mercredi 2 octobre 2024

"The Rise"  Eva Reiter | Michiel Vandevelde  | Ensemble Ictus & Disagree : derrière les miroirs...Des faunes a-phones...

 


Dans The Rise de la compositrice autrichienne Eva Reiter et du chorégraphe belge Michiel Vandevelde, les corps qui jouent, les corps qui dansent et les corps qui chantent font émerger sur scène un nouveau monde à partir du cycle de poèmes Averno de Louise Glück.

Le maître de cérémonie est Ruben Grandits, un acteur sourd, magicien de la traduction, qui fait circuler le sens entre la langue, le signe et le son. Il guide les dix interprètes à travers la bouche du volcan du lac Averne, lieu de passage entre le monde des vivants et celui des morts. S’inventent alors sous nos yeux : des instruments extraordinaires, de nouvelles harmonies, une autre grammaire, une politique de l’art.

 

Il est devant nous, très proche et s'exprime uniquement avec des gestes, amples, précis, fluides: conteur d'une histoire qui se lit en surtitre, cet acteur "muet" est de toute franchise et beauté. Dans un costume pastel, bigarré, ample, il se meut très à l'aise, visage et regard ouverts, à l'écoute. En fond, une toile argentée, froissée l'enveloppe, le protège. Ce prologue, préambule entre danse, langage des signes et gestuelle corporelle singulière touche et ouvre vers un spectacle inattendu. Bruits d'effondrement, de cataclysme, de tempête pour ornement. Deux personnages en bord de scène, mimes, faiseurs de corporéité unique en son genre. Puis c'est l'apparition de quatre autres interprètes, alignés, accroupis frottant, grattant le sol en des gestes circulaires, souples: on y simule l'écriture, l'effacement, la perte ou la disparition. En s'essoufflant et émettant des signes de vie et de respiration.Gestes vifs et fébriles qui augurent du rythme de l'opus en train de naitre. La danse y tient la part belle, reptation et autres circonvolutions en toges blanches comme une frise apollinienne, blanche, profilée comme des Isadorables ou danseurs grecs. De tubes de diverses formes surgissent vents et souffles; ceux de la danse et de son énergie motrice. Huit interprètes tiennent le plateau et entourent notre conteur-narrateur "sans le son". Mais avec toutes les suggestions de lectures possibles engendrées par la langue des signes, revue et corrigée au profit de la chorégraphie. Des faunes, a-phones en diable, des nymphes comme chez Nijinsky et Debussy. Discours dans le vent. Danse de bras à l'unisson en segments, passages fulgurants et acrobatiques, capoeira et hip-hop comme fondamentaux. Mudras indiens quasi tétaniques comme ornement et musicalité très codée. Danse de bâtons alors que la toile de fond s'est effondrée, fait place à une autre, sorte de photographie géantes sépia noir et blanc, floutée. L'univers est cosmique et onirique. Au sol, le blanc poudré évoque sable ou neige dans laquelle foule un danseur acrobate se défiant des embuches. Le relief des éclairages au sol en fond une aire de déplacements dangereuse. Ce cortège de nymphettes se double par l'exercice de bruits sortant d'instruments à vent confectionnés de toute pièce. Soufflet géant qu'active une danseuse grâce au poids de son corps, immense cor, sorte de vent étiré de toute beauté. Les artistes s'y adonnent avec bonheur à la percussion, au souffle à la tempête. Comme un chemin de croix, ils portent un dispositif fait de branches et bâtons, assez singulier. Les toges de couleur flottent comme pour des vestales ou autres gardiens d'un temple ténébreux, mystique et mystérieux. Une scie musicale et corporelle s'y ajoute dans ce chaos corporel, foisonnant et très "musical". Notre narrateur toujours au poste de garde. Des jeux de loupe viennent faire de nos acteurs des monstres détirées, malmenés, grotesques et comiques. Quasi burlesque interprétation corporelle de la différence. En trompe l'oeil comme un leurre scénographique corporel. Un cornet à quatre pavillon fait fureur, géant et très esthétique, longue forme énigmatique dans ce cabinet de curiosité, cette danse en chambre pour octuor diabolique. Tremblements, oscillations, parcours spatiaux des danseurs comme occupation du territoire évanescent.et de l'étrangeté. Une voix s'élève, angélique, pure, aiguë pleine de charme divins.Brouillard et fumigènes à l'appui. Des tourbillons de danse, des volutes fluides et éphémères arrêtent le temps. Des reptations épileptiques, hystériques en contraste. Au final une sorte de chant choram médiéviste, religieux font office d'épilogue pour cette épopée singulière, odysée du langage entre silence et expression des corps dans tout leur état musical et sonore. Corps vecteurs de souffle, de vie, d'énergie, de tous et de dynamique. On rêve dans un univers archaïque, léger plein de matière transparentes; des toges à la toile-rideau de fond, la transparence est de mise.

 

sA la salle gruber dans le cadre du festival MUSICA


lundi 30 septembre 2024

"RuptuR" Caravaggio | Les Percussions de Strasbourg: au point (de rupture), bleu ou saignant?....

 


Depuis bientôt vingt ans, Caravaggio creuse un sillon essentiel entre la musique contemporaine, le jazz expérimental et le post-rock.

