dimanche 22 février 2026

Puff d'Alice Ripoll : sublimer le corps dansant.


 

Puff d'Alice Ripoll

Imaginé par la chorégraphe Alice Ripoll pour Hiltinho Fantástico, impressionnant danseur brésilien, ce solo mêle passinho, danse contemporaine et jeux de transformation pour révéler une gestuelle fluide, indocile et profondément politique. Une mise en lumière des danses afro-diasporiques, héritières de cultures longtemps réduites au silence. Un solo bluffant de technicité et d'explosivité !


Il sera seul au milieu de l'arène pour une performance très attendue par un public très nombreux et impatient au cœur de la grande halle du fameux Carreau du Temple, désormais scène incontournable des indisciplines des arts vivants.Seul avec sa grâce,sa vélocité incroyable, vêtu d un short noir,la chevelure tissée de courtes boucles cendrées platine,torse nu.Son corps noir a la beauté canonique des clichés propres à notre imaginaire collectif à propos des hommes et femmes à la peau noire.Dans des incantations, rotations de gestes très ouverts,plexus solaire offert au ciel,à l' espace,à nos regards. Son corps hyper mobile,épaules et thorax lumineux,bras comme des envergures d'oiseaux se préparant au vol.Des bonds dans un silence fébrile,religieux augurent d'un désir d'envol,de libération,de prise d'espace singulière. Une première musique ethnique le pousse à des divagations toniques,d'une folle énergie.Son corps transpire,les gouttes d'eau affleurant sur la peau lisse et tendue de tout son être dansant. Sculpture vivante offerte aux regards dans la perte,l'effort et l'offrande sacrée de sa danse,épuisante mais toujours aérienne.Son rapport au sol dans l'ancrage de ses pieds nus,de ses jambes qui se croisent,bondissent,sautant comme un animal.


Retour au calme dans le silence d'une petite cérémonie jubilatoire, partagée pour ce performeur après une courte pause à terre,salvatrice,respiration lente et pausée. Piano solo contemporain pour esquisser des fugues et un curieux tableau très plastique et esthétisant.


De sa bouche sourd un liquide blanc argenté qui suinte sur son dos traçant le parcours géographique du fleuve de sa colonne vertébrale.De même pour son torse blanchi par les sillons de ce lit majeur fluvial que devient sa poitrine.Son engagement physique est sidérant,la grâce opérant pour des éclairs fascinants de beauté incarnée.La peau blanchie comme pour une parure de cérémonie initiatrice, une fête solitaire,une passation sacrée de lui à nous pour un rituel inhabituel,soliste perdu sur notre territoire païen,post colonialiste.Un geste,une écriture résolument politique pour un corps flambant,transpirant toute l'eau de ses pores,toute l'énergie d'un homme sublime,figure de proue jamais prisonnière de son environnement, un cirque enveloppant,bienveillant d'une communauté de spectateurs fascinés, silencieux,à ĺ' écoute du monde.  Fantastique Hiltinho façonné par Agnès Ripoll comme une pâte, une matière corporelle et organique vivante et unique.

Au Carreau du Temple jusqu'au 22 février dans le cadre du festival Everybody 

samedi 21 février 2026

Maria Munoz "Bach" • Re-création: les cinq doigts du pianiste

 


Entre María Muñoz et Bach, un grand classique qui se transforme en histoire de famille !

Une étonnante osmose lie depuis vingt ans María Muñoz au Clavier bien tempéré de Johann Sebastian Bach. La chorégraphe fait plus qu’interpréter la musique, elle EST musique, sublimant préludes et fugues, dans la vivacité et la profondeur de son geste calligraphique. Sa danse ciselée révèle au fil du temps l’évolution de son corps et la sensibilité de sa trajectoire artistique. Au moment où l’âge allait la contraindre d’abandonner ce solo devenu un compagnon de vie, le Théâtre de la Ville lui propose d’imaginer un BACH en famille, en compagnie de Pep Ramis, son conjoint, lui-même artiste et chorégraphe, et leurs trois enfants Martí, Paula et Sam, tous devenus artistes professionnels. Pour couronner un parcours impressionnant, une oeuvre qui se confond avec la vie. Thomas Hahn

