dimanche 22 juillet 2018

38 ème Festival Montpellier Danse 2018 : "Savoir au fond de soi"

Encore une citation de Jean Paul Montanari, directeur du Festival pour prologue à ces quelques "critiques" sur les spectacles vus à cette courte période A la mi-temps du festival

"Alexandre" de Paula Pi Cie No Drama


Langue étrangère
Un solo basé une une singulière rencontre: celle d'une voix, d'un indien d'une tribu brésilienne des saxandres, avec sa sensibilité musicale, humaine.Puis elle est réellement allé à sa recherche sur les sentiers et les traces du rituel, du chamanisme
Restent de ce curieux et singulier voyage initiatique, des traces et empreintes, physiques et sonores déroutantes Jouant sur scène, seule de son androgénie, Paula Pi danse l'altérité, la simple différence qui confond les genres et tend à les gommer. Masculin, féminin, qu'importe, le geste "neutre" l'emporte allègrement dans une belle sémantique d'une danse apeurée, fragile, sensible mais toujours audacieuse. De bruits de pas dans le noir, on la découvre peu à peu: elle annone un texte de façon quasi calligraphique à la Apollinaire, musicale à la Aperghis. En colonne ou pyramide, elle hoquette, bouscule les syllabes, déstructure le verbe pour en faire un joyeux bégaiement Et ces mouvements d'accompagner cette verve, tonique, rythmée, musicale, empilée à souhait.
En tenue de sport, relax, elle opère sa propre transformation par l'avènement de ce langage parlé, épiphanie de son écriture: Alexandre, c'est elle, ce seul et unique mot perceptible du discours retrouvé de l'Indien. Inclassable créature, elle offre au plateau toute sa générosité et habite l'espace avec force et conviction.Curieuse vélocité des bras et jambes, du mime, des figures classiques y surgissent comme des rémanences inscrites dans son corps. Elle ote sa seconde peau, dans une séquence au sol, au ralenti, très réussie. Quatre rangées de projecteurs semblent la traquer, en diagonale, comme des oriflammes ou drapeaux, leurs ombres portées inquiétantes.
Un solo particulier, ardu mais empli d'interrogations, de suggestions, de pistes d'inflexions, d'interrogations chère à l'interprète unique en son "genre", Paula Pi !
Au Studio Dominique Bagouet


"Une soirée avec Forsythe" de la Compagnie Nacional de Danza de Espana direction Carlos Martinez

Deux opus emblématiques et mythiques du chorégraphe démiurge de notre temps, cele ne se "rate" en aucun cas.
Le mythe Forsythe à l'oeuvre

Au programme:The Vertiginous Thrill of Exactitude" et "Artifact Suite": des frissons et de l'artefact, façon Forsythe à coup sûr!
La première en costumes roses et verts, en variations très classiques, sur pointes, désuètes, semble dater un peu sur une musique très "pompier".Codes, structures parmi les pas de deux, de trois qui s’enchaînent pour les danseuses, aguerries à ce vocabulaire, hommage à Petipa ou Balanchine sans aucun doute. Schubert fera le reste pour le côté académique et grandiloquent.
La deuxième pièce plus groupale démarre avec Bach pour satisfaire à une démonstration du savoir faire et écrire l'espace de Forsythe: alignements drastiques et quasi militaires, batteries de corps dansant à l'unisson, dans un vocabulaire stricte et tricotant les codes classiques à l'envi.En rangs serrés comme en bataillon, la force et l'énergie déployée font figure de démonstration de virtuosité, d'écoute et de frénésie, très étranges. Dérangeantes parfois tant la tension, la tenue et la rigidité de l'exécution est prégnante.
La seconde partie d'Artifact au piano, est la partition d'un corps de métier, de ballet féru de technique et de volonté, performance engagée des sublimes danseurs du ballet espagnol.En costumes colorés, bras, coudes, jambes se déstructurent et vont tambour battant vers un chef d'orchestre tout en noir, s'immoler sur l'autel de la perfection.
En ce qui concerne la troisième pièce du programme, "Ennemy in the figure" c'est à un thriller dansé que l'on assiste, épopée inquiétante de personnages précis et perceptibles, dans des décors mouvants, augmentant suspens et halètements d'inquiétude. C'est beau et malin, les objets entrent en scène, manipulés par les danseurs: cordes et projecteur comme une poursuite infernale à la recherche du coupable, détective et agent secret.
Sur la musique tectonique de Tom Willems, la danse électrise les corps, les possède, en fait ses otages et le spectateur médusé, retient son souffle en apnée!Des costumes frangés, noirs virevoltent en spirale et prolongent l'énergie des gestes, évoquant autant de personnages énigmatiques.Un bestiaire fantastique et fabuleux en surgit, pour un conte de faits très contemporain, mais non moins radieux et possédant le spectateur en facteur lui aussi de trouble et de métamorphoses. Du grand oeuvre.
Au Corum, Opéra Berlioz


"Ballet du Capitole" direction Kader Belarbi

Patchwork in progress
Une soirée très originale, révélant des interprètes remarquables au sein du ballet du Capitole: une très belle et bonne surprise!Trois chorégraphes pour trois créations!

