mercredi 25 septembre 2024

"Soeurs" Ellen Arkbro | Sarah Davachi | Lyra Pramuk | Éliane Radigue: un océan de sororités...

 


CONCERT | PROGRAMMÉ PAR LE PUBLIC

durée 3h

Occam Océan, c’est le « vertige inimaginable de l’infini des longueurs d’ondes », selon les mots d’Éliane Radigue.

L’œuvre — un des phénomènes musicaux majeurs de ce début de XXIe siècle, disons-le — a été conçue par transmission orale à partir de rencontres avec chaque musicien·ne de l’Onceim et d’une demande initiale de la compositrice : « faites-moi des vagues ». Comme des chemins dans une mer immaîtrisable, la matriarche de la création musicale trace les flux d’une possible sororité sonore, de surfaces en profondeurs. Se joignent à elle au cours de ce concert fleuve, les organiques Sarah Davachi et Ellen Arkbro, et la diva électro-lyrique Lyra Pramuk.


Ellen Arkbro, For Orchestra (2022)
Ellen Arkbro est une compositrice et une artiste sonore qui travaille principalement sur l’harmonie variable en intonation juste. Son œuvre comprend des compositions de longue durée pour des ensembles ainsi que des environnements sonores électroniques sous forme d’installations et de performances en direct, utilisant à la fois des instruments acoustiques traditionnels et des synthèses sonores algorithmiques numériques.
For Orchestra est composée pour et avec les musicien·nes de l’Onceim en collaboration avec l’INA-GRM, cette pièce est créée pour la première fois en public lors de la soirée Akousma #7, au studio 104 de la Maison de la radio et de la musique, à Paris, le 29 mai 2022

En une lente introduction sonore par couches et apparition successives des instruments, se révèle une atmosphère plane, horizontale.. Cordes, percussions et piano s'épousent, se doublent ou prennent la vedette. Dans une vaste étendue longiligne, le son  est espace sans frontières, nappes de brouillard ou nuées acoustiques qui renforcent cette notion d'unisson. Les contrebasses et violoncelles en font une plongée sub-aquatique et marine de toute beauté et grandeur impressionnante. Dans l'Eglise ST Paul, aux arches illuminées du choeur, on déguste allongé, les réverbérations sonores à loisir.


Sarah Davachi
Sarah Davachi compose des expériences. Ses environnements sont basés sur une approche musicale à la fois minimaliste et englobante et une physicalité psychoacoustique. Ces mondes “irréels” évoluent lentement, et les drones précis de Davachi, son goût de l'harmonie, des tonalités implicites et des motifs décalés les font osciller entre motricité et immobilité, avec une expressivité et une force évocatrice intelligemment dissimulées dans les vibrations sonores.

A l'orgue monumental s'est installé l'interprète, gardienne et source des sons sortis de ce buffet splendide personnage, immense soufflet des résonances vibratoires. En un long souffle tenu dans le cosmos, des stratifications et superpositions de sonorités s'épanouissent dans le champ immense de l'architecture enveloppante. On quitte les pupitres de l'orchestre pour se tourner physiquement face au monstre vibratoire. Au buffet d'orgue on se restaure sans modération de cette apesanteur et dilution des sons. Des ondes sans fin se disperçent dans l'espace, vibrant, pulsant: l'instrument immobilier dans toutes sa splendeur irradie et les vibrations au sol sont impressionnantes. Personnage et acteur de l'opus dans un univers quasi hostil et menaçant, étrange, la rencontre avec les vents est un acte créatif commun et unique. Les sons tournent, s'installent, planent, déferlent selon les tempis, en boucle sempiternelle, à la tombée de la nuit. Crépuscule du soir qui s'allonge et se poursuit, s'étire et prolonge la temporalité.

Lyra Pramuk
Lyra Pramuk, explore une compréhension post-humaine et non-binaire de la vie. L'artiste basée à Berlin fusionne la rigueur du classique, les sensibilités de la pop, les pratiques de performance et la culture contemporaine des clubs. Formée à l’opéra et musicienne électronique, elle créé entièrement à partir de sa propre voix un voyage émotionnel et joue avec la perception de la musique, des rythmes, de la parole, du corps et de la relation entre la technologie et l’humanité.

