mardi 1 novembre 2022

(LA)HORDE / Ballet national de Marseille "WE SHOULD HAVE NEVER WALKED ON THE MOON": dans le dé-horde!Terpsichore en révolution de Palais!


Avec cette exposition performative, (LA)HORDE explore les avenirs pluriels de la danse dans son rapport passionné avec le cinéma.

À la tête du CCN Ballet national de Marseille depuis 2019, le collectif (LA)HORDE développe des créations pluridisciplinaires en articulant toute sa recherche autour de la danse – avec une attention particulière donnée aux formes chorégraphiques de soulèvement populaire, individuel ou collectif. Ensemble ils réalisent des spectacles aussi bien que des films, des performances ou des installations.

Inspirée ici en particulier par les potentialités physiques des comédies musicales et des films d’action, la compagnie s’empare allègrement de Chaillot pour y faire surgir à l’intérieur et à l’extérieur de multiples propositions (des sculptures vivantes, des installations chorégraphiques performatives…), sous l’intitulé WE SHOULD HAVE NEVER WALKED ON THE MOON (« Nous n’aurions jamais dû marcher sur la Lune »), citation empruntée à Gene Kelly.
Mobilisant une cinquantaine de performeurs, dont plusieurs cascadeurs, un groupe d’amateurs et un DJ, l’ensemble déclenche une intense effervescence et tend à une galvanisante conquête poétique de l’espace public.

"Espèce d'espace" disait Perec: nous y voici dans l'invraisemblable labyrinthe du Palais de Chaillot, un dédale de couloirs, d'escaliers, de salles de spectacles transformées en pole d'exposition ou de performance, dévoilant l'envers du décor, la danse comme passe-murailles, derrière le miroir de notre imagination! Coup de chapeau à la Horde pour ce complexe parcours, dispositif hors scène, hors-norme qui déborde de partout , irrigue le territoire de danse comme une trainée de poudre...La danse, partout et sous tous ses angles ou focales, zoom sur Lucinda Childs, sur François Chaignaud, sur Ooana Doherty et bien sûr sur l'écriture chorégraphique, scénographique du collectif indisciplinaire de Marseille: une "Bande à Bonnot", des perturbables" Innocents", affranchis de toute discipline, électrons libres du plateau, tapis volant des concessions et autres sentiers battus de la création. 


 Durant trois heures, un marathon salutaire, aérobique pour le spectateur haletant de curiosité, allant de surprises en surprises, cheminant d'un endroit à un autre, à l'envers, à l'endroit pour une jubilation non dissimulée. Car il faut du tonus, de la résistance pour cette "marche", démarche volontaire et collective que l'on effectue dans l'immense bâtiment dévolu à la libre déambulation physique des corps, voyeurs de cette "ob-scène" mise en scène, derrière le rideau: comme ce passeur de muraille de Woody Allen qui franchit l'écran, les limites du possible et rend crédible l'impossible, l'utopie, les non-lieux de la danse. Tel Didi Huberman, on assiste à un "soulèvement" des montagnes, "ascension du Mont Ventoux" des possibles et il faut saluer l'audace et la détermination de ce projet qui fonctionne, décale, déplace la danse et ses publics dans d'autres "troisième lieux" inexplorées..Ceci avec l'adhésion, l'envie, la patience de ses milliers de perturbateurs-acteurs-spectateurs en proie à la fièvre d'un soir animé!Décapant à souhait...


La pièce de François Chaignaud en prime, quatuor dansé sur pointes, hommes et femmes dégenrés pour un trèfle à quatre feuilles qui porte bonheur aux chaussons de danse et au vocabulaire trituré du classique.Pieds flexs et portés en couleurs pour des corps canoniques dégenrés, des interprètes sur mesure sur les marches du Palais ou en salle Béjart...Lucinda Childs en majesté aussi dans ce grand désordre, bazar au Bonheur des Dames, Bon Marché de la création, Samaritaine du jamais vu hors de prix mais avec palmarès et trophée de l'inventivité!La Horde à bonne place pour investir le Foyer de la Danse avec une Limousine hors norme, égérie des films noirs d'espionnage ou de détective...En continu se déroulent les affres d'une violence, d'une indécence revendiquée et assumée.Car cette génération aux rênes de la conduite collective d'une "institution" en révolution permanente sur les barricades est sans pitié et offre un panorama cru et nu de la sexualité, des rapports  sociaux avec une poésie "hourloupe " et "oulipienne ", pataphysique chorégraphique inégalée sur l'autel de la performance. Quand un rideau de pluie vient désaltérer la salle Jean Vilar, transformée en agora, arène du spectacle, c'est "bienvenue" au scandale et aux pieds de nez à la convention de l'écriture chorégraphique...Films et vidéo comme bivouacs décapants, haltes non rassurantes sur le présent et l'avenir des meutes et hordes sociologiques...Et dérouler le tapis rouge incendié des marches de ce festival d'images,d’icônes catastrophistes sur le monde et son architecture à bruler vive...



