Là-haut sur la montagne est juché le chalet de Christoph Marthaler, nouvel avatar de ses microcosmes incongrus et poétiques, lieu d’une rencontre au sommet où l’on parle allemand, français, anglais, italien. D’où sortent ses locataires ? Que font-ils là ? Pour quoi faire ? Et d’ailleurs où aller, une fois arrivés au sommet ?
C’est tout le paradoxe du théâtre du metteur en scène suisse, qui laisse une large place au mutisme : la langue en est souvent le point de départ. Le mot, dans sa polysémie, devient la métaphore de son univers – celui des situations de l’entre-deux, de l’indéfinissable, de la suspension si productive du sens. Une chose au moins est sûre : nous ne sommes pas à Davos. À moins que... les protagonistes ne semblent pas vraiment savoir ce qu’ils et elles font là, dans cet étrange refuge, et goûtent le temps présent. Par le truchement du costume, les voici alpinistes-chanteurs et chanteuses à l’attirail légèrement suranné, élégant·es convives d’une soirée mondaine, touristes profitant des délices du sauna. Si le sommet ne débouche finalement sur rien, six personnages en quête de hauteur, c’est déjà ça.
Le décor est planté: l'intérieur d'un chalet en bois, grandeur nature, comme une introspection d'espace et de volume, une antre sympathique ou unité de temps, de lieu et d'action vont faire mouche et troubler les règles de la dramaturgie classique. Théâtre de Molière ou théâtre d'une forme surréaliste débridée où l'on ne cherche pas à chercher du sens mais à être bouleversé par le rythme, la mise en espace et en bouche d'une narration quasi muette et pleine d'images, iconographie scénique fort intrigante Et voilà, c'est parti pour une intrigue lointaine où un monte charge permet aux protagonistes de faire une entrée royale, remarquée, accompagnée par un valet, homme à tout faire qui orchestre ces allées et venues burlesques. On s'y présente, le corps morcelé, sans visage ou sans pied le temps de faire son apparition scénique dans ce passe-plat chargé d'hommes et de femmes aux costumes étranges. L'une d'entre eux, un énorme sac à dos comme une sculpture de Daniel Firman.
Ou une photographie de Denis Darzacq où les corps sont plastiques et esthétique et brûlent la notion de pesanteur-apesanteur...Chacun dissemblable, trois hommes, trois femmes, la parité est respectées pour ces élections de choix où les candidats semblent attendre ou patienter dans l'antichambre ou la salle d'attente d'un cabinet de curiosités. Absurdes situations burlesques et clownesques, pinces sans rire comme des crustacés s confinés dans cet espace où l'on s'incruste à l'envi. Que font-ils sinon passer le temps à lire dans des classeurs d'antan, des bribes de partitions rythmiques savamment orchestrées en échos et ricochets. De jouer la vedette de music-hall, miroir au point dans un show solitaire très drôle. Et surtout d'expérimenter tout un fatras de sons, percussions corporelles dignes d'un Willems -tient un musicologue pédagogue suisse-.....Car devenir musicien implique un processus d’apprentissage assez long, comparable à celui d’une langue maternelle. Pour que la perception des vibrations sonores (la matière première de l’art musical) puisse aboutir chez les élèves à la conscience organisée d’un langage musical, il est nécessaire de connaître ce que Willems appelait le "fonctionnement", comment s’articulent les facultés sollicitées pour l’apprentissage musical : L’AUDITION (= l’oreille musicale) LE SENS DU RYTHME LE CHANT ( la justesse de la voix) LE MOUVEMENT CORPOREL (vivre la musique dans son corps). Alors tout dériverait de cette pratique corporelle, inituiatrice de bien des tableaux, saynètes et autre sketches de ce Théâtre Musical qui rejoindrait Aperghis.. Les séquences toujours explorant les espaces de ce chalet, squelette à étagères, tables et chaises comme autant d'accessoires discrets portant la scénographie et le jeu malin de ces six personnages en quête de bonheur, de convivialité dans ce petit espace de confinement où se dénouent des intrigues à la Ionesco ou Beckett. Christophe Marthaler en musicien indisciplinaire sans portée ni fausses notes nous charme et nous conduit dans le labyrinthe d'histoires sans queue ni tête comme un oulipo, ouvroir de musique potentielle littéraire revisitée sous contrainte par le son, le rythme, la cadence. Sans timbre, tessiture ni dissonances ou fréquences barbares. Inspirées de musiques populaires suisses et autrichiennes et d'emprunts à Adriano Celentano, les Beatles, Mozart, Schubert à qui on tord le cou. Les textes, en aussi psalmodiés, lus ou récités, vécus comme leurs auteurs -Cadiot, Pasolini et Marthaler- entre autres. Du bel ouvrage dans des costumes chatoyants qui désignent leurs mannequins dans leurs personnages respectifs. Le sourire, le rire en cape se dessinent sur les visages des spectateurs devant tant de faits et gestes incongrus et drôlatiques, de sons et exercices de style bien ancrés dans l'écriture choré-graphique du metteur en scène frondeur et provocateur d'humour jamais noir mais plutôt dérisoire et captivant: à vos passe-murailles pour ce décapant opus réglé comme une montre suisse en taillée au cordeau pour l'audace dissimulée de ces faits et gestes invraisemblables.
Au Maillon avec Musica les 12 et 13 Février






1 commentaires:
Où aller une fois au sommet ? Jack Kerouac a répondu il y très longtemps sous la forme d'un pseudo proverbe bouddhiste : continue à grimper !
Enregistrer un commentaire