jeudi 26 septembre 2024

"mode d’emploi"  et le Scratch Orchestra Strasbourg: vernissage "protocolaire" et délivrance des secrets de fabrication d'une oeuvre. !


 VERNISSAGE-PERFORMANCE
exposition mode d’emploi

Le Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg consacre une grande exposition aux œuvres à protocole des années 1960 à nos jours.

Les œuvres à protocole prennent la forme d’une instruction de l’artiste — écrite, orale ou graphique — pouvant être réalisée (potentiellement) par quiconque. Cette conception de l’art dont on trouve notamment les prémisses chez Marcel Duchamp et László Moholy-Nagy a fortement irrigué la musique contemporaine, de John Cage à Cornelius Cardew ou Pauline Oliveros, de Christian Marclay à Jennifer Walshe. Musica s’associe au MAMCS autour de la section musicale de l’exposition et à travers un concert-performance lors du vernissage.

La vie, mode d'emploi selon Perec: ici c'est plutôt "l'oeuvre, mode d'emploi"!

Alors en avant la musique pour fêter l'absence de protocole de vernissage "officiel" des commissaires et instigateurs d'exposition. On retrouve avec plaisir les artistes en herbe du Scratch Orchestra pour une déambulation percussive à coup de petits cailloux entre les mains des musiciens qui percutent à l'envi dans les salles du musée résonantes: celle de Gustave Doré s'avère fort réverbérante. Sur les cursives de la nef, trois chanteurs angéliques, lointains succèdent à une performance édifiante d'une percussionniste étrange de plain pied au coeur de la nef du musée.. Le gong qu'elle frappe de plus en plus intensément prend des proportions inquiétantes et magnétiques. Jambes rivées au sol, pliées, elle rend le son puissant et proche en résonance pertinentes.Au tour du groupe de performeurs de s'adonner à des jeux sonores inénarrables, assis à terre comme des enfants, jouant et souriants. Leurs instruments ne sont autres que jouets, accessoires désopilants et venus des tiroirs secrets de l'enfance. Ce joyeux parterre amuse et use de ses charmes pour enchanter le public, nombreux, réunis autour d'eux. Cacophonie ascendante et drôlatique pour instruments détournés de leur fonction premières: billes, peluches, hochets, tous de vives couleurs, de métal ou de plastique: une caverne d'Ali Baba, un étal sonore, une boutique chamarrée, colorée, amusante et bien achalandée. Que voici une formule sympathique, engageante et participative, originale pour vernir une exposition de grande qualité: "mode d'emploi" dont les commissaires, chercheurs et organisateurs nous expliquent les règles du jeu en une conférence-rencontre animée. Le "protocole" au coeur du sujet ou les tribulations des monteurs d'expositions actuelles ou "le mode d'emploi" fait se déployer les imaginations, les compétences et les savoir-faire! Une visite "éclair" de l'exposition permet encore de rencontrer musiciens et scratcheur au coeur des salles qu veulent bien délivrer les secrets de fabrication des oeuvres exposées. A suivre...

Avec des pièces de Pauline Oliveros, Takehisa Kosugi, James Tenney, Carol Finer et Cornelius Cardew.

Dans le cadre du festival MUSICA le 26 Septembre

Exposition du 27 sept 2024 au 1er juin 2025


commissariat Philippe Bettinelli, Anna Millers
conseiller Matthieu Saladin

"Patterns for auto-tuned voices and delay": Lisel, seule et avec d'autres espaces

 


Souvent présente auprès de Ted Hearne ou au sein du groupe vocal Roomful of Teeth, également interprète de Meredith Monk ou John Zorn, Lisel (aka Eliza Bagg) développe sa propre pratique expérimentale en unissant voix et électronique.


Dans Patterns for auto-tuned voices and delay, son dernier album paru en 2023, elle projette une grammaire ancienne issue du chant médiéval et de la Renaissance dans un univers minimaliste et ambient, mettant à profit différents effets de transformation vocale (auto-tune, delay, synthèse granulaire) pour atteindre de nouvelles qualités expressives. Une polyphonie solitaire à l’ère de la multiplicité dans l’un.


Seule, robe bleue bouffante, longue chevelure nouée, Lisel prend le plateau, simple, modeste, discrète. La voix se délivre créant des atmosphère monacales de toute beauté Elle crée des espaces sonores virtuel, en 3 D musical qui nous projettent ailleurs.Cosmique ambiance à partir de peu de choses. La pureté de sa voix au timbre chaleureux, angélique propulse dans une atmosphère parfois douce et enveloppante, parfois tonique et virulente. La tessiture de bronze, de beaux graves eb sus et le tour de charme est joué. Dans son ample robe, assise, à genoux elle délivre une âme, telle la muse Echo qui réverbère le son et disparait, désincarnée au lointain. Laissant traces et signes de son passage dans les vibrations et fréquences de sons. Sons fabriqués, prolongés à partir d'une matière vivante et acoustique de cordes vocales bien tendues! Les morceaux s'enchainent dans une logique et fluidité irréprochable. On navigue en poupe sur ce navire à effets vocaux multiples où l'on change de cap à l'envi. Du souffle, de la densité dans sa texture vocale qui se joue des obstacles comme un jeu où les indications et directives seraient à choisir et inventer. Des effets vocaux sidérants sourdent de la machine autant que du corps de l'interprète. Le timbre toujours amplifié, validé et tamponné par la grâce des évolutions de l'artiste, micro en main, regard au lointain. Son "répertoire" indisciplinaire multiforme et polyphonique faisant le reste. Un pur moment de bonheur et d'écoute active, secoué par les ondes sismiques des fréquences vocales inédites.Des voix dévoyées sorties du tunnel.

