lundi 11 décembre 2017

"Don Quichotte" par le ballet National Sodre d'Uruguay au Festival de Danse de Cannes

Que viva Don Quichotte!
Soirée d'ouverture prestigieuse et symbolique, au Théâtre Debussy avec un "Don Quichotte" qui fera date par les ovations du public, conquis par une oeuvre de répertoire, tonifiée par une troupe galvanisée, sensible et habitée
 par Fondé en 1935, le Corps de Ballet du SODRE (Servico Oficial de Difusión, Radiotelevisión y Espectáculos), un équivalent de notre ORTF, est alors l’une des plus prestigieuses troupes d’Amérique du Sud. Après avoir connu une période de déclin à la suite d’un incendie dans les années 70, il renaît de ses cendres grâce à l’étoile internationale Julio Bocca qui en assure la direction depuis 2010. Rebaptisé BNS|Ballet Nacional Sodre, le danseur étoile lui donne un nouveau souffle.
Pour leur toute première venue en France, la compagnie nationale d’Uruguay offre une version exclusive du ballet Don Quichotte, revisitée par les chorégraphes argentins Silvia Bazilis et Raúl Candal. Ce ballet classique haut en couleur permet aux étoiles de briller de tous leurs feux dans des pas de deux virtuoses aux accents espagnols et des ensembles féériques remplis d’humour et de bonne humeur. Cette version qui met en valeur, outre Kitri et Basile, le Chevalier à la Triste figure, développe une technique hors pair, digne de son directeur, Julio Bocca, qui fut le meilleur et le plus brillant Basile de son époque.
Deux heures durant, c'est un feu d'artifice de pas virtuoses, de gaieté, de pantomime enjouée , d'interprétation fine et subtile des artistes de la compagnie. Sur une musique de Minkus, la chorégraphie multiplie solo, adage et composition pour ensembles, bien menés. De la verve et beaucoup de talents au service d'une histoire rocambolesque, chevaleresque et picaresque en diable.
Décors et costumes hispanisants, couleurs chatoyantes et vives, robes aux volants comme des lèvres de poulpes agités....Un panel de théâtralité rondement menée. On remarque l'interprète fétiche de Kitri, Maria Riccetto, ballerine aux pieds légers, enthousiaste et rayonnante, gracieuse, divine danseuse classique.

"Yama": Damien Jalet et le Scottish Dance Theatre: une vision "siphonnée" du monde.