Carré blanc sur fond noir.Le plateau nu offre sobriété et concentration.Les pièces d' un jeu vont sillonner cet espace plastique qui s'anime du son des touches du piano vécu par Glenn Gould.C'est la folle épopée de "Un clavier bien tempéré" pièce qui touche comme des notes sur la partition virtuose.Si chacun de ces cinq interprètes joue sa propre partition chorégraphique comme une composition pour soliste,le quintette fonctionne en choeur et symbiose rapidement.Un solo de Maria Munoz en prélude captive et intrigue,plonge dans son univers étrange de corps à la fois dans un flux tonique et une déstructuration des mouvements en segments fugaces.Fascination de ces instants magiques où la danse est présente comme jamais.Il en va de même pour chacun des quatre autres membres de cette main magnétique qui frapperait ou caresserait les touches d' un piano.Sam ce gentleman en frac noir qui oscille et bouge comme Chaplin,le geste vague ou précis, la fausse nonchalance,le regard perdu dans le vague.Un interprète inégalable par son jeu infime,discret,noble et sophistiqué. Pep,le papa de cette Sagrada Familia,extrêmement mobile agile dans des espaces corporels inouïs qu'il se taille sur mesure.Diabolique personnage.Nul n'a son pareil et il se glisse,s'immisce dans ce portrait de famille comme mentor et Monsieur Loyal,officiant au même titre que Maria.Sans parler de Paula stylée, présente et bien ancrée dans ses évolutions spatiales étirées,volatiles, éphémères. Marti,lui,excelle dans la fluidité, le maniérisme baroque suggéré, l'affectation d'une rare facilité de gestes.Un dévoreur d'espace,longue silhouette tourbillonnante à la Richard Longo...

richard longo

Dé superbes films video bordent l'espace réalisés par Nuria Font,complice de la danse et de l'image depuis si longtemps.Revoir sa vidéo danse"Chambre 305"....Des pattes de chevaux au galop,au ralenti,en noir et blanc scintillant.Une fresque ombrée des gestes de Maria comme une illustration crayonnée, vibrante, mouvante aux contours illuminés. Le noir et blanc omniprésent dans cet opus entre costume,images,lumières.Un jeu de traque dans un rayon blanc poursuit l'un d'entre eux,piège de lumière à la Janine Charrat .Insecte épinglé aux cimaises de la portée musicale.Points et contrepoints comme Klee ou Kandinsky,les peintres de la musique et de la composition radicale ou fantaisiste.
 

Danser la musique de façon si aboutie est rare et sidérante.Cette famille en osmose,complice sur la scène,auteurs et acteurs d'une partition d'un spectacle unique,empathique et fascinant.Des instants de grâce, perles rares,baroques, distingués et recherchés au  plus profond de l'univers sacré de Bach.En fugues,préludes et autres glissades et audaces propres à la danse non interchangeable de Maria Munoz..Un chef d'œuvre à inscrire au patrimoine de Terpsichore...


Au Théâtre des Abbesses jusqu'au 24 Février

vendredi 20 février 2026

"Introducing" Living Smile Vidya: femme chrysalide, femme papillon


Living Smile Vidya se livre dans un seule-en-scène intime et politique sur la transidentité.

Living Smile Vidya est une héroïne. Celle d’une vie qu’elle a réinventée.

Née garçon dans le sud de l’Inde, au sein de la caste marginalisée des dalits, la voici, quelques décennies plus tard, trans activiste sur les scènes européennes, au fil d’un parcours semé d’épreuves et de courage. Véritable personnage, figure de fiction bien vivante, dotée d’une présence à la fois généreuse, drôle et audacieuse, elle raconte son histoire intime et politique en s’adressant sans cesse au public. Elle chante, danse, interpelle, joue avec son corps, les costumes, l’image et l’espace dans une sorte de comédie musicale très libre. Par ce geste, elle donne aussi voix à celles et ceux qui, comme elle, franchissent les frontières pour chercher refuge ailleurs et mener une vie digne. Living Smile, au sens fort du terme, est le nom qu’elle porte en étendard.


 Elle nous accueille au seuil de la petite salle intime du Carreau du Temple, en sari indien,comme une belle image d’Épinal touristique. Comme les indiens qui regardent et observent les étrangers,ce seront les questions typiques qui nous serons posées : d'où viens Tu? Etc...Sauf qu'il sera interdit d'y répondre.   Avec malice,humour et pudeur Living Smile Vidya nous invite à suivre son parcours de vie de femme trans,au pays indien comme ailleurs.C'est à une lutte,un combat incessant qu'elle nous convie comme témoin et spectateur.Son corps brandi comme un étendard,un bouclier pour faire face à une réalité cruelle et sans concession. Avec audace et une grande humanité, elle communique et fait passer une superbe humanité. Ses danses,bribes d'interventions chorégraphiées,son corps se prêtent à des confessions sidérantes sur la place des trans en Inde entre autre territoire malveillant,chasseur et destructeur de différences. Belle et tendre,elle nous dévoile ses sensations comme des trésors revendiqués et en amoureuse de cette transposition, se livre à nous et délivre son destin. Avec joie,en artiste accomplie mais avec encore tant d'obstacles à franchir:ses talents sont à revendre et elle affiche un détachement remarquable face à la difficulté d'être ce que l' on souhaiterait être ...Un acte politique et poétique de toute franchise,de toute beauté. Femme chrysalide, femme papillon, telle Loie Fuller revisitée, toute dorée, elle transcende les idées reçues et nous offre un portrait authentique d'une artiste en voie d'accomplissement toujours à remettre sur le métier à métisser.

Au Carreau du Temple dans le cadre du Festival Everybody 2026 le 19 Février