lundi 16 septembre 2024

"Picture a day like this" George Benjamin : une histoire de boutons dans la mercerie passe-muraille : un bouton d'or!

 


Picture a day like this George Benjamin


Opéra en un acte. Texte de Martin Crimp. En préambule au festival Musica.
Création mondiale le 5 juillet 2023 au Théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence.


Présentation

« À peine mon enfant avait-il commencé à faire des phrases complètes qu’il est mort. Je l’ai drapé dans la soie habituelle pour le brûler. J’étais en colère mais je l’ai lavé. Je l’ai lavé. Je l’ai drapé. J’ai fermé ses yeux. Mais quand les femmes sont venues le prendre – le prendre pour le brûler – je leur ai dit : “Non.” […] La terre froide, les tiges mortes des fleurs reprennent vie. Pourquoi pas mon fils ? Les femmes souriaient. L’une me conduisit tranquillement vers la fenêtre et me dit : “Trouve une personne heureuse en ce monde et prend un bouton de la manche de son vêtement. Fais-le avant la nuit et ton enfant vivra.” Puis elle me donna cette page, arrachée d’un vieux livre. “Elle t’indiquera où chercher et qui interroger. Une personne heureuse, rien qu’une. Tu as jusqu’à la nuit.” »

Le compositeur George Benjamin et le dramaturge Martin Crimp ont marqué l’histoire récente de l’opéra avec la création triomphale en 2012 de Written on Skin, présenté depuis dans le monde entier. Après deux œuvres « grand format », ils ont souhaité renouer pour leur quatrième opus avec la souplesse expressive de l’opéra de chambre. Nourri par diverses traditions littéraires et philosophiques, Picture a day like this est une fable initiatique sur la nature humaine, racontée au fil d’une mosaïque narrative et musicale aux couleurs changeantes. Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma en signent une mise en scène bouleversante, à la frontière entre réalisme et onirisme. Un concentré d’émotion pure, confié à Alphonse Cemin, fin connaisseur de la musique de Benjamin.


Laisse le bouton, prends la fermeture éclair... 

C'est déjà une atmosphère scénique, une scénographie très plasticienne qui se dévoile: jeu de miroirs et déformations mécaniques des images, des corps qui arrivent sur scène et se démultiplient en une savante chorégraphie. Enchantement très séducteur comme toute cette courte oeuvre qui se profile. Une femme pose l'intrigue dans une langue anglaise délicate et fine dont toutes les paroles sont intelligibles. Un sort fabuleux et fantastique qui va la conduire à passer à travers le miroir de tableau en tableau. En quête de l'impossible: redonner vie à son fils...grâce à l'obtention d'un "bouton" de costume ou de manchette!Absurde situation, surréaliste mais qui ne semble pas l'affoler. 


La voici donc en recherche, rencontrant moultes protagonistes pour tenter de gagner ce pari invraisemblable. Une épreuve, un défi? Un couple d'amoureux alanguis, fort beaux corps canoniques, échangistes et partageux sera sa première étape, son premier bivouac sur ce chemin de croix singulier.Sa première halte sur ce sentier parsemé d'embuches.Un conseil: "prends plutôt la fermeture éclair que le bouton" de leurs vêtements épars.Tout est dit! Et la voici à la rencontre de cet artisan, fabricant de boutons, orfèvre en la matière. Le fabricant de ces "perles" qui comme pour la haute couture est gage de beauté, rareté et excellence. Mais pas de bouton en vue dans cette récolte impossible et ce chalenge hurluberlu et fantaisiste. Les étapes se succèdent, rencontres d'une passe-muraille qui franchit les espaces changeants où elle traverse ses élucubrations dantesques. La chanteuse, sobre et concentrée navigue dans cet océan de folie concertée avec grâce et aisance. La voix est douce, linéaire sans accents tectoniques.Ema Nikolovska y habite un personnage pertinent et attachant. La plus folle et belle rencontre: celle avec Zabelle, suite à ses déboires avec un collectionneur entreprenant et une compositrice affolée. La scénographie appuie le fantastique avec l'apparition, issues des cintres, de coraux, méduses ou autres bestioles marines fabuleuses. Dans des tonalités de couleurs orangées, rosées, chaleureuses, cette sirène incongrue procure douceur et bienveillance. Un tableau plastique de toute beauté pour magnifier le jeu de Nikola Hillebrand. Voix magnétique, enrobante, enjôleuse et attractives résonances séductrices et sensuelles du timbre et des hauteurs. Un rôle sur mesure pour cette cantatrice étonnante. Les costumes faisant le reste, les lumières réverbérant les effets de miroir, de transparences. Une mise en scène signée Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma très fouillée et esthétique pour valoriser ce capital musical atonique de George Benjamin auréolé des textes de Martin Crimp.Tout ici concourt à une efficacité musicale sous la baguette de Alphonse Cemin pour l'Orchestre Philarmonique de Strasbourg. Un opus bref et séduisant où l'intrigue, narration pleine de simplicité en fait un bijou singulier, un vêtement bien conçu et "boutonné" comme il se doit, seyant et ajouté à point nommé.


