lundi 27 février 2023

"Fin de partie" : se soumette sans "la voix de son maitre". Sans Dieu ni Marx. Denis Lavant "articulé" comme jamais.

 


Après plusieurs monologues beckettiens en compagnie de Denis Lavant, Jacques Osinski fait un nouveau pari, excitant et effrayant : Fin de partie, la grande pièce de Beckett, sa préférée. Tout à coup, il faut voir les choses en grand. Sommes-nous sur terre ?

Sommes-nous sur l’Arche de Noé après la fin du monde ? Peut-être est-ce déjà le purgatoire … 


La pièce raconte un monde qui s’écroule et donne la plus belle définition du théâtre qui soit : « Le souffle qu’on retient et puis …(il expire). Puis parler, vite des mots, comme l’enfant solitaire qui se met en plusieurs, deux, trois, pour être ensemble, et parler ensemble, dans la nuit. » Et il faut voir évoluer Denis Lavant dans un rôle qui semble taillé sur mesure: un être "empêché" dans son corps boiteux, handicapé aux prises avec l'enfermement, la soumission, la défaite peut-être d'être humble et fataliste. Le personnage est à la fois pathétique et empathique, fort et faible dans sa résilience. Denis Lavant apparait au début comme pétrifié, médusé, hors sol, pantin désarticulé aux gestes mécaniques et précis, ciselés au millimètre près comme à son accoutumé. Ici on compte, on pense, on arpente le plateau du regard pour le posséder, alors que son acolyte aveugle sur son fauteuil roulant ne peut mettre pied à terre.C'est bluffant de réalisme, touchant et plus de deux heures durant, on suit ce dialogue d'aveugle ou de sourd avec enchantement et ravissement. "Ravi",dépossédé par la justesse du jeu des deux acteurs en totale opposition. Lavant qui escalade sans cesse le monde et l'extérieur sur son échelle du ciel  pour ausculter le monde extérieur, perché, niché pour échapper à ce huis clos dramatique ou absurde: au choix. Le texte fluide, la réflexion déroutante, désopilante, parfois comique et redondante pour mieux souligner la reprise, l'effet de répétition qui malgré tout fait avancer une intrigue absente. Perte de repère temporel, cocasse prise de positions physiques de Clov, élastique, souple, malgré ses difficultés ostéopathiques. Denis Lavant en danseur de corde, agile sous des facettes d 'entrave, de perte de motricité, de handicap dus à l'enfermement, le manque de divagations quotidiennes du à sa "prison dorée" chez son maitre "chien" Hamm. Maitre qui sans laisse, l'enferme, le préserve, le soumet à son emprise toxique. Un Frédéric Leidgens fascinant. De mal voyant, tireur de cartes de château en Espagne. Ils sont tendres et féroces, implacables objets d'un destin sans destination, hormis cette "fin de partie" qui n'en finit pas de rebondir. En match d'"échec"  où le fou se démène, le roi déchoit et les deux tours que sont les parents Nagg et Nell se confinent dans des tubes, des bidons d'essence débordant de lucidité. Les relations sont simples et complexes, servies par une mise en scène sobre et éloquente Comme ce verbe flamboyant de Beckett qui nous cloue le bec, ce gouffre où l'on se jette sans réfléchir au sauvetage. Pas de bouée ni de maitre à danser pour cette prestation d'acteur au sommet de leur art: la présence, l'engagement physique et au service d'un texte qui vagabonde sans soucis dans l’exiguïté du verbe, de la syntaxe. Du Beckett assurément!

Ce sont quatre personnages - Clov et Hamm, Nagg et Nell ; c'est un lieu clos - car au dehors, c'est "Mortibus" ; c'est une boucle sans fin ; c'est un temps inexistant ; c'est surtout des répliques, des dialogues, des relations entre les personnages magnifiquement mis en scène par le génie de Beckett.



Mise en scène 
Jacques Osinski
Avec Denis Lavant (Clov), Frédéric Leidgens (Hamm)Claudine Delvaux (Nell) et Peter Bonke (Nagg)

Scénographie Yann Chapotel
Lumières Catherine Verheyde
Costumes Hélène Kritikos


 Au Théâtre de l'Atelier jusqu'au 5 MARS

"Over Dance": accepter la "perte", trouver le gain....et le regain....Qui perd, gagne!