Ils l'ont bien "descendu" cet escalier, ces marches du Palais de la découverte remodelé le temps d'une révolution de palais, de renversement des perspectives pour un long plan séquence très bien orchestré de mains de maitres à danser: ces mesures de compas dont les mors ressemblent aux positions de la danse classique, ici devenue "danse de caractère" belliqueuse et insurgée. Alors on se fait secouer sur un matelas du Mobilier National, ou Lit Français, inconfortable carcasse à ressort qui fait bondir comme sur un trampoline, les danseurs de notre temps: on met les pendules à l'heure et l'on fait la course contre la montre comme Devos ou Woody Allen.....Les fresques gigantesques des murs du Palais doublées à l'occasion par des coloris et sujets fort à propos, murmurent la nuit au calme, les bruits de couloirs encore résonants du passage de cette foule jeune et acquise au désordre: les fantômes de l'Opéra surgissent pour un bal de sorcières bienveillantes et salvatrices: une bonne médication contre la morosité, la routine que cette "redoute", cavalcade kinémato-chorégraphique dédiée à Terpsichore en baskets! Au final, le blanc des bleus de travail ou camisoles de force au pouvoir de la non-représentation académique de tout ce qui colle à la peau du monde...Silence, moteurs, ça tourne...On va la refaire!

Au Théâtre National de la danse Chaillot jusqu'au 4 Novembre



vendredi 21 octobre 2022

"In C" Sasha Waltz & Guests, Terry Riley : une milli-maitre à danser d'un plan séquence kiné-matographique!

 

yanina isla photo

"Après la reprise de "Allee der Kosmonauten" en 2020, la compagnie Sasha Waltz & Guests revient au Maillon avec un nouveau projet, créé pendant la pandémie.
À partir de l’œuvre "In C" de Terry Riley (1964), étape essentielle dans l’histoire de la musique minimaliste, la chorégraphe compose une œuvre fluide et colorée. Inspirée par les 53 phrases musicales qui constituent la partition originale, elle a conçu 53 enchaînements de mouvements, dont s’emparent les danseurs et les danseuses pour une composition variable. Habillé·e·s de teintes variées soulignées par le jeu d’un éclairage changeant, les interprètes se livrent à un envoûtant tissage de mouvements. "
 
Silence...Moteur, ça tourne! Et c'est parti pour un long plan séquence de cinquante minutes...En prologue, sur un fond de scène à la Rothko, rouge sang dégradé, les danseurs animent le plateau immense encore vide , longues silhouettes noires se découpant dans l'espace vierge.Marches, courses dans le silence, échappées belles, traversées: tout un vocabulaire, un phrasé , une syntaxe légère au souffle aérien.En reprises, portés, les segments de corps épaulés, têtes désarticulées.Dans des vêtements légers, shorts, bermudas, couleurs pastel, hommes et femmes gravitent, en décalé ou à l'unisson, onze en permanence sur le plateau.En phrases en canon, en arrêt sur image: l'art d'isoler l'un ou l'autre dans une pose atypique signé Sasha Waltz: celui que l'on attrape au vol, zoom incroyable alors que les autres continuent à se déplacer en lignes, diagonales ou se regrouper.En tuilage aussi. Assemblages, alliages de gestes jamais identiques, construits comme des architectures singulières.Les bouts des doigts s'animent, port de tête en l'air pour des ralliements de groupe, ou par couches successives de corps, façonnant des sculptures changeantes à loisir...Et la musique de déferler, répétitive sans être obsédante, mouvante, faite quasi sur mesure pour les redites et répétitions de construction-déconstruction de la chorégraphie.Telle une palette graphique qui se métamorphose sur fond d'éclairage, virant vers la blancheur jusqu'à celle du sol qui découpe les corps en ombres portées .Des saccades en angles droits se multiplient, le sol attire peu à peu les corps, de petits groupes se forment, les repoussés en ligne de mire. Comme un maitre à danser la chorégraphe a le compas dans l'oeil ou le fil à plomb d'aplomb en objet de fabrication: instruments de mesure, de comptage pour cette performance qui rappelle le "Dance" de Lucinda Childs et Philipp Glass....Une prise intégrale de la scène se dessine, les corps se posent en amas, en architectures horizontales, arabesques à l'appui, figures quasi classiques pour cette valse sempiternelle des interprètes lancés comme des salves sur le plateau.Libres électrons dirigés de main de maitre par la Dame de Fer! Enchevêtrements des corps, bras en envolées, amplitude, lenteur, lignes et ombres: l'abécédaire se retrouve, fidèle signature insensée de Sahsa Waltz....Un peu de mouvance Trisha Brown dans la fluidité, entre les saccades virulentes des gestes automatisés....Le crescendo de la musique de Terry Riley,envahissante, hypnotique, enivrante bat son plein...Mécanique infernale lâchée, millimétrée comme toutes ses apparitions structurées pour un plan séquence sans faille où tout bascule vers l'un ou l'autre en focale, alors que suit la danse collective déferlante simultanément.Sauts, avancées, reculés comme leitmotiv d'écriture, de calligraphie où les respirations sont courtes, les levées rarissimes, les soupirs et point d'orgue, absents au répertoire! Une musicalité de chaque instant ou l'épilogue rejoint le prologue dans le silence: seules les frappes des pas martelés au sol résonnent pour ce petit groupe compact, soudain pétrifié dans l'immobilité...
 
