jeudi 20 mars 2025

Catarina Miranda "ΛƬSUMOЯI": spectrals ectoplames fluorescents sans densité ni matière

 


Catarina Miranda Portugal 5 interprètes création 2024

ΛƬSUMOЯI


Catarina Miranda ne laisse rien au hasard. Ses scénographies captivantes – réalisées par ses soins – font écho à son travail de plasticienne, mené en parallèle de celui de chorégraphe. La Portugaise, dont les visions d’états de corps altérés du solo Dream is the dreamer avait marqué la saison dernière, délaisse les motifs du rêve au profit d’une relecture personnelle d’une pièce de Théâtre nō du XVe siècle : Atsumori. Zeami Motokiyo y conte le retour du fantôme d’un enfant sur le champ de bataille qui l’a vu périr, afin de venger sa propre mort. Après l’avoir étudié à Kyoto, en 2018, Catarina Miranda l’aborde aujourd’hui par le double mouvement de la perte et du début des cycles, lié à l’attirance pour l’inconnu. Cinq interprètes conjurent le mauvais sort dans un rituel inspiré par des danses populaires revisitées. Un plateau lumineux et une sculpture suspendue esthétisent l’atmosphère autant qu’ils dilatent le temps, amplifiant un jeu d’ombres où les corps se dissolvent et se transforment pour mieux coexister.

 


Et l'on en dira pas vraiment plus que cette belle note d'intention et que ces magnifiques photos qui présageaient du meilleur et non du pire. Quand apparait un étrange bibendum empaqueté sur le bord de scène, sorte de guerrier samouraï gonflé à bloc, gesticulant désespérément  et que s'ensuit un quatuor ou trio qui enflamme à l'aide de briquets de petites lucioles ou feux follets de pacotille, tout parait léger et futile, esquissé et déjà dépassé. La suite des déplacements, divagations à l'unisson de mouvements surfaits et archis dévidés depuis belle lurette augure du reste. Costumes et maquillages surfaits, lisses, quasi peintures esquissées en bavures pastels ou aquarelles, l'espoir de se laisser aller à une découverte, disparait, s'efface comme ces soit disant ectoplasmes issus en direct d'une pseudo inspiration japonaise. Qu'est ce qui coince et ne fait jamais surface dans cette gestuelle quadrillée, étouffée qui ne laisse aucune faille ni issue de secours à notre imagination? En fouillant bien, est-ce la musique martellement sempiternelle, percussive très artificielle qui contribue à ce dialogue de sourd entre celui qui regarde et ceux qui exécutent une mise en espace indigente et frustrante? Pourtant un dispositif et des effets lumineux sophistiqués auraient pu assurer ambiance, univers secrets de yokais ou autres être hybrides singuliers....Seul un magnifique solo au final baigne dans une douceur, une élasticité du corps, une musicalité qui surgit et respire profondément. Moment de grâce dans ce bouillon brouillon et bruyant qui maintient pourtant aux aguets. A quand un instant d'inventivité, de charme ou de rêverie qui ferait écho aux intentions et revendications de la chorégraphe inspirée du Japon...Matière à songer à une scénographie prometteuse qui lèche et séduit mais ne fait que décor surfait d'une prestation vide de sens.
 
Direction artistique, chorégraphie et costumes : Catarina Miranda 
Co-création chorégraphie : Cacá Otto Reuss, Joãozinho da Costa, Lewis Seivwright, Maria Antunes et Mélanie Ferreira 
Performance : Cacá Otto Reuss, Hugo Marmelada, Lewis Seivwright, Maria Antunes et Mélanie Ferreira 
 
A Pole Sud le 20 Mars 

vendredi 14 mars 2025

Actuelles: "Gosses du béton": le radeau des travailleurs du sexe en boite

 


CINQ SOIRÉES DE LECTURES A ECOUTER, VOIR, SAVOURER

Actuelles est un temps fort proposé par le TAPS autour de l’écriture du théâtre d’aujourd’hui.

Cinq textes de théâtre actuel sont sélectionnés par les artistes associé·es au TAPS, Houaria Kaidari et Logan Person, et le comité de lecture du TAPS. Ces textes sont ensuite lus et mis en musique par des artistes de la région (comédien·nes, musicien·nes, directeur·trices de lecture) lors de cinq soirées uniques.Chaque soir, le public prend place au sein d’une scénographie qui privilégie la proximité avec les artistes, inventée par des étudiant·es de la Haute École des Arts du Rhin (HEAR).