"Adam" chorégraphié parRoy Assaf

Une belle succession de duos sensuels dans des costumes couleur chair; érotisme et étreintes, prises et entrelacs, où les danseurs s'attrapent, se rapprochent, s’interpellent à l'envi. De savantes manipulations entre eux les emportent dans des figures singulières et non moins étonnantes Question de gravité, d'équilibre, de densité.nu

"Mighty Real" chorégraphié par Yasmeen Godder

Un solo impertinent, musique et mots anatomiques en fond,  en décalages humoristique décapant.Elle, danse comme un électron libre, efficace, radieuse, c'est Kayo Nagazato
Sol blanc sur fond noir, des va et vient pour un solo poignant, empli de cris, respirations dans un costume sportif où une danse de sorcière sourd des pores de la peau de l'interprète, rugissante. Animal ensorcelant son monde, cri de Munsch pour évoquer la vie, la peur, l'angoisse. L'écriture sur mesure de Yasmeen Godder va comme un gant à cette femme qui danse la passion d'être au monde, tout simplement! Une révélation d'émotion et de sensation de jamais vu, cela se "pointe" !

"Start and dust" chorégraphié par Hillel Kogan
En tenue de sport c'est à une critique de la compagnie que s'adonne deux interprètes à partir du net.
Présentation hiérarchique des cinq danseurs, vie privée évoquée comme pour une audition, un repérage ou une embauche. C'est drôle et décapant, alors que les danseurs s'adonnent à la pratique de techniques et démonstration diverse de savoir faire.Manèges classiques, et autres effets virtuoses. Des solos pour chacun et la verve et l'humour déjà reconnu de Kogan font mouche: c'est si rare, et si engagé, assumé que l'on y croit laisse libre arbitre à l'auteur de tous ses choix et partis pris!

De l'audace pour ce programme subversif, détergeant, explosif et créatif: oui, la ballet du Capitole lave plus blanc et assure au langage chorégraphique émergeant "un bel avenir"
Au Théâtre Grammont

Quant au Festival, on lui doit toujours cette belle exclamation : "Étonnez- moi"!
Et il y a de quoi!


38 ème Festival Montpellier Danse 2018 "Parler de l'Etat du Monde"

Jean Paul Montanari n'a de cesse de se questionner, de voir et regarder se tisser un panorama de "L'Etat du Monde" à travers les transversales des états de corps et de pensées des chorégraphes d'aujourd'hui

En voici un petit aperçu glané comme Agnes Varda au fil de quelques spectacles choisis et rencontres fertiles durant un court mais intense séjour à Montpellier.


"aSH, pièce pour  Shantala Shivalingappas" chorégraphié par Aurélien Bory Cie 111

Phoenix
De la rencontre du chorégraphe circassien, metteur en scène et espace avec la danseuse indienne "aux identités plurielles", cette pièce rend hommage à Shiva, dieu( ou ici déesse de la Danse).
Un décor grandiose fait de cendres, de matière consumée, évoquant autant la fertilité que la mort au bûcher de la religion hindouiste.Lieu de crémation, lieu de destruction des phénomènes volcaniques, mémoire et objet de rituel, la cendre va être moteur et matière première pour la danse et la mouvance d'une étoile du Kuchipudi, danse traditionnelle ici refondue dans tous ces aspects contemporains .
Entre Shiva et Dionysos, c'est la danse de Nietsche qui est ici conviée, danse des dieux, danse d'une femme encerclée par un décor omniprésent qui va lui permettre de s'élever, de rencontrer d'autres espaces où faire naître un bougé singulier entre tradition et inventivité.
Traces et signes foulés au sol, empreintes de l'énergie des mouvements qui dessinent au sol un parcours calligraphié, éphémère, sensible.
A son "habitude" Aurélien Bory permet à une interprète de prêter, de céder, d'offrir sa signature, sa gestuelle pour souligner altérité et singulariré
Une atmosphère irréelle, de particules brouillées, éphémères et fugaces pour un "brasier" où la danse telle un phœnix renaît de ses cendres: creuset sensible, fragile, poreux pour une gestuelle raffinée, sereine et inspirée
Au Théâtre Grammont


