samedi 24 novembre 2018

"Eins, zwei, drei" de Martin Zimmermann : à hue et à Dada !


Dans la nouvelle création de Martin Zimmermann, un musée devient le lieu de rencontre d’un trio infernal. Les protagonistes : trois clowns, archétypes classiques du cirque. L’enjeu: le rapport à l’autorité et à la liberté, à la norme et à la folie.



En transfigurant les traditions clownesques par la pratique de la danse contemporaine, Zimmermann façonne un spectacle sans paroles, qui met en avant les langages corporels de trois danseurs-circassiens hors du commun. Accompagnés d’un pianiste, ils font ressortir les facettes tant conflictuelles que comiques des comportements humains dans d’éternels jeux de pouvoir.

Mais qui sont-ils ces trois escogriffes qui sortiront tout droit d'un décor dissimulé, empaqueté sous une bâche, rideau ou housse noire  d'inauguration des statues institutionnelles, les dévoilant sous ces monticules émergents comme des montagnes qui accoucheraient de souris! 
Un pianiste, un vrai, un monsieur Loyal tout de blanc vêtu, costume seyant de parade, une créature non identifiée, entre sorcière à balai et lutin déguenillé avec des oreilles de lapin pendantes, un zombie en haillons et oripeaux, maquillé comme chez Michou....Les Pieds Nickelés de retour? Ou les Deschiens, enfuis de chez les Bidochons?? 
Un Polichinel blanchi, à ventre protubérant, une fée Carabosse calcinée...Bref, notre cabarettiste de fortune nous souhaite la Bienvenue, décalé, déjanté, le verbe facile mais dans un langage inaudible, comme ses compères qui inventent une langue glauque, imagée, sonore et suggestive des émotions diverses. Chef de pacotille, homme de paille, le voilà attelé à diriger les numéros de charme, de voltige, de galipettes en tout genre. En Hugo Ball au Cabaret Voltaire des dadaïstes ; alors que tout droit sorti des bas-fonsd d'un sol de marbre glissant, un horrible zombie surgit, ahurissant de laideur artificielle.
Notre sorcière anthracite glisse, patine sur un sol qui se dérobe, sorte de Chaplin, serveur de la patinoire qui chute à l'envi, comique de répétition des films muets, il va sans dire: le pianiste comme au ciné-concert, ponctue l'affaire avec brio!
Du "carré noir sur fond blanc", d'un Morellet ou d'un Rutault, le décor est "muséal" et référencé. Sommes nous dans l'antre d'un collectionneur, d'un "conservateur" ou d'un curateur d'exposition, peu importe, le sujet titille et tarabuste Zimmermann comme dans "The Square" le film où il est plus question du directeur que du musée!
Unsquare Dance pour cette démonstration vertigineuse de virtuosité corporelle, de contorsionnisme, de glissades enroulées, au péril de la vie de ses habitants étranges, trio de circonstance. Cygne noir, cygne blanc pour parcourir en danseuse, les bras en couronne, les allées du musée, trublion d'une visite guidée déconstruite et loufoque...Vampires ou anti-héros d'un personnage d'une nuit au musée, Belphegor ou le fantôme du Louvre.Les références sont discrètes et peuplent l'univers de Zimmermann.
Un beau statuaire animé, à trois corps mouvants sur fond de stroboscope, un solo de voguing sur tapis rouge, un jeu de cadre de tableau sont autant d'accessoires pour faire narration et dramaturgie.Et quand enfermé comme un César ou un Armand, notre zombie contorsionniste est compressé dans sa vitrine transparente, c'est peut-être à la petite danseuse de quatorze ans , longtemps convoitée dans une vitrine vide que l'on songe!
Foetus comprimé sur son socle de monstration, la bête est somptueuse, belle à regarder: un monstre de foire au musée!
Une technicienne de surface pour faire le ménage qui s'en donne à corps joie en virevoltant à l'envi sur un air d'accordéon, une scène tournante, objet de voltiges périlleuses sur un tabouret improbable, et le côté circassien est bien là, de retour dans ces structures architecturales de prédilection. Descente aux enfers sur fond de batterie live, tonitruante, une mort du cygne blanc, c'est le tour de magie du manager, commissaire, curateur déchu de ce musée en décomposition! On  s'émerveille des prestations de Tarek Halabi, Dimitri Jourde, Romau Runa, Collin Vallon! 
Le sas de sécurité est prétexte à des numéros burlesques croustillants, inventifs, décapants d'ingéniosité et d'humour: tous les gestes de la danse, passé en revue par un vigile, sorcier et maître de ballet de cette bouffonnerie caricaturale et grotesque.
Dada veille au grain dans cette turbulence apocalyptique d'où émerge un chantier final digne de Thomas Hirschhorn, champ de bataille de guerre esthétique, de joutes multiples.
La performance au musée est dignement présente et quelque peu maltraitée, cette permissivité fâcheuse vouée à la critique et aux "règles draconiennes" de sécurité et de bienséance actuelle dans nos institutions muséales. Les pionniers du genre souriraient, les Dupuy où les américains, conquérants de ces espaces publics désacralisés!
Fantastique tableau final, avec un monstre tout de rouge, épineux et menaçant, sculpture dégonflée à bloc comme tout ce "vent", toute cette agitation médiatique de communication et de promotion de l'art institutionnel, voué au mercantilisme ou merchandising
On les quitte en musique sur un très beau morceau de piano: le film est terminé, on remballe les cartons et la silhouette découpée d'un corps absent nous regarde: qui sommes nous cautionneur de cette économie du spectacle vivant, des musées, nefs et cathédrales des temps modernes, lieu de cérémonie suspectes de rites réinventés?

