vendredi 24 mai 2024

"Lettres et sons": la musique et les mots aux bons soins des docteurs Cadiot, Dusapin et Accroche Note.

 


L’Ensemble Accroche Note propose un croisement créatif entre les textes de l’écrivain Olivier Cadiot, considéré comme une figure emblématique de la poésie contemporaine et des œuvres de Pascal Dusapin, compositeur pétri de littérature, de philosophie et de poésie. En présence d’Olivier Cadiot, qui lit les textes de ses œuvres mis en musique.
 
 "Incroyable ! Si heureux d'inviter Olivier Cadiot à la salle Arp ( Aubette )
Strasbourg Capitale mondiale du livre .
Celui-ci lira des extraits de son livre : Médecine générale . ( P.O.L )"...."
 
Alors après ce "cri" du coeur voici venir la soirée tant convoitée!
Olivier Cadiot en personne après avoir exposé sa complicité avec la musique et le métier d'auteur librettiste s'adonne à la lecture de "Médecine générale" celle qui pourrait soigner celui qui écoute sa voix légère, aux intonations musicales et sonores "à toutes vitesse" ou plus posées. Belle diction habitée, vécue de tout son corps et avec expressivité et tendresse. Douceur et bienveillance du ton, jovialité du visage, ouvert à l'autre. "Place à la musique" après cette lecture animée et vivante de l'auteur.

"Anacoluthe" en suite logique pour voix de femme, clarinette-contrebasse et contrebasse  pour le plaisir.
 Un savant et joyeux mélange de sonorités entremêlées ou soudées par une ligne mélodique sous-jacente.Beau trio aligné face à nous dans cette mythique Salle de ciné-bal de l'Aubette.

"Mimi" pour deux voix de femmes, hautbois, clarinette basse et trombone prend le relais et la composition de Pascal Dusapin se fait virulente et frontale, comme les "Cris de Paris". Les chanteuses, Françoise Kubler et Hae-lim Lee excellent en résonances, émissions virulentes, stridentes, fortes et aiguës. 

 "Il-li-ko"pour voix de femme seule (Iet II) nous emmène très loin: on repart sur des propos de la musique de Pascal Dusapin, complice de l'auteur Olivier Cadiot, autour de l'oeuvre dédiée à Françoise Kubler. Un parlé-chanté qui surfe entre texte et musique, du chant lyrique virtuose , sorte de sprechgesang revisité. Une phrase légère et continue: faut-il chanter ou parler? C'est une musique pour le texte, préfiguration de l'opéra" Roméo et Juliette" de 1987...De bien beaux souvenirs...Jeux sur les mots, les langues, les intonations et le questionnement: chant ou lecture, parlé ou chanté...Françoise Kubler très à l'aise dans cette partition-récit invraisemblable et succulente. Tout le plaisir semble être partagé entre l'interprète qui se livre corps et voix et le public ravi par tant de prouesses de la performeuse en direct.Chevelure architecturée, toute de cuir noir vêtue.
 
"Now the fields are ": dernier morceau du récital-lecture, extrait de "Roméo et Juliette" pour voix de femme, clarinette et contrebasse. Un "final" qui mêle une extrême exigence de composition et d'interprétation pour ce trio qui se révèle interprète solaire et inspiré de la musique inqualifiable de Dusapin. 
 
Olivier Cadiot clôt la soirée avec en lecture un extrait de "Pour Mahler", une lecture primeur qui touche et impacte l’ouïe et tous les sens qu'il sait mettre en éveil. Les mots, leur combinaison, leur choc se font ludiques et percutants: "je pose, je compose et décompose" comme une partition: la langue et le verbe comme un enchantement de l'esprit par la musicalité et le rythme du phrasé de cet auteur si proche des musiciens et des compositeurs de son temps.
Belle et partageuse initiative de la part de l'Accroche Note, renforcé par Laetitia Nguyen, Dimitri Debroutelle et Jean Daniel Hégé.
 

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Oeuvres de Pascal Dusapin et texte
Olivier Cadiot.
 
