pieds.Trio indéfectible sous la pression des éléments extérieurs: musique, textes et figures du pouvoir policier, policé. Les corps obéissent ici aux lois d'une écriture serrée, stricte sans faille ni glissement, sans dérapage possible. French cancan, majorettes, voici des indices d’obéissance, de modèles à exécuter sans faux pas. Les trois interprètes s'y adonnent avec l"énergie contagieuse du désespoir ou de l'autorité et l'on achève bien les chevaux dans des courses ou performances aérobiques puissantes. Du tonus, elles n'en manquent pas, de la conviction aussi. L'engagement est total, l'empathie opère rapidement à la vue de ces manifestations de soumission qui bientôt vont se transformer en forme de "soulèvements" à la Didi Huberman. Des bannières naissent en vol de révolte, la musique passe le relais à des rythmes binaires déflagrateurs alors que les femmes s'emparent de tambours à la résonance martiale et pompeuse. De l'ordre toujours contre le désordre qui se pointe et soulève le trio soudé pour le désarticuler, le démembrer. La chorégraphie est acte révolutionnaire, écriture obligée pour un répondant politique, un acte marqué de désaccord..Des accessoires prennent le relais pour illustrer cette mécanique, dynamo électrique galvanisante pour ces actrices inoxydables de la liberté recherchée. A perdre haleine, à bout de souffle, les voilà embarquées dans des actions qui dépassent le temps qui s'écoule à rebrousse poil dans un grand chaos détonnant. Alors le politique des corps en sauts et sursaut rejaillit sans cesse pour un manifeste intranquille et indiscipliné. Que la danse est belle et forte quand elle lève le poing sans le faire voir, quand elle est forum ou agora d'une science, géopolitique ferme et assumée. L'endroit est choisi pour une posture ferme et revendiquée, alors on songe aux sursauts du monde, à la déflagration physique des conflits, à la submersion des événements qui nous dépasseraient. Chara Kotsali comme ambassadrice de l'épuisement ou de la perte, sans l'usure ni la capitulation. En avant la danse, marches et démarches dehors et dedans à la Jean Luc Nancy féru de ce "dehors la danse" signifiant qu'on voudrait la chasser pour qu'elle revienne plus forte et plus présente que jamais, drapeau tendu, tapis rouge déroulé pour lui laisser le passage libre sans encombre.
Au Maillon jusqu'au 7 Février dans le cadre du festival "Premières"




1 commentaires:
Merci merci! Pour ce bel éclairage , Agnès
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