jeudi 29 septembre 2022

"Music in the belly": ventriloque, tripal et démiurge Simon Steen-Andersen! Les contes d'Andersen sont fabuleux...


Simon Steen-Andersen rend hommage à Karlheinz Stockhausen en mettant en scène son rêve d’une musique dans le ventre...

En 1975, Karlheinz Stockhausen composait une œuvre énigmatique à l’attention des Percussions de Strasbourg. Sa partition contenait davantage d’indications scéniques et de didascalies que de musique à proprement parler — et cette musique consistait en douze mélodies liées aux signes du zodiaque, le cycle Tierkreis, et matérialisées par des boîtes à musique que le compositeur fit lui-même fabriquer. L’idée de la pièce comme son titre lui étaient venus de la surprise de sa fille Julika découvrant à l’âge de deux ans de petits bruits à l’intérieur d’elle-même, des gargouillements d’estomac : « tu as de la musique dans le ventre », lui avait-il répondu. Quelques années plus tard, il se réveilla subitement un matin après avoir rêvé la pièce et la coucha sur le papier.

Des voix et cris d'enfants sur font de silhouettes , ombres chinoises qui ondulent sous des lumières rougeoyantes, et courent à toute vitesse dans ce vermeil lumineux...Bruits de vagues...Six personnages féminins en quête d'auteur arrivent sur planches à roulettes fluorescentes dans la semi-obscurité: le ton est donné dans cet univers rouge, interne, organique.Très bel instrumentarium, de plaques de fer suspendues, de trapèze musical, animé par les manipulatrices; sur trois établis, en fond de scène, trois interprètes s'adonnent à faire résonner des calices renversés grâce à des micro qui scannent le son. Un univers médical, chirurgical s'invente peu à peu et l'on voit et regarde la musique avec attention. Théâtre visuel de fantasmes, de rêves ou de cauchemars quand un mannequin descend des cintres, tel un oiseau pris au piège dans des filets malins.Des reflets magnifiques au sol trempé d'eau, liquide salvateur de cette opération à coeur, à ventre ouvert.Un téléphone rouge comme commanditaire de ces actions médicales, en direct, opération curieuse qui révèle trois boites à musique, sorties du ventre du pantin muselé, corbeau maléfique qui accouche de musique enfantine, simpliste.Des xylophones de couleur pour enfants soulignant cet aspect sobre, enchanteur de devin, de magicien du plateau...Les micros sondent les sons des calices comme autant d'instrument d’échographie sonore.Le laboratoire s'anime, se fait antre magique, fantastique ambiance de science fiction délirante.Deux toupies pour perdre les repères, de belles envolées fluorescentes comme les ailes d'éoliennes tranchant l'éther, manipulées en rythme. Un tableau pictural éphémère de toute beauté. Des balanciers dans des carrés de lumière pour recueillir les organes des boites à musique extraites par ces chirurgiennes diaboliques et le ventre de Stockhausen se vide de ses tripes virtuelles avec dextérité. Les roues des planches toujours fluorescentes comme des signaux navigant sur les ondes circulaires de l'eau qu'elles déplacent au sol.Six femme en noir et blanc, cravates comme officiantes de cette messe solennelle. Les percussions de Strasbourg toujours à la pointe de la création et de l'audace!


première représentation de la nouvelle version

musique Karlheinz Stockhausen
concept, mise en scène, électronique Simon Steen Andersen

Les Percussions de Strasbourg
Lou Renaud-Bailly, Olivia Martin, Vanessa Porter, Léa Koster, Hsin-Hsuan Wu, Yi-Ping Yang

construction des décors | Albane Aubin
régie générale | Claude Mathia, Étienne Démoulin, Raffaele Renne

mercredi 28 septembre 2022

"La femme au marteau".... sans maitre au Mobilier National...Literie, lutherie fantastique...Musique de chambre à coucher...


Silvia Costa met en scène un récital théâtral autour de la figure de Galina Ustvolskaya (1919-2006).

La compositrice russe, élève de Dmitri Chostakovitch, mena une recherche esthétique radicale et personnelle, en rupture tant avec le style de son maître qu’avec les attendus soviétiques. Elle fut alors surnommée, en raison de son écriture brute et percussive, « la femme au marteau ». Ses Six Sonates pour piano composées entre 1947 et 1988, ici interprétées par Marino Formenti, en sont l’expression emblématique.