Au Maillon jusqu'au 24 Novembre.




vendredi 23 novembre 2018

"L'histoire de la danse " repères dans le cadre du diplôme d'état"


Auteurs : Nathalie Lecomte, Laurence Louppe, Florence Poudru, Eugénia Roucher, Claire Rousier, Élisabeth Schwartz, Éliane Seguin
Pouvoir se situer dans le temps et dans le monde, prendre conscience d’intervenir dans des pratiques en mutation, mettre en perspective ses choix artistiques : tels sont les enjeux de l’enseignement de l’histoire de l’art chorégraphique aux danseurs en formation. Cet ouvrage de référence a été conçu pour les accompagner dans leur préparation au diplôme d’État de professeur de danse. Il propose des contributions de spécialistes de l’histoire de la danse révélant la grande variété des approches méthodologiques ainsi qu’un vaste tableau synoptique rendant compte de la diversité des genres, des formes et des techniques, du XVsiècle à 1980.
Contributions individuelles ou collectives qui témoignent d'expériences menées dans le cadre de l'enseignement de l'histoire de la danse, objectifs pédagogiques de cette discipline, approches méthodologiques plurielles, tableau synoptique inscrit dans l'histoire - sociale et artistique - visant à rendre compte de la diversité des genres, des formes et des techniques correspondant aux trois options du diplôme d'Etat, bibliographie descriptive proposant un corpus cohérent : cet ouvrage, à destination des étudiants, des professeurs et plus largement des professionnels de la danse, a été conçu pour prendre place dans les centres habilités à assurer la formation au diplôme d'Etat de professeur de danse.

"Chiffonade" : danser "chiffon", chiner , éclore, s'élancer et vivre !


Un costume de « robe-boule », chrysalide en étoffes colorées est à l’origine de ce solo chorégraphique pour les tout-petits. De ce cocon organique s’extrait un corps porté par la poésie de la matière et du mouvement. Ici une jambe, là un bras ou un buste sortent de la carapace . Sur des rythmes de jazz aux couleurs africaines, une cartographie se dessine et invite au voyage.
Quinze ans après sa création, ce solo chorégraphique pour les tout-petits connaît une seconde jeunesse. Après 2 000 représentations, cette pièce emblématique de Carré Blanc Cie a été retravaillée par Michèle Dhallu : Chiffonnade se base sur un costume de robe-boule dont l’étoffe – ce que l’on peut toucher, froisser et plisser – conditionne le regard de l’autre. De cette chrysalide jaillit la vie, tâches de couleur, lianes de tissus. Ici une jambe, là un bras ou un buste sortant de sa carapace ou s’y carapatant.

C'est comme un exosquelette d'oursin, mais tout de feutre blanc, douillet, corolle de fleur d'eucalyptus, fleur éclose Des jeux de mains, de pieds, émergent de cette sculpture vivante qui frissonne, bat la chamade Une jeune femme sort de cette chrysalide fragile, torse offert à la vue, longs bras qui jouent d'un doigté perceptible.
Naissance d'une créature, animal qui se gonfle, se dégonfle puis comme d'une crinoline, ou d'une vesse de loup en bonne maïeutique, émerge le mouvement d'un corps gracieux. Coquillage, crustacé magique, cet habitacle livre son secret, un long ruban, cordon ombilical de fanfreluches colorées. La bestiole est aspirée ou expirée de sa matrice archaïque, abandonne sa "rolling stone" ou son "fat boy" pour explorer le monde des sensations, l'espace, la musique.Des foulards verts sortent de ce grand sac à malice, la chrysalide délivre un amas de tissus qui seront prétexte à jouer, expérimenter l'air et les volumes.Des percussions ethniques, des voix accompagnent cette métamorphose singulière Un paysage se construit, une péninsule, un archipel de tissus dressés ou couchés pour évoquer le monde !
Des îles flottantes pour honorer un corps qui danse, tourbillonne, en suspension, reptation, élévation, très sensuels et dansant De la danse, de la vraie pour enchanter ce public de tous petits bambins réunis dans la petite salle du TJP.
Un vrai petit souk où la danseuse farfouille, lance et projette ces lambeaux de tissus à l'envi. Elle se tapit sur le tapis, petit monde de couleurs, un manchon comme bâton de pluie dans un joyeux exotisme musical.Un petit rituel dansé pour mieux se fondre dans le décor fabriqué in situ de toutes pièces de tissus. Bien être et mimétisme comme credo!
Un baluchon de vagabond au dos sur fond de bruits de sirènes maritimes et le voyage continue, drôle, léger, séduisant, accessible de par sa justesse et sa sincérité. Et soudain sourd du tapis bleu, de l'eau en rigoles de la nappe phréatique ! Sensations nouvelles qui suggèrent à la danseuse, glissades, torsades, spirales et jeux d'eau délicieux: on voudrait bien renter dans son jeu et cette délectation sensitive !
Joie partagée par les enfants émerveillés par cette jouissance non fainte de la danseuse,Suzel Barbaroux, pleine de malice, de grâce et de volupté.Beaucoup d'aisance dans ses mouvements lovés, et cette synergie aquatique est contagieuse : petite patinoire de fortune si pareille à un bain de jouvence
Une vision solaire du monde que cette "Chiffonade" de chiffonnière avertie, chineuse d'images matérielles, d'ouverture sur le monde, en acrobaties extatiques ou simples bonds mus par une énergie sans égal.
On se régale tout simplement de l'intelligence de la pièce chorégraphique, bien dosée, à la mesure d'un jeune public en quête d'expériences sensorielles!

A u TJP jusqu'au 24 Novembre