Au Maillon jusqu'au 21 Octobre
un maitre mètre à danser


Le maître à danser est un compas à longues branches croisées, attachées ensemble par le milieu, qui sert à reporter une épaisseur ou un diamètre intérieur, principalement en horlogerie. Son aspect fait penser aux bras et aux jambes d'un danseur.

jeudi 20 octobre 2022

"Dernier Tango" à Strasbourg....avec le couple Monniot Ducret! Aux origines de la musique cinéphilique masculine....et de caractère!

 


"Voilà bien une vingtaine d’années que Marc Ducret et Christophe Monniot s’invitent régulièrement dans leurs orchestres et projets respectifs (Ozone et Moniomania pour l’un ; Qui parle ? et Métatonal pour l’autre), tissant ainsi la trame d’un « territoire commun » en éternelle recomposition. C’est aujourd’hui en duo qu’ils poursuivent et développent leur dialogue, choisissant dans cette formule à haut risque de jouer la carte d’une sorte de mise à nu expressive et émotionnelle. Travaillant sur la tension entre écriture et improvisation à travers une série de compositions audacieuses et sophistiquées, ces deux électrons libres inventent une musique à nulle autre pareille, à la fois très tenue et follement expressionniste — toute en déflagrations d’énergies contrôlées." 

Il faut les voir de si près, ces deux compères débonnaires, modestes et talentueux interprètes, nous livrer leurs fantaisies sonores au gré de leurs inventions, improvisations et autres trouvailles musicales de haute volée. L'interprétation sur le fil de la virtuosité "masquée", sincère marque de fabrique et de facture instrumentale. L'un aux "saxophones" et ses trois membres de la famille des vents, l'autre à l'unique guitare en en faisant sourdre et éclore des sons tantôt irritants, tantôt quasi lyriques...Démarrage avec "Yes, Igor", un titre énigmatique non revendiqué dans ses origines où se construit peu à peu leur relation de dialogue, questions-réponses virulentes ou édulcorée par des harmoniques insoupçonnées.Le son du saxo quelque peu à la Barbieri, chaleureux, sensuel ou Garbarek, lointain, évaporé.. Curieuse coïncidence sonore:"Un dernier tango" en référence à la musique de Gato Barbieri pour le film au titre éponyme et le tour est joué: ils nous emmènent sur des chemins de traverses très inspirés, entre plagia caricaturé très subtil où la "mélodie "basique et répétitive, se transforme, se déplace, subit des métamorphoses rythmiques et sonores acoustiques, humoristiques et décalées. Salvatrice déambulation des sons et des mesures au profit d'une nouvelle  pièce où le tango est bien comme à ses origines, une danse d'hommes aux abois, traqués et magnifiée dans leurs déplacements angulaires, sensuels et directionnels...Encore quelques bons "morceaux" de bravoure décoiffant dont une pièce au titre évoquant la Thailande ou Birmanie, "Bishapour" et le concert s'achève par une courte composition, vive, brève qui semble tout dire ou tout condenser des talents respectifs de chacun autant que de la réussite de leur conjugaison. en osmose avec leur inventivité fertile et chaotique!

Ce concert marque la sortie de l’album Dernier Tango sur le label Jazzdor Series.


En partenariat avec la BNU le 19 Octobre auditorium de la BNU JAZZDOR