jeudi 8 février 2018

"Supervision": en rangs serrés comme alarmé....La grande cuisine d'une profession de l'excellence!

« Peut-on faire revivre les entretiens réalisés dans le cadre d'une enquête sociologique ? » C'est le pari de Sylvie Monchatre, enseignante-chercheuse en sciences sociales à l’Université de Strasbourg, dont le travail trouve un prolongement au Théâtre national de Strasbourg (TNS), dans le cadre de sa programmation « L'autre saison ».
Supervision, texte écrit par Sonia Chiambretto, nait d’un projet Idex « Université & cité » porté par la sociologue Sylvie Monchatre. D'après un matériau d'entretiens menés avec des salariés de l'hôtellerie et de la restauration, elle propose à un auteur contemporain de s’approprier ces quinze récits de vie, sous une forme littéraire et théâtrale. Sonia Chiambretto a accepté de s'en emparer, pour écrire une pièce mise en scène par Anne Théron. Artiste associée au Théâtre national de Strasbourg (TNS), cette dernière met en espace un objet dramatique, social et poétique.

Quatre fauteuils, une table avec lampe, le tout recouvert de draps blancs, comme dans une maison désaffectée; un globe-mappemonde à cocktail...Voici le décor dressé Trois pupitres seront les porte-partition, support de textes pour trois comédiens, en noir, tenue d’hôtellerie oblige.
Tout démarre sur le mode "engagement", manifeste et précepte des métiers de l’hôtellerie. Énumération des postes, exploration par l'exposition des tâches et fonctions si variées, mais cloisonnées du monde de la restauration et de l’hôtellerie.On retiendra parmi elles, le"hurleur", celui qui annonce les plats en cuisine!
C'est comme à l'armée: on s'engage, on acquiesce, on salue et répond "oui" à l'appel. La brigade est en marche! Et les chefs assurent pour les autres! En avant pour le pays des "étoilés", du cinq étoiles, le Palace Blue Hotel, lieu de tous les rêves et les plaisirs du client fortuné.Les espaces de cet établissement fictif sont délimités par les gestes précis des trois comédiens qui tracent et signent les angles et les circulations. Avec les "confessions" des membres de ce "corps" de métier de la bouche: parmi eux une serveuse dont le plaisir d'exécuter son rôle, son métier, est incommensurable! D'autres évoqueront leur passion, leur déception ou frustration à travers le jeu des trois comédiens. Un maître d’hôtel ou de cérémonie incarné par Frédéric Fisbach, une femme de chambre, brillante spécialiste de l'art de bien faire un lit pour la "beauté" de l'environnement, se révèle dans le jeu plein de verve ou de délicatesse de Julie Moreau. Enfin, Adrien Serre, endosse plusieurs personnages, autres facettes du métier: strict, sévère, dur, aussi contraignant et exigeant que l'école de danse de l'Opéra de Paris...."Chaud devant", le torchon brûle et l'on va vous "chambrer" ou vous réciter un inventaire de couteaux à la Prévert. Une valse intime sur "India Song" et la clientèle est évoquée, le personnel bluffé...Bety, la femme de chambre, séduit et nous embarque dans son univers complexe et "savant" lors d'une démonstration de savoir faire un lit... En autant de postures, d'attitudes marquées du sceau de la perfection.Quelques fameuses critiques sorties du déroulé de Tripadvisor à propos du Palace pour agrémenter l'ambiance rude et intransigeante du milieu de l’hôtellerie et nous voilà embarqués au final dans les versets de la Bible Le tout, en rang serré comme à l'armée alarmée!
Un texte très rythmé, en coup de feu, de gueule ou de harcèlement. Des ordres et du désordre dans cet univers passé au crible de l'observation, du témoignage, des aveux.Un corps de métier vu à la loupe, passé au tamis du descriptif : ce "bouillon" ce culture des chefs et dirigeants, des formateurs et managers du milieu est fort édifiant et sans concession.


Très juste et malicieuse interprétation par les trois meneurs de jeu: on ne badine pas avec la formation, le métier et la rigueur. Le texte de Sonia Chiambretto est juste, bien dosé, va des paroles des personnes interrogées, à des textes sur le métier, des réflexions pertinentes et ciblées. La mise en espace, les gestes signés de Anne Théron, trahissent la chorégraphe qui bouillonne en elle et magnifie les comédiens ou danseurs avec qui elle chemine.Une heure de suspens et de "dressage" de textes et de corps à déguster sans modération!