"Là" de Baro d'Evel chorégraphié et dansé par Camille Decourtye et Blai Mateu Trias

Oiseau de proie
"Pièce en blanc et noir pour deux humains et un cordeau pie" pourrait être le condensé de cet opus saisissant, hybride dialogue entre humains et volatiles, entre croyances maléfiques et rédemption, résurrection du mystère des plus belles légendes.
Dans le white cube, c'est un accouchement d'un passe muraille que naît dans une maïeutique opérationnelle, un personnage  dans une pâle clarté, sonorisée par quelques commentaires off et une magnifique voix sonorisée. Suit un délire corporel orgasmique, animal sur ce chant litanique, tétanique, calligraphie de peintre ou pantin : un personnage est né, c'est Gus, grandiloquent, subtil, comique en diable. L'absurde va gagner le plateau avec l’apparition fugitive d'un volatile encombrant, inquisiteur. Une pie, un corbeau, dressé pour s'envoler à son gré dans cet univers à traverser sans vergogne.En noir et blanc, cette pièce entre équilibre et déséquilibre est une ode à la découverte de l'animalité, de l'altérité dans un humour et une rare tonicité Energie des deux compères sur la scène, sur le praticable, circassiens, comédien, chanteur et conteur à la fois: le duo est osmose, fusion, symbiose et cet étrange ambiance à la Hitchcock, séduit, ravit, emporte et capture le spectateur, comme participant à ce monde merveilleux.Un conte de notre temps où tout est possible, ou entendre parler un oiseau serait possible, ou sentir un duo de corps aussi puissant, une correspondance évidente entre deux esprits, bâtisseurs d'empire.


A la Kafka ou Boris Vian. Une descente de paroi désopilante, où les corps se relaient permet d'évaluer toute la virtuosité et la prise de risque des acteurs surdoués.
La calligraphie de noir, tracée au mur par la pression et l'impact des corps fait office d'oeuvre plastique: comme des pinceau à la Pollock, des empreintes à la Klein, du dripping instantané de corps animés.
Au Théâtre de la Vignette




"Canine Jaunâtre 3 " chorégraphié par Marlène Monteiro Freitas pour la Batsheva Dance Compagny

La dent dure !
Un match de collège, en uniformes noir et blanc, pour un rituel de joueurs sportifs qui chantent, pacifiquement plutôt qu'en rebelles surexcités. Une mêlée derrière un filet pour scénographie et le décor, l'ambiance sont posées.
Un bon et truculent tableau d'échauffement plein d'humour et de distanciation fonctionne comme une machinerie, mécanique policée, robotique avec des propositions d'attitudes multiples, passées à la moulinette du regard de Marlène Montéro Freitas !Comme des pingouins verts et bleus, les figures se meuvent, habitent le plateau, la surface de réparation et l'espace: théâtre de carton, d'images animées: des grimaces grotesques sur les visages des joueurs, une danse tétaniue sur fond de samba: c'est un rituel diabolique et satanique qui se déroule devant nous dans une cour des miracles "moche" où les canines seraient jaunes et sales, les bouches ouvertes, grandes et prononçant le chiffre fétiche "3" !
 Des petits groupes se constituent hors de la meute, rythment la danse, éparpillent les points de vue. Images de cabaret déjanté pour vampires, cris d'oiseaux et de mouettes: un bestiaire fantastique se dessine, de longues chevelures s'ébrouent, des formes hybrides naissent et s'effacent La métamorphose est reine et resplendit dans cette ode démente à la fantaisie Une pause bananes et un épisode voisin d'une évocation du Lac des Cygnes pour une claque aux signes avant coureurs de repérage.C'est tout cela le cadeau Monteiro Freitas aux danseurs très "perméables" de la danse "gaga" de  la Batsheva Dance Compagny de Ohad Naharin! Toute leurs capacité à s'ouvrir et se fondre dans l'écriture et l'esprit d'une autre chorégraphe se révèle ici en majuscule, en majesté.
Et si la canine est jaune ici personne n'a la dent dure pour se brosser des conventions et accéder à la jouissance débordante de la création jouissive d'une pièce oscillant entre match et performance


Au théâtre de l'Agora

Tranversales au 72 Festival d'Avignon 2018: Karelle Prugnaud, Ali Chahrour : d'autres rives.