La cuisinière Léonie Durr concocte des mises en bouche inspirées par les textes et dégustées à la fin du spectacle lors d’un échange entre le public, les auteurs et autrices et l’équipe artistique. Des étudiant·es en Arts de la scène composent les feuilles de salle distribuées aux spectateurs tandis que des étudiant·es en communication graphique de la HEAR réalisent des affiches exposées dans le hall du TAPS Laiterie.

 


Gosses du béton

Une nuit, le destin de Paolo bascule. Il rencontre Olga et Nathan dans la chaleur d’un club.Pendant plusieurs mois, iels l’initient à ce qu’il n’a jamais connu : la fête, la drogue, le travail du sexe. Et même l’amour.Derrière cette vie trépidante, la brûlure du béton subsiste pour chacun des trois.Que faire quand on appartient à cette génération désenchantée ?

On pénètre la salle de théâtre par un chemin , endroit dérobé ce qui se révèlera être l'intérieur d'un club , tamisé avec boule à facettes et un pilier-barre de pole-dance. Trois personnages sont juchés sur un podium qui nous attendent et nous convient à partager les destins croisés de travailleurs du sexe. Belle et généreuse idée et initiative que de révéler une heure durant à travers les dialogues et monologues, la vie de ceux qui triment avec leur corps à leur corps défendant pour payer leurs dépenses quotidiennes, pour s'en sortir mieux qu'en s’échinant à travailler à des taches subalternes déconsidérées.Car les mots très crus et nus, en cascade et inventaire qui démarrent la pièce en gestation de lecture et non de jeu sont sans concession à la morale et aux bonnes moeurs correctes. Indiscipline et langue de circonstance pour décrire une passe de sodomie où les adjectifs rivalisent de touches mouillées, suintantes, d'eau et de sueur, d'odeurs et de matières liées au sujet. Le corps au travail, comme un labeur éprouvant, organique, liquide, savoureux aussi car ici pas de jugement, mais des actes et des faits sont sur le carreau. Les lecteurs, tous trois très investis dans le rendu oral de la lecture rendent vivant, drôle ou dramatique, les postures de ces gens là qui servent un métier qui les tient, les prend et les absorbent.  

Rien n'est bétonné.

Un langage très codé qui n'a pas froid aux yeux dans une syntaxe qui colle au vocabulaire du moment, celui des téléphones portables, des codes et icônes, images et autres emogis du siècle.Véritable petite révolution du genre littéraire que ces pages signées de Thibaud Galis, jeune auteur du milieu, "trou normand"bien imbibé de tout caractère propre au clubbing, au mouvement queer et autres identités émergentes légitimes. On se sent peu à peu à l'aise, au bon endroit guidé par un connaisseur qui ne cache pas son jeu: du vécu, de ressenti authentique et pas de fioritures ni d'ornement pour poser et exposer l'univers impitoyable du sexe au travail. Sous la direction de lecture de Gaelle Axel Brun, Mécistée Rhéa, Noé Laussesdat, Quentin Brucker incarnent ce texte brûlant et flamboyant. Ça râpe âprement en se heurtant aux obstacles de la vie, de l'expérience, de la lutte et du combat pour être reconnu. La mer comme une métaphore de la liberté, de l'évasion, de l"échappée belle de l'univers du béton qui entoure nos trois complices de ce milieu là. Le sel de la vie, le gout de l'ailleurs pour échapper à l'enfermement. En marcel, et tricot de peau baillant, les corps se démènent et crient leur misère et désarroi autant qu'une certaine jubilation de la chair. Faire couple autrement, changer les relations, élargir son horizon, toujours pour embrasser le monde, tout le monde. Faire corps avec la mixité, la pluralité des postures, attitudes et positions dans la société.Sur un radeau de fortune, les voiles dépliées froissées au sol, un slip-string rouge en dentelles comme fagnon-drapeau, le navire vogue et file droit sur l'adelphité.dans une famille choisie, une communauté à l'écoute, ouverte et accueillante. Un "être ensemble" comme savent l'inventer les danseurs au delà de toute catégorie et critères. Ce n'est pas par hasard si Paolo nous accueille en dansant, seul et vient à la rencontre de comparses identiques.

Quant à la musique de  Nils Boyny, c'est un partage de sonorités de DJ averti et aguéri à créer des ambiances clubbing qui collent au sujet, bordent et ponctuent la dramaturgie avec justesse et pertinence. Une touche supplémentaire de gastronomie marine avec les bouchées doubles signées Léonie Durr, un shot culinaire aux embruns de sel de mer, d'ail et de textures potagères onctueuses. 

Un monde différent semble s'entrouvrir: faites passer le message..