Des créatures mythologiques ensorcelantes dans une impressionnante scénographie et une chorégraphie hypnotique au Festival de Danse de Cannes 2017
Dans une impressionnante scénographie du plasticien Jim Hodges et sur une musique sombre et claustrophobe de la Winter Family, YAMA explore les récits mythologiques relatifs aux montagnes. Le Belge Damien Jalet signe une chorégraphie hypnotique inspirée par les rituels païens et animistes des montagnes de Tohoku, au Japon. Jalet a déjà réalisé des productions avec Akram Khan, Sidi Larbi Cherkaoui (avec qui il a remporté en 2011 le Laurence Olivier Award pour Babel) ou encore Marina Abramovic (une interprétation du Boléro pour le Ballet de l’Opéra de Paris). Le Scottish Dance Theatre est la compagnie de danse contemporaine la plus connue d’Écosse, placée sous la direction artistique de Fleur Darkin. Cette compagnie réalise chaque fois des créations osées et passe régulièrement commande à des chorégraphes de renommée internationale, comme Jo Strømgren, Anton Lachky et Victor Quijada – débouchant systématiquement sur des productions osées grâce à une équipe dévouée d’excellents danseurs. 
Surprise que l'apparition de créatures issues d'un geyser, cratère de volcan, ou termitière géante, pulsant aux sons d'une musique magnétique! Sortis d'une matrice, accouchant de créatures inouïes, des corps mêlés, anonymes figurent des architectures et formes inconnues, fascinantes, énigmatiques.
Un corps se hisse d'une béance, origine du monde, matrice nourricière, suivi des mouvements telluriques et volcaniques d'êtres singuliers, hybrides, monstrueux. Créatures asexuées, sculptées par la lumière. Telles des esprits incarnés se mouvant dans une nudité apparente, lisse.Masse compacte de corps mêlés, entrelacés, solidaires Véritable vision onirique à la Jérôme Bosch, d'un enfer ou paradis...Chevelures blondes de harpies en furie, s'ébrouant en rythme frénétique, hallucinants. Scandant un rythme infernal de spirales et tourbillons échevelés. On songe à des vermisseaux, éclos, évoluant de façon très organique. Un univers visionnaire inspiré des voyages au Japon de Damien Jalet! Extases et transes de mouvements frénétiques, répétés dans des costumes à ramage et extensions multiples; ce forme un amas singulier de corps agités de tissus noir et blanc zébrés,en bandes débridées. Rêve et cauchemar très visuel, danse plasticienne, icônes de danse de sorcière à la Wigmann, totem et alignement de corps non identifiables, sans égo, ni sexe repérable!
Expulsion, pulsion, fusion de scories en ébullition, lumineuses et organiques sur un plateau, espace réduit, lieu à bascule improbable, arène extrême des possibles pour des interprètes rompus à la virtuosité du déséquilibre!Tel un siphon aspirant les corps un par un, la matière reprend ses enfants, comme chez Anish Kapor ou Charles Fréger,facteurs et  témoins de cette sauvagerie dans l'art d'aujourd'hui Un spectacle comme une palpitation exaltante des formes animées par un bestiaire fantastique digne des plus belles légendes nippones.Très inspirée, cette danse enivrante, bachique, rituel votif endiablé, construite dans un espace restreint,se délivre, compactée pour un impact solide, vivant, incandescent, éruptif. Lumières et matières explorées pour un voyage nippon, une intrusion remarquable au pays de la spiritualité incarnée, païenne de toute beauté!
Damien Jalet passe et transmet sa fébrilité, sa "futilité" frémissante et contagieuse aux danseurs d'un ballet singulier, ouvert à tous les possibles. Animisme et culte dansé qui fera date dans le courant de l'Art, plastique et éphémère de la création contemporaine.


"Another look at memory": Thomas Lebrun se souvient: le palimpseste se délivre, ravisseur de charme!

Le festival de Danse de Cannes 2017 est résolument placé sous le signe de la "traversée", à "saute frontières", perméabilité de genres, d'esthétiques, et placé sous le signe de la passation,
La traversée du vaisseau va osciller entre tempêtes et accalmies, découvertes et surprises: un voyage au long "cours", toutes "classes" confondues! Sous la houlette de Brigitte Lefèvre, figure "légendaire" de la profession chorégraphique, on découvrira une programmation "dense", éclectique, faite pour "ravir" ceux et celles qui voudront bien se laisser aller à la diversité des "genres".
"De l'audace, toujours de l'audace" ou "Etonnez-moi" en référence et credo!