Et si l'on relisait "L'hotel" de Sophie Calle ?

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L'Université de Strasbourg et le TNS s'associent donc pour présenter le spectacle Supervision, jeudi 8 février 2018, à 19 h, au Portique (entrée libre uniquement sur réservation, au 03 88 24 88 00 ou en ligne). Une autre représentation est programmée vendredi 9 février, à 20 h, au Studio Grüber (TNS). Celle-ci est précédée d'une rencontre avec Sylvie Monchatre, Sonia Chiambretto et Anne Théron, animée par Sylvain Diaz, directeur du Service universitaire de l'action culturelle (Suac), à 12 h, vendredi 9 février, en amphithéâtre 6 du Patio.

Après Les Dormeurs et la Suite vénitienne, Sophie Calle poursuit ses enquêtes avec L’Hôtel, montrant comment les occupants d’un hôtel vénitien laissent en leur absence leur chambre vide. En prenant la place d’une femme de chambre, « après une année de démarches et d’attente », l’artiste a pu ainsi examiner durant trois semaines les traces du sommeil et de l’intimité d’étrangers dans une transgression secrète. La figure du lit – des Dormeurs à l’histoire du Matelas, en passant par le Voyage Californien (2003) – comme lieu de révélation de l’intime, de même que la méthode de la surveillance (La Filature, 1981) apparaissent fréquemment chez Sophie Calle. Dans L’Hôtel, la photographie en couleurs de chaque chambre est associée à un texte relatant, sous la forme d’un rapport policier agrémenté de réflexions personnelles, les constats, réifiés par une série de photographies en noir et blanc. Photographie et enquête se trouvent réunies dans leur essence même en tant que méthodes liées à l’indice, au service d’une tentative de représentation du réel. « J’observais par le détail des vies qui me restaient étrangères », écrit l’artiste pour tenter de définir ce sentiment d’ambivalence entre dévoilement et impossibilité à saisir, même au creux de l’intime, l’essence de l’autre.

mercredi 7 février 2018

"La dernière bande": Beckett bande à part !




Une table, des bobines magnétiques, un magnétophone, un micro. Et un vieil homme, Krapp. Il s'offre un rituel visiblement attendu, à chaque anniversaire, entre jubilation et peur du vide. Chaque fois, il choisit cérémonieusement l'une de ses bandes, enregistrées des dizaines d'années auparavant.
Il l'écoute et la commente. Puis il livre à la machine un nouvel épisode de vie. Il traverse ainsi trente ans d'existence : la mort de sa mère, un amour de sa vie, ses rêves d'écrivain, ses espoirs, ses abandons, ses désillusions. Dans le rôle de Krapp, François Small évolue magistralement entre l'acteur et le clown, la voix en direct, un peu fêlée, et la voix enregistrée, plus solennelle. Cécile Gheerbrant nous fait traverser la vie de Krapp dans une mise en scène qui croise trois univers : le burlesque, la dramatique radio et le théâtre d'acteur.