photos klara Beck

Distribution

Direction musicale Alphonse Cemin Mise en scène, décors, lumières, dramaturgie Daniel Jeanneteau, Marie-Christine Soma Costumes Marie La Rocca Vidéo Hicham Berrada

Les Artistes La Femme Ema Nikolovska Zabelle Nikola Hillebrand L’Amante, la Compositrice Beate Mordal L’Amant, l’Assistant Cameron Shahbazi L’Artisan, le Collectionneur John Brancy Orchestre philharmonique de Strasbourg

dimanche 15 septembre 2024

"The Great Learning": paragraphes, phrasés, ponctuation , lignes, pleins et déliés pour une musique collective de toute beauté.

 


Le premier concert de la 42e édition de Musica fait appel à vous, musiciens et musiciennes du dimanche, ou simples curieux et curieuses, pour faire résonner ensemble une œuvre monumentale rarement donnée dans son entièreté : The Great Learning de Cornelius Cardew.

Composée à la fin des années 1960 avec une méthode socialement inclusive faite de partitions graphiques et d’instructions verbales, elle était destinée au Scratch Orchestra que le compositeur anglais fonda à Londres à la même époque. Cet orchestre, voulu comme un espace horizontal de création musicale, ouvert à tout un chacun, est l’utopie que le festival vous propose de réanimer collectivement.



PROGRAMME
Cornelius Cardew, The Great Learning (1971) Paragraphes 1 à 7

Des joujoux extras qui font scratch, boom, hu!

C'est une rencontre insolite au coeur de l'église St Paul qui une fois de plus accueille une expérience atypique de partage et d'écoute musicale.  Répartie en sept "Paragraphes", le concert fleuve de 7 heures
est un monument d'audaces autant que de fragilité. Audace du dispositif qui réunit les musiciens dans un cercle chamanique, fragilité des artistes qui se donnent après un court temps de répétitions et de prise de connaissance du processus de création Un ovale plutôt qui réunit les talents d'une vingtaine d'interprètes qu nous tournent le dos pour se concentrer sur leurs interventions sonores, vocales et musicales.  


Munis chacun d'un instrumentarium singulier et personnel, une petite boutique ou épicerie fantasque dotée d'objets domestiques aux sonorités recherchées. En alternance, en choeur ou en ricochet ils font résonner et raisonner la musique et l'écriture de la partition proposée. En ratures, scratch, en bruits stridents, râpeux, chacun s'ingénie à faire chorus sonore pour créer une atmosphère singulière de volière, de forêt tropicale, d'usine utopique où les bruits seraient sons et frissons. A chacun sa petite cuisine frugale et sobre, toujours à l'écoute des autres, en succession de rythme, de frappements, de battage comme pour une moisson prolixe et fertile. C'est émouvant et touchant, plein d'authenticité et de sincérité. L'exercice parait simple et pourtant toutes les interventions sont conçues et préparées, orchestrées et prémédités! Du sans filet pour ces musiciens professionnels ou en herbe, jeunes pousses qui osent et défendent un propos, une philosophie, une attitude partageuse et participative.


