vendredi 10 mars 2023

"L'eau douce": bain de jouvence ou "aquatic show" ? Nathalie Pernette fait un "tub" !

 


Nathalie Pernette Cie Pernette France solo création 2021

L’Eau douce

De la nature à l’imaginaire, Nathalie Pernette invite les plus jeunes à voyager dans les mondes fantastiques de l’eau. Sur le plateau, roche, nuage et lueurs bleutés accueillent ou révèlent d’étranges personnages interprétés en solo par une danseuse. Images et corps conduisent cette rêverie chorégraphique comme une vague légère oscillant entre mystère et découverte.

 


Selon la chorégraphe, l’eau – tout à la fois sombre et limpide, douce et furieuse, joueuse et ténébreuse, peuplée d’êtres fantastiques, réels ou imaginaires – offre toutes les qualités pour faire l’objet d’un spectacle. Dotée de consistances variées : liquide et imprévisible, solide comme la glace ou nuageuse comme la vapeur, elle se métamorphose et garde encore tout son mystère. Qui plus est, l’eau a de tous temps inspiré des figures de légendes qui inquiètent ou rassurent selon les cas.
Hanter des espaces particuliers, comme ici celui de l’eau, est l’une des spécialités de Nathalie Pernette. Immergée dans l’infinie puissance évocatrice de cet insaisissable élément, la chorégraphe agence ces variations aquatiques en trois temps et mouvements : d’emblée sombre, l’eau se fait douce puis festive. Elle manifeste des humeurs et des émotions, vogue du chagrin à la colère et ses tempêtes. Elle s’amuse enfin en renouant avec les jeux de l’enfance auxquels elle nous invite. Ainsi Nathalie Pernette fait du langage de l’eau une réalité poétique en prise directe avec les corps et leur environnement.

Ambiance venteuse et glacée sur le plateau: serait-on au "Pole Nord" dans le froid devant un glacier bleu, une sculpture de séracs craquants sous la pression atmosphérique? Une sorte de géométrie en volume, relief gigantesque d'une tectonique archaïque...Une banquise, un iceberg échoué à la dérive.. En costume bleu-gris, chevelure en extension cendrée un étrange oiseau mécanique s'ébat en mouvements vifs, saccadés, mécaniques. Drôle de bestiole ou d'être mi pantin, mi marionnette sous la neige. L'ambiance serait celle d'une grotte avec les craquements et sons de goutte à goutte cavernicoles: petite balade spéléologique humide et fraiche, très "sensible" et sensorielle. Des cris, des halètements sourdent de nulle part comme une respiration retenue. Notre étrange créature hybride se meut à l'envi, mouvements tétaniques ou fluides selon l'humeur. Gestes décomposés, fragmentés, à angle droit comme la sculpture à la Xavier Veilhan. Le plan géologique se fait couvercle, nuage, cocotte en papier géante dans une lumière bleu-vert glaçante. Le bruit de l'eau qui goutte en fond musical obsédant.Puis retirant sa chevelure tressée, notre être vivant plonge dans le bac à eau, le "tube",sorte de bassin rempli de fluide. Elle-il se mouille, se trempe s'immerge dans ce bain de jouvence, éclabousse de jets d'eau son espace et jaillit avec grâce et volupté de son milieu aquatique. Les bras et les mains en forme de cou de cygne, le corps allongé baignant dans le liquide. Nid ou niche aquatique de bon aloi. Être amphibie, dans des giclures de perles de pluie. C'est très esthétisant et beau, plein de charme et de plasticité. Cette archéologie du corps baignant dans un liquide amniotique fait rêver. Notre petit "monstre" salamandre ou reptile des temps anciens se fait grotesque dans des mimiques suggestives. Muette, notre créature se fond dans son environnement, mimétisme à l'appui. Et la clepsydre du temps se fait sablier, compte goutte . Beaucoup de poésie pour ce solo , monologue déroutant d'une âme quasi butô, spectre vivant et luciole des temps anciens. Une plongée salvatrice au coeur des strates en palimpseste du temps et de l'espace fossilisés. Nathalie Pernette en chercheuse d'espèces d'espaces à conquérir par une danse sobre, mesurée, parfois grotesque et inspirée des éléments fondateurs: l'eau, l'air et les sons: une vie d'ange céleste et fluide!

