mardi 20 janvier 2026

"Portrait de Rita" Laurene Marx: une place pour une femme ailleurs que sur des cimaises...

 


Après deux pièces présentées la saison dernière au TnS, Laurène Marx revient avec une parole toujours électrisante pour se saisir de l’histoire vraie d’un garçon de neuf ans ayant subi un plaquage ventral. Comme Georges Floyd. Elle nous invite ainsi à regarder en face la réalité suffocante d’une violence, aux multiples facettes, qu’elle traduit par ces mots : « Là, tu vois qu’un enfant noir de neuf ans, ce n’est pas un enfant, c’est un Noir. » L’autrice a rencontré Rita, la mère camerounaise de l’enfant, ainsi que Bwanga Pilipili, performeuse belge engagée contre le racisme. À partir du lien noué avec ces deux femmes, elle livre un texte en forme d’uppercut dans lequel trois regards tracent les contours d’une histoire de la brutalité policière. Ce « stand-up triste » est « entrecoupé de réflexions et de vannes », moins pour protéger les spectateur·rices que pour ouvrir une voie de lucidité et de guérison collective.

Elle semble frêle et vulnérable, longiligne silhouette vêtue d'une robe très seyante, ceinture marquant une taille fine et fragile. Mais derrière cette apparence trompeuse se cache un sacré caractère; celui de Rita ou de son double, un personnage bien vivant et porteur d'une condition jamais en demi teinte. Un franc parlé juste et jamais caricatural s'empare de ses lèvres, de son visage, de ses yeux écarquillés plein d'un regard vrai et authentique qui vise sa cible: le spectateur impacté par tant d'audace, de malice sans détour qui brise tabou et totem pour ne pas bercer dans un texte lénifiant, les néocolonialistes que nous serions encore, nous les blancs Cette femme, comédienne, à la parole et au débit véloce quasi ininterrompu est divine et emballe de tout son corps ceux qui l'écoutent et la regarde: une femme noire qui conte son sort et sa destinée à travers les situations de sororité, de solidarité digne d'un militantisme idéal: celui qui agit d'emblée sans conte ni histoire inventées pour séduire. Elle n'est pas seule et c'est à travers un compagnon absent, Christian qui serait Dieu ou Lacroix de sa bannière messagère. Un homme détestable qui use et abuse d'elle parce qu'elle est soit disant vulnérable, issue d'un monde différent, d'une culture fantasmée par les blancs. Bwanga Pilipili danse son texte d'un bout à l'autre, tout geste mesuré, calculé comme un maitre à danser, ponctué de tour, de déhanchements discret, de mouvements de sa robe à plis qui virevolte et prolonge l"énergie déployée par un jeu sobre, discret, tenu et retenu par une direction d'actrice, une chorégraphie naturelle remarquable. En taille douce, en impression bien trempée, la gravure du personnage se révèle de toute beauté, pleine de nuances et  de va et vient qui marquent les couleurs d'un tempérament de feu comme cette robe cachemire, bigarrée, colorée, vivante. Elle incarne ces chants et les musiques choisies pour éclairer cette puissante énergie et au final nous embarque dans un élan de joie inégalé La performance de la comédienne tient en haleine, jamais ne s"échappe d'un registre entre pudeur et dénonciation si bien que certain s'y voit dénoncé, agressé. Au grand jamais cette interprétation sur le fil ne bascule dans un manifeste militant . Cela touche et interroge autant que fait prendre conscience que beaucoup reste à faire pour effacer poncifs et autre icônes grotesques sur la condition noire. Le texte en dit long et conduit vers des ouvertures loin d'être des points de vue ou autre avis sur la question du racisme, du viol, du consentement. La vie de Rita est bien la sienne et personne ne se metra dans sa peau ou à sa place.Quelle place d'ailleurs ni sur socle ou piédestal mais une place publique, agore du savoir être ensemble tissé de tous les possibles. 

 

Texte] Laurène Marx
partir d’entretiens avec] Rita Nkat Bayang réalisés par Laurène Marx et Bwanga Pilipili 

[Avec] Bwanga Pilipili 
[Création lumière] Kelig Le Bars 
[Régie lumière] Emmy Barriere 
[Direction musicale] Laurène Marx 
[Création musicale] Maïa Blondeau avec la participation de Nils Rougé 
[Régie son] Nils Rougé 
[Collaboration artistique] Jessica Guilloud 
[Assistanat] Skandar Kazan 

Au TNS jusqu(au 30 Janvier 

 

Marie Barbottin "À l’aune de leurs peaux": l'âge mur murmure...et danse.

 Avec À l’aune de leurs peaux, Marie Barbottin donne la parole à cinq femmes de cinquante ans, qui furent, dans son regard de jeune interprète, des figures inspirantes et fondatrices. À rebours des injonctions à la jeunesse qui marquent encore fortement le monde de la danse, elle leur offre un espace de création et de visibilité. En complicité avec la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, elle construit avec elles une sororité sensible et politique, qui célèbre un désir artistique toujours vivant. Les corps y sont montrés dans leur pleine maturité, puissants, vibrants, libérés du regard normatif. Elle prolonge les questions soulevées dans La chambre d’eaux (2022), où elle explorait les rêves d’avenir des enfants. Ici, c’est au mitan de l’existence qu’une autre ambition s’affirme : celle de continuer, de persister, de se réinventer. Ici, c’est le temps qui agit comme révélateur. La nouvelle pièce devient alors un manifeste contre le jeunisme et pour la réinvention des représentations féminines.

