vendredi 28 septembre 2018

"En Echo": catalogue irraisonné de l'Accroche Note, duos légendaires Angster/ Kubler §


Entrée en matière avec le duo pour voix et clarinette basse "Cinis" de 1988 pour Armand Angster et Françoise Kubler: comme des cris, des onomatopées en répétition, question et réponse entre les deux interprètes, le jeu fonctionne à merveille, en complicité étroite.Rires esquissés,force de la voix, sonre au volume puissant: des surprises et du suspens en petites touches brèves, rapides et courtes, des syncopes, interruption et bribes de sons qui se renvoient la balle, s’interrompent ou se respectent! De beaux contrastes entre force et douceur, de longues tenues vocales pour Françoise Kubler, dans les aigus si performante: couleurs de voyelles en ascension légères ou decrescendo de la clarinette dans le silence, et tout rentre dans l'ordre:"Cum iam fulva cinis fuero uu-uu-u" résonnent encore en écho....

Luis Naon Ultimos movimientos pour voix, clarinette et électronique, 20′ (2012)
Une  pièce sobre, colorée, où la voix et l'instrument sont doublés, "en écho" par l'électronique! Jolies phrases, timbrées en rebond, en ricochets, en ronds dans l'eau, comme des rémanences sonores qui s'appellent, se retirent ou se retiennent.La poésie de Fogwill en est la trame: la trace du poète sur terre! La voix est profonde, retenue ou distillée dans une musicalité ténue, un phrasé rythmique en résonance avec la clarinette.Françoise Kubler, 



Toujours avec distance et humour, les deux protagonistes présentent l'oeuvre suivante celle de  Philippe Manoury :" Illud Etiam pour soprano, clarinette, et sons fixés". Encore une belle dédicace au couple de la part d'un auteur contemporain, pour leur très riche répertoire! Les voici mi anges, mi démons dans une légende de sorcellerie, des ailes dans le dos, de la rage et de la musicalité dans le souffle, le corps et la voix.Postures et attitudes recherchées pour évoquer les formes sculpturales des sorcières, anges et démons.Le pilier des Anges assailli par des sonorités démoniaques

"La cantate n°2 " de Bruno Montovani pour soprano et clarinette clôt le CD catalogue non "raisonné" de cet album qui fera date dans l'histoire du couple d'artistes hors pair Angster/ Kubler, fort s de leurs talents d'interprètes, de découvreurs de compositeurs, alliant leurs savoir faire, leurs savoirs êtres d'amateurs passionnées de la musique d'aujourd'hui!


Françoise Kubler, soprano / Armand Angster, clarinette / Frédéric Apffel

"Les Métaboles": "Io" resplendissant Nono!




Retour attendu à Musica du chœur Les Métaboles de Léo Warynski, lequel s’empare pour la première fois de la partition du Maître italien Luigi Nono avec la passion qu’on lui connaît.

L'église St Paul, pleine à craquer pour ce rendez-vous céleste , cette oeuvre de Nono, "Io, frammento da Prometeo" de 1981
Un personnage qui va hanter l'oeuvre, errant à l'envi dans cette atmosphère planante et recueillie, servie par des ensembles et solistes remarquables.
La portée des voix du choeur, six hommes, six femmes, très claires, angéliques, en écho vibrant, est sidérante. De longues tenues , de plus en plus ténues, vibrent à l'infini, portées par une acoustique gratifiante de l'église.Une flûte traversière, une clarinette étaye ces chants, souffle et présence discrète, ponctuant les voix angéliques.Les sopranos solos, incroyables performeuses des notes sur aiguës, campent mystère et inquiétude. Incarnent l’irréel, le beau, le son inouï, resplendissant!
Puissants mouvements élévatoires du chœur mixte, incroyable performance dans la durée de ces touches, ses masses sonores qui se complètent, s'unifient, en osmose.
Les timbres se frottent, dissonent, le volume en contraste, enfle ou se perd à l'horizon de l'espace musical.
Hypnotique et subtile écoute de la part du public réuni pour cette cérémonie historique, la reconstitution d'un chef d'oeuvre comme l'expose au final, le chef dans une grande émotion partagée!
Infime insert de la technologie également pour soutenir les soins acoustiques, bien vivants!
Un moment musical unique à saluer!

A l'Eglise St Paul ce jeudi 27 Septembre


"Lonh" RN 7 : es lohnt sich ! A l'aune de la danse....le son, le texte, le corps-texte.


