samedi 28 octobre 2023

"Quand les sculptures dansent" : Biennale d'Art Contemporain de Bischwiller: ça balance et ça tangue.dans le déséquilibre...

 

Première Biennale de sculptures contemporaines à Bischwiller: événement à marquer d'une pierre blanche! Sous la ligne éditoriale et direction artistique de Germain Roesz voici un parcours, une balade dans l'espace commun de la cité. Une audacieuse initiative qui honore le mouvement et ses déclinaisons au sein du médium "sculpture". Quatre artistes de renommée internationale et transfrontaliers s'emparent judicieusement des trottoirs, des places, des "endroits" visibles ou plus discrets: comme un espace de dialogue entre le citoyen, l'habitant, le chaland et ses lieux de passages, de déambulation, de transition. 


Mouvements des corps dans la ville, associés aux mouvements, oscillations ou gravitations des oeuvres de François Weil -sculpteur sur pierre, français-qui investissent le terrain en autant de masses lourdes et pesantes rivées à des axes de rotation ou balancements hallucinants. De la légèreté contenue dans ces  structures de lave volcanique de Volvic paradoxalement à l'idée de sculpture statique et hiératique. Déjà les jeunes s'approprient en balançoire couchée, l'une d'elle, comme dans un parc de jeux d'enfants! Oeuvre tranchante et multidirectionnelle comme le serait la danse d'une Carolyn Carlson découpée en axes contradictoires et pivots tournoyants à l'envi sous l'impulsion légère d'une force et  volonté humaine. Des ouvrages que l'on découvre sur les pelouses du parc de la cité, agora de la matière sculptée d'aujourd'hui.


Plus loin on rencontre les oeuvres de Armin Göhringer- sculpteur sur bois, allemand- qui intriguent tant les deux matériaux investis sont mimétiques: bois de chêne tronçonné à la chaîne, noirci ou blanchi en grilles ajourées comme des moucharabiehs et métal couleur rouille orangée. Le geste de l'artiste se devine présent, précis, découpé, arrêté juste au bon endroit. Au bon moment. L'effet de couverture, de chemise effectué par le métal entourant la fragilité du bois est rassurant, enveloppant l'oeuvre comme une carapace, un exosquelette protecteur. Car le corps est présent comme une empreinte dans les matériaux, penchants, jamais rectilignes dans leur posture verticale: attitude et allure noble et frustre à la fois. De l'air dans les entailles et entrebâillements du bois, failles ou fêlures, brèche ouverte. Comme l'espace entre le corps et les membres du danseur selon la danseuse et chorégraphe Odile Duboc et sa "mémoire de la matière". Passer à travers, se glisser dans les interstices du matériau pour mieux entrapercevoir les sons, les images vivantes de la cité laborieuse.Un projet "in situ" qui fonctionne comme une surprise, un parloir ou confessionnal païen, citoyen: des instants d'interrogations, puis de méditation très opérationnels. Si l'oeuvre d'art "publique" joue un rôle, celle ci en serait un exemple probant, une réussite esthétique, architecturale de bon aloi. De la "haute couture" pour Bischwiller, ex cité Vestra...


Au détour d'une rue c'est "La cascade" de Sylvie de Meurville qui séduit: proche d'un escalier d'où l'on imaginerait dégringoler une cascade, voici sur la façade d'une bâtisse, comme des nuages découpés, accrochés au mur: pour mieux rêver la ville et regarder en l'air loin du bout de notre nez. 

 


Oeuvre légère suspendue, lyrique et quelque part sonore par sa composition rythmique. Une installation rejoint cette vision onirique du paysage urbain : une nappe de dessins blancs sur la surface du lac, comme une relique vestimentaire, une Ophélie flottante. Corps fleuve, île flottante, nervure comme un circuit veineux. En face, une composition moussue conforte le sens du travail de l'artiste: mimétisme et hommage à la nature, à ses circuits flottants, sa cartographie aquatique. Des ondes sonores en vibrations pour partition auditive.

De quoi réjouit même les habitants de l'étang, petits animaux rongeurs et amateurs d'art contents pour un rien. Ce "Vestra" comme un linceul, une chrysalide , une peau-enveloppe glissant sur l'eau. Le travail de Sylvie de Meurville est un paysage de courbes de niveaux, de flux, de fluidité organique très dansant: la circulation des fluides lui étant familière et terrain, terreau d'investigations multiples dans le paysage du "Land Art" très personnel!