Un guéridon, une table un peu kitsch et le décor est planté: les points de vue du concert changent, et, nomades, on se balade avec son cousin-valise, comme pour choisir son emplacement, son voisin : un terrain de jeu pour l'auditoire qui n'est pas sans charme ni intérêt. Écouter la musique dans des postures variées, expérimenter le son au sol, près du corps palpitant de son voisin ou rester assis sur du dur sur les bancs de bois des stalles. Un rituel cultuel et culturel passionnant et plein de surprises physiques. Une guitare, une voix et deux interprètes fascinantes par leur présence, jeu et proximité. De l'écho pour les émissions vocales, doublage et doublure des mots émis distinctement. Tout se fait ascension émotionnelle et vibrante, en réverbérations multiples, en ricochet pulsatiles. Ample et planante atmosphère rehaussée par le jeu de mains, l'expression du visage de la chanteuse. Un solo de guitare, une voix aux accents graves et diffus, voix monacale d'un officiant, à genoux ou assis: petite et grande cérémonie rituelle qui plonge dans un univers sacré de désir, de sensualité, d'interdits d'interdire les sensations originelles. La main levée d'un tendre prédicateur de bon augure dans le corps et l'attitude de de Lyra Pramuk en poupe.  Comme une litanie, une prière païenne au sein d'une cathédrale de sons et de souffles. L'amplification tournante, enivrante des sonorités comme flux et reflux  en reprises et répétitions. Volume et timbres à l'affut et en symbiose avec une dramaturgie narrative des sons qui bouleverse. Un fabuleux voyage sidéral.


Éliane Radigue, Occam Ocean (2015)
Disciple de Pierre Schaeffer et assistante de Pierre Henry, Éliane Radigue a développé une œuvre originale où confluent la musique concrète, le minimalisme américain et le bouddhisme.
Occam Ocean est un projet exceptionnel, fruit de deux ans de travail entre l'artiste et les musicien·nes de l’Onceim. Ce cycle composant une œuvre, dit-elle « par nature inachevée parce qu’inachevable », initie, aujourd’hui une nouvelle série de pièces dédiées pour la première fois à un grand ensemble.
Le choix et l’utilisation exclusive de sons continus, dit drones, situent l’esthétique d’Eliane Radigue à la croisée des courants minimaliste, électronique et spectral. La dimension spirituelle de ses pièces donne à sa musique un caractère méditatif
.

Au final et toujours face aux arcades gothiques illuminées du choeur, deux guitares caressent leurs cordes avec un archet: lentement, doucement, religieusement. Délectation de ces instants fugaces, ténus et plein de suspens. Sons intimes qui s'allongent et seront  un rituel païen qui soude l'auditoire et en fait un public actif et très présent.L'orchestre irrade et se fait acteur et passeur d'une ambiance onirique jamais passive ni assoupissante. Au contraire, stimulante d'images, d’icônes et de sensations multiples de frissons sonores. Retour au calme, avec les archets glissant sur les cordes des guitares...

Onceim
direction | Frédéric Blondy—
Sarah Davachi I orgue
Lyra Pramuk & Jules Reidy | performance

mardi 24 septembre 2024 — 20h30
Église Saint-Paul dans le cadre du festival MUSICA

 



lundi 23 septembre 2024

"L"épicerie solitaire" : la vacuité de l'espace domestique en sons. Commerçant d'une boutique fantasque onirique.


EXPOSITION

Depuis une vingtaine d’années, François Sarhan a cultivé le personnage fictionnel du Professeur Glaçon. Encyclopédiste, conférencier, grand rassembleur esseulé de la disparité collective, petit négociant du sens modestement rabouté Sarcastique en diable, d’une sagesse incommensurable. Chez lui, au premier coup d’œil, rien ne semble vraiment cohérent, et pourtant, tout se tient. Car pour le Professeur Glaçon, le collage infini, l’écriture automatique ou la combustion musicale spontanée sont des réponses à l’explosion formelle de l’art. De la multiplicité ingouvernable sont nés un monde parallèle animiste, une épicerie et son arrière-boutique.