 


Le corps vieillissant : voila le thème qui a été proposé à Angelin Preljocaj et à Rachid Ouramdane comme point de départ de leurs créations respectives, qu’ils présenteront tour à tour lors de la soirée.

"Qu’est-ce que l’âge d’un corps ? Angelin Preljocaj et Rachid Ouramdane explorent cette question énigmatique dans ce programme de deux pièces, produit par Aterballetto. Un corps ne voyage-t-il pas dans les interstices du temps en fonction de sa perception, de son réel et de son imaginaire, s’interroge Angelin Prejocaj. Envisager cette problématique ne revient-il pas à se demander quelle pensée engendre ces corps ? En convoquant au plateau des personnalités de plus de 60 ans ayant eu une pratique physique, il tente d’y répondre. Rachid Ouramdane, quant à lui, aborde ce thème à travers trois prismes : le vieillissement du corps dansant avec deux interprètes « retraités » ; celui d’un courant de danse : le music-hall, ses claquettes et ses paillettes ; la maturation d’une relation de couple à travers la romance qui imprègne souvent ce type de spectacle."

Reprise d’un avantage perdu, recrudescence inattendue, action de regagner. Herbe qui repousse dans les prés après qu'ils ont été fauchés. Faucher le regain. · Un regain d'activité.pour tous ces acteurs "vieillissants" à la fleur de l'âge...A fleur de peau, de rides, de plis, de transformation du corps, de métamorphose lente de tout un potentiel : maintenu ou oublié, évacué par les années au profit de la maturité, de l'expérience. La "beauté" remise en question somme toute. 

Qui perd, gagne en richesse et intensité!

En vitesse de croisière, un couple apparait sur scène, pour "Un jour nouveau" signé Rachid Ouramdane. Couple encore "idéal", lui tout de noir vêtu, costume seyant, moulant un corps aux lignes "impérissables et impeccables". Elle en tenue de "soirée" style concours de danse de salon. Rayonnante au sourire complice pour un show éclatant de "féminité" non retenue, assumée à l'ancienne: femme séduisante, enjôleuse et attirante à souhait. Peu importe l'âge, la séduction opère dans un corps qui n'est pas le "plus que parfait" de la grammaire technique du genre, mais encore aux traces "canoniques" de l'emploi.. Herma Vos et Darryl E.Woods suspendent le temps et déjouent le challenge.Beaux et fragiles, forts et habités à la foi, galvanisés par des musiques de légende, les "clowns" dansent et évoluent à l'envi. La prestation est courte, juste le temps de prouver s'il le fallait au ralenti ce que les "anciens" font de la danse, ce que la danse fait des "anciens" est convaincant et spectaculaire: qui se regarde au delà des frontières de l'esthétique reconnue et sacralisée. Ils sont "hors sol", évanescentes et plein de charme. La "femme", le couple, l'amour sont danse et fragilité.Pas fragilisée par les années. Séniors qui s'ignorent, la grâce n'est ni déchue ni désuète. La vitesse décélère certes et de "performante", se fait  croisière au long court....

Succède "Birthday Party" de Angelin Preljocaj: Happy Hours des corps jouissifs!

Ils sont huit, en position frontale, "déguisés" comme pour un anniversaire, une soirée de carnaval ou un après-midi festif pour enfants au McDo. Pas de confusion possible: ils vont s'amuser, nous amuser de mimiques, de poses, d'attitudes ou postures incroyables. Qui songerait à leur âge si on ne nous avait prévenu que des personnes "âgées" allaient évoluer sur scène. Car ces séniors sont de toute intelligence corporelle et si l'on peut cependant observer qu'un geste ne s'étire pas jusqu'au bout de possession de capacités antérieures, on va direct au delà des critères canoniques pour aller à l'essentiel: l'essence du mouvement: l'énergie, l'engagement, la poésie de la chorégraphie taillée sur mesure pour ces "modèles" de sincérité, de justesse. Pas de performance, ni de m'as-tu vu . On y danse en ligne frontale, en bloc vociférant sur une musique "soviétique" arborant le travail, le stakhanovisme à la légère. C'est drôle et courageux. Et fascinant par l'aisance de tous, rythmiquement à l'unisson, à l'écoute comme dans une danse chorale d'antan.A la Laban, cette bande des huit opère et séduit. Un très beau solo d'une danseuse à la ligne filiforme "idéale", des duos hommes-femmes à la présente bluffante et le tour est joué.Que racontent ces interprètes au corps qui ne ment pas sinon la grâce d'habiter un rôle, une musique, une communauté dansante qui jouit de son énergie singulière. Celle d'un opus respectable et respectueux d'une mémoire corporelle sidérante qui bafoue tout cliché sur la perte ou le vieillissement. Ici perdre, c'est gagner au jeu du miracle des années qui passent et n’effacent pas l'essentiel: la rareté, l'incongru, la fragilité, l'agilité. Bref la sincérité et jamais de cachotterie ni de mascarade pour cet "anniversaire" réjouissant une "over dance" qui ne tue pas mais ressuscite des talents cachés ou enfouis pour le meilleur.De quoi rentrer en danse comme un sacerdoce éternel, une longévité à cultiver comme Candide en un jardin où la danse est "art de combat" avec le corps que l'on s'est façonné, que l'on habite en diable pour défier le temps, l'empreinte, les marques, les rides que l'on voudrait bien nous imposer mercantilement! Séniors, je vous aime et vous chéris au plus profond de la peau, des plis et replis baroques de votre destinée à grandir et approfondir le sens de la Danse.

