mercredi 29 mai 2024

"Through the Grapevine": des drôles de jeux de rôles inversés: bêtes à deux dos....


Through the Grapevine
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Alexander Vantournhout / not standing

 Le chorégraphe, danseur et circassien Alexander Vantournhout poursuit son exploration du duo, dans un travail mené cette fois avec le danseur Axel Guérin. Tous deux ont des morphologies très différentes, et cette différence constitue à la fois le point de départ et le moteur de la performance. Tantôt fondés sur un principe de symétrie, tantôt inspirés par le déplacement des animaux, les mouvements dévoilent le potentiel expressif et créatif de la différence, de tout ce qui échappe à la norme. À l’inverse de toutes les constructions imaginaires, virtuelles, publicitaires ou fantasmées d’un corps parfait, dont on retouche l’image s’il le faut, qui s’impose à toutes et tous. Dans une scénographie nue qui permet la concentration du regard, le toucher joue ici un rôle essentiel. Non sans humour, les interprètes s’éprouvent l’un l’autre, échangeant régulièrement le rôle de celui qui guide et de celui qui se laisse guider, de protagoniste ou d’antagoniste. Les codes étroits du duo classiques explosent ici au profit d’une danse intime et originale.

Corps à corps. Corps raccords. Corps accords

Deux hommes sur le plateau, torses nus, pieds nus, en shorts rayés; sobriété et frugalité au menu!S'ensuit un jeu d'évaluation, de mesures, de mensurations anatomiques du plus drôle effet. Ils se toisent, se considérent afin de mieux exister, s'estimer:félins pour l'autre. De galipettes savantes en jeu de construction, Lego ou mikado, les voilà s'affrontant en autant de référence d'art martiaux ou capoeira mais surtout de jeu de construction architecturale tiré au cordeau. Cela donne des figures, attitudes, postures où l'on ne sait plus quel membre appartient à qui tant les combinaisons s'imbriquent, s'emboitent, et viennent à former des perles de structures changeantes. Les corps racontent la complicité, l'osmose de ces deux jumeaux, siamois qui fusionnent, s'enlacent sans se lasser, esquivent ou accueillent l'autre: en danger toujours, assuré par un rythme, une rigueur drastique que l'on ne soupçonne pas. Le naturel du déroulement du show faisant foi. Et loi de sobre ébriété humoristique oblige, exécution décalée comme ces mesures et estimations d'espèces d'espaces personnels et communs.Tout en bascule, en équilibre-déséquilibre sur le fil de la seule narration des corps exposés à un récit organique et sensuel.


Cette bête à deux dos, quatre pattes se meut en manège, les distances exécutées comme avec des compas dans l'oeil, des unités de mesures comme le mètre ou le pouce, le "pied"....Maitres à danser, mètres à tracer un duo insolite, soudé, collé en toute distanciation ou nonchalance feinte. Bobines de laine qui se dévident, pierre qui roule et amasse douceur et détente...Du grand art, de l'intuition animale à foison pour cette pièce où le suspens dans le silence préfigure des sculptures mouvantes incessantes. Ça roule ma boule en roulé-boulé bien huilé comme une machinerie ou des leviers ou bielles de locomotives.


Le karma sutra des circassiens: enivrez vous...through the grapevine...

Quitter le sol pour accéder aux étoiles dans des jeux d'équilibristes, les appuis restreints de seule partie de corps pour accueillir sauts, bonds et rebonds en plein vol. Figures libres de performeurs, cascadeurs et circassiens du mouvement, points de chainette, tricotage des corps comme de la matière à penser en petits bougés sempiternels, dans une énergie fluide et respirée. 


Le risque à fleur de peau, les regards aiguisés par la concentration et l'attention que requièrent ces exercices de haute voltige. Un bonheur partagé par le chorégraphe et le public, invité lui aussi à mesurer ses capacités et envergures physiques dans le petit cabinet ouvert et dédié aux curieux, joueurs et adhérents à la curiosité et confrontation avec son propre corps.Indice de masse corporelle et poids exclus: on y découvre son propre équilibre, son envergure et autre fondation tectonique de notre charpente corporelle...La "médecine" du bonheur, du soin, clefs de cette performance hors norme enchanteresse et enthousiasmante: transports en communs garantis pour cette créature binôme étrange et sans nom...

