mardi 28 février 2017

Concordan(s)e: "The Spleen": Frank Micheletti et Charles Robinson: les naufragés du délire.

Photo robert becker
La cuvée 2017 de l'expérience "Concordanse" s'annonce gouleyante et enjouée avec la première "mondiale" du duo singulier Frank Micheletti et Charles Robinson: ils ne se connaissaient pas, se rencontrent et tissent trame et chaîne de concert pour une pièce dansée, jouée,racontée par l'un et l'autre à deux voix, à deux corps et accessoires! Une fugue dans des univers drôles et rarissimes, inédits, singuliers, inouïs Fin d'après midi dans la bibliothèque Audoux au Carreau du Temple à Paris..Il apparaît dans le décor, on se soupçonne d'être l'écrivain , mais il bouge très bien et l'autre se meut délicieusement, au sol ou bien ancré dans son grand corps charpenté, tresses et nattes déroulées sur ses épaules: deux hommes, compères, complices, dialoguent, se répondent, cheminent le long des ponts de la rivière d'un texte sur les tripes, l'enveloppe corporelle, la peau. Ce qui fait que l'on se touche, communique: la danse, en fait, la patrole aussi, le verbe à l'appui
Comme une lecture dansée mais pas tout à fait, ce duo se joue des mots et objets hétéroclites, s'amuse ou se regarde, s'interroge, se questionne.La science du jour, la "spleenologie" pour mieux cerner les symptômes d'un mal triomphant.Comme une introspection à deux, un collage d'idées, une dissection étrange de chair et de mots, des entrailles de la pensée en mouvement
Nos deux escogriffes, avec leur arsenal d'objets inutiles ou improbables font les trublions dans les rayons de la bibliothèque avant de saluer le public enchanté de cette rencontre fortuite ou organisée!
La rencontre-échange après spectacle est vive et atteste de tout l'intérêt de la démarche. Qui fait quoi, qui écrit, danse, chorégraphie, qui met en scène, compacte les propositions multiples qui fusent durant les trois mois interrogateurs de préparation où chacun apporte sa pierre à l'édifice?
Pas de "recette" mais un festin généreux à partager encore durant une tournée de ce "Spleen" jusqu'au 30 Mars...
www.concordanse.com

Photo robert becker



"Répertoire": Cécilia Bengoléa et François Chaignaud au CND Pantin:au "Centre", François, Cecilia et les autres.... Focus!


Au tour de "Vlovajob Pru", après Trajall Harrell en 2016 de mettre en lumière leur oeuvre, panorama vivant d'un répertoire contemporain qui se construit et vibre encore, d'actualité, de tendresse, de baroque, de folie mais aussi de réalité cruelle.Cécilia et François serait-on tenter de les citer, de les nommer, Eva et Adèle de la danse, main dans la main, glamours ou sérieux, éphémères ou pérenne, audacieux, toujours!
Une installation à découvrir dans le grand hall à la Galerie du CND, le "centre" incontournable animé par Mathilde Monnier, la maison des danseurs, du métier à tisser toutes les ramifications, convergences et rhizomes de la déesse et muse Terpsichore
Installations avec beaucoup d'extraits de séquences filmées tonitruantes de Bengolia Chaignaud, de photos, croquis, dessins de ses explorateurs de l'espace dansé, ses orpailleurs de la moindre pépite de chorégraphie, de gestuelles qui émeuvent ou se meuvent dans la chair du vivant de l'espèce humaine et animale.Deux courts métrages délicieux "Bombom's Dream et "Rythmasspoetry" à découvrir pour la saveur colorée des images, le hors-champ de l'imaginaire du binôme créateur, ici accompagné par Jeremy Deller. Des rushs, filmés lors de leurs pérégrinations au Japon, sur quatre moniteurs en diffusion simultanée: à vous de lire tout ce qui se passe dans l'espace urbain, de choisir votre espace ou de tenter d'en faire une synthèse en régie directe!


Jeux et plaisir de rencontrer ici le cœur de leur processus de création, à cœur ouvert.
Expo où l'on fait le visiteur improbable d'une expérience partagée, retrouvée.
Huit spectacles au menu dont les deux "premiers" "Dumy Moyi" et "Buss dem head" font figures d'amuse bouche réjouissant, accès direct à leur tempérament, style et signature.
Le solo de François Chaigaud en ouverture, le "Dumy Moyi" découvert à Montpellier danse 2013, ici dans l'espace singulier de béton et mezzanine intérieure du CND est une belle retrouvaille. Lui, seul avec sa voix tantôt de basse ou de ténor (voisine de la haute contre) et sa danse ethnique en diable, affublé de plumes et corolle crinoline polychrome bigarrée...Vus d'en haut, les tournoiements chamaniques de son corps derviche tourneur en extase sont sublimes!Et de chantez tout en dansant sur ces mélodies ukrainiennes, du Tchaikovsky,, des sonorités séphardiques médiévales, des mélopées sur foind de tarentelle ou air de zarzuella, une chanson espagnole ou un air de John Dowland: tout un voyage à travers contrées et paysages physiques, joyeux, arides, résonnant au cœur du béton du CDD, en échos rebondissants: les muses des arts s'y régalent et se joignent à ce bal pour solitaire intempestif, pour chamane ou papas, pour être épris de liberté et de traditions mêlées. "Ma maison, mon lieu utopique, ma demeure, que Chaignaud partage de très près avec le public, debout à ces côtés, frissonnant de cette proximité demandée, revendiquée, acquise, conquise et acceptée!
Une présence haute en couleurs, relevée par une plasticité charpentée d'un corps sculpté par la lumière qui le poursuit, le dessine dans l'espace réduit, le traque ou le révèle à l'envi.