Le festival fait son ouverture avec Thomas Lebrun et ses danseurs.
Dans Another look at memory, Thomas Lebrun traverse en compagnie de trois de ses plus fidèles interprètes dix années d’écriture chorégraphique. Rejoint pour un quatuor final par un jeune danseur rencontré à l’école supérieure du CNDC d’Angers, cette création parle de mémoire et de l’importance de la transmission.
De Marguerite Duras, le chorégraphe retient comme source d'inspiration que "je ne comprend pas toujours très bien ce que je dis, je sais seulement que c'est vrai": tel "le ravissement de Lol Von Stein", le voici embarqué dans l'écriture, l'acte de création, le "phrasé" de la danse: comme un paysage que l'on voit défiler du train et qui se démultiplie, se développe à l'infini. Ainsi, il en va de cette pièce, sorte de palimpseste de l'oeuvre du chorégraphe qui reprend en condensé ses pièces, interprétées par ses fidèles compagnons de route, ses danseurs, à l'origine de son répertoire. C'est sur une musique méconnue de Phil Glass que démarre une cérémonie , litanie très mystique qui va littéralement "ravir", capturer les spectateurs et témoins des évolutions quasi indescriptibles de ses passeurs de gestes.
Musique hallucinante, envoûtante, répétitive qui se prête au jeu de l'habillage sur "mesure", en mesure ou en contrepoint d'orgue...."Défaire une mémoire pour en refaire une autre", contemporaine, d'aujourd'hui dans une tension, un rythme, une pulsion intérieure, singulière. Du "sur mesure" pour les interprètes, acteurs d'une gestuelle saccadée, issue d'un nuancier, cromalin de couleurs pastel à la Olivier Debré,déclinées à l'envie. La danse y rayonne, savamment disséminée dans l'espace, en postures ou attitudes remarquables pour leur assise et centre de gravité affirmés. Les motifs s'y déclinent avec légèreté, patience et accord implicite entre les danseurs. D'abord trio, la pièce est bouleversée par l'intrusion d'un quatrième trublion, jeune danseur récemment découvert par Thomas Lebrun.Pour y semer du partage, des accidents, de l'imprévu toujours possible: rebondir, accueillir le neuf dans la communauté filiale. La force de la pièce vacille, se met en danger pour mieux servir l’indicible, l'indescriptible écriture de Thomas Lebrun.
Danse votive, sacrée de par ses attitudes comme des fresques du faune profilé de Nijinsky, comme les Bourgeois de Calais, sculptures chorales de Rodin ou des Causeuses de Camille Claudel, des ensembles à la Carpeaux....Des sensations de voir danser ceux de sa génération, entre autre Christine Bastin, traversant le corps de Anne Sophie Lancelin...Citations discrètes de ses précédentes créations, cette pièce "se souvient" et réactive mémoire et présent dans une communion sempiternelle de reprises musicales, de silences sidérants, arrêt sur gestes étonnants.Des beaux enveloppés, des ouvertures et fermetures de l'espace par le découpage des positionnements des danseurs: une composition rare et précieuse dans la lenteur, le temps qui s'ouvre et jouit des respirations. Portés et poursuites au final pour éclater l'horizon pastel de cet univers unique, singulier.Une transmission de corps à corps , un nuancier subtil décliné vers le vertige de ce qui nait sans cesse sous la plume d'un choré-graphe, peintre et insufflateur de mouvement éphémère qui restera dans les mémoires des témoins de leur naissance
Thomas Lebrun ouvre le bal de la manifestation sous le signe de la "traversée" avec justesse et pertinence du propos énoncé.
Pièce de partage et d'ouverture en bonne compagnie: "cum panis" comme il se doit de la danse!











« Anne-Emmanuelle Deroo, Anne-Sophie Lancelin, Raphaël Cottin. Trois interprètes que je suis depuis plus de dix ans, qui me suivent depuis plus de dix ans. Dans cette création, je souhaite ainsi traverser dix années d’écritures communes, évoquer les pièces créées ensemble depuis 2008, questionner les mémoires des corps, convoquer celles des écritures et bousculer celles des sensations. Les soli de La constellation consternée ou de Trois décennies d’amour cerné… La jeune fille et la mort ou encore Lied Ballet… Peut-être aussi Avant toutes disparitions… De ces créations partagées en dix ans, quels sont les gestes qui nous sautent aux corps, à la mémoire, aux yeux. Comment partager des soli écrits pour soi avec les collègues qui les ont vus danser tant de fois, quelque part offrir une partie de son intimité artistique… Comme un paysage qui défile et dont les images arrêtées nous échappent, traverser une nouvelle partition chorégraphique créée de partitions vues, connues et parfois déjà lointaines, pour créer une nouvelle écriture commune, portée par l’œuvre musicale forte, bien que minimaliste, pour orgue et voix de Philip Glass, Another look at harmony. Ces trois danseurs, témoins de mon travail depuis dix ans, sont rejoints soudainement par le jeune danseur Maxime Aubert, rencontré tout dernièrement à l’école supérieure du CNDC d’Angers, pour un quatuor final. C’est pour lui une première pièce avec nous, ce qui donne tout le sens de la transmission au cœur de la danse et de la création. Comme une mémoire toujours à reconstruire, à vivifier… À partager. » Thomas Lebrun