Seul sur scène, un homme, vieillard échevelé , sorte de savant fou à la Einstein, est devant sa table, sur sa chaise.
Un Révox, magnétophone à bande semble être son compagnon, dans cette mansarde isolée. Il va chercher quelque chose...Une pile de bandes qu'il entasse en tour de Pise sur son établi. Il se questionne dans un mutisme révélateur; quelque chose le tarabuste, il soliloque et s'affaire à chercher dans les tiroirs des trésors insoupçonnés. Une banane qu'il trouve dans un tiroir sans fond .Il va la savourer des yeux, la déshabiller voluptueusement, sensuellement et avec délectation en sucer la substantifique moelle. Effet de répétition, une seconde banane sera dépecée mais pas avalée ni consommée...Absurde, improbable, ce jeu de clown, les épaules ramassées, la redingote ajustée à l'ancienne, les souliers allongés du nez qui font usés mais malins et rusés. Comme le personnage, agacé par les paroles enregistrées sur la bande, paroles qu'il entrecoupe de soupirs, de sourires ou d'accents de rage. Singulier Krapp, crapule ou crapouillot, solitaire intempestif égaré dans le monde de ses souvenirs.Il enregistre encore le récit de sa journée, borde tendrement son destin de reclus, de confiné dans la routine, cultive l'habitude de hanter sa geôle poussiéreuse et glauque. Il ressasse, regarde défiler la bande, compagne et complice de son vécu. Des borborygmes, onomatopées sourdent de sa bouche, un langage se profile de cette solitude acharnée. Pas question de débandade, ni de rembobinage: bobine qu'il mate avec envie, désir et écoute passionnée. Et quelle "bobine il fait !Des bouchons sautent, il s’enivre et passe le temps, suspendu. On est aussi dans l'attente d'un coup de théâtre, d'un renversement, d'une rupture...Mais rien ne se passe et les mimiques, sentiments de ce héro de pacotille suffisent à suivre le fil de l'absurde condition de ce Merlin pas très enchanteur
Small y joue du tendre et du subtil, de l'humain sous son fard blême et suranné; désuet personnage finalement pas si horrible que l'on aurait pu prévoir. Un jeu d'acteur physique, ressenti et malin, burlesque sur la frange, étonnant de sobriété, de retenue. Krapp séduit, emporte dans un univers vieillot et passif, effroyable tableau d'un être sur le bord de la vie, de la mort.
Venez Krapp- ahuter (crapahuter) avec Beckett, ça vaut le détour !
Au TAPS Laiterie jusqu'au 9 Février.

"Anthracite-(Polis)": noir c'est noir ! Outredanse.


Noir-Lumière Outrenoir ont ici le droit de cité, de citer, d'évoquer la démarche picturale d'un artiste peintre, épris du noir comme composante récurrente de son oeuvre au noir!
Danse -cité d'une écriture spatiale de la 
Cité, agora, mégalopole et Viva-cité d'un univers inspiré des toiles de Soulages.

"A travers un questionnement sur l’architecture, c’est aussi la notion du vivre ensemble dans la cité qui nourrit Pólis, la récente création d’Emmanuel Eggermont. Silhouettes saisies dans l’espace, mouvements sobrement segmentés, les interprètes tracent les signes énigmatiques d’une utopie. 
A l’écart de toute forme de réalisme, l’écriture du chorégraphe s’exprime dans l’abstraction. Telle une calligraphie, portée par un geste poétique, elle guide avec délicatesse et élégance les pas suspendus des danseurs. Parfois selon leurs postures angulaires ou l’inclinaison des corps un peu de guingois, elle semble peindre sur scène – par couche superposées, tuilages et teintes subtilement dégradées – une autre façon d’être présent au monde. « Peindre et non dépeindre » comme aimait à le dire Pierre Soulages. Cette figure majeure de la scène picturale française hante la création d’Emmanuel Eggermont. Le célèbre peintre du noir et de la lumière est aussi l’une des sources d’inspiration de Pólis. Larges tracés obscurs, gravité, pesée des objets, coupes de chantier ou lignes charpentées, expriment une réalité sensible dont les corps et leur subtile présence savent extraire tout le suc."




Un funambule, frontal, ouvre le bal, impassible personnage, fragile, un oiseau mécanique lui emboîte le pas, corbeau noir menaçant et pourtant tranquille: un homme traverse la scène, un cadre noir sous le bras. Le ton est donné, entre absurde et surréaliste, la pièce de Emmanuel Eggermont sera énigmatique, étrange, dérangeante.
En pauses, en tableaux qui se succèdent, apparaissent de singulières créatures: une femme, jupette plissée glisse et trace une danse précise, hachée, virtuose de sagacité Un peu animal sorti d'un bestiaire curieux, un autre s’immisce danse, spirale élastique, dextérité des mains, incroyable vélocité des jambes...C'est Mackenzy Bergile, danseur inouï à la plasticité, virtuosité inégalée...On songe à un univers fantastique, à la Kafka, ou proche de Joseph Nadj et ses légendes traditionnelles d'où surgissent formes, sculptures et créatures bizarres.
Un masque noir, un mikado de baguettes instables, des corps qui construisent inlassablement des structures architecturées, charpentes d'une dramaturgie qui ose le décalage, l'indicible, l'incompréhensible.Comme un échassier, doigts en éventail, l'un d'entre ces cinq bestioles très humaines, se meut, fulgurant interprète de son propre corps, histoire singulière d'un état de désarticulation, émiettée. Des bras papillons pour Emmanuel Eggermont, figure précise, gestes au cordeaux, baroque précision, enluminures gestuelles pour camper une créature hors du commun, gracieuse, changeante .Et de se métamorphoser en cygne noir, bras graciles et formes de cou de volatile souple et ondulant....



