jeudi 18 décembre 2025

"Circus Remake" , Le Troisième Cirque / Maroussia Diaz Verbèke : circum révolutions...

 


Inventrice de la circographie, terme par lequel elle définit sa pratique, Maroussia Diaz Verbèke a repris le fil de Circus Remix, solo manifeste de 2017, et conçu Circus Remake comme sa démultiplication. Dans une scénographie colorée, sur un plateau en forme de 45 tours, Theresa Kuhn et Niń Khelifa développent avec brio et humour un parcours convoquant acrobatie, corde volante, jonglage et clown, au rythme des vinyles qu’elles posent sur la platine. Mais elles ne sont pas seules : un long collage sonore fait de parcelles de textes structure la performance, de Raymond Devos à Claire Denis, en passant par Annie Fratellini ou Jacques Derrida. Cette parole, bannie hors des frontières du cirque au début du 19ème siècle, Maroussia Diaz Verbèke la fait rentrer par la porte de derrière, comme une voix plurielle qui s’insère entre les numéros et les articule sans nier l’autonomie de chacun·e. Préservant l’essence du cirque, elle donne à voir et à entendre un nouvel avatar de ce « troisième cirque » qui dépasserait le clivage entre la tradition et le cirque contemporain et qui a donné son nom à la compagnie.

C'est le choix de l'arène sans chapiteau, le public enveloppant  un cercle-rond, tapis de sol multicolore, qu'à fait la circassienne , électron libre du "cirque moderne" ou "nouveau cirque". Tout en nous contant une histoire du cirque fort édifiante que l'on ignore...Des voix off bordent le récit dramaturgique d'un opus hybride fort décapant. Deux artistes sur la piste, les corps solides et bien architecturés, vont s’ingénier à décaper les icônes traditionnelles liées au spectacle du cirque. Pas de "tigre" ni autre  savantes bestioles bien dressées mais une atmosphère faussement débonnaire pour nous accompagner dans un périple cosmique: c'est l'anti piste aux étoiles et pourtant, le risque, le danger physique sont présents, maintenant le public solidaire en empathie,en haleine en apnée.Des "numéros" il y en a où le déséquilibre, la corde, le tremplin, les sauts dans le vide sont bien au menu! Tout concourre à rejoindre les fondamentaux de cette mise en espace traditionnelle, académique pour mieux la transcender. Par une réflexion menée à haute voix off, digression sur les arts de la scène, l'histoire du royaume circassien. Une bande son très sophistiquée déroule des bribes extraits de chansons, musiques de film ou autre référence au spectacle vivant. Humour et distanciation au programme pour mieux nous introduire sur la planète cirque sans lui ôter son charme, son suspens, sa vie sur un fil. Des poses vertigineuses, des bonds, des entrelacs savants des corps dans les noeuds des liens, sur la brèche du portique qui soutient les deux femmes au travail. Démonstration d'un savoir faire et d'un savoir être ensemble que ce duo, Nin Khelifa et Theresa Kuhn en vedette.Des panneaux oriflammes séquencent les saynètes, les entremets musicaux, les apparitions de l'une ou de l'autre. De deux choses lune, l'autre c'est le soleil..Deux artistes souples, élastiques, virtuoses des galipettes et autres figures légendaires de l'acrobatie ou du contorsionnisme. Pas de foire ni de cage mais un spectacle tonitruant, mené tambour battant sans artifice ni accessoires encombrants, sans clown, mais avec l'esprit Devos ou Tati, Desproges ou espiègleries fines à la Chaplin. Le tout bordé par un disque qui déraille sans cesse, un vinyle vintage qui gratte et qui chatouille aux bons endroits. On a le nez en l'air mais les pieds bien sur terre dans cette galaxie, "circus remake" comme un readymade à la Duchamp.  Beaucoup d'inventivité pour ce cirque décalé, déglingué époustouflant de joie et de malice où les corps jubilent et s'envolent dans une réflexion philosophique salutaire et bienvenue: on y apprend bien des ficelles pour mieux se glisser dans les arts du cirque d'aujourd'hui: sans tambour ni trompette, sans strass ni paillettes mais avec la chaleur et la bienveillance de ceux qui prennent le risque de nous enchanter! Maroussia Diaz Verbèke joue et gagne sur l’échiquier , bordé par l'échelle du ciel qui monte au sommet des cintres et nous met à la renverse! Circographie du troisième type- cirque-  garantie!Si c'était à "refaire" remake, on en reprendrait bien une part!Du cirque, Arte "povera" d'une grande richesse! Motus et bouche cousue en sus.

 

Au Maillon jusqu'au 20 Décembre


samedi 13 décembre 2025

La Magnificité , Collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY : du ballet et de la balayette.....Cou de balai sur guéridon!