Des maitres à danser d'antan! Pas "deux poids , deux mesures" pour ces mètres du temps...Di-vins grains nobles d'une vendange tardive! Ce qui re-lie de vin l'un et l'autre pour un millésime fameux.





Au Maillon jusqu'au 31 MAI




dimanche 26 mai 2024

"Koudour": l'amour itinérant ou les pleurs inondables....Le bal de la mariée mise à nue par sa culture même...

 


Koudour est la dernière création de l’actrice, metteure en scène et autrice Hatice Özer, qui présente également cette saison Le Chant du père. En romani turcique, koudour est un verbe qui signifie mourir de désirs. Dans les fêtes de mariage traditionnelles, au rythme de la danse, des désirs enfouis rejaillissent, jusqu’à la transe. Hatice Özer s’inspire des récits d’exaltation chez les soufis du XIIIe siècle, des contes du Moyen-Orient et des soigneurs fakirs d’Anatolie. Entourée de trois musiciens virtuoses − Antonin-Tri Hoang, Benjamin Colin et Matteo Bortone −, elle est la « femme au tambour », maîtresse de cérémonie de ce mariage sans mariés, où les spectatrices et spectateurs seront les convives. 


Et voici la suite de la soirée turque aux accents de percussions, de gaité, de convivialité

On change de salle pour migrer dans la grande salle Koltes du TNS. Le plateau est nu, recouvert de tapis, une balustrade et deux montées d'escalier pour accéder à la scène, future salle de bal, salle des fêtes dévolue aux mariages dans la curieuse cité modèle en Dordogne. Cité refuge pour émigrés, en U , jaune à l'architecture fonctionnelle, historique et peuplée d'exilés qui se retrouvent et y prolongent leurs us et coutume à l'envi ! C'est toujours notre conteuse qui mène l'action: récit malin et enjoué des pérégrinations rituelles et sociétales des Noces turques. Grave et sérieux passage à l'âge adulte, histoire de femmes soumises mais se questionnant sur leur passé et avenir. Belle évocation des femmes de 60 ans qui posent et s'exposent à l'envi dans des postures enrobantes, sexy et très évocatrices d'une séduction empêchée, bridée par la culture et l'éducation des filles. Avec humour, distanciation et beaucoup de respect Hatice Ozer se raconte, décortique son prénom, nous dévoile mille et un détails croustillants de ces coutumes toutes bien vivantes et partage avec ses trois musiciens en bord de scène, la vie et l'oeuvre du peuple turc exilé. C'est touchant, troublant et très émouvant, à fleur de peau. Toute de dorée vêtue, en paillettes et strass, elle navigue dans des univers proches et lointains, familiers ou "exotiques". Un bonheur de la voir pleine d'énergie, chanter, conter, prendre des fous rires et brosser un portrait-panorama de sa famille, très grande famille à tiroir dont il semble impossible de s'affranchir. Mais en femme libre, comédienne, elle propose une autobiographie salée, pimentée, vécue et débridée. Elle apprend à jouer du tambourin, espace réservé aux seuls hommes en banlieue parisienne et pas pour jouer dans "les mariages"! Pour son plaisir, ses "loisirs" de femme émancipée. Au regard de la gente masculine c'est blasphème et usurpation du pouvoir. Une performance de meneuse de cabaret percutant qui n'a pas d'égale dans le monde du théâtre contemporain. Et c'est le bal qui démarre sur le plateau du TNS, le public invité à vibrer et danser avec comédienne et musiciens. Parade qui ira jusque dans les balcons se poursuivre pour initier, convoquer et inviter chacun à partager cet esprit festif que l'on a du mal à quitter. Que voilà une "bonne maison" partageuse, multiculturelle naturelle et spontanée..Emplie de sérieux, de gravité aussi au vu du sujet. La mariée mise à nue par ses musiciens et pairs, même.

Au TNS jusqu'au 25 MAI

 

Koudour est la deuxième création de l’actrice, metteure en scène et autrice Hatice Özer – avec sa compagnie La neige la nuit. Elle est accompagnée ici de Antonin-Tri Hoang, compositeur et musicien multi-instrumentiste, Benjamin Colin, percussionniste bruiteur multi-instrumentiste et créateur sonore, et Matteo Bortone, contrebassiste et compositeur.