Le public immergé dans cet univers unique semble ravi et captivé. A l'orgue deux musiciens ponctuent et prolongent l'aventure de leur souffle et occupation de l'espace, étrange et mystérieux. Un petit côté cérémonie et rituel tibétain pour colorer la fantaisie de ses "paragraphes" pour l'occasion, le quatrième. Puis après une pause plus longue qui permet d'apprécier le lieu, cet endroit sur le parvis de l'église devenu plaque tournante de belles rencontres, discussions et restauration. Place au paragraphe 6 qui nous propulse autour d'un cercle réunissant les artistes. Chacun son territoire où s'entassent moultes objets sonores de leur choix si résonance juste. Un poulet en plastique, des clochettes, des ustensiles de cuisine et autres pièces détachées insolites. Cet orchestre résonne au diapason et à l'unisson d'une direction collective et grâce à une écoute phénoménale les uns vis à vis des autres: respect, modestie, effacement pour créer un ensemble résonnant unique. La pièce est drôle, pleine d'humour des notes, des tonalités et du rythme. Petit à petit chacun quitte le cercle pour laisser place à la visibilité des objets: un vrai vide grenier ou marché aux puces réjouissant! Place nette pour le dernier paragraphe en conclusion ou épilogue. Place aux corps déambulants et a leur émissions vocales; singulières et personnelles en choeur contemporain aux accents linéaires, aux tenues exemplaire. Parfois un sursaut, un accent de l'un ou l'autre, une accentuation pour ponctuer cette marée sonore qui nous berce et hypnotise. Du bel ouvrage vocal comme une balade vocale collective qui enivre et fait planer et décoller l'auditoire encore nombreux à cette heure tardive. On se quitte enchanté et conquis par ce travail étonnant et très professionnel, fédérant énergie, envie et désir de s'approprier un art fait de notes, de hauteurs, de sons et résonances que l'on est tous en capacité de créer et agencer. Pour une musique de notre temps qui compte et nous est précieux. Et les scratch de grésiller et râper encore à nos oreilles épatées. Que vivent à présent longuement l"Ensemble vocal De-Ci De-Là et toustes les great Scratcheureuses ! Un 7 paragraphes de table bien relevé et gagnant!

 

avec
les musicien·nes amateur·ices de Strasbourg et ses environs
les musicien·nes intervenant·es
Ensemble vocal De-Ci De-Là
Pelicanto - chœur LGBTQ+ d’Alsace

musicien·nes intervenant·es
Didier Aschour, Jeanne Barbieri, Stéphane Clor, Jean-Philippe Gross, Yannick Guédon, Thierry Madiot, Lou Renaud-Bailly et Joris Rühl.

Concert accessible en entrée libre. Eglise St Paul le 15 Septembre


samedi 14 septembre 2024

"Tempus muliebre" : une musique arachnéenne sur toile de fond militante

 


samedi 14 sept. 2024 à l'Eglise St Etienne Strasbourg dans le cadre du festival Voix et Route Romane

Tempus Muliebre
 
“Cette époque est un âge de femme” - Istud tempus tempus muliebre est - écrivait Hildegard von Bingen à l’archevêque de Mayence en 1178. Connue pour ses visions et ses compositions, la moniale du 12e siècle, fondatrice de deux monastères, porte en son nom le combat - “hild” - qu’elle a mené sa vie durant contre l’injustice et la corruption. Elle n’hésite pas à conclure sa lettre en ces termes : « En résumé, vos propos outrageants, injurieux et menaçants n’ont pas à être écoutés. Les châtiments que votre orgueil brandit ne servent pas Dieu mais les présomptions débridées de votre volonté éhontée. » 
 
Tempus muliebre est un dialogue littéraire, à partir d’un livret original réunissant des lettres de Hildegard et des poèmes et écrits de femmes iraniennes et afghanes. C’est aussi un dialogue musical réunissant des extraits de chants médiévaux et une création du compositeur strasbourgeois Gualtiero Dazzi. Il y est question de la liberté et de la place des femmes dans différentes sociétés : d’hier, d’aujourd’hui, d’Orient, d’Occident ; une thématique à la fois universelle et d'une actualité indéniable.


