mercredi 16 octobre 2024

"Une autre histoire du théâtre" Fanny de Chaillé joue et gagne....Et ça "marche", pour ces "athlètes du choeur".

 


Fanny de Chaillé France 4 interprètes création 2023

Une autre histoire du théâtre

Avec quatre jeunes comédiens rencontrés pour Le Chœur, présenté l’an passé, Fanny de Chaillé bâtit une histoire collective du théâtre, pensée par sa filiation historique mais aussi du point de vue de ses acteurs. Entre scènes et figures mythiques, se dessine une cartographie de l’art dramatique sautant avec agilité des avant-gardes aux hybridations les plus contemporaines. Le théâtre de la relation, auquel la directrice du Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine se plait à donner corps, forme une épopée à hauteur d’enfants. La découverte y est aussi enthousiasmante pour eux, que la reconnaissance des clins d’œil appuyés pour les spectateurs les plus assidus. Des questions brutes (jouer, est-ce faire semblant ou devenir le personnage ?) voisinent avec des tirades interprétées dans un décalage saisissant. Elle offre une lecture limpide des enjeux de pouvoir, des rôles genrés et des angles morts qui témoignent si bien de deux mille ans d’histoire sur lesquels repose notre culture commune.

En marche, en danse, on s'exerce:c'est la question de fond posée d'emblée dès le départ de cette course contre la montre.Marche, démarche. Laquelle adopter pour conter l'Histoire du théâtre? 2000ans à condenser, étriquer, rétrécir, compacter.Gageure improbable mais dont un directeur d'acteur, tyrannique, stressé, terrorisant et manipulateur va être la première cible caricaturale.On reconnaitra Louis Jouvet (ou pas, peu importe) en caricature d'autoritarisme, de pouvoir et de harcèlement. La voix nasillarde, les épaules tendues, figées, le corps absent, la parole dictatoriale au point pour impressionner, anéantir, écraser l'acteur qui cherche à naitre en début de carrière pour chacun des postulants à ce dur métier. C'est Malo Martin qui s'y colle avec énergie.Cela convient ou pas, certain cherche la discipline, les directives, d'autres prônent la liberté d'initiative de l'interprète. Ainsi quatre comédiens s'attèlent à écrire "notre" histoire du théâtre. Celle qui raconte leur vie et leur chemin personnel vers cette ascension à la profession. Athlète du corps et du coeur en tout cas: cela fait l'unanimité. Parmi les grands de ce monde du spectacle, défilent avec bonheur une "femme respectable" Joséphine Anne Endicott, interprète de Pina Bausch, ici incarnée par Valentine Vittoz qui a bon et beau dos. Amusante, désopilante dans ce rôle qui nous fait voyager dans l'histoire du Tanz Theater avec détermination, engagement personnel et forte tête. Une Jeanne Moreau interviewée, légère, volubile, girouette docile , femme futile incarnée par Margot Viala, excellente imitatrice. On bascule de référence en référence en passant par les auteurs classiques, les metteurs en scène d'hier et d'aujourd'hui. Des interludes-entremets- de piano comme fondus au noir. Jeu d'acteur en poupe, corps en résonance perpétuelle et indispensable à un bon équilibre entre texte et imagination. Le collectif se questionne, se renvoie la balle, on s'étripe en combat où les femmes prennent le dessus, sens dessus-dessous.Ludique visite guidée dans le temps, brisant unité d'action et de lieu, honorant l'alexandrin divin et mélodique. Lac des "signes" qui parcourent les émotions, moteurs et motivations de chacun à exercer à sa façon son métier de comédien: par défaut, imitation ou évidence révélé en chacun d'entre les quatre.Confessions de ces "athlètes du coeur" plus que du corps, malgré tout soumis aux exercices quotidiens. Chapeau à Tom Verschuren pour sa démonstration de yoga égayant les soins et attentions au corps de l'acteur. Instrument incontournable de nos identités, performances et émetteur de pensées collectives salutaires.

Un petit panorama synthétique pour ce choeur dansant, bougeant avec tac, justesse et bonhomie. Fanny de Chaillé en directrice d'acteur et metteur en scène pleine d'attention et de rigueur face à une jeunesse avide et demandeuse.Loin des tyrans assénant toute vérité toute faite. 

A Pole Sud les 15 / 16 0ctobre

Présenté dans le cadre de « Petite histoire, grande histoire », résidence artistique de Fanny de Chaillé à l’Université de Strasbourg.
Avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès.

vendredi 11 octobre 2024

Nemanja Radulović: l' "émotion musicale" au sein de l'Orchestre Philarmonique de Strasbourg

 


Originaire du bourg de Galánta, Kodály magnifie ses souvenirs musicaux dans des danses aux nombreux motifs tsiganes. L’inspiration populaire est aussi perceptible dans la Symphonie n°8 de Dvořák, changeante, sereine autant que nostalgique.

Folklore encore avec le Concerto de l’Arménien Khatchatourian. Au violon, Nemanja Radulović, en résidence à l’Orchestre, se joue de tous les défis techniques pour recréer une musique séduisante où s’entremêlent mélodies orientales et formidable vitalité rythmique.