"Le chant du père": l'amoureux itinérant..Colporteur d'Amour..Un duo père-fille sans pareil.

 


En 1986, Yavuz Özer quitte la Turquie pour venir travailler en France ; il veut pour ses enfants une vie meilleure. Ouvrier ferronnier de métier, il est aussi conteur, chanteur et musicien dans l’âme. Il exerce son art auprès de la communauté turque du Périgord, chante l’exil, la nostalgie, accompagné de son luth oriental. Aujourd’hui, c’est sa fille, Hatice Özer, devenue actrice et metteure en scène, qui l’invite à la rejoindre sur le plateau pour partager avec le public un khâmmarât
− le mot arabe à l’origine de « cabaret » et qui signifie : lieu où l’on boit et chante. Ensemble, père et fille évoquent, en turc ou en français, en mots ou en chansons, le lien profond qui les unit, le désir d’art et de beauté qui se transmet à travers le théâtre et la musique. Cette saison Hatice Özer présente aussi le spectacle Koudour.

Pour sa première création scénique, Hatice Özer construit une histoire sensible de transmission qui retrace le chemin d’une famille d’Anatolie jusqu’en Dordogne.

Sur scène, un père et une fille. Lui, venu en France pour donner à sa famille une vie meilleure, homme discret et un musicien hors pair, et elle, jeune femme volubile montée à Paris pour devenir comédienne professionnelle. Ensemble, en turc ou en français, parlé ou chanté, lui et elle racontent comment l’héritage se transforme. Que reste-il des histoires, de la convivialité, du grand départ, de la poésie ? Comment comprendre le sacrifice du père et la douleur du déracinement, si ce n’est par le théâtre et la musique? Le Chant du père vient rapprocher délicatement deux êtres, deux générations, dans un cabaret oriental intime.

D’emblée son sourire complice charme et Hatice Özer séduit, enjôle, enrobe son texte malin pour enchanter une évocation toute familiale de sa culture , de son enfance. Robe noire de velours, cheveux mi longs, collants et chaussettes blanches  de fillette-femme, elle verse le thé dans de beaux gestes chorégraphiques: longues coulées de liquides qui se mêlent en cascades pour les offrir au public. Mot d'ordre: le partage de souvenirs, d'épopées singulières, personnelles dans un texte à sa mesure: sobre, simple, évocateur de bons moments ou de doutes, de douleurs aussi. On joue avec le sens des mots, le recul du vécu pour mieux raconter l'histoire mêlée d'un père et d'une fille d'Anatolie, soudés par l'exil. Mais c'est la joie de conter, de chanter, de dévoiler des secrets de fabrication de contes et légendes, qui prend le dessus!Pas de nostalgie, mais des chants, de la malice, le gout du bon thé partagé et versé selon les coutumes du pays. L'ambiance "cabaret" du Magic Miroir" renforçait à l'origine cette atmosphère festive, le père présent et solidaire, Yavuz Özer comme partenaire enjoué et compère de toujours Un ravissement pour une soirée conviviale pleine de charme..Les voix chaleureuses dans un phrasé et une musicalité hors du commun pour bercer les prémisses de la nuit! Ici la boite noire n'a rien gâché de cette spontanéité du verbe, des attitudes complices avec le public. La comédienne-conteuse-chanteuse se donne à fond et enjolive une situation pourtant douloureuse et pleine de larmes qui débordent comme le thé que l('on sert à l'envi jusqu'à plus soif ou plus de larmes..

Le Chant du père est le premier spectacle conçu et écrit par Hatice Özer, en collaboration avec son père, Yavuz Özer. En tant qu’actrice, elle a été formée au Conservatoire de Toulouse et a suivi, en 2017, le programme d’ateliers Ier Acte du TNS, initié par Stanislas Nordey. Elle a notamment joué sous la direction de Jeanne Candel et Samuel Achache, Wajdi Mouawad, ainsi que Julie Berès − dans Désobéir, présenté au TNS en 2019 dans le cadre de L’autre saison. En 2020, elle a créé la compagnie La neige la nuit, basée en Dordogne.

Au TNS jusqu'au 25 MAI