Dans l'Eglise St Etienne va se dérouler une cérémonie médiévale croisée d'une création contemporaine au regard d'un répertoire patrimonial de toute beauté et de grande qualité musicale. Deux ensembles, l'un à cordes, l'autre à quatre voix vont se confronter, s'allier, se relier pour façonner un concert fait de petites touches créatives qui s'enchainent, s'enchevêtrent et se chevauchent à l'envi. Si bien que les compositions de Gualterio Dazzi et du livret d’Elizabeth Kaess se fondent à cette archéologie musicale avec justesse et respect, inventivité et rigueur. Tissage et métissage des instruments, des voix façonnent des tableaux qui se suivent comme un livre qu'on parcourt et feuillette. L'élévation des voix, la saveur des cordes comme des ondes, un flot, une mer voluptueuse se distinguent par leur sobriété. En teinte ou demi-teinte, la musique sourd de chacun des interprètes avec bonheur et distinction. "Le sceau de la maternité afghane" et bien d'autres thèmes viennent abreuver et inspirer la musicalité des cordes et des cordes vocales!Plusieurs morceaux font appel aux percussions sur les corps des instruments et sur les peaux de tambourins bien tendues pour offrir résonance et vibrations. Tempi et cadences au diapason pour une danse des sons très éloquente et fébrile. Les cloches comme des calices de messe renversés résonnent et sonnent scintillantes et omniprésentes. Telle une officiante, la récitante donne corps et chair, souffle et intensité aux textes des femmes convoquées pour cette ode et hommage à celles qui donnent la vie. A choeur parfait, accord parfait pour ces deux ensembles, enveloppés par la toile de fond de Véronique Thiéry Grenier qui accompagne de ses plis et replis les concerts du festival. Cheminant de concert avec les artistes et le public. Fidèle décor vivant de ses failles, replis et reliefs tectoniques très visibles selon les lumières qui s'y frottent ou y glissent entre les lignes ou courbes de niveau. Vu d'en haut ceci fonctionne comme une cartographie céleste de paysages changeants. Voyages!  Le son glisse, frôle l'espace et la toile semble filtrer et tamiser les harmonies et les voix: celle de la soprano enchantant le tout de son timbre pur et léger. Dévoilées, les voix resplendissent, s'élèvent comme des spectres, des fantômes: ceux des femmes absentes qui sont ici célébrées. Présentes à travers la matière poétique des textes interprétés de voix de maitre. Les mots s'affichent sur la toile, espace offert pour la lecture sonore des écrits féminins. "Les âmes savantes" se taisent, ne parlent pas et ces femmes "savantes" restent silencieuses devant la fatalité de leur sort. La fluidité des tonalités, des sonorités ravissent l'auditoire qui près de deux heures durant déguste ce festin de couleurs et de diversités rythmiques et sonores. Alors que la toile de fond se plisse, s'irrite, que ses cassures et fêlures absorbent le chagrin, la peine ou l'espoir: les failles sont paysages changeant et le voyage se termine sur des percussions et voix complices de bonheur et de réconciliation. Un concert brillant et innovant quant à la facture de la musique médiévale revisitée pour sa plus belle parure.


Les artistes

Ensemble Discantus : Cécile Banquey, Christel Boiron, Maud Haering et Catherine Sergent (voix chantée et cloches à main), Brigitte Lesne (direction, voix parlée et harpe médiévale)

Trio Polycordes : Florentino Calvo (mandoline, instruments traditionnels à cordes pincées), Sandrine Chatron (harpe), Jean-Marc Zvellenreuther (guitare)