Puis on rencontre les installations de tubes métalliques, signatures de l'artiste Robert Schad : autant de formes qui se dressent sur une patte, se brisent, inversent les directions pour former des tectoniques tranchantes dans le paysage autour de la gare. Un bivouac, une halte, une étape dans ce voyage artistique auquel nous convie la Biennale. Les lignes divergent, se rencontrent laissant toujours vers le ciel ou la terre des possibilités d'évasion, de respiration. Multidirectionnelle toujours. Articulations, soudures des membres très organiques de ces oeuvres comme des corps dansant du hip-hop, du break dance ou du crump. De la danse hachée, en rupture, en segments à la Jean Claude Gallotta ou Daniel Larrieu, chorégraphes minimalistes très éloquents.

"Quand les sculptures dansent" sont bien éloignées du mouvement à la "Carpeau", Carabin ou autre sculpteur de la danse. Plus proche d'un Rodin ou d'un Degas, sculptant des énergies, du repos, de l'immobilité animée , vivante..Les quatre feuilles de ce trèfle riche et porteur de bonheur, de jouissance pour celui qui s'arrête et regarde en chemin sont des atouts majeurs pour l'environnement urbain et Bischwiller peut être fier d'accueillir six mois durant cet éphémère occupation des sols dans un but généreux et partageux inspiré d'une grande rigueur et exigence. On ne s'y trompera pas en parcourant ce circuit bien dosé que l'on empruntera sans modération avec une curiosité croissante au fil de ce sentier de l'âne: brouter des yeux ces opus minéraux au coeur de la ville comme des mets inédits d'un festin convivial. Régalez vous jusqu'au printemps de ce circuit alléchant plein de surprises, de questionnements, de réflexion comme un miroir du monde actuel: ses failles, ses bâillements, ses navigations improbables vers des continents prometteurs de beauté, d'équilibre...en déséquilibre constant comme dans la danse d'aujourd'hui: quand deux média se rencontrent, danse et sculpture deviennent architecture paysagère utopique.

"Paul Valéry nous a appris que la danse est l'invention de l'architecture (je crois dans Eupalinos, de mémoire). Ainsi la sculpture, en tous les cas celle de la biennale parle de constructions extérieures à elle-même (espace, lignes directionnelles, volumes). Elles sont donc habitables en ce sens. "

germain roesz

A Bischwiller jusqu'au mois d'avril 2024

Quatre artistes, 14 œuvres

  • Sylvie De Meurville : sculpteuse sur résine (Française) – Les fleuves sont ses sources de création. Trois œuvres seront présentées : deux seront installées dans l’étang « Vestra » et une sur un mur à proximité.
  • François Weil : sculpteur sur pierre (Français) – Il recherche le mouvement et l’équilibre dans ses œuvres. Chaque réalisation proposée peut être mise en mouvement par une simple impulsion humaine. Ses sculptures sont visibles le long de la trame verte. Quatre œuvres seront installées dans la trame verte, afin de permettre la mise en mouvement de ces œuvres sans risque.
  • Armin Göhringer : sculpteur sur bois (Allemand) – Il crée des sculptures en bois habillées de métal avec un jeu entre équilibre et instabilité. Quatre œuvres seront exposées en centre-ville dans la rue Raymond Poincaré.
  • Robert Schad : sculpteur sur métal (Allemand) –  Il crée des dessins dans l’espace à partir de tubes en acier massif monumentaux. Ses sculptures sont installées à la gare. Trois œuvres seront installées au niveau du parvis de la gare et du square Charles de Gaulle situé en face de la gare.

 

mercredi 25 octobre 2023

"Oui": pour un non, pour un ouïe-dire! Se sauver sans fléchir, sans renier la réalité: Thomas Bernhard ressuciste entre de bonnes mains.

 


Oui est un court roman de l’écrivain autrichien Thomas Bernhard, paru en 1978. Une rencontre peut -elle sauver ? Le narrateur est au bord de sombrer dans la folie chez son ami Moritz, agent immobilier, quand arrivent « les Suisses ». Pourquoi le Suisse a-t-il acheté une fortune un terrain abominable ? Se peut -il que, grâce à la Persane, sa femme, le narrateur ivre de solitude et d’obsessions paralysantes puisse recouvrer désirs et émotions positives ? La metteure en scène Célie Pauthe et l’acteur Claude Duparfait − grands amoureux du verbe de Bernhard et de sa radicalité − se retrouvent pour faire entendre ce récit d’une rencontre fascinante, cette enquête intime pour recomposer le portrait et le destin de la Persane, l’éclat d’une relation vitale.