 Dans un espace nu et blanc, équipé d’une poignée d’accessoires – un balai, une table, des post-it, une brosse, un seau en plastique... – trois figures non identifiées expérimentent avec un plaisir non dissimulé le « faire ensemble ». Tour à tour participant·es d’un jeu de société, animateurs et animatrices de radio, artistes de stand-up lourdingues, musicien·nes dans un groupe de rock, il et elles sont les protagonistes sympathiques de ces tentatives sans cesse répétées de parvenir à ses fins, si modestes soient-elles. Dans cette collection de saynètes aux accents burlesques, Tiphanie Bovay-Klameth, Michèle Gurtner et François Gremaud traquent le sublime dans le petit rien et célèbrent la « magnificité » du dérisoire, à l’heure où tentent tous les renoncements. Jouant avec les codes sans jamais tomber dans la parodie, à la frontière du sens et du non-sens, les trois artistes essaient encore et toujours : on y croit on y croit on y croit... et parce qu’ils et elles y croient, on y croit nous aussi, à ce bouillonnement savamment orchestré.


Grand ménage pour méninges à trois, coup de balai et chevelure en brosse, c'est du pain béni que cette offrande sur tabula rasa, petite cérémonie  en une dizaine d'actes, saynètes joviales et réjouissantes. Un trio ou un triolet? Trois notes dans deux mesures...pour mieux condenser les effets de manches qu'ils n'ont pas..Trois chaises pour accueillir leurs postérieurs toujours debout sur la brèche, sur le fil de funambules pouvant toujours basculer côté cour ou jardin pour le meilleur. Trois larrons, escogriffes débonnaires s'ingénient à croquer le monde dérisoire et futile de nos us et coutumes. Trois compères aux physiques anodins mais pas vraiment. Tableau de farces et attrapes, jeu de massacre ou de foire, allez savoir car tout va bon train.


On a le temps de respirer ou soupirer, l'instant d'un entremets, d'une pause, arrêt sur image volontaire où ils suspendent leurs souffles, puis passent à autre chose. Du coq à l'âme sans transition, fondu au noir pour passer derrière le miroir, cette paroi qui nous sépare de leur manigances.Stand-up à la Vanhoenacker satirique ou comique des Trois Baudets, au petit cabaret insolite, on se marre discrètement ou ouvertement: question de pudeur quand on s'identifie allègrement à l'un ou l'autre. Ils sont accessibles, drôles, folâtres et enjoués, malins et perspicaces, un peu nigaud et naïf parfois. Mais toujours sur le pied de guerre, balai en main, porte manteau-clarinette, balayette -guitare. Les objets sont détournés, simples acteurs de l'action, esquissant des concepts ou des idées pour mieux rebondir, ricocher d'un sketch à un autre. La voix de son maitre pour la radio, les vedettes de show bis dérisoires qui sont "malades" et le clament haut et court!Que la vie est palpitante et pleine de rebonds futiles pour ce trèfle à trois feuilles qui déverse bonhomie et empathie sans vergogne.Alors on rigole, on s'étonne, on navigue en bonne compagnie de ces pinces Monseigneur sans rire et sans reproche. Ca donne envie de chroniquer tôt le matin à la radio pour réveiller les populations laborieuses ou faire philosopher sans Pépin la gente boboiste.Cordiales salutations distinguées à cet opus partagé de bonne humeur et sans chichi ni falbalas, hormis ces costumes prêts à porter  le fardeau léger de notre humaine condition. 


A vos marques, prêts, partez pour une tournée vertigineuse à portée de main. De maitre à danser, les claquettes irlandaises comme Chaplin ou Françoise et Dominique Dupuy, Merce Cunningham à leurs débuts! Tous en cène pour ce partage , festin ludique et onirique, les pieds bien sur terre . On trinque à leur santé et l'on va s'en jeter un derrière le zinc inoxydable comme eux,galvanisantes brèves de comptoir à l'appui. François Gremaud, Tiphanie  Bovay-Klameth, Michèle Gurtner comme dans notre bonne "Choucrouterie" si elle était suisse!

 Au Maillon Paysage 10 jours avec François Gremaud 12 – 13 décembre 2025

 photos © Dorothée Thébert Filliger

 

vendredi 12 décembre 2025

"Hansel et Gretel" de Engelbert Humperdinck: du bon pain tres épicé....Corsé, révélateur de pratiques insoupçonnées ....


 Hansel et sa petite sœur Gretel ne manquent ni de chansons ni de danses pour tromper la faim qui leur tord le ventre, chasser le désespoir qui les guette et adoucir les corvées qui les épuisent. Leurs joyeuses chamailleries ne sont cependant pas toujours du goût de leurs parents que la misère a beaucoup abîmés. Une insignifiante histoire de lait renversé, et les voilà chassés hors de la maison par leur mère. Livrés à eux-mêmes au milieu des bois où les apparences sont souvent trompeuses, ils vont être tentés par un piège des plus attrayants, concocté par une stupéfiante créature, passée maîtresse dans l’art des artifices et de la séduction. Son péché mignon ? Elle raffole de la chair fraîche et tendre des enfants encore innocents…


Traditionnellement présenté à Noël sur les scènes allemandes, ce conte musical inspiré par l’une des histoires les plus célèbres des frères Grimm enchante petits et grands outre-Rhin depuis plus d’un siècle. Engelbert Humperdinck y déploie avec un sens inné du merveilleux une partition à la fois opulente et subtile, où d’authentiques chansons populaires croisent des leitmotive wagnériens et de magnifiques envolées lyriques. Présenté devant un public virtuel durant l’hiver 2020, le spectacle mis en scène par Pierre-Emmanuel Rousseau renonce au folklore de la maison en pain d’épices pour renouer avec l’esprit de cruauté du conte original, incarné ici par une « sorcière » pleine de surprises. Un regard renouvelé porté sur un grand classique confié au chef Christoph Koncz.
 

