Dans chacune de ses performances, Steven Cohen fait de son
corps un objet vivant, transgressif, une œuvre en soi. Perché sur
d’imposantes chaussures à plateforme, l’artiste sud-africain se présente
à nous telle une créature vêtue de costumes spectaculaires. À travers
cette apparence, il explore des thèmes comme l’identité, la souffrance,
la mémoire et la résistance.
Avec People Will People You, Steven Cohen propose une
expérience inédite. Il engage un véritable dialogue avec le public. Lui
qui s’est toujours exprimé par le langage du corps, en faisant de
celui-ci à la fois le médium et le message, choisit ici de prendre la
parole. Un geste rare, presque radical, où la voix prend la forme à son
tour d’un acte d’existence et de résistance.
Il ouvre ainsi un espace de rencontre où chacun·e, artiste comme
spectateur·rice, devient à la fois témoin et acteur·rice. Un lieu où
les mots circulent et libèrent.
Steven Cohen donne à voir un rituel de transfiguration inversée.
Il s’agit d’une plongée dans l’intime. Détruire pour mieux créer : tel
est le paradoxe fondateur de ce rendez-vous. La disparition d’une œuvre
en engendre une autre. Le geste de faire se mêle à celui de défaire,
dans un processus continu de métamorphose.Ce rituel devient alors une invitation : celle d’une
transformation partagée, où l’art et la vie se confondent, se
nourrissent mutuellement, et où l’un donne à l’autre sa raison d’être,
ses moyens de transcender le chaos.
Il fait une apparition, lente et magistrale, costumé de lambeaux de tissus colorés, pastels, de particules brillantes parsemées dans ce vêtement étrange, les pieds chaussés de sculptures baroques comme des pare-feux en cuivre ou de fonte,mobilier de jardin d'époque. Deux logues perches pour appui, un casque fait de plumes et de pétard qui explose de suite!
Le visage maquillé, grimé, dessiné savamment de papillons , de traces et signes cabalistiques fantaisistes. Les lèvres noires comme des coeurs, des pétales de fleurs, de tulipes noires. Le regard lointain, la démarche solennelle ou chancelante comme on voudra bien l'interpréter. Marche hésitante, posée, fragile comme tout son corps pourtant massif et architecturé. Il s'adresse au public, placide, imperturbable, dans une grande sérénité dictée par la sagesse de l'âge, de l'expérience. Rien de grand guignol ni d'ostentation dans cette parade animale, digne d'un paon qui serait devenu modeste. En quête de reconnaissance, d'amour, de considération. Lentement, il se hisse sur une sorte de chaise, tabouret sculpté, droit, rigide, anguleux,support de son corps endolori. Statue vivante, mobile, il déchausse ses petits monuments antérieurs pour les troquer contre d'autres atours plus géométriques: les pieds comme des piédestal mobiles qui ,parcourent un jardin imaginaire. Comme des socles qui interdisent la mobilité mais pas la motricité.Cet étrange personnage, c'est Lui, Steven Cohen, riche d'une longue expérience de performeur en milieu urbain. Déjà tout petit à Six ans, le voilà costumé à sa guise, pas "déguisé". Un choix poétique, plus tard politique dans ce vaste monde ou l'apartheid, la ségrégation va le frapper de front, de près. Une série de vidéo retrace son parcours "scénique", ses interventions proscrites et interdites. Jamais provocantes, ni numéro de cirque.
On se souvient à Strasbourg de deux mises en situation phares restées dans les mémoires: dans un distributeur de bonbons aux Arts-Déco chaufferie et sur la stèle des Halles Synagogue qui avaient touché, bouleversé les participants. La mémoire ici convoquée pour conter un destin artistique hors norme. Il invite le public à l'interroger en toute simplicité: c'est délicat tant il impressionne, mais n'en fait pas un pouvoir de domination sur le public. Steven Cohen serait compagnon de Angelica Liddell ou Robyn Orlin, inclassable artiste questionnant la mort, la vie, son métier, sa place dans le monde des Arts Vivants. Plasticien, il se fabrique à vue à l'aide de bandes noires un tableau fait d'empreintes sur son visage.
Un long travail in situ qu'il effectue à vue, face au miroir, ayant troqué son costume d'apparat pour un marcel et un short noir de travailleur.Un contraste sensible, mais on l'a déjà vu en salopette de 'ouvrier, en artisan du beau dans des tenues modestes. Steven Cohen est proche, de plain pied en communion avec son public; autant ému que lui, sans estrade ni plateau pour le distancer. Belle et unique apparition sur la perte, l'usure, la consécration: des images d'une exposition rétrospective actuellement en Afrique du Sud pour témoin de l'importance de son parcours: reconnaissance absolue et enfin attestant de l'importance de sa place dans le monde. En toute modestie, Steven s'efface, qui le parterre après des adieux touchants et frémissants d'authenticité. La démarche hésitante d'un corps fatigué mais toujours expressif, partageux, accessible à l'autre en dialogue, face à face. Jamais en opposition ni victoire.Pas d’esbroufe ni de paillette pour ce facteur d'oeuvres incontournables d'une beauté fulgurante.Un papillon "Apollon" les ailes déployées, insecte de jour et de nuit fugace, éphémère dans le temps de la scène.
Pour une "petite mort" entre Eros et Tanatos.Phalène ornithologique suspendue comme un trophée imaginaire d'une chasse au papillon impossible: sans prise avec aucune épingle ni filet!Aux origines d'un monde archéologique de l'avenir.
Steven Cohen est né en 1962 en Afrique du Sud. Performeur, chorégraphe et plasticien, il vit aujourd’hui en France. Il réalise ses performances dans l’espace public, dans des musées, des galeries et des salles de spectacle : Put your heart under your feet…and walk (2017), Boudoir (2022). Son travail met en lumière ce qui est en marge de la société, à commencer par sa propre identité d’homme blanc queer, juif et sud-africain. Loin d’être narcissiques, les mises en scène de son corps, nourries de sa propre histoire, constituent, selon lui, « le support d’une exploration des failles et des grâces de l’humanité ». Ses maquillages ultra-sophistiqués, soignés, sont aussi élégants que surprenants.
Ses costumes excentriques, brillants et féériques, empruntent aux univers du luxe et de l’élégance, à des souvenirs de rituels archaïques, à une mémoire bourgeoise ou coloniale comme aux inspirations queer. Ils dévoilent plus qu’ils ne cachent et contraignent le corps et le mouvement, comme pour marquer à la fois le poids du monde et les entraves des pouvoirs sur les corps. Ce sont avant tout des montages ou des collages à même le corps, le transformant en chimères ou en êtres hybrides à l’identité incertaine, multiple.
Au TJP jusqu'au 14 Mars dans le cadre des Giboulées








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