Il nous attend patiemment alors que le public s'installe en salle. Sur le plateau, plein feux sur les spectateurs, il scrute les visages: nous sommes ses acteurs, lui, notre spectateur. Esseulé, il démarre un monologue par la narration de sa situation, de ses partenaires de vie, peu nombreux et pas toujours bienveillants. Alors ses compagnons, de route, de fortune seront Schopenhauer, le philosophe de la sobriété et Schumann, le musicien romantique dont l'oeuvre pour piano le bouleverse, le suit, le hante. De quoi "ensoleiller" son univers, sa pensée sombre et troublée. Sa femme morte garde une place privilégiée: ici à l'écran, cheminant dans une foret peuplée de hêtres, troncs lisses et futs en majesté. Femme "incarnée" en virtuel, mais si présente en fond de scène sur l'écran, en dialogue avec son isolement forcé, en symbiose avec son état de corps, en enfermement et désir de liberté. Persane à l'écran, Mina Cavani, sombre et généreuse chevelure sensuelle, est vivante et partage la solitude de cet être pétri de verbes, de mots de Thomas Bernhard. Le dialogue entre les deux protagonistes, homme et femme fonctionne à merveille et plonge l'auditeur dans les tréfonds des âmes tourmentées mais positives. Mélancolie, certes pour un phrasé musical proche d'une composition de Schumann, addiction à la beauté du verbe, de la syntaxe qui oeuvre dans le sens de l'avancée. Tombeau littéraire qui appelle les morts, recueil théâtral, la pièce évolue au fil de la mise en scène, sobre et frugale de Célie Pauthe. 


Pour l'acteur Claude Duparfait, la prose lui va comme un gant qu'il enfilerait par plaisir avec volupté et passion. De sa chaise, au départ support-surface de son corps et de sa pensée virevoltante, il se déploie au fur et à mesure, savamment dosé dans ses intonations. La musicalité du texte incarnée. Se sauver les uns les autres grâce à l'écriture et à ces personnages pétris d'humanité. Et "le Suisse" d'apparaitre comme un fantôme sur un terrain glissant, funambule et spectre dans les mémoires pour rendre l'action plus plausible, plus ancrée dans une pâle réalité du commerce de l'immobilier: Moritz, l'agent et ami absent au coeur des transactions vénales. Un bout de territoire, endroit maudit ou vecteur de l'action, à nous de choisir sur quel terrain danser. Il y a du mouvement dans le corps de l'acteur qui ose et franchit les limites de ce jeu sombre et retenu. La Persane comme une arlésienne improbable qui accompagne le récit par complicité, fidélité pour une rédemption par la rémission des actes manqués. Etre seul, oui, mais "peut-être" aussi: pour ce oui, pour ce non, qui fait que l'on cherche l'autre, perdu ou retrouvé, cultivé dans la mémoire vive. Sombrer dans la folie, serait une solution de réserve: aller sans retour pour tous, tragédie d'êtres déracinés, destin de chacun pour mieux évoquer un non-retour, un oui-dire . Et la forêt de révéler à l'image cet endroit de la discussion entre les deux personnages, comme dans un crâne empli de paroles, de souvenirs. La femme est brusque, brute et fragile, sa chevelure voluptueuse engendrant sensualité et douceur. Forêt obscure et profonde qui fit l'objet d'un tournage fort et passionnant au regard des situations de vie, de mort, de disparition et résurrection. Les lettres de Persane comme bouée de sauvetage pour celui qui hante le plateau comme un spectre de lui-même face à une morte bien présente. Des limbes d'une nuée de fumerolles bleutées, le personne disparait en fumées. Partager le tombeau de la théâtralité, du verbe pour mieux ressusciter des ténèbres. 


Célie Pauthe dirige le Centre dramatique national Besançon Franche-Comté depuis 2013. En 2005, elle a présenté au TNS un premier texte de Bernhard, L’Ignorant et le Fou. Sa dernière venue date de 2019, avec Un amour impossible de Christine Angot. Elle retrouve ici Claude Duparfait. Ensemble, ils ont présenté Des arbres à abattre de Bernhard en 2013 et La Fonction Ravel de C. Duparfait en 2017. Lui a également créé Le froid augmente avec la clarté, d’après L’Origine et La Cave de Bernhard, en 2017.

 Au TNS jusqu'au 28 0ctobre

jeudi 19 octobre 2023

"Danse macabre": Martin Zimmermann et la faucheuse camarde joyeuse, de vie à trépas. "Memento mori"- tuerie!

 


Dans un no man’s land, en marge de nos sociétés policées, trois figures tentent de survivre. Souvent loufoques, parfois inquiétantes, elles se débattent dans l’existence, nouent et renouent des liens toujours fragiles, tentent de former tant bien que mal une communauté précaire. Mais elles ne sont pas seules : comme dans le motif pictural remontant au XIVe siècle qui donne son nom au spectacle, c’est la figure éternelle de la mort, sur la scène, qui mène le bal. Et dans ce monde où le comique est grinçant, les objets eux aussi ont droit de cité : ils y déploient leur propre existence, se rebellent contre l’autorité des humains.