Zoltán Kodály Danses de Galánta

Flux et reflux qui s'amplifient, alors que la clarinette borde les cordes. Des vagues de musique inaugurent ce concert où l'on se régale à la vue du chef d'orchestre, Jaime Martin:il creuse, sculpte l'espace, multidirectionnelle baguette en main. La musique est légère, dansante, valse aux accents de folklore. Colorée, entrainante aux mouvements contrastés. Des pas de danse, échappées belles s'y inscrivent dans une partition, écriture riche de rythmes, de contrastes. Bucolique, pastorale, vaste et fleurie à souhait. Ornementée de clochettes, les masses et le volume sonores grandissent, se déploient, rapides dans une vitesse endiablée. Comme une petite cavalcade légère, procession, redoute très rythmée, virevoltante, puissante. Un solo de clarinette, de flûte pour ornementer le reste.

Aram Khatchatourian Concerto pour violon en ré mineur

Un violon enragé fait irruption, c'est l'artiste démiurge Nemanja Radulovic qui apparait, longue chevelure noire déployée, les sourcils écarquillés, le regard affuté d'un interprète aux aguets. Il tangue, danse, genoux fléchis, inspiré, attentif à l'orchestre, le sourire affiché sur tout le visage. Complice du chef et de tout l'orchestre qu'il côtoie avec bonheur, respect dans une symbiose et écoute remarquables. On sent une très forte empathie entre les musiciens galvanisés par leurs deux chefs. Violon et clarinette se bordent, se répondent, s'accompagnent en tuilage. Reliés, prolongeant les sonorités en ricochet. Sur le devant de la scène le violoniste se concentre, offrant sa musique, doigté, glissé infime sur l'instrument d'un archet virtuose à peine frôlant les cordes.  Un son, ultime en résonance dans tout son corps engagé tel un danseur de cordes. Sur le fil des sons extraordinaires qu'il puise infiniment. Le duo chef-musicien est extrême, beau et de toute sympathie. En bonne compagnie, "cum panis" musical de toute grandeur et spiritualité. Les cordes très inspirées bordent ce duo et magnifient cet artiste de haute volée, extra-ordinaire partenaire. Presque un chant d'opéra s'en dégage. L'osmose entre orchestre et violon solo est exemplaire, en synergie, menée de main de maitre. L'émotion de ce temps suspendu est forte, inspirée, grandissante. Le chef embrasse l'orchestre généreusement avec fougue et passion, une gestuelle très personnelle comme signaux, signes et repères dans l'espace-temps. Tornade, corrida finale pour mieux nous emporter, ailleurs: brillant final percutant, alors que le visage de Nemanja Radulovic rayonne de clins d'oeils, de hausse de sourcils émerveillés. Voir et regarder la musique est bien le rôle et l'endroit pour mieux la comprendre en train de se faire devant nos yeux ébahis par tant de grâce. Naturelle et jamais appuyée. En rappel, un duo de charme entre la première violoniste et l'artiste invité est un bijou de charme et de quiétude. Un moment d'émotion musicale unique.

Antonín Dvořák Symphonie n°8 en sol majeur

Pour clore cette soirée mémorable, la symphonie fait office de monument colossal en trois mouvements "mouvementés", bouillonnants, versatiles ou le calme et la sérénité d'un solo de flûte émerge d'un tsunami de cordes, alors que ce beau leitmotiv de référence auditive rejoint et cisèle le morceau. Morceau de bravoure, saisissant, enivrant, emballant l'auditoire dans une danse tournoyante, affolée. Chatoyante en diable.

Ce programme "virtuose" est un cadeau musical que chacun aura su apprécier, tant les ovations ne cessent dans le public conquis ce soir là par une prestation d'exception.

 Jaime Martín, direction, Nemanja Radulović violon 

Palais de la Musique et des Congrès Le 10 et 11 Octobre

mercredi 9 octobre 2024

Je badine avec l’amour (parce que tous les hommes sont si imparfaits et si affreux) Sylvain Riéjou Association Cliché : on bastonne bien l'Amour!

 


Espiègle s’il en est, l’on se souvient que Sylvain Riéjou annonçait la couleur lors de sa dernière venue : Mieux vaut partir d’un cliché que d’y arriver. Dans sa nouvelle pièce, Je badine avec l’amour (parce que tous les hommes sont si imparfaits et si affreux), l’artiste associé de POLE-SUD jusqu’en 2026 n’a rien perdu de son humour ravageur ni de son éclectisme culturel. La collision qu’il orchestre entre Musset (On ne badine pas avec l’amour) et Patrick Swayze dans Dirty Dancing n’est qu’un début. Le chorégraphe se lance dans une déclaration d’amour à la danse et au sexy comédien qui n’est pas étranger à ses premiers émois homosexuels, ni à sa perception de la séduction à travers les stéréotypes hétéros des films grand public des années 1980. Pour la première fois, il invite d’autres danseurs dans son autofiction, au son de The Time of My Life. Entre scène du film rejouée, lip-sync et passages iconiques – et ironiques – de chorégraphes contemporains (Bagouet, Keersmaeker…), son quatuor dansé-parlé dessine une cartographie du corps et du désir.