Tous sont en "noir" plis contre plis, pour évoquer un univers cendré, juste étincellent de cette "couleur" recherchée par Soulages, tout au long de son oeuvre peinte.Une couverture de survie, grise sert de moule à une forme humaine qui va sortir d'entre les doigts d'une femme qui sculpte ainsi une sorte de chrysalide ou sarcophage qu'elle dresse.
Comme une empreinte, une trace indélébile du temps qui passe au filtre de cette atmosphère de noir, de blanc, de lumières domptées par les corps en mouvance ou images, icônes arrêtées pour la contemplation même. Dans un rituel mesuré, conquérant des âmes intranquilles. Cinq panneaux mobiles pour mieux figurer le champ d'action: la toile, la tension, la solidité des expériences de Soulages sur la matière. Les corps simulent traces, griffures, plissés, rayures et matière scintillante. Le noir reflète, renvoie à la lumière, existe et se répand sur le plateau.Chambre noire, d'une oeuvre au noir, marché noir d'un commerce étrange de formes surréalistes. Ou bestiaire fantastique à la Schongauer, architecture droite et rigide d'un Schlemmer ou esthétique à la Hugo Ball et son dada irrévérencieux....

Hugo Ball


Architecte....

Les costumes évoquent et soulignent l'inscription des corps dans l'espace, rectilignes figures en quintette dans une très belle séquence sur l'unisson en noir de ses figures singulières.Un torero, disque sur la tête fait irruption, gestes de profil, allures et postures raidies par le port de cet objet fabuleux. La matière plastique noire, brillante se fait traîne, se fait tutu étrange, virevolte en envahit le plateau.Matière noire, carbone des temps anciens, terre à terre avec les strates de la sphère minérale, mappemonde . Le palimpseste, en couche d'hydrocarbure, d’anthracite évoque des temps ancestraux.Les hommes s'y construisent de petits abris, cylindres de plastiques qui envahissent la scène et dessinent une maquette: celle d'une cité utopique où habiteraient ces êtres improbables, fantastiques.Plus loin, ce sont des tunnels de plastique transparent qui seront ses structures de l'urgence où se logent, se lovent les corps perdus de cette planète de rêve. L'onirisme baigne le plateau, les interrogations cessent alors que ce quintette d'hommes et de femmes irremplaçables évolue sur une musique étrange fort à propos Les enceintes au sol, côté face émission, pour mieux faire vibrer le sol et les corps qui s'y couchent, ligne noire plastique très efficace, esthétiquement parlant.



A la manière d'Alfred Kubin pour les créatures fantomatiques de gris et de noir, à la Grunewald pour l'ambiance surréelle ou Victor Brauner pour l'aspect hybride des formes mi hommes, mi bêtes!


A. Kubin

Alfred Kubin

 
Vélikovic/ Grunewald


Univers noir et transparent que Eggermont déserte au final, lunettes noires sur le visage, quittant ses formes animalières précédentes, métamorphose obligée d'un passage rituel
Hussein Chalayan, Jean Paul Goude quelque part émergent de cette esthétique de l'architectural, des lignes droites, du stricte tracé, précis, dosé, en strates et niveaux dignes d'un fil à plomb ou d'un niveau d'architecte urbain.


Victor Brauner
H..Chalayan 

J.P. Goude


Une exposition de photos de Jihye Jung, danseuse interprète, travail préparatoire infiniment, intimement lié au spectacle, affiche ses créatures fantastiques dans un noir et blanc contrasté, brillant, comme une série de portraits aux cimaises d'une galerie éphémère digne d'un musée imaginaire
L'intime pour credo, le silence noir comme mélodie.

(Polis) à Pôle Sud le 6 Février