lundi 3 octobre 2022

"Like Flesh": l'arbre et ses rhizomes musicaux de Sivan Eldar

 


 
Sivan Eldar, Silvia Costa, Cordelia Lynn
 

Après avoir épousé un bûcheron, une femme le suit dans la forêt, s’oubliant dans une vie monotone et sans désir, assistant chaque jour au spectacle sinistre de la destruction de la nature. La rencontre d’une jeune étudiante avec laquelle elle noue une relation amoureuse ravive sa flamme et change sa vie : son corps va alors prendre racine jusqu’à devenir arbre.

Sur un livret de la dramaturge Cordelia Lynn inspiré des Métamorphoses d’Ovide, Like flesh aborde la crise écologique à travers les relations humaines et amoureuses. Cette nature, la compositrice Sivan Eldar lui offre une voix chorale et une partition fourmillant d’inventions. Avec la complicité de Maxime Pascal à la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine, elle plante dans la salle une soixantaine de haut-parleurs disséminés sous les fauteuils, comme une invitation au public à se perdre lui aussi dans cette forêt sonore. En écho à la musique fluide et immersive de Sivan Eldar, la mise en scène de Silvia Costa transfigure la fable contemporaine sous la forme d’un opéra en perpétuel changement, comme l’eau d’une rivière que l’on tenterait de retenir entre nos mains et qui toujours nous échapperait.

Un opéra contemporain se salue toujours et fait office de terrain d'expérimentations souvent audacieuses, déplaçant, décalant le genre et la forme tout en préservant ici la place des voix et celle de l'orchestre.La mise en scène au service d'un conte, d'une fable sur l'Arbre, cet être fabuleux que l'homme néglige, torture, oublie et qui pourrait se venger un jour de ce traitement de harcèlement, d'ignorance des bienfaits du végétal sur la vie humaine. Des images vidéo de toute beauté soutiennent l'histoire, la dramaturgie: ondoyantes icônes de couleurs, mixage savant de morphing signées A Francesco d'Abbracio, talentueux créateurs de formes hybrides, arbres, feuilles, limbes et verdure accentuée.La mise en scène de Silvia Costa comme terre d'élection du conte, de cette quasi légende vivante à propos d'un être vivant: l'arbre dans la foret qui ne la cache pas mais la dévoile, pudiquement dans ses secrets de bienfaisance, d'existence indispensable pour l'homme. Dans une maison, une clairière sylvestre, les enjeux écologiques se révèlent, par le chant,et les voix sont puissantes, locutrices des faits et gestes et émotions des personnages qui vivent l'absurdité des crimes de l'homme envers son environnement.Les vidéo du créateur images IA sont décors et densité picturale, rêve éveillé et profondeur de champs à l'envi. Artiste médiatique, musicien et chercheur dans les domaines de la politique de la représentation et de la culture transmédia.Il travaille avec des systèmes d'intelligence artificielle et des réseaux de neurones pour étudier l'interaction entre l'homme moderne et la machine à travers le texte, les images et le son. Un travail esthétique passionnant aux résultats sidérants.Toute l'ambiance en est empreinte et les focales qui se dessinent dans ce verrou qui filtre lumières, jour et nuit, obscurité et fascination pour l'eau font office de lunette de vue, de jumelles intrusives.Pour mieux saisir ce conte  où la forêt chante, l'arbre se lamente et la vie continue malgré les méfaits de l'intrusion de l'homme dans son intime développement.


musique | Sivan Eldar
livret | Cordelia Lynn
mise en scène et scénographie | Silvia Costa