 

L'Amour, la danse, c'est pas sorcier!

Sylvain Riéjou joue et gagne,réjouit, enchante et tord le cou aux poncifs avec un sérieux de pince sans rire, une audace toujours mesurée mais assumée. Il détricote l'histoire de la danse en quatre histoires personnelles: le tracé, le chemin de trois interprètes et de lui-mème: auto biographie sans auto fiction. Son questionnement sur l'identité est source de jouissance autant que d'inquiétude, de trouble autant que d"évidence. Il joue ici le "chorégraphe" chef de bande qui livre ses commentaires et ses secrets de fabrication, avec ses interprètes sans rien cacher ni trop dévoiler. Avec humanité, savoir être ensemble et écoute fort humaine. Personnage bien entouré de Julien, celui qui a connu Roland Petit puis a fuit faire des expériences chez "exerce" pour le meilleur du développement de son inventivité. C'est drôle, jamais caricatural et si vrai! Toujours bercé par le cinéma et ses fameuses comédies musicales, Sylvain Riéjou joue sur un registre de mémoire collective: les musiques des duos ou trio classiques qu'il remodèle-lac des cygnes et autre tubes du ballet- se régalent de références détournées. Ainsi Offenbach et sa Barcarolle des Contes d'Hoffmann devient trio, morceau de bravoure classique, La Reine de la Nuit de Mozart fait sa flûte enchantée,se dédouble en deux harpies et le Prince Siegfried du Lac se lamente et souffre comme un beau diable. Fameuse idée de tout décaler pour mieux surprendre et "instruire" le spectateur. Et Sylvain devient le Roi d'Effets secondaires fort salutaires. Un placé beau comme remède à la mélancolie et la monotonie. Plein d'humour, son livret de ballet est romance et très bien scénarisé. Coups de théâtre, revirements d'humeur pour les interprètes qui s'emparent du plateau sous sa houlette. Car il sait ce qu'il veut même si le trouble le hante. Naïf et plein de charme, de poésie, d'humanité cet écrivain-narrateur est source d'empathie. La "sensualité" qu'il exige de ses interprètes et qu'il commente en direct est son credo et leitmotiv. L'Amour c'est cela aussi: Gainsbourg pour en faire un bel exemple à suivre. "Nathalie" de Gilbert Bécaud est un interlude savoureux, un entremets de gestuelle mimée entre langage des signes et chorégraphie burlesque. Chaque saynète est croustillante et bien relevée: on en reprendrait bien une petite part de rab tant cette nourriture fait du bien. Alors ce trèfle à quatre feuilles porte bonheur  et conduit sur des chemins de traverse fort reconstituants: construisant les corps selon leurs désirs, leurs capacités et au delà si consentement ou nécessité. Dans le plus grand respect de l'autre et dans une proximité-complicité remarquable. Emilie Cornillot, sensuelle et aimable créature dansante,  Jullien Gallée-Ferré dévoreur d'espace et de sensibilité, Clémence  Galliard belle et rebelle partenaire.

Ca tourne rond chez Sylvain, en boucle, en ronde fraternelle et devenir soi en serait la plus chaleureuse recherche à travers le duo d'Amour, le trio, le solo: toute forme anti-conventionnelle à saisir quand il est encore temps!

A Pole Sud les 8 et 9 Octobre 

POUR MEMOIRE

.....Écrit en 2023 à Avignon à la Parenthèse:

Sylvain Riéjou • "Je badine avec l’amour (car tous les hommes sont si imparfaits et si affreux) (travail en cours)"
Sylvain Riéjou lève le voile sur sa toute prochaine création, un quatuor en forme de plongée dans les références culturelles qui l’ont bercé, adolescent, et qui ont construit son regard. Fan du film "Dirty Dancing" cristallisant sa propre impossibilité d’alors à danser et à aimer, il rejoue ici la rencontre et la parade amoureuse du film en parallèle avec le lien chorégraphe / interprète. Un vrai-faux dialogue en adresse directe qui, sous couvert de légèreté, explore en profondeur les relations humaines.

C'est de l'humour nu et cru, une rencontre fertile et animée entre un homme qui se questionne sur son identité et son rapport au marivaudage. L'amour, toujours avec qui on ne badine pas: celui qui anime les grandes figures et références de la comédie musicale entre autre...Alors le dérisoire de situations mimées, reconstruites et revisitées par la danse d'aujourd'hui est désopilant, comique, burlesque et touchant.Accompagné de ses acolytes de toujours, Sylvain Riéjou enchante dans ce divertissements aux accents détachés, détournés où ses compères s'en donnent à coeur joie pour se raconter. Julien Gallée Férré, Clémence Gaillard et Emilie Cornillot en vieux routiers de la scène, présents au chapitre des trublions aux accents de danse-langage des signes ou virelangue à la Prévert, jeu de mots, de gestes, calembours chorégraphiques au menu de ce festin de la drôlerie et du détachement.