A la salle de la bourse le 25 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

"Resonanz": l'humour des notes ne dénote pas! Lookbock sonore désopilant.

 


L’imagination comme trouvaille, jaillissement, relation inattendue, mais aussi comme atelier d’imagerie intérieur et faculté à laisser libre cours aux représentations mentales. Voilà qui pourrait définir l’état d’esprit de ce concert de l’ensemble à cordes Resonanz.

Enno Poppe nous conduit dans une forêt de trèfles à quatre feuilles illustrée par quatre quatuors à cordes sur scène (Wald), tandis que François Sarhan compose, varie et rumine (Covaru) les effectifs potentiels de l’ensemble, du soliste au quintette. Joanna Bailie, toujours en quête de visions sonores, propose quant à elle une transposition musicale du temps d’exposition photographique (Residue).


François Sarhan
, Covaru (2024 - création mondiale) 

On reprendra bien un brin de François Sarhan! Notre espiègle vedette du festival MUSICA -on se souvient de son flipbook des années 2019-collector- et on feuillette sa dernière oeuvre du bout des oreilles qui n'ont pas de paupières.Il pleut des cordes ou des hallebardes de violons, violoncelles et contrebasse pour cet étrange formation de musique de chambre bien chambrée et cet "orchestre" inédit en demi-courbe comme un amphithéâtre résonnant. En robe des chants, cette musique impromptue, innocente autant qu'impertinente. Les sons fusent, s'évaporent en élixir de jouvence et part des anges. Perles de musique, petites touches discrètes des cordes pincées, unisson des archets qui frottent, glissent, tapotent les cordes. Glissandos et lamentos au menu de ces dégringolades sonores humoristiques. Plaintes ou gémissements langoureux, pleurs des cordes tendues qui ne cèdent pas ni ne plient. et décapantes à souhait. La surprise est de bon aloi et l'on se fraye un chemin de traverse dans ce foisonnement de sonorités spatiales. Du suspens aussi quand la contrebasse tente de remettre un peu d'ordre parmi cette tribu joyeuse. Murmures feutrés des répétitions, reprises en vagues successives. Des voix enflent, accélèrent le tempo, des percussions des mains en claquements irréguliers, des miaulements: le bestiaire de Sarhan  est une belle assemblée démocratique dans ce forum délicieux de l'humour, de la recherche de laboratoire fou trac et savant d'un Merlin l'enchanteur du son. Allez, on y retourne immédiatement!



Joanna Bailie
, Residue (2024 - création mondiale)
Promenons-nous dans les forets sans bois et les cordes pour scruter une clairière de sons toujours dispersés en forme de demi-cercle.Bien serrés, en accord -raccord pour un corps à corps avec la musique. Le chef, aux aguets de cette oeuvre douce, lente, hypnotique et soporifique aux virées spatiales oniriques de toute beauté. On se prend à rêver sur le fil tendu des notes et tenues des phrasés amples et délicieux.




Enno Poppe
, Wald (2010)

Les sons courent, se rattrapent, se doublent dans cette course poursuite en introduction, préambule musical. S'allient, s'associent pour que l'ensemble des cordes, 16 musiciens aguerris à la fantaisie s'installent dans une ambiance mouvementée. En montées-descentes successives, en ricochet comme des passations de sons que l'on attrape au vol pour les confier à son voisin qui en fait une interprétation. Jovial et ludique univers de glissades, incidents, chutes sonores en série. Des entrechoquements, hachures et rires en cascade pour cette réunion, assemblée  et sons des voix, des souffles. Scies et autres engins évoqués en filigrane. Des sons du quotidien de machines nous plongent dans le labeur de machines enrouées, grippées. Grincements, râpes pour mieux deviser de concert dans cette agora de cordes qui bavardent à loisir. Conversation, discours, harangue sympathique au public qui n'en est pas exclu. Les rouages de cette création bien huilés et fonctionnant dans des touches d'humour des notes et de détente d'écoute  Indisciplinée et audacieuse cette pièce fonctionne à plein et déliés et tente de surnager d'un délire salvateur. Virulence d'un tempérament vif, qui déferle en vagues successives en ascenseur pour un échafaud  sans guillotine dans une rapidité finale incongrue et surprenante. Un concert-cocktail de bienfaits anti académiques qui fait du bien.


Ensemble Resonanz
direction | Peter Rundel

A la Cité de la Musique et de la Danse dans le cadre du festival MUSICA