A Pole Sud jusqu'au 10 Mars

samedi 4 mars 2023

"La cérémonie du poids" : Rafi Martin et Julika Mayer: ni deux poids, ni deux mesures..Une seule ode au genre.

 


""La Cérémonie du poids" articule des questions issues des études sur le genre à la pratique des arts martiaux. À partir d’interviews et d’un travail documentaire auprès de femmes et personnes queer qui confrontent leurs corps aux coups, Rafi Martin s’intéresse à ce qu’un sport de combat peut apporter, symboliquement mais aussi physiquement. Transformée en salle de boxe berlinoise, la scène est sculptée par la lumière. Un athlète s’y entraîne et s’y confronte aux éléments dans un étrange équilibre suspendu, bougeant les lignes des représentations. Dans un rituel de lutte intérieure, son corps devient un espace potentiel de solidarités, de poétique des muscles et de la résistance, à la recherche d'une utopie de genre, physique et sociale."

Il fait le poids, Rafi Martin, le poids du monde, celui de la différence de genre: poids des senteurs, poids de plume ou de plomb, au choix. C'est dans la "bascule" de ce poids de corps qu'elle ausculte, carcasse ou carapace si "lourde" à porter quand il n'est pas reconnu par les autres, ni connu de soi. Poids et oscillation du corps dans ce parcours kinésiologique puissant .(Odile Rouquet et Christine Lenteric en mentor), références possibles! On y "frappe" fort en évoquant la boxe et sa gestuelle, directe, abrupte et sans détour. Il y a une force de frappe évidente et opérationnelle sur le plateau, occupé par deux faisceaux lumineux et une sorte de "contrepoids", en forme de grosse figue luisante, ou de goutte d'eau surdimensionnée. La masse est en question, celle de Laban en complément du poids , de la direction et de l'espace. Bien digérées, toutes ces notions sont fondement de cette présence massive, compacte de l'acteur. Comme attiré par cet objet de désir dans un prologue, des préliminaires, en préambule le voici en proie à une convoitise, une envie de s'y collet à cet objet qui vaut son pesant d'or.La musique, le son venant accompagner de leur rythme, de leurs mesures et sanctions endiablés, le solo, le soliloque de notre presque voltigeur. Qui va prendre harnais et ailes pour se déraciner du sol et voguer dans l'éther. Bruitages complexes, métronome infernal qui dicte mouvements et troubles de la perception. L'impact des coups est évident et la démarche de l'artiste sème le doute: appréhender l'inconnu, aborder l'essentiel du poids de son corps en le transformant en salve volante retenue par le contrepoids.Femme-homme canon de foire s'il fallait désigner le genre comme "monstre" à montrer du doigt comme autrefois... En suspens, en apnée, il apprivoise l'espace, se joue des cordages vrillés pour tournoyer sans esthétisme circassien. Juste pour tester, apprivoiser des sensations et trouver sa propre histoire de corps. Enfin! L'histoire, en"voix off" texte de Dorothy Alison,nous confie les péripéties de l'artiste avec l'apprentissage du karaté. Opération "ceinture blanche" à vie, tant la découverte est fertile et initiatique! Cette part d'autoportrait en autobiographie corporelle est édifiante pour lui ôter un poids trop lourd à subir. Une riche évocation "des corps désarmés laissés sans défense face à ceux dignes d'être défendus"...

 

Après sa formation à l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières, Julika Mayer a co-dirigé la Compagnie Là Où avec Renaud Herbin. Elle travaille avec l’anthropologue et marionnettiste Rafi Martin depuis 2019. Leur théâtre visuel et performatif naît de l’interaction entre le corps, l’objet, la marionnette et l’espace. Dans cette constellation, il et elle amènent une dimension qui entrelace des questions relatives au genre, à la migration et à la relation au vivant. Julika Mayer est à la tête du département dédié aux Arts de la Marionnette de l’Université de Musique et des Arts du spectacle de Stuttgart (HMDK). Elle a présenté au TJP Reprendre son souffle et Des nouvelles des vieilles. Cette saison, le duo présente également Resonancias et Julika Mayer est également associée à Karoline Hoffmann pour Ding.