Pas de quartier pour cette épicerie citadine solidaire de proximité!

Il n'a rien d'un épicier, marchand d'une boutique d'épices, mais c'est en scénographe décoiffant que François Sarhan pose son regard, son écoute sur le monde. Nécessité d'intervenir sur les clichés qui enferment la notion de monstration, de commissaire d'exposition, . Alors dans ce bouleversement de "points de vue" on se balade à l'intérieur d'un petit appartement occupé par les reliefs d'une vaisselle empilée dans une cuisine ouverte, sauf que tout est collage, découpage et suspension d'assiettes en carton, en trompe l'oeil.


Epicerie fine

L'espace est bluffant, on perd ses repères spatiaux et dans ce leurre de perspectives on perd pieds. Et c'est le but: celui de déplacer les corps et les esprits, ailleurs en toute simplicité, en acceptant de se déraciner un peu de nos fondamentaux. Profiter de cette épicerie en solitaire, c'est aussi rendre visite à un artiste qui chérit l'art brut de coffrage, l'instinct, le sensible et le "jamais encore vu ni ressenti". Hors norme et sans chichis ni falbala comme ses créations musicales théâtralisées, comme sa passion pour la transgression de ce que l'on apprend sans le vivre. Une échappée belle dans l'univers de l'artiste à vivre comme un anti-client d'un commerce étrange. 


Un Sarhan, ça trompe énormément

On saute sur l'occasion pour se décaler et apprécier la justesse de la naïveté de Sarhan, de sa crédulité à savourer les petits plats du quotidien dans un bric à brac en vrac, un joyeux bazar pluriel de la diversité. 


Attention aux perspectives fuyantes lors de la visite et poussez le rideau de velours noir pour regarder et écouter les voix du monde. Cocooning comme récompense de votre curiosité!Durable, équitable, bio? Cette épicerie de proximité en milieu urbain est un phénomène à ne pas rater et "visiter" sans modération dans ce quartier touristique à la Martin Paar où tout semble programmé et caricatural... .


Lire: "A taste for Mulhouse"  Auteur Martin Parr Éditeur Médiapop

,du ven 13 sept au jeu 3 oct

vernissage jeu 12 sept - 18h30
QG du festival - Ancienne Poste - place de la cathédrale

 

dimanche 22 septembre 2024

"Cavacar": l'Ensemble L' Imaginaire et Sergio Rodrigo face à face.


 Une nouvelle génération dessine l’horizon de la création musicale en affirmant ses racines. C’est le cas de Sérgio Rodrigo qui développe une écriture musicale singulière à partir de sa culture brésilienne natale au prisme des enjeux politiques du métissage.

De cette petite guitare qu’il pratique en contexte populaire, le cavaquinho, il a transposé des sonorités, des rythmes et des modes de jeux, mais aussi et surtout une conception horizontale des cultures, des genres et des gestes. Interprétées par L’Imaginaire, ses partitions sont des récits intérieurs, des environnements, des corps et des attitudes.



Sérgio Rodrigo
, Cobra arco-íris, pour piano seul (2023)
Sérgio Rodrigo, Cosmogrammes, pour flûte basse seule (2023)
Sérgio Rodrigo, Cavacar, pour flûte, saxophone et piano (2023)

  1. You learned our nothing
  2. We are the invisible man
  3. Selfie with Milton, Hermeto and Moacir
  4. You exist and you are important to us
  5. Nana


Thibaut Tupinier, clarinette
Hugo Degorre, accordéon
Marin Lambert, percussion

 

Sergio Rodrigo et l'Ensemble l'Imaginaire


Sérgio Rodrigo un compositeur et multi-instrumentiste brésilien. Sa pratique artistique transite entre la musique classique contemporaine, la musique populaire brésilienne, improvisation, bande-son et création avec des ressources technologiques. Il collabore fréquemment avec des groupes consacrés à la musique de concert contemporaine, explorant également les échanges avec la musique populaire et des partenariats avec des artistes de la littérature, des arts visuels et du cinéma.