Suite de la soirée avec "Buss dem head","Eclatez-leur la tête" un florilège rastafariste de danses urbaines de la Jamaïque interprété par trois danseurs "pêchus" galvanisés par une musique tonitruante et salvatrice. Au studio, sur les gradins, le public réjoui est en empathie avec tant de fougue et d'enthousiasme de la part de  Cassie dancer et Famous; Cécilia Bengolea délivre ici une composition chorégraphique simple, des gestes empruntés aux cultures urbaines tous azimuts: rebondissante, enjouée et participative, la danse n'a de qualité que de par sa verve, sa chaleureuse tonicité, son énergie jeune et belle, frêle ou puissante selon les corps convoqués à s'en emparer!
L'ambiance chauffe et se communique quand quelques amateurs rejoignent le plateau et s'en donne à cœur joie sur les consignes mimétiques des deux "animateurs fougueux, le temps de la soirée partagée.
Le CND vibre encore tut le mois de Mars des ondes bienfaitrices du couple Bengoléa-Chaignaud, trublions chéris du "centre" le temps de cette judicieuse rétrospective, "répertoire" tout neuf d'une danse qui s'invente et se construit une "histoire à sa façon".
Au CND Pantin, jusqu'au 31 Mars .

lundi 27 février 2017

"Flexible Silence" de Saburo Teshigawara: l'oeuvre d'or !


Quand Saburo Teshigawara rencontre la musique de Messian et de Toru Takemitsu, prend alors corps une formule magique, condensé, concentré de cristaux qui se cristallisent se focalisent pour œuvrer dans le registre de la cérémonie, du rituel, du passage de la mutation.Et créer une matière plastique toute de lumière, de fulgurances corporelles, d'évanescence: du mystère s'il s'en faut !
Belle prestation pour l'occasion en live de L'Ensemble intercontemporain, présent sur scène et maître, métronome de ballet !

Création inédite devant nos yeux d'une danse libre, déliée de Saburo, de ses danseurs en lien étroit avec la présence des inteprètes musiciens "acoustiques".
Messian en ouverture avec son oeuvre "Fêtes des belles eaux" de 1937, musique intimiste, envoûtante, emplie de "silences", ceux qui font vibrer l'espace et les corps, ces silences intérieurs qui emplissent et se répandent en échos fertiles Teshigawara explore tous les interstices, les failles des plages musicales mélodiques pour inscrire dans l'espace, courbes et méandres, entrelacs et tissage de lenteur.Solo fulgurant, duos de choc, ensemble de danseurs virevoltants dans la candeur du noir et blanc: tout est "fait maison" de main de maître, unique créateur des lumières, costumes, décor et chorégraphie. Maitre de cérémonie, danseur hors pair aux gestes précis et mesurés, tournoyant en derviche, ému et enivré de musique et de frissons. Toujours fragile, stylé, rayonnant de modestie et de mesure, jamais dans la démonstration ni la "performance".Dans des cercles et ronds de lumière qui se multiplient, divaguent, et se franchissent à l'envi.


Les pièces de Toru Takemitsu sont de petits chapitres légers: "Air", comme le flux de la mer, le souffle et les respirations du vent, de l'air qui se déplace et fuit la pesanteur. Les corps font de même et glissent, rapides, vifs argent sur le plateau, lumières sculptant l'espace parfois comme des lignes de partitions imaginaires .Le souffle des instruments, la harpe égrainent de petites touches subtiles en rebonds multiples, en écho: les corps anticipent ou répondent, accélèrent ou s'immobilisent à l'envi et la magie opère.La danse envahit l'immense plateau de la salle de Chaillot , gravite, habite l'espace et le crée, en silence aussi dans le bruissement des pas et tracés des danseurs.
On es fasciné par la lenteur ou l'abandon à une gestuelle sobre, enroulée qui se couvre et se découvre en torsades répétées, signature de Saburo, signes et traces dans le vent.
Quel souffle ce soir là parmi danseurs, musiciens et public, emporté par ces ondes et mouvances tactiles, légères, ponctuées de sobriété, de recueillement, cérémonie de la beauté, musique de l'univers, rituel de bonheur.
Félicité d'une pièce rare, apaisante, envoûtante pour celui qui voudra bien se laisser prendre, ravir et capturer, porté par le charme de l'étrangeté.
"Flexible Sience" à Chaillot, TND à Paris jusqu'au 3 Mars