Au Théâtre National de la Danse" jusqu'au 23 Février

lundi 20 février 2023

"La voix humaine": au bout du fil et sans filet. Patricia Petibon rivalise de talents, tragédienne de Poulenc en majesté.

 


« Allô ! C'est toi ?... On avait coupé... Non, non, j'attendais. On sonnait, je décrochais et il n'y avait personne... Sans doute... Bien sûr... Tu as sommeil ?... Tu es bon d'avoir téléphoné... » Scène ordinaire de la vie amoureuse : une femme tente de joindre l'homme qu'elle aime mais la ligne téléphonique est capricieuse ce soir. Derrière les non-dits et les platitudes échangées sur la journée de la veille, une autre histoire se dessine en filigrane. Celle d'une rupture douloureuse qui ne passe pas, d'un mal de vivre doublé d'un besoin éperdu d'affection. Une histoire sublimement banale qui porte en elle la voix d'une humanité blessée. Mais si l'on pouvait remonter le temps, les mêmes causes produiraient-elles les mêmes conséquences ?


Monodrame poignant et avant-gardiste de Jean Cocteau, La Voix humaine accède en 1959 au rang de tragédie lyrique grâce au génie musical de Francis Poulenc - il aura fallu quarante ans d'amitié pour que les deux artistes se rencontrent enfin autour d'une œuvre commune. La soprano Patricia Petibon relève le défi de ce seule-en-scène exigeant avec la complicité de la cheffe Ariane Matiakh. Elle retrouve pour l'occasion l'univers réaliste et la précision poétique de la metteuse en scène Katie Mitchell qui offre à ce drame un nouvel épilogue cinématographique, porté par une puissante composition symphonique de l'Islandaise Anna Thorvaldsdottir, où se mêlent souvenirs vécus et réalité alternative dans une réminiscence impossible.


Une femme et un téléphone. Il n’en fallait pas plus à Jean Cocteau
pour créer une tragédie du quotidien dans sa pièce de théâtre. Ce

monologue pour voix de soprano est servi par la musique expressive et

émotionnelle de Poulenc.

Patricia Petibon, soprano flamboyante, star d’aujourd’hui, revient

à l’OnR, où elle avait débuté en Sœur Constance dans
Dialogues des
Carmélites
en 1999. Elle retrouve Katie Mitchell, grande femme de
théâtre, avec qui elle a déjà travaillé sur
Alcina au Festival d’Aix-en-
Provence en 2015 et qui travaille pour la première fois à l’OnR.

Parmi les points saillants des choix de mise en scène, le monodrame

de 50 minutes est suivi d’une pièce symphonique contemporaine, liant

la partition de Poulenc à celle d’Anna Thorvaldsdottir, compositrice

islandaise acclamée par la critique.