Des "K" particuliers: des jumelles sur les toits et le deuil en Iran: autant de sujets palpitants pour créateurs singuliers...Voyons, écoutons voir....


"May he rise and smell the fragrance" de Ali Chahrour

Ode à la mère, mémoire vive.
C'est une ode chantée, mouvante, à la mère, à l'Iran, à une culture du deuil, farouche, amère, vibrante qui fait se secouer, trembler , osciller les corps, sourdre des sons tragiques de la voix de la chanteuse, comédienne, éprise de douleur, de sentiments exacerbés. Rituel de mort conduit pudiquement par la danse et la musique qui célèbrent Ishtar, déesse de la vie et de la fertilité. Lamentations en litanies de la Mère, figure prégnante, éperdue dans ce monde de sacrifices et de légendes terrifiantes de la culture des rites funéraires dans le monde arabe. On en frémit, on vibre, on communie avec ce passage obligé dans les enfers et monde des ténèbres.


La musique est un délice et son écoute est renforcée par la présence du danseur, épris de mouvements très intérieurs, laissant percevoir tressaillements, transe, égarement et abandon.La danse parcourue de frissons, d'attitudes et de postures remarquables, issues d'une longue attention du chorégraphe sur les corps votifs, maîtres d'eux-même: la femme, celle qui survit à l'homme et donne la vie, est mère éplorée mais combative dans un rôle fondamental de pilier de vie....et de mort!

Au Théâtre Benoit XII jusqu'au 17 Juillet


"Léonie et Noélie" de Karelle Prugnaud

Enfance superposée: toi émoi à l'abri du monde
Sur les toits, sur des échafaudages périlleux, deux jumelles avalent le dictionnaire, gobent les mots, déglutissent le verbe et s'aiment à tout rompre, à tout vent.Doublées par deux fantômettes masculines, tout droit sorties de la collection "bibliothèque verte", cl^nes ou doubles fantasmés et fantaisistes. Cette pièce utopique-non lieu- de leurs divagations et digressions verbales et physiques. Costume, uniforme scolaire de pensionnaires studieuses en diable, frange et autres atours de rigueur pour une école de vie stricte. Les images vidéo projetées de chaque côté du mur de la chapelle, élargissant le propos: gratte-ciel vertigineux, mère fusionnelle, berceau de poupons jumeaux et autre policier-Denis Lavant- désopilant.

C'est Noélie et Léonie vont en bateau pour une navigation aérienne pleine de charme et de poésie.Les espaces s'ouvrent au dialogue des corps: la ville prend le dessus, les toits surveillent les deux gamines qui font l'école buissonnière, sèchent les interrogations écrites et ne font pas les bons devoirs de vacances! Justine Martini et Daphné Millefoa, sur un texte de Nathalie Papin méditent sur le monde de la gémellité; s'extraire du monde pour réaliser ses rêves et non ceux des parents, s'envoler dans son altérité, grandir sans le joug de l'autre...."Etre Un" sans l'autre, siamois de la société éducative et castratrice.Encore une métaphore d'un "genre" particulier: les jumelles, êtres complexes, rares et trop souvent considérées comme des accidents naturels.


Les images vidéo, fondamentales de cellules qui se séparent, se dédoublent dans le placenta, d'entrée de jeu situent le phénomène et structurent la pensée de ce spectacle tonitruant, bien rythmé, joyeux et grave à la fois où la densité et la gravité font la nique au dogme sur ce bel échafaudage où s'échafaudent les rêves les plus fous: du Larousse au Petit Robert, quel abécédaire construira les corps et les pensées de ces deux funambules de l'utopie?
Tito Gonzales-Garcia et Karelle Prugnaud, créateurs d'images, excellent dans l'évocation de "villes invisibles", de lumières projetées, évoquant des espaces fantasmés. Images vidéographiées, torturées, disséquées comme ces esprits perturbés par des corps non conformes . Le toit du monde où évoluent les deux figures circassiennes, "stégophiles" s'extrait ainsi des turbulences et fonde un lieu, un endroit à l'envers des conventions.Apesanteur et légèreté peuvent s'y nicher à l'abri des appâts et pièges de la différence à assumer. Belle métaphore plastique, toi émoi, deux jumelles et leur double qui volent à leur secours, et les sauvent de leur destinée toute tracée par les adultes: un agent de sécurité en sera tout turlupiné !

A la Chapelle des Pénitents Blancs jusqu'au 23 Juillet