On aurait pu s'attendre à une version enchantée, naïve ou tendre d'une légende gourmande d'un conte de fée mythique et enchanteur...C'est tout l'inverse que nous propose Pierre Emmanuel Rousseau dans ce spectacle de fin d'année, loin des poncifs du genre divertissement de fêtes! 


Le premier tableau nous invite sur un terrain vague jonché d'immondices, d'un fatras de reliefs périmés, de désordre et de pauvreté. Une caravane défoncée pour habitacle et refuge de deux enfants, unis dans le paupérisme et l'insalubrité. Pourtant, ils chantent le désir et la vie, l'optimisme et le réconfort de cette fraternité. Enfants abandonnés, laissés pour "conte" compte  par des parents absents? Le jeu plutôt réjouissant des deux chanteuses nous plonge dans l'histoire qui s'avèrera cruelle et démoniaque de deux pauvres hères livrés à eux-même. Rien de réjouissant, ni de gourmand, ni de sucre d'orge dans cette version non expurgée du conte des frères Grimm. Tout prend sens à l'apparition de la Sorcière, être androgyne ou travesti, créature hybride sans foi ni loi, qui ne songe qu'à capturer les deux proies de ses désirs gloutons et furieux, avide de dévorer comme un ogre ces proies faciles et dociles. Terrifiante interprétation sur le vorace, le boulimique, le compulsif de désirs cruels et mortifères. Ogre comme à nulle pareille, cette sorcière est magnétique et envoutante, et sème la panique autant que la futilité dans ce monde loin d'être féerique. Le décor, les espaces dévolus à ce récit irrévocable en diable fonctionne comme une machine à broyer les destins. Portes tournantes, cages de prisonnier, otage de ce monstre déchiré par la convoitise et les interdits. On songe au caractère "pédophile" de ce personnage , violent, coupable d'actes et de pensées perverses et indociles. On est ému et terrifié par cet aspect non dissimulé d'une histoire trop souvent évoquée à l'eau de rose et pleine de gourmandise. Pas de tuiles en pain d'épices ici mais un récit corsé des us et coutumes des puissants et des impulsifs prédateurs. Dénoncer à travers musique, danse et chant les affres de la perversion, voici un parti pris fort décapant qui plonge dans la véracité des pseudos "contes de fées": la psychanalyse est de bon ton et résonne aux problématiques d'aujourd'hui sur le droit des enfants et la protection de leur existence fragilisée par les pratiques d'adultes abusifs. Les artistes, chanteurs, danseurs y mettent toute leur énergie, leur humour aussi dans des airs, des chorégraphies de bon aloi. La foret se transforme en "the witch palace" où tout est illusion et artifice.Cage aux folles divagations, leçon de danse et autres glissements sémantiques du récit non édulcoré!Sur une partition qui frise les plus grands, de Mahler à Wagner, les interprètes naviguent sans heurt et nous entrainent dans cette passionnante version très corsée, sans fard, épicée aux fragrances d'une cruauté édifiante, dévoilée dans le vif du sujet. Tous au diapason, Julietta Aleksanvan à la voix pleine et puissante à la dimension de la sensualité et à la force de la musique. La chorégraphie se glisse dans les entremets musicaux avec bonhommie, grâce et futilité des poses, gestes et attitudes de cabaret bigarré. On y fait la fête autant que l'on y danse en cadence sur des airs légers et virevoltants. Les chanteurs investis dans cette mise en espace pour servir un récit palpitant débordant d'ingéniosité .Les costumes sont ravissants, rutilants et évoquent cette parfaite interprétation du "joli", naïf, caché dans des atours féeriques. Une psychanalyse des contes de fée comme au temps de Bruno Bettelheim et des révélations fouillées faisaient déjà surgir la monstruosité des penchants humains.... 

Direction musicale Christoph Koncz Mise en scène, décors et costumes Pierre-Emmanuel Rousseau Lumières Gilles Gentner Chorégraphie Pierre-Émile Lemieux-Venne Maîtrise de l’Opéra national du Rhin, Orchestre national de Mulhouse

Hansel Patricia Nolz Gretel Julietta Aleksanyan Peter Damien Gastl Gertrud Catherine Hunold La Sorcière Spencer Lang Le Marchand de sable, la Fée rosée Louisa Stirland

A l'Opéra du Rhin du 7 au 11 Janvier 

photos clara beck