Orchestre de l’Opéra national de Lorraine
direction musicale | Maxime Pascal
La Femme, L’Arbre | Helena Rasker
Le Forestier | William Dazeley
L’Étudiante | Juliette Allen
La Forêt | Emmanuelle Jacubek, Hélène Fauchère, Guilhem Terrail, Sean Clayton, Thill Mantero, Florent Baffi



présenté avec l’Opéra national de Lorraine dans le cadre du Festival MUSICA à Nancy

production Opéra de Lille
commande Opéra national de Lorraine, Opéra de Lille et Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie
coproduction Opéra national de Lorraine, Opéra de Lille, Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie, Opera Ballet Vlaanderen (Anvers), IRCAM-Centre Pompidou

"Black Angels": Schubertiades matinales pour "mémoire"par le Quatuor Diotima

 

"George Crumb compose Black Angels en 1970, alors que l’opposition à la guerre au Vietnam bat son plein aux États-Unis. C’est dans ce contexte que s’inscrit la pièce, comme le suggère son sous-titre, « thirteen images from the dark land » (treize images du territoire obscur), et l’annotation qui introduit la partition, « in tempore belli » (en temps de guerre). L’œuvre a marqué l’imaginaire contemporain en brisant la pureté sonore du quatuor à cordes, sans compter la présence d’instruments inhabituels joués par les musiciens : des verres en cristal et deux gongs. On y entend aussi une citation du deuxième mouvement de l’œuvre donnée en seconde partie de programme, La Jeune Fille et la mort de Franz Schubert."

Deux oeuvres contemporaines reliées par la mémoire, le souvenir, l'impact d'une oeuvre reconnue sur la créativité et l'imagination des deux premiers. Alors que résonne la "vraie" version originelle de "La jeune fille et la mort" en clôture de concert. La talentueuse compositrice Caroline Shaw livre avec "Entr'acte" son ode à la déconstruction des harmonies, peu à peu, qui se transforment, opèrent une mutation étrange et conduisent vers d'autres atmosphères, plus fragiles, instables.Menuet classique de Hayn qui bascule, chavire et vient échouer avec grâce et vertige dans le domaine de l'inconnu, de l’inouï.Un exercice périlleux où s'affrontent tradition et modernité dans une profonde intelligence de l'écoute.Au tour de Crumb de s'atteler à la mémoire, à l'histoire et donc à la narration sonore. Évocation de la guerre du Vietnam, subtile exploration d'objets sonores en répondant aux cordes du quatuor; des verres de cristal pour résonance , incantations funèbres d'une catastrophe, d'un crime avoué.Symboles, images en références pudiques, danse macabres ou autres musiques diaboliques pour assumer l'horreur , en rendre compte numériquement: compte à rebours et conte de la réalité non dissimulée de l'histoire.La jeune fille et la mort en citation bien sûr réelle évocation de la douleur et du destin des hommes belliqueux, absurde et fatale icône de l'indicible...Et l'oeuvre de référence de faire son entrée, pour "mémoire" dans une belle et fougueuse interprétation du talentueux et généreux quatuor Diotima!


Caroline Shaw Entr’acte (2017)
George Crumb Black Angels (1970)
Franz Schubert Quatuor en ré mineur “La Jeune Fille et la Mort” (1824)

Quatuor Diotima
violons | Yun-Peng Zhao, Léo Marillier
alto | Franck Chevalier
violoncelle | Pierre Morlet

Dans le cadre du festival MUSICA à Nancy

dimanche 2 octobre 2022

"Proverbs" Ensemble Ictus: tout s'enchaine sans heurt dans la composition musicale en miroir.


 

Ensemble Ictus, Synergy Vocals, Orchestre de l’Opéra national de Lorraine

"On les connaît maîtres des musiques répétitives américaines à travers leurs collaborations avec la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker ou leur production d’Einstein on the Beach de Philip Glass présentée à Musica en 2019. Pour leur premier concert à Nancy, dans la très belle salle Poirel, les musiciens d’Ictus s’associent aux Synergy Vocals et aux pupitres de l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine pour nous offrir quelques-unes des plus belles pages du minimalisme.