 

TJP GRANDE SCÈNE jusqu'au 4 Mars 





En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies, installés afi

vendredi 3 mars 2023

"Un pas de chat sauvage" : pas de deux, chat noir, chat blanc....Marie NDiaye broie du noir. D'albâtre ou d'ebène, la peau se hérisse.

 


"Une universitaire veut écrire un roman sur Maria Martinez, chanteuse cubaine du XIXe siècle surnommée la « Malibran noire », qui connut une célébrité éphémère et le racisme colonial à Paris, avant de disparaître dans la misère. Elle est approchée par une mystérieuse artiste noire, Marie Sachs, habitée par un étrange lien avec la chanteuse disparue. Entre l’enseignante blanche privée d’inspiration et l’artiste noire, fantasque, qui se conçoit comme une réincarnation de Maria Martinez, se noue une relation faite de fascination et de rejet. Blandine Savetier met en scène ce texte de Marie NDiaye, commande pour l’exposition « Le Modèle Noir » au Musée d’Orsay en 2019, dont l’écrivaine fait un récit abyssal sur l’incarnation et l’appropriation par des créateur·rice·s d’une personne disparue."


Une étrange créature s'extirpe des entrailles, du cerveau d'un piano surdimensionné dans un éclairage de matrice rougeoyante et passe sur le plateau en silhouette gracile, sorte de Carmen dansante, faux cul rebondi à l'appui, en star de l'arène froufroutante,flamenco au bout des doigts et s'enfuit à travers un décor de salle de théâtre encore à peine perceptible. Et de là encore surgit une femme blonde, épaule découverte qui va se complaire à déverser ses doutes et inquiétudes quant à brosser le portrait d'une étrange disparue de l'histoire de la négritude.Se questionnant sur la légitimité de fouiller un passé obscur aux contours incertains, de s’immiscer dans la vie d'une personne disparue. De s'emparer d'un être fragile et de s'en parer ostensiblement pour sa gloriole d'autrice, d'écrivaine. "Un petit poisson, un petit oiseau, c'est les amours tendres, mais comment s'y prendre quand on est dans l'eau". Histoire de respect, de compréhension qui sourd de ses lèvres avec inquiétude, férocité, hagarde, effarouchée par le pouvoir "des moteurs de recherche" actuels qui outrepassent l'entendement. Sur la "toile"d'araignée du web, tout est féroce et de son piano cercueil sans catafalque, elle vocifère, se débat dans des abysses obscures. Question de déontologie que d'aborder un biopic sur une femme à la peau noire, artiste du  XIX ème siècle, chanteuse noire au succès assuré par la curiosité émanent d'un certain gout pour l'exotisme. Alors en fond de scène, c'est un théâtre qui apparait, loges, fauteuils et parterre cosy: un décor fantoche où apparait tout de vert vêtue, la déesse noire tant attendue, convoitée. On bascule alors d'une femme à l'autre à l'aveuglette, sans repère et confond, mélange ou se fourvoie dans des évocations multiples, labyrinthe énigmatique d'histoires croisées confuses. Le récit de l'autrice, Nathalie Dessay devenant sardonique, aride, désir de cocaïne au poing. Brutale et dévastée, elle arpente le plateau, égarée en proie à un questionnement sur la condition de la femme noire, artiste, chanteuse, danseuse, comédienne de toute sa peau: sa partenaire incarnée par Nancy Nkusi subjugue: sensuelle et imposante apparition mouvante, ondulante à la voix de bronze, à la peau ambrée, Vénus Jeanne baudelairienne à souhait , femme d'ébène, légendaire figure d'un fantasme de "blanc". Apprendre DE Maria Martinez et non SUR elle ou Marie Sachs, figures qui se confondent à chaque instant, semant le trouble dans la chronologie de la pièce...Cette inconnue qui prend la scène à bout de bras sorte de Joséphine Baker ou Vénus Hottentote, Sarah