     Sa trajectoire académique consiste en une recherche d'une intégration entre l'activité de composition et la réflexion sur la création artistique. Pendant son master, il a présenté une réflexion sur la création musicale fondée sur la philosophie de Gilles Deleuze, sur la production pédagogique de Paul Cézanne et Paul Klee et il a abordé son propre processus de création en dialogue avec ces auteurs.

"Cobra arco-íris", pour piano seul (2023 – création)

Un opus intimiste où le piano en solo perle les notes dans une virtuosité sidérante : c'est un exercice remarquable d'interprétation méticuleuse pour engendrer une ambiance singulière.

"Cosmogrammes", pour flûte basse seule (2023 – création). Cette oeuvre est remarquable pour ce qu'elle délivre de tension, de recueillement et de concentration: il faut dire que le souffle de l'artiste très engagée, Keiko Murakami, est du "jamais entendu", inouïe performance de 25 min. L'interprète aux aguets, à l'affut, en préfigurant, anticipant chaque instant musical.Sons de clapets en écho, petit métronome constant du bout des doigts et jeu corporel engagé à l'appui. Un rythme haletant, audacieux et surprenant sourd de l'instrument comme un mugissement, un râcle: animalité de cette musique très charnelle, puissante et sensuelle. La cadence, la frappe aux abois pour un opus remarquable. Une performance qui maintient le publique en alerte, en haleine. Un miracle sonore des plus convaincant.

"Cavacar", pour flûte, saxophone et piano (2023 – création). 35 min.

"En tant que compositeur j’adopte une posture de « cavacar » les instruments pour lesquels j’écris en cherchant de nouvelles approches et techniques, en concevant chaque instrument comme un médium propice à la circulation de processus cinétiques et articulatoires spécifiques en accord avec cette conception rythmique.  Le jeu du cavaquinho relève d’un champ sémantique qui exprime le geste même qui implique son exécution : cavacar signifie creuser, remuer, tourner, tordre. C‘est sur le cavaquinho que j’ai commencé, tout jeune, à improviser, ou « cavacar » mes premières compositions. Musicalement, cavacar signifie activer et agiter la matière sonore par des gestes et des techniques spécifiques. C’est sa nature-même (celle d’un instrument à court temps de résonance) qui favorise un type de geste qui cherche une réactivation sonore permanente. C’est donc le rythme lui-même qui naît d’une condition fragile, d’une sorte de résonance minimale qui appelle un engagement corporel spécifique. Un aspect fondamental de mon approche de la composition réside exactement dans cette image qui entrelace le corps sonore et le corps humain"

. C'est comme une averse, une pluie de notes par temps gris. Des hallebardes en continu de notes et sons nous propulsent à bras le corps dans une atmosphère particulière: le trio comme une partition commune qui chaloupe, danse, se meut à travers les corps médium des interprètes. Des frappes sur les cordes du piano, des frottements sonores pour les vents: saccades, éclats et spirales du souffle, tectonique puissante du son. Un déchainement cacophonique sème le désordre, l'accalmie alterne pour une sorte de mélodie fluide: flux et reflux, remous, vagues déferlantes en alternance. Tempête et assauts de musique pour couronner ce combat sonore. Cette lutte en proie aux éléments fondateurs: rythme, hauteur, cadence et polyphonie de sons incongrus. En cercle autour du piano, le trio concocte une potion magique hallucinante qui conduit au ravissement: magie et hypnose se détachent de cette oeuvre passionnante, inédite, inouïe.

    Sérgio Rodrigo a étudié la composition à l’Université Fédérale de Minas Gerais (au Brésil), à l’Accademia Nazionale di Santa Cecilia, à Rome, et au Conservatoire de Strasbourg. Son travail de recherche en doctorat, mené sous la direction de Grazia Giacco, porte sur la relation entre l'expérience du rythme musical et l'immersion dans la matière sonore à partir des pratiques musicales de matrices afro-brésiliennes.

Ensemble L’Imaginaire
flûte | Keiko Murakami
saxophones | Olivier Duverger
piano | Carolina Santiago Martinez

Dans le cadre du festival MUSICA le 22 Septembre salle de la Bourse