Associé aux Percussions de Strasbourg, le groupe présente une création détonante imaginée par Samuel Sighicelli et Benjamin de la Fuente. RuptuR, c’est un flux continu d’énergie, un mouvement d’élévation hypnotique et une tension sensible accumulée jusqu’au point de non-retour. Les virages sont serrés, l’écoute secouée, les collisions toujours contrôlées. À bord de cette machine hybride, la virée est haletante, sinueuse mais surtout libre. Ni dieux, ni maîtres.



Mitrailles de sons, salves...? Voici un ensemble parfait, au point de rupture! Sept interprètes aguerris à la pratique poly-sons prennent le plateau, fumigènes déjà opérationnels, histoire de faire ambiance. Chacun à leur poste, leur pupitre, au "piano" comme des grands chefs, orfèvre en leur matière. Matière à percuter bien sûr mais dans un registre très vaste, bordé par un synthétiseur virtuose et plein d'inventivité de torsions sonores décapantes.l Tonique environnement sonore très riche, en vibrations, bouleversements et fulgurances. 

Des conversations s'installent entre eux, en ricochet, prenant la balle au bon pour des passations sonores très construites, minutieusement cadrées. On se passe le relais à l'envi dans un rythme ébouriffant. La basse fait des miracles d'impressions sonores et rivalise avec le violon. Un petit robot lumineux se tord pour mieux faire le tour de la question scénographique. Lumières virulences au diapason de cette fresque géante. Les percussions plus sèches, acoustiques prennent le relais et créent un univers onirique déstabilisant. Planant, mystérieux, plein de suspens. Alors que tout reprend, foisonnante musique hallucinante, hypnotique, sidérante. En éboulement, avalanches et autres tectoniques géologiques de bon aloi. Au final, le trouble, diffus s'installe et se perd dans une perspective fuyante très étrange." Une virée dans l'espace sonore dont il fait bon revenir au sol pour se poser et vibrer encore des soubresauts et rebonds des notes percutantes.Médusant, pétrifiant d'étrangeté. Le Caravage en tête de gondole....
 

musique | Benjamin de la Fuente et Samuel Sighicelli
création lumière | Christophe Schaeffer
son | Vanessa Court
régie | Laurent Fournaise

Caravaggio
basse électrique | Bruno Chevillon
violon, guitare ténor électrique | Benjamin de la Fuente
batterie, pad électronique | Éric Échampard
synthétiseur et sampler | Samuel Sighicelli

Les Percussions de Strasbourg
Théo His-Mahier
Emil Kuyumcuyan
Lou Renaud-Bailly

Au Théâtre de Hautepierre dans le cadre du festival MUSICA


dimanche 29 septembre 2024

Quatuor Diotima | Axelle Fanyo: "Arnold Schonberg visionnaire" : un quatuor pour trois compositeurs majeurs

 


ARTE et Musica dévoilent en avant-première le documentaire d’Andreas Morell sur Arnold Schönberg réalisé à l’occasion des 150 ans de la naissance du compositeur.

Pour illustrer le caractère visionnaire du maître de la Seconde école de Vienne, le Quatuor Diotima donne son Deuxième Quatuor, œuvre charnière dans le passage de la tonalité à l’atonalisme — en compagnie de la soprano Axelle Fanyo, puisque, fait rare dans l’histoire du genre, deux des mouvements comportent des lieder sur des poèmes de Stefan George. Grido d’Helmut Lachenmann et Bobok de François Sarhan complètent le concert et nous montrent combien l’expressionnisme a irrigué la musique contemporaine jusqu’à nos jours.


François Sarhan, Quatuor n°1 “Bobok” (2002)

Voici de quoi réjouir et étonner le public, "habitué" aux élucubrations dantesques et inventives, drôles et décalées de François Sarhant. Une composition rigoureuse, sorte de conversation entre les instruments, réinterprétation de la nouvelle de Dostoevski "Bobok". Ce mot magique, leitmotiv, récurrent, transformé par analogie en un accord, entendu dès le début, qui lui-même se développe et se renverse au fil de la pièce.Bel ensemble cohérent d'architecture musicale menée de doigts de maitres par les interprètes complices du quatuor Diotima.


Arnold Schönberg, Quatuor à cordes n°2 (1907-1908) 

Une mine de sons, quasi mélodiques et fort flatteurs à l'oreille alors que la cantatrice à la voix de bronze émet une plainte tendue. Comme un prolongement du jeu des cordes qui prennent le relais dans de vastes et longues tenues.


Helmut Lachenmann, Quatuor à cordes n°3 “Grido” (2001) 

Ouevre phare de cette soirée qui débute par des sifflements, effets sonores de sirène portuaire émis par les cordes. Souffle des archets sur les instruments en virevoltes, ornements, grincements, étincelles.Dans une atmosphère sombre et sourde, très contrastée. Les sons y sont organiques, animal, raclements, râles: de gorge, de pharynx, très anatomique, charnels. Puis plus légers au fil de l'oeuvre, diffus, vifs, aériens, sautillants. L'écoute est tendue, acérée. L'exercice musical est virtuose, à l'affut des incidents tectoniques de la partition lumineuse, chaotique. Des sons infimes maintiennent en haleine et concentration. Un concert hommage de toute beauté: le quatuor Diotima au mieux de sa "petite forme" de chambre!


soprano | Axelle Fanyo

Quatuor Diotima
violon | Yun-Peng Zhao
violon | Léo Marillier
alto | Franck Chevalier
violoncelle | Alexis Descharmes


présenté avec Arte

A la Cite de la musique et de la danse le 29 Septembre dans le cadre du festival MUSICA