Dans un brouhaha obscur, se dessine sur le plateau occupé par un immense piano, une silhouette de vampire, sorte de Loi Fuller affublée d'un tissu noir...Le monstre surgit, danse, écarte les ailes, se fait oiseau de malheur et augure d'une ambiance et atmosphère bien singulières...Alors que le piano impose sa présence, forte ou ténue pour inventer des images sonores saisissante Une iconographie qui va soutenir la pièce tout du long comme ces gravures de Kollwitz, Boeklin, Klinger ou Topor ,mouvantes, chancelantes.


Un lit pour couche et espace à se mouvoir pour une créature dévêtue, osseuse, décharnée,maigre corpulence fragile et inquiétante, à demi-nue...Lit d'un mort qui claudique, éructe, un talon haut chevillé à la jambe.Étrange image mouvante...Le surréalisme est proche et envoutant à l'écoute des sonates qui martèlent un univers inouï..Les oreilles n'ont pas de paupières pour dissimuler ces sons outrageux, virulents, envoutants."Je danse"murmure la bestiole diabolique qui rampe sous le piano et y opère sa métamorphose sous nos yeux.Sonate dégingandée, désarticulée, en miettes époustouflantes intonations parfois insupportables...Tombeau ou stèle funéraire, le couchage de cette créature intrigue, interroge l'imaginaire.Les chambres se succèdent, magasin de lits chacun à la mesure de son occupant: le second sera la couche d'une femme insolite, à la valise, en robe de chambre, souliers escarpins à la Goya, qui vient engrosser une houppelande de ses vêtements, puis les châtient en coups et blessures virulents. Frappes, coups et blessures de chacun des êtres qui viendront peupler ce décor énigmatique. Fantaisie ou fantastique appréhension du monde sonore de la pianiste en référence.Un lit à baldaquin fait suite, plus cosy pour un récit sonore apaisé.Les marteaux du piano travaillent, percutent pour ce corps scénique anatomique, cette leçon d'autopsie musicale, chirurgicale impressionnante...Un jeu de scrabble comme alphabet, virelangue original pour tromper le sens des mots, gravés sur le lit ou assemblés en direct par la quatrième protagoniste de cette cérémonie insensée

Magie et pharmacopée, fantastique univers, iconographie scénique et plastique pour un voyage onirique sans pareil, une navigation dans le temps, martelé par les accents virulents du piano malmené par Marino Formenti de main et coudes de maitre...Une grande oreille, objet de curiosité pour amplifier le son de cette mer ravageuse, envahissante, au flux et reflux entêtant, obsédant...

 « Dans la musique de Galina Ustvolskaya, nous dit Silvia Costa, il y a un noyau essentiel, une simplicité militante, une pureté venue d’un autre monde. C’est le son d’un voyage sans halte, dans le cœur d’une vision intime, pulsante, construite avec obstination à chaque coup que les doigts et leurs articulations infligent au clavier, forgée et sculptée avec l’insistance d’un forgeron qui bat le fer pendant qu’il est chaud. La musique de Galina ne ressemble à aucune autre. Dans cet univers sonore, aux motifs inattendus, embrasé de fffff, j’ai entrevu des images de chambres à coucher, de grabats aperçus à travers des portes laissées entrouvertes. Dans ces atmosphères raréfiées et privées de mélodies, j’ai vu des fragments de récits, des tableaux vivants où trouvent place des désirs, des peurs, des visions, des figures saisies dans l’instant intime où elles se confrontent avec la noirceur et le nerf de l’âme. »

Galina Ustvolskaja Sonate no 1 à 6
interprétées par Marino Formenti

mise en scène et scénographie | Silvia Costa
avec Hélène Alexandridis, Marief Guittier, Anne-Lise Heimburger, Rosabel Huguet Dueñas, Pauline Moulène ainsi qu'une petite fille et un figurant choisis sur place

costumes | Laura Dondoli
création sonore | Nicola Ratti
lumière | Marco Giusti
textes | Umberto Sebastiano
assistanat | Rosabel Huguet Dueñas

"Il se trouve que les oreilles n'ont pas de paupières": fredons et autres sons -frissons de la pensée.


Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières

« Ce qui est vu peut être aboli par les paupières, peut être arrêté par la cloison ou la tenture, peut être rendu aussitôt inaccessible par la muraille. Ce qui est entendu ne connaît ni paupières, ni cloisons, ni tentures, ni murailles. »

Dans son essai La Haine de la musique, Pascal Quignard sonde cette condition si particulière de notre écoute : elle traverse et transperce irrémédiablement le monde physique, notre corps et notre être. À partir d’extraits du texte de l’auteur, le compositeur Benjamin Dupé a voulu transposer cette réflexion en faisant osciller l’audition et l’entendement. Une forme originale, à mi-chemin entre le concert et le théâtre, avec le comédien Pierre Baux et l’altiste Garth Knox.

On se souvient de l'affiche du festival Musica: un coton tige dans la jaquette d'un violon...Et si le "non-bruit" n'existait pas? L'altiste en scène dans un son ténu, réverbéré qui circule en tourbillon le prouverait-il?L'acteur à ses côtés chantonne, fredonne...des "fredons surgissants"!, grésillements épars en micro-sons...Le duo devant nous va être le laboratoire des fameux écrits de Quignard sur la musique, qui n'est que sons empilés, accumulés.De belles ondes sonores enveloppent  l'atmosphère comme une canopée musicale incertaine: le philosophe écoute le musicien qui insiste, dérape, s'achemine vers une évidence biblique: les sons-frissons sont partout et l'on y échappe pas: pas de rideau, de volets, de persiennes ni de jalousie pour esquiver, étouffer, chasser le son..Dans une gestuelle très chorégraphiée, sur "mesure", au diapason de ses paroles, l'acteur-comédien Pierre Baux, feint d'ouvrir son thorax, d'accueillir les bruits du monde , de se "laver les oreilles" pour mieux gouter ce récit quasi mythologique, texte en soi très musical qui ouvre bien des perspectives d'écoute, de compréhension et d’intelligibilité.Un vrai danseur évolue, salue, se fait pantin, diable et philosophe docte et précis. L'intelligence du texte pour support graphique dans l'espace, éclairé de main de maitre.Un maitre à danser, ustensile indispensable pour mesurer l'espace-temps.

maitre à danser

Danse du balancier, tic-tac de l'horloge comme les trois métronomes qui se mettent à scander le temps comme une sculpture en ronde-bosse. Alors que le musicien fait de même avec son archet magique. L'alto a une présence prépondérante pour faire ressentir ce silence "mort" en réverbération qui ondule et envahit le plateau.Sons inouïs de l'alto pour une définition du son "violeur", cinglant, dérangeant qui déchire les tympans, coupent et tranchent l'espace comme un sabre, une épée, une toile de Fontana...Le réveil, instrument quotidien fait appel à l'oreille et à aucun autre sens...Le sonore est un pays qui ne se contemple pas, n'est pas un paysage, mais un bain constant de sensations auditives irréversible, irrévocable machinerie de vie:comme cette "obéissance", cette cadence à laquelle on n'échappe pas!. L’excitation des propos, la montée en puissances des dires et sons augmente la tension ambiante. Les deux partenaires, dans ce duo-duel sonore et verbal, sont complices, compères et responsables de notre indéfectible écoute. A l'affut d'une parole éclairante, limpide comme le son de l'alto, en phase constante avec la langue de Quignard. Le jeu d'acteur magnifique comme phare et fer de lance de la compréhension.Sons de guerre qui font autorité, incontournable obsession auditive, vibrations qui nous submergent en direct, qui déferlent, abusives, intrusives Cette pièce illumine le texte et fait résonner une pensée en mouvement, à suivre aux sons des bruits qui animent le vivant!Benjamin Dupé en chorégraphe averti et savant "mètre à danser" dans une partition très écrite et quadrillée, en cadence, en démesure dramatique soutenue par l'altiste minutieux Garth Knox...


conception, musique, dramaturgie et mise en scène | Benjamin Dupé
comédien | Pierre Baux
altiste | Garth Knox

éléments de scénographie | Olivier Thomas
collaboration informatique musicale IRCAM | Manuel Poletti
collaboration à la lumière | Christophe Forey
régie générale et son | Julien Frénois