Baartmann: (popularisée en 2009 par le film La Vénus noire, d’Abdellatif Kechiche, l’histoire de Sarah Baartmann est un symbole de la domination coloniale du XIXème siècle. Surnommée la Vénus Hottentote pour son physique atypique, elle fut achetée en Afrique du Sud par un impresario qui l’exposa comme un monstre humain dans les foires européennes.) A l'Alambra sa voix, son cri de paon empanaché, son audace font rage et le public applaudit...Bête curieuse ou montre sacré. Moulée dans un costume seyant, elle danse, serpentine, le corps ondulant les "fesses" protubérantes, érotique et provocante. Dans sa seconde peau masquant le "noir", c'est à un show burlesque qu'elle nous convie en compagnie de son acolyte, pathétique clown blanc, musicien de pacotille. Difficile d'être à la hauteur de cette femme- divinité si présente et dédaigneuse, star momentanée de la mode de cette époque. Greg Duret en pantin grotesque lui donne la réplique . La "négresse-macaque" de Théophile Gautier fait rage et le colonialisme est ainsi "artistiquement" évoqué sans politique arborée ni flagornerie démagogique de la part de Marie NDiaye. Son clone, l'autrice perturbée en autoportrait ou biographie avouée. Le décor s'effondre peu à peu dans un verdâtre superstitieux de chute et d'abandon, de malédiction acide et empoisonné d'arsenic et de dentelles blanches moulant le corps de notre Vénus  callipyge. Puis dans un costume de maitre à danser de cérémonie, elle réapparait: sorte de squelette où les os sont blancs et non noirs au demeurant de l'anatomie, la même pour tous (conférer Nougaro: "Noir ou blanc de peau"). Notre déesse aux dents d'ivoire, travestie, canaille grotesque, lionne perruquée de doré, ou de cheveux lisses va faillir et chuter, s'écrouler comme les rêves qu'elle provoque. Face aux "épaules d’albâtre", la concurrence est vive et notre écrivaine, toujours au "piano", prisonnière de cet établi de cuisinier de l'écriture se fatigue, s'épuise: sa souillon, phénomène noir déchoit. Grandeur et décadence, déca-danse pour toute deux.Sur fond de musique cubaine, on se lâche férocement, exceptée l'autrice, effarée par la dérive, la débâcle de l'histoire Cendrillon noire en haillon, provocant de sa danse de "sauvage" la société blanche. Et la comédienne Nancy Nkusi, sublime icône du désir et de la convoitise, excelle dans un rôle à dompter, conquérir comme une bête féroce et dangereuse. Saudade ou ombres chinoises en sus pour écrire, évoquer humoristiquement le sort de ces "créatures" de rêve adulées un instant pour leur "différence". Mais sans prendre de "gants blancs" ce récit bouleverse les attentes et construit une vision acide et réaliste de l'humaine condition en proie à l'étrange et sans autre issu que l'adulation outrancière ou la haine épidermique. Chat sauvage qui fait un pas de travers pour une danse du diable et non un "saut de chat" de danseuse classique! Blandine Savatier au coeur de la matrice théâtrale va piano et sano ! Félin (es) pour l'autre...

Blandine Savetier est metteure en scène associée au TNS depuis 2015 et y a présenté Love and Money de Dennis Kelly en 2014, et créé Neige d’Orhan Pamuk en 2017, L’Odyssée d’Homère en 2019 et 2020 et Nous entrerons dans la carrière en 2021. Marie NDiaye est écrivaine de théâtre et de romans. Elle est autrice associée au TNS depuis 2015, Stanislas Nordey a créé Berlin mon garçon en 2021 et, salle Koltès, Élisabeth Chailloux a présenté Hilda en 2021 et Jacques Vincey Les Serpents en 2022.


texte
Marie NDiaye*
Mise en scène Blandine Savetier*
Adaptation Waddah Saab, Blandine Savetier*

Avec
Natalie Dessay
Nancy Nkusi
Et le musicien Greg Duret

Au TNS jusqu'au 10 Mars