Ce spectacle mêle théâtre et cinéma : un film raconte la suite de

l’histoire de la protagoniste de
La Voix humaine.
Dans la fosse, Ariane Matiakh dirige pour la première fois

l’Orchestre philharmonique de Strasbourg

Tout démarre en cinémascope et ce format demeurera tout au long du spectacle: un 16/9ème tout a fait adéquat pour une narration scénique forte et soulignée par cette "vitrine" allongée qui laisse supposer un "hors champ" magnétique...A l'écran, une femme rousse, cheveux ondoyants, de feu, flammes à la Jean Jacques Henner, incarnée par Patricia Petibon. Elle rentre chez elle, apeurée, inquiète, et parvient au seuil de son appartement, ferme la porte. Et l'on passe de l'autre coté du miroir. Le rideau se lève sur un décor d'appartement, de chambre cosy, bourgeoise, chaleureusement éclairée. En bleu et vert dominant. Dans un cadre toujours au format cinématographique, bordé de noir, cerclé, encerclant. Femme aux abois, sur "le fil" d'une histoire qu'elle déroule en aveux parcimonieux,parcellaires : un dialogue au départ qui démarre par le branchement à la standardiste, à d'autres interlocuteurs en ligne. C'est un téléphone "portable" anachronique par rapport au livret d'origine au combiné classique de l'époque. Un ordinateur aussi vient s’immiscer pour déjouer les espaces et les images de l'absent; celui qui est "à l'autre bout du fil". Ce fil qui relie ou qui "coupe" le dialogue. Et qui dématérialisé par le progrès, ce fait noeud et menace pour cette anti-héroïne. Seule, elle tente de nouer le contact, se fourvoie dans des "mensonges". Habillée encore d'un manteau et chaussée de baskets, peu à peu, elle se livre, s'égare, arpente le plateau, repousse des objets parsemés sur le sol qui trahissent un grand désordre intérieur. C'est en robe de chambre et pantoufles que le récit sourd peu à peu, dramatique sur les lèvres.Par la voix de la chanteuse qui se donne corps et âme à ce personnage troublé, troublante figure féminine de la soumission, de la pudeur, de fautive âme impure ce cette liaison. Avec un homme lointain que l'on ne connaitra jamais, fantôme de ses angoisses, de sa tentative de suicide qu'elle raconte à ce téléphone sans fil qui la relie à de l'abstrait.Victime consentante, elle se fait petite et courbée, douce et susurrante ou animée de folie virulente Elle perd pied, range tout ce qui "traine" dans un sac qui contiendra tous ses malheurs, ses doutes, ses angoisses.La musique est comme un partenaire qui lui répond, la soutient ou la contredit C'est elle, personnage à part entière qui dialogue avec notre héroïne.et l'accompagne avec ferveur et bienveillance. Le drame approche, les lumières s'éteignent alors que l'actrice cantatrice incarne avec brio et mesure ce personnage envahi de désespoir. Elle ouvre la fenêtre de ce huis clos tyrannique et l'on songe au pire. Songe qui s'avère réalité car la suite "inventée" de ce drame sera à nouveau images, icônes sur l'écran virtuel de cinéma. Rêve ou cauchemar d'une femme retrouvée couchée au sol qui semble renaitre grâce à l'artifice de la "marche arrière" du temps du dé-roulement des images...C'est poignant et inquiétant, redoutable artifice scénique que ce chien omniprésent dans ses rêves au ralenti. Les marches qu'elle gravit ou descend comme des épreuves physiques à surmonter au sortir d'un tunnel au bord du fleuve...Patricia Petibon fait encore ici preuve d'un talent inouï, autant vocal que théâtral et campe une femme désœuvrée très contemporaine, à l'affut du moindre signe de manifestation amoureuse de son téléphone. Addiction ou refuge à distance pour un amour impossible. La mise en scène lui offrant un espace de liberté d'interprétation à la mesure de l'intelligence de sa compréhension du rôle.

 

 Distribution

Direction musicale Ariane Matiakh Mise en scène Katie Mitchell Décors Alex Eales Costumes Sussie Juhlin-Wallén Lumières Bethany Gupwell Réalisateur vidéo Grant Gee Orchestre philharmonique de Strasbourg

Les Artistes

La Voix humaine

Francis Poulenc / Anna Thorvaldsdottir


Nouvelle production de l’Opéra national du Rhin.

La Voix humaine.
Tragédie lyrique en un acte de Francis Poulenc
d’après un monologue du même nom écrit par Jean Cocteau.
Créée le 6 février 1959 à la Salle Favart à Paris.

Aeriality.
Pièce orchestrale d’Anna Thorvaldsdottir.
Commande de l’Orchestre symphonique d’Islande.
Créée le 24 novembre 2011 à la Salle Harpa à Reykjavik