Strasbourg Salle de l'Aubette (Arp ) Vendredi 24 Mai

"Epopées fantastiques": picaresque et passionnant !

 


Richard Strauss admirait tant le Traité d’instrumentation de Berlioz qu’il l’étoffa de commentaires et d’exemples nouveaux. Il est donc légitime de réunir les deux musiciens qui illustrèrent avec éclat leur sens de l’orchestre.

Dans la Symphonie fantastique, d’abord intitulée « Épisode de la vie d’un artiste », Berlioz met en scène ses passions amoureuses par le biais d’une idée fixe qui donne sa fièvre à la symphonie puis la précipite dans des couleurs infernales… Un must de l'orchestration, de la vibration des cordes pour installer une atmosphère immensément dense, masse sonore empreinte de romantisme et de grandeur. Les cordes en poupe, les vents pour qui Berlioz offre une place de choix, interventions singulières de chacun pour initier sons et musique. Le leitmotiv revient, familier mais jamais galvaudé, magnifié par une interprétation d'ensemble magistrale Les coups de sonnerie du clocher qui appelle à la concentration et méditation sont de toute grandeur et beauté: une présence magnifique qui émeut, touche et vibre au plus profond. L'oeuvre est ample et se déploie dans toute son envergure sous la direction et la baguette agile de Aziz Shokhakimov, directeur habile et inspiré de ce chef-d'oeuvre aux teneurs, fragrances et sonorités fantastiques.

Quant à Don Quichotte, sous-titré « Variations fantastiques sur un thème à caractère chevaleresque », il s’agit de l’un des poèmes symphoniques inspirés à Strauss par les grandes œuvres de la littérature. Don Quichotte, évoqué par le violoncelle, c’est bien sûr aussi le compositeur lui-même !

« Oui, avoue le chevalier, je suis peut-être fou, mais à tout prendre je le suis moins que la société où nous vivons ». Si chacun se retrouve dans Don Quichotte, c'est qu'il s'agit de l'oeuvre qui, par excellence, nous permet de faire face à un monde privé de sens. L'ingénieux hidalgo est le symbole de l'homme moderne confronté à un univers dont toutes les structures signifiantes se délitent. Sa réponse : croire sans relâche et faire comme si. Voilà ce que conseille le roman de Cervantès : substituer au monde réel un imaginaire où l'on puisse conserver espoir. Don Quichotte n'est pas un simple personnage, il est aussi auteur, celui de son destin . De toute l'histoire de la littérature, il est le premier personnage à décider de vivre sa vie comme dans les livres.  

Alors en musique, vous imaginez la suite! Un Don Quichotte qui fait la part belle à la surprise, au jeu musical de l'intervention singulière des instruments à vent pour évoquer cavalcades, erreurs, moulin à vent et autre Dulcinée ou Sancho Pença. La narration a la part belle et l'imagination du "spectateur" va bon train: paysages en ouverture pour camper le décor, instruments insolites pour dessiner dans l'espace sonore les contours des caractères et des situations. Et sur ce fameux énergumène de grande classe et de noblesse fortuite, on se prend à imaginer péripéties et autres aventures chevaleresques, picaresques en diable..

 


On songe au bel ouvrage illustré de Garouste "L'ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche" et à la musique de Léon Minkus pour le ballet de Marius Petipa...Mais les yeux grands ouverts on observe avec délice d'où viennent ces sources sonores inédites qui activent et propulsent l'action, dépeignent les personnages et le tour est joué. Une redécouverte où le violoncelliste Pablo Ferrandez excelle en délicatesse, retenue, glissé de l'archet sur le corps de son instrument scellé au corps en toute indépendance mais osmose.Un régal de fantaisie musicale qui confère à cette oeuvre un caractère bigarré, enjoué, lumineux et plein de vie!

Une soirée de rêve où découverte et familiarité avec les oeuvres vont de pair et scellent la complicité de Berlioz et Strauss pour une page musicologique de très grande qualité et ingéniosité. Avec deux bis, l'un du violoncelliste, cadeau soliste toute en retenue et un morceau de choix du répertoire par tout l'orchestre très partageux!