Beau moment de lecture animé pilotée par Houaria Kaidari et Logan Person, illustré et mis en page par  Annaelle Marie et Mathieu Lefèvre (master arts de la scène et du spectacle vivant) Et sans oublier pour la scénographie Emma Vincens- de- Tapol, Mercédes Bocabeille, Alix Candel de la HEAR scénographie. La belle équipe de choc, joyeuse et inventive, créative et pleine déjà de talents multiples.   

Distribution Directrice de lecture : Gaëlle Axelbrun Musicien : Nils Boyny Comédien·nes : Mécistée Rhea, Noé Laussedat, Quentin Brucker Scénographes (HEAR) : Emma Vincens-de-Tapol, Mercedes Bocabeille, Alix Candel

 Au TAPS Laiterie le 14 Mars

"New Report on Giving Birt" : Wen Hui:f Quatre filles "uniques" dans Levant qui empire au soleil

 


Wen Hui
Living Dance Studio Chine 4 interprètes création 2023

New Report on Giving Birth

Co-fondatrice du Living dance Studio – première compagnie artistique indépendante chinoise, avec le réalisateur de documentaires Wu Wenguang –, à Pékin en 1995, Wen Hui danse, filme et archive le réel. Après I am 60, qui faisait revivre la créativité saisissante du cinéma féminin des années 1930 en mêlant ses combats à ceux d’aujourd’hui, elle reprend le flambeau du droit des femmes à disposer de leur propre corps. En 1999, la chorégraphe s’intéressait aux expériences d’accouchement de ses compatriotes (Report on Giving Birth). Un quart de siècle plus tard, elle poursuit sa critique de l’interventionnisme de l’empire du milieu qui, après avoir imposé la doctrine de l’enfant unique durant deux décennies, enjoint par la discrimination une natalité forte face au vieillissement de sa population. Interviews, documents sonores et vidéos servent de socle à une pièce montrant comment l’intime est politique. Quatre danseuses d’origines et de générations variées composent en direct une mosaïque de résistance au féminin.


Baluchons, fardeaux,ballots sur la tête, sur le ventre, comme autant de charges pour ces quatre femmes qui peu à peu investissent le plateau. Quatre interprètes d'âges différents dont Wen Huit qui crève l'écran tant son habilité gestuelle, sa souplesse et son allant sont de mise. Souffrance ou plaisir de porter un enfant, des souvenirs lourds de conséquence ou quoi d'autre qui saurait alourdir un destin, une vie de femme en Chine ou ailleurs. Vêtues sobrement, tuniques et short elles déclinent une gestuelle, fluide et puissante. L'une d'elle est tranchante comme sous l'effet de la colère. 


Un jeu de méli-mélo ou pêle-mêle transpose les différentes postures et attitudes sociales de la femme en général. Jeu subtil d'images qui changent alors que jambes et pieds surgissent derrière ce petit écran tendu comme sur un fil à linge. Plus tard c'est une immense toile qui se déploie. Tissées de carreaux où fleurs et tiges sont dessinées à l'orientale. 


Elles évoluent sur cette nouvelle piste alors que l'une d'entre elles tire le tissus pour en faire une rampe, une cascade enrobante et sécurisante. Bercements, balancements évoquent la maternité avec sensiblité, douceur. Des intermèdes fulgurants étayent le rythme de la pièce: joie et jubilation non dissimulées pour ces quatre femmes qui se racontent aussi par le verbe. Wen Hui vient à nous au devant de la scène et nous conte le vécu des femmes, les temps obscurs de l'enfant unique en Chine. Alors qu'à contrario aujourd'hui des trafics d'humains les enferment pour les faire accoucher de huit enfants au moins..Redoutable sort..Les baluchons deviennent objets de bataille de polochons radieux et nos femmes solaires se débattent avec hargne et fougue dans ce magma historique désastreux pour les corps  agressés, violentés. Quatre têtes tombent des cintres, images surdimentionnées des visages de nos heroines. Un beau travail vidéographique accompagne le spectacle: les baluchons deviennent sujet de reflets d'images à la Tony Oursler....

tony oursler


Et la danse de reprendre le dessus, enflammée, vive, habitée, du sol à l'espace aérien, de courses à petits pas comptés.Wen Hui accouche ici une pièce loin d'être embryonnaire et expulse une énergie au forceps qui touche et interroge notre rapport au corps féminin, politique et sociétal au plus profond d'une hystérie utérine joyeuse cependant qui propulse le propos bien plus loin qu'un simple manifeste de circonstance prosélytique. 
 

Au final c'est un joyeux déjeuner sur l'herbe sur fond de tentures toujours sur le fil à linge des travailleuses qui se termine en toute joyeuseté et bonhommie: il y a  de l'espoir dans le combat solidaire des générations de femmes bafouées.


Au Maillon jusqu'au15  Mars en coréalisation avec Pole Sud