Le concert présente quatre œuvres-clés du XXe siècle, choisies pour leurs qualités introspectives et enchaînées comme si elles n’étaient qu’un seul et même ouvrage. Tehilim de Steve Reich constitue le cœur du programme, autour duquel viennent graviter les charges émotionnelles de The Unanswered Question de Charles Ives et de The Sinking of the Titanic de Gavin Bryars. Dans sa célèbre pièce Proverb pour voix et ensemble, Steve Reich s’appuie sur un très bref texte du philosophe Ludwig Wittgenstein : « How small a thought it takes to fill a whole life ! » — Qu’elle est petite, la pensée qui peut remplir toute une vie ! C’est en somme le mantra d’une soirée lors de laquelle la musique se déploie à partir de presque rien pour devenir, progressivement, presque tout."

S'il est bon de réunir certaines pièces et de les faire s'enchainer sans interruption, voici une expérience bluffante à souhait où l'on, passe sans frontière d'une signature musicale à l'autre sans encombre. Les quatre pièces liées comme par enchantement, formant un bloc articulé, dense et surprenant. Démarrage par un solo de trompette du fond de la salle, le chef d'orchestre face à nous, tel un ange sur fond de lumières diffuses et de musique ténue de l'orchestre également entre balcon et paradis. Vision magnifique et planante pour l'introduction de l'oeuvre de Charles Ives qui inaugure ce voyage musical au long cour.Ambiance sonore douce d'un paysage cosmique émanant d'un dispositif instrumental original et très opérant pour servir un propos de trames harmoniques déroutantes. Univers spirituel, planant évoquant, imperturbable, l'univers cosmique et la question éternelle de l'existence."Proverb" de Steve Reich glisse lentement et enchaine, librement voisin et acolyte de l'opus précédant, ce qui fait la magie de la succession sans surprise de l'une à l'autre.Le style et l'écriture propre du compositeur, as de la musique répétitive se révélant peu à peu.Ouvre pour trois sopranos, deux ténors et trois vibraphones et deux orgues électriques.Canons, tuilages et secrets de fabrication opèrent dans une globalité saisissante où le rythme des phrases musicales, toujours augmenté, entraine dans des atmosphères et visions énigmatiques. Puis c'est à Gavin Bryars de prendre le relais avec un "naufrage" annoncé, basculant les écritures traditionnelles pour une tectonique dramatique remarquable.Tout enfle, grandit, s'oppose au calme et au silence pour parvenir au zénith d'un désastre, d'une tragédie submersible qui terrorise, méduse et tétanise. Au final du concert, à nouveau au tour de Steve Reich de prendre le pas sur cette performance musicale de l'Ensemble Ictus qui fait vivre, exister, vibrer de "petits chef d'oeuvre" clés du XX ème siècle "introspectives et enchainées comme si elles n'étaient qu'un seul et même ouvrage".Un florilège parfait de musique colorée, instrumentale et vocale dont l'inventivité semble sans frontière.

Charles Ives The Unanswered Question (1908)
Steve Reich Proverb (1995)
Gavin Bryars The Sinking of the Titanic (1972)
Steve Reich Tehillim (1981)

Ensemble Ictus
direction | Tom De Cock
flûte | Chryssi Dimitriou
clarinette | Dirk Descheemaeker
contrebasse | Géry Cambier
cor anglais | Kristien Ceuppens
clavier | Jean-Luc Fafchamps, Jean-Luc Plouvier
percussion | Aya Suzuki, Miquel Bernat, Rubén Martinez Orio, Gerrit Nulens

Synergy Vocals
direction | Micaela Haslam
soprano | Caroline Jaya-Ratnam, Micaela Haslam, Rachel Weston
alto | Heather Cairncross
ténor | Benedict Hymas, Gerard O’Beirne

Orchestre de l’Opéra national de Lorraine



coréalisation Musica, Opéra national de Lorraine, CCAM – Scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy


samedi 1 octobre 2022 Salle Poireldans le cadre du festival MUSICA à Nancy