Une boite de Pandore comme un balancier, un métronome irrévocable.
La faucheuse est fauchée et dans ce décor à la "arte-povera" ou Anselm Kiefer, peuplé de ruines, de papiers jonchant le sol comme après une catastrophe, on pénètre dans l'univers de Zimmermann and C°.
De quoi retrouver ces architectures à bascule, ces constructions aléatoires qui changent tout le temps, se métamorphosent à l'envi. Et ce petit peuple dans ce "jardin des délices" à la Jérôme Bosch, de s'animer comme des vermisseaux au pays de l'hybride, de la mutation humaine, animale. La camarde en sus, une créature en justaucorps noir agrémenté de dessins de squelette: un Michael Jackson en herbe comme dans la version clip-épouvante de Martin Scorsese "Triller". Ou une Conchita Wurtz en puissance.Car la danse, la gestuelle ou gesticulation de ces quatre personnages est singulière et propre à chacun: un plus vieil homme se taillant la part belle dans des évolutions en cascade dans cette maison vertigineuse comme celle de "La ruée vers l'or" de Chaplin revue et corrigée par les architectes Herzog et de Meuron.
 

La danse macabre n'a ici rien à envier aux représentations moyenâgeuses: pas de ronde ni de cortège mais plutôt une ambiance, des corps consentant à faire des galipettes, contorsions et autres conférences gesticulées. Dimitri Jourde n'en fait qu'à sa tête pelée par l'alopécie burlesque, Methinee Wongtrakoon se contorsionne à loisir, Tarek Halby ne se dégonfle jamais et la pièce n'est pas un long Styx tranquille.Le son rebondit au sol, les hurlements, cris et autres expressions verbales fusent. Feu d'artifice, la mise en scène grouille de petits détails à fouiller et Peter Greenaway est proche avec sa version dansée live en performance d'une vision plutôt joyeuse et décalée de la figure déclinante de la mort. La "Skeleton dance" de Walt Disney s'en rapprocherait aussi.Sorte de vanité ou nature morte animée, l'opus de Zimmermann et ses compères-complices fonctionne à loisir. 

Une once d'habanera, un soupçon de glas de l'horloge astronomique et une danse de zoulous à la Decouflé dans Caramba, et le tour est joué.Désordre, déca-danse et autre contre-danse pour un chaos tectonique à la dérive des continents. La musique très tonique signée Colin Vallon, de bruits et de fureur, bat son plein et sa coulpe et l'on plonge dans une atmosphère noire et sombre, solaire, au plus près des images d'un cimetière joyeux en Roumanie. Les quatre interprètes ne quittent pas le plateau et se frottent sans cesse à l'humour et la distanciation. 

Cela prête à en rire, sans doute, mais à réfléchir sur la place des fantômes, pantins et autres farfadets que nous offrent cette pièce. Lutins maléfiques ou bonnes petites bêtes à bon dieu aux enfers pour le meilleur et pour le pire. Des formes hybrides en constante métamorphose pour mieux invoquer la transformation de la matière corporelle. Danser pour échapper à la mort dans une frénésie contagieuse et jubilatoire: voici le credo de cet opus où le "memento mori"se fait audacieux et irrévérencieux. Les objets y ont une âme, les placards, des macchabées morts-vivants. La condition humaine se révèle pitoyable autant que jouissive: alors on ferait bien une petite farandole avec eux pour déjouer le sort implacable qui est le nôtre: mourir ou ressusciter: à bon entendeur, salut! Beau final style foire du Trône avec néons et clignotants fluo!
 


 
 
Convoquant le cirque, le théâtre, les arts visuels dans un décor audacieux, Martin Zimmermann déploie un univers où s’exprime le tragicomique de l’existence. Sans cesse menacés de disparition, quatre marginaux y expérimentent le « vivre-ensemble », dans sa version grimaçante. Miroir déformé de nous-mêmes, ils nous rappellent autant la récurrence de l’échec que la capacité humaine à se relever. Comme celle de Baudelaire dans Les Fleurs du Mal, la danse macabre de Zimmermann nous « entraîne en des lieux qui ne sont pas connus » – à moins que... ?

 


Conception, mise en scène, chorégraphie : Martin Zimmermann
Avec Tarek Halaby, Dimitri Jourde, Methinee Wongtrakoon / Eline Guélat, Martin Zimmermann
Création musicale : Colin Vallon
Dramaturgie : Sabine Geistlich
Scénographie : Simeon Meier, Martin Zimmermann
Collaboration artistique : Romain Guion 


Au Maillon Wacken jusqu'au 20 Octobre