Tout démarre avec une fausse entrée où une femme semble prendre la scène alors qu'elle n' y a pas droit et se fait redresser par une autre qui semble lui barrer le passage. Elle va jusqu'à se dévêtir comme un pied de nez à cette interdiction et revendique sa place. Son corps n'est-il plus "montrable"? Alors on y va et chacune des cinq interprètes y va de son credo: la vie est belle et le corps vivant de danseuses matures peut s'afficher et revendiquer toute sa légitimité. Le propos est inédit si l'on croit qu'ici tout est encore possible naturellement dans une quiétude angélique. Elles virevoltent de plaisir, de complicité, d'interaction pour laisser passer un message évident et naturel. Leurs corps sont façonnés par la danse et ce ne sont pas de beaux restes d'anciennes danseuses! Comme on voudrait bien encore le laisser croire. Place à la joie, le jubilation de se mouvoir franchement sans limites et avec une plénitude remarquable, une insouciance bienheureuse. La chorégraphie de Marie Barbotin est riches comme un palimpseste de mémoire corporelle pour chacune de ces femmes qui dansent devant nous la symphonique bucolique et pastorale d'un univers généreux. Partager aussi cette préoccupation de l'usure et du pseudo vieillissement du corps en magnifier toutes les capacités physiques et psychiques de la maturité.La danse se fait agent au service du temps déconstruisant les poncifs et autres pensées archaiques sur la performances et l'urgence de danser tant qu'on est belle et valide! Feu de tout bois et beauté incarnée par ce quintet dansant à tire d'elles comme un feu d'artifice joyeux et décapant. On se réjouit d'une telle création qui va au delà des discours ou manifestes sur la question de la "ménopause" et pourtant la métamorphose opère comme un passage amoureux à fleur de peau. Le cycle, amen comme disait Nougaro et l'on laisse au vestiaire les oripeaux du convenu pour glisser dans les fantaisies de l'âge mur du corps en suspension de bonheur.

A Pole Sud les 15 et 16 Janvier dans le cadre de "l'année commence avec elles"

"Agwuas" Marcela Santander Corvalán: Aqua bon!

 


Avec Agwuas, Marcela Santander Corvalán poursuit sa trilogie des éléments. Après la terre avec Bocas de Oro, c’est l’eau qui affleure : océans, glaciers, larmes, sueur… autant de flux naturels et corporels qui irriguent une danse organique, ancrée dans le souffle et la voix. Aux côtés de Gérald Kurdian – musicien·ne, performeur·euse et DJ – elle tisse un dialogue entre gestes et chants, traversé par les résonances d’instruments à eau conçus par Vica Pacheco, inspirés de formes précolombiennes. L’espace scénique, imaginé par Leticia Skrycky, s’ouvre au public : sans gradins, fluide, baigné de lumière, il accueille les déplacements, les écoutes, les immersions sensibles. Dans ce rituel partagé, les danses réinventent les gestes d’Amérique du Sud, les voix convoquent des mythes marins, et les corps cherchent dans les eaux passées les formes d’un soin collectif à venir. Un courant à traverser ensemble, entre écoute, vibration et transformation.

Elle est pleine de charme , de tonus et de verve et prend son public à bras le corps avec passion et détermination. Son corps robuste, gracile tangue vers une gestuelle abrupte, faite de rythmes incarnés, de douceur aussi, de mouvements qu'elle puise comme un puisatier du tréfonds des terres. La voici, animal, organique baignée d'éléments liquides salvateurs et protecteurs. Marcela Santander Corvalan plonge, se mouille et retrousse ses manches d'oiseaux ailé pour nous entrainer dans une mémoire autant que dans un passé humide, et gorgé d'eau comme notre corps fait de sueur, de sang et de tout ce qui est à même de soulager nos maux corporels. Avec son complice, elle joue de toutes les facettes de l'élément liquide avec volupté et sensualité. Elle incarne la fluidité avec ravissement et une magie quelque peu magnétique qui la transformerait volonté en porteuse d'eau, en puisatière en personnage de conte et légendes de son pays d'origine. Cette ode à l'eau est largement partagée dans un dispositif scénique où le public est impliqué par une proximité qui favorise notre empathie. L'eau coule et revient toujours comme en Arménie, ce pays des fontaines, des cours d'eau qui jalonnent les vies et les destins de chacun. Elément incontournable de survie et de plaisir aussi, de soins, l'eau à fleur de peau glisse et parvient à nous bercer dans son univers unique de petite cérémonie insufflée à coeur et à cri par deux interprètes engagés, sincères et authentiques acteurs d'un manifeste vivant, corporel et inédit sur ce qui fait le fondement de notre organiste. Cela coule de source, à flot et le pêcheur aux filets fluorescents de faire pêche miraculeuse de gestes amples et sonores évoquant un univers familier et indispensable à la vie: l'eau bienfaisante, transparente, toujours en mouvement, source et bain de jouvence pour un plongeon salvateur dans les eaux profondes de l'existence.

 A Pole Sud les 15 et 16 Janvier

dans le cadre de "l'année commence avec elles"