Depuis la civilisation mésopotamienne de Sumer au moins, l’amour a sa poésie. Il est l’un des plus grands pourvoyeurs de lyrisme de l’histoire de la civilisation humaine. Avec le passage de la poésie au chant, la musique prend corps, et il paraît tout naturel que les trois danseuses/chorégraphes et la scénographe de la compagnie RN7 aient souhaité prolonger le corps chantant de Françoise Kubler par des corps chorégraphiés pour investir l’espace scénique.
LONH est une pièce chorégraphique créée en étroite collaboration avec une artiste lyrique et une scénographe.
Elle propose un dialogue entre les matières des corps dansants, du chant et de l'écriture spatiale, à travers les oeuvres musicales contemporaines "Lonh" de Kaija SAARIAHO et "Kengir" de François-Bernard MÂCHE.

Voici pour les "notes d'intention" !
Sur le plateau, la chanteuse, de dos, de noir vêtue, trois femmes l'entourent et sa voix les anime de mouvements très lents, harmonieux: en silhouettes, noires, découpées par la lumière, leurs gestes sont sobres, nuques et corps cambrés, en alternance, les regards vers les cieux.i
Tandis que Françoise Kubler, un pupitre suspendu devant devant elle, incarne le son, la mélopée, les textes chantés, de la musique de François Bernard Mâche et Kaija Saariaho. Diction et jeu engagé, comme l'énergie douce qui sourd des corps des trois danseuses. Des cordes tombent sur la scène, liens et liaisons métaphoriques de la musique-danse, de la danse faite musicienne.
Déroulée comme un serpent ou par la suite, nid enroulé, chargé de loger la verticalité du chant ou la nidification du geste primitif. De beaux profils mesurés, posés, des courses ou des arrêts ponctuant les divagations des personnages, semés sur la scène, chevelure naturelle prolongeant l'énergie sauvage ou tendre de la gestuelle. Un trio à  l’unisson rassemble les corps dispersés dans l'espace, alors que la chanteuse , solitaire et belle, psalmodie de sa voix tonique et assurée, les sons et mots de sa partition, guide, qu'elle quittera pour se livrer seule, nus pieds dans l'espace. Alors plus indécise et chancelante, elle se meut sur le plateau, esquisse quelques gestes qui ne seront jamais de la danse à l'image de ses comparses.Du "poussez-tirez, du relâché dans la danse en font un exercice de style sobre et vécu de l'intérieur.De belles accélération dans les déplacements, à contre courant des accents ou des rythmes dictés par la ligne vocale. Puis plus de chant: souffle et respiration font corps, scansion des pas, audibles dans le silence, comme une prolongation des rythmes.
Directions, arrêts, immobilité....se succèdent. Elles ôtent lentement le haut de leur costume noir, étirent la matière du tissus en autant de sculptures plastiques, étirées, détirées comme un geste d'échauffement, lent. Des sculptures vivantes de Daniel Firman se dessinent en mémoire.


En position de coureur, en arrêt sur image, la danse ponctue la musique sans jamais la questionner ou l'importuner.
Libres, autonomes et pourtant "reliées" par ces cordes, métaphores de leurs liens, de leurs nœuds aussi qui semblent parfois entraver le mouvement, plutôt que de le servir.
Belles images plastiques mouvantes d'où vont surgir des chevelures hirsutes comme des figures africaines de danseurs fous. Le trio s'anime, en transe, les parures virevoltent tourbillonnent au final, alors que la chanteuse en quittant sa balancelle noire comme les cordes, se joint à cette mouvance étrange.En couleurs, rose, bleu, jaune, les figures s’effacent, le chant de la cantatrice, formidable émission de sons en langue étrangère qu'elle susurre ou éructe "par cœur", par "corps" , s'estompent.
Les nids, nœuds de cordes noires, flexibles et enrobantes, demeurent au sol, témoins et reliefs des péripéties dessinées en rémanence dans nos mémoires visuelles.
Il fallait oser creuser ce sujet cher à Françoise Kubler, les liens probables entre chant, voix, émission et gestes chorégraphiques.Sa voix guidant les incarnations futiles et vibratiles du geste dansé, la danse donnant du poids et de la gravité, de la densité au geste vocal: sur la corde enroulée, cordon ombilical entre les deux disciplines, si loin, si proches ! Plus que jamais, les textes chantés, habités magistralement par une artiste faite pour cela, incarnant matière sonore et corporéité avec brio et simplicité.

Au TJP ce jeudi 27 Septembre.

Chorégraphes : Lena ANGSTER, Marine CARO, Jessie-Lou LAMY-CHAPPUIS
Chant : Françoise KUBLER
Scénographie : Mathilde MELERO
Création lumière : Suzon MICHAT
Pièces musicales : "Lonh" de Kaija SAARIAHO
"Kengir" de François-Bernard MÂCHE