Au PMC les 23 et 24 MAI Orchestre Philarmonique de Strasbourg

lire: "Un été avec Don Quichotte" de William Marx


 


jeudi 23 mai 2024

"Héraclès sur la tête" et aux pieds pour des travaux d'interet général

 

Anne Nguyen Cie par Terre France 4 interprètes création 2022

Héraclès sur la tête



Breakeuse virtuose, formée à la danse contemporaine et aux arts martiaux, Anne Nguyen fait rayonner, depuis 2005, l’esthétique et les valeurs du hip-hop. Son écriture, rigoureuse et maitrisée, est toujours associée à des sujets de société. Héraclès sur la tête remonte aux origines de la culture hip-hop. Sur une playlist de rap U.S. qui raconte la réalité, parfois brutale, de la jeunesse afro-américaine, de New-York à South Central en passant par Atlanta, Dallas, Houston ou Philadelphie, quatre danseurs, deux B-Boys et deux danseuses hip-hop, explorent les principes de la compétition, de la hiérarchie et de la méritocratie. De Gil Scott Heron, KRS-One et Public Enemy jusqu’au gangsta rap et au rap contemporain, la bande son nous plonge dans une vision du système décrit depuis là où il faut lutter pour survivre. Les danseurs, seuls ou en groupe, composent une narration sur les jeux stratégiques auxquels nous nous prêtons tous, mais dont nous subissons différemment les conséquences. Imprégné de la philosophie d’apaisement de la violence qui a vu naître la culture hip-hop, Héraclès sur la tête est un manifeste pour la paix, qui dénonce la corruption à toutes les échelles de la société, nous invite à prendre conscience de nos comportements et à questionner le sens de nos trajectoires individuelles et collectives.
 

L'énergie ne les quittera pas une heure durant même au bout des doigts, dans les moments d'immobilité feinte, les pauses exemplaires où le silence se fait et se fabrique en un temps de repos, de suspension du mouvement. Un solo démarre interprété par Konh-Ming Xiong, pétri de délicatesse, de petits phrasés brefs ou langoureux, sensuels, gracieux. Ondoyants et pourtant segmentés, structurés au cordeau. Les trois autres compères en tenue citadine, décontractée, sans entrave ni embuche se meuvent à l'envi dans une grammaire et syntaxe gestuelle en résonance, en canon. Chacun désigne quelque chose, menace le groupe à tour de rôle , prend le relais et navigue dans une mouvance syncopée. De la nonchalance aussi, extrême décontraction simulée qui fait mouche dans ce panel déployé de gestes, postures, attitudes très marquées par une esthétique de danse urbaine. Dans l'urgence de s'exprimer mais modulée par une pensée, réflexion qui semble sourdre des regards, des temps de suspension ou d'apnée visuelle. Des tableaux, visions et cadres très construits se donnent à voir le temps de signifier, de comprendre, de partager ce bonheur et cette intelligence de danser. 
 

Fraternelle pièce à conviction pour prouver s'il le fallait que le hip-hop est multiple, complexe, codé, intelligible. A décrypter comme autant de signatures et de corporéités individuelles. De quoi satisfaire les appétits d'identité, de singularité, de métissages. Les travaux de ses quatre interprètes comme des épreuves de force de qualité gestuelle, de contraste entre douceur et radicalité. Épopée des temps modernes, odyssée de l'espèce hip-hop sous toutes ses coutures et bien d'autre pas "prêt à porter". A la conquête de la singularité dans le groupe et de l'être ensemble tant revendiqué par notre société...dansante. Sur les pavés se joue tant de persévérance et d'espoir que seule la danse semble en possession de fédérer."Par terre", au sol ou sur la tête, qu'importe ! Anne Nguyen, assistée de Pascal Luce, une fois de plus propose un univers "déroutant" sur des chemins de traverse en bonne "compagnie": Janice Bieleu, Fabrice Mahicka, Clara Salge et déjà cité, Konh Ming Xiong.
 
A Pole Sud les 22 et 23 MAI