vendredi 20 mars 2026

lovemusic "Terra insula" (Dans le cadre du festival Arsmondo Îles). Archipels flottants ....


 Et si l’île était aussi une expérience intérieure ? lovemusic, collectif audacieux de la scène contemporaine, propose un concert pour voix, piano et électronique qui met en tension l’image d’une île harmonieuse et la réalité d’êtres humains repliés dans leur propre îlot intérieur. Les œuvres de compositeurs et compositrices – Jonathan Dove, Feliz Anne Reyes Macahis, Amadeus Regucera, Alvin Lucier, George Crumb – dessinent des mondes sonores contrastés. Point d’orgue du concert, Kingdom Animalia, création mondiale d’Héloïse Werner d’après des poèmes d’Aracelis Girmay, met en scène une nature fragile où se croisent responsabilité envers l’environnement et quête d’identité. De petits interludes, autour des textes du poète guyanais Léon-Gontran Damas, ponctuent le programme, tissant un réseau de mots entre ces îles intérieures et questionnant la place de l’eau comme vecteur de lien, de liberté, de migration, mais aussi de sujétion politique.

Insulaire archipel musical, navigation vers des terres inconnues, des sons inédits, de nouveaux territoires à découvrir en accostant sur les rives des îles utopiques de la création musicale contemporaine. Dans la frêle esquive, lovemusic dans la tempête ou dans l'accalmie, offre un récital au long cours.Le flux incessant de l'eau comme élément liquide et transparent d'atmosphères multiples.


C'est avec "Apparition"de Georges Crumb que s'amorce ce moment d'un duo voix-piano qui va ponctuer tout le récital. En profondes vocalises impressionnantes, Grace Durham de toute sa voix puissante et onctueuse se fait actrice, évoquant la nostalgie, la déception, le regret. Des tonalités quasi hispanisantes répondent au piano sous les doigts magiques de Nina Maghsoodloo qu'ils soient sur le clavier ou dans les entrailles de cet instrument devenu résonateur à cordes.Tandis que la chanteuse picore les sons comme un oiseau musicien, en alternance, la pianiste en touches légères égrène des sons inédits.Les expressions du visage, la douceur évoquée par la cantatrice, l'ampleur de sa tessiture et de ses bras épousant une carrure massive, solide, alternent avec la présence du clavier, discret ou ravageur. Des océans, des étoiles, la mort et le deuil comme leitmotiv, propos fugaces, cris dans le vide, tension et connexion à la nature comme crédo. Place à la poésie de la musique.

L'oeuvre de Jonathan Dove "Come unto thes yellow sands"fait la place belle à la voix, seule.Vibrations de la mer en fond, pour un souffle, des chuchotements discrets donnant libre cours aux fréquences de cette voix, parlée, chantée, jouée par cette actrice mélodieuse, qualité rare dans tous les contrastes de ses expressions de visage. Un glorieux cocorico fait face à une interprétation pleine d'amplitude, de force, de résonance. Alors que le bruit de l'eau dans un bocal translucide est animé par une magicienne docte, plongeant des cailloux dans le liquide qui murmure, susurre des sons aquatiques mystérieux.Bruits de marée montante à l'appui. Telle une voyante cartomancienne devant sa boule fluorescente.Beaucoup de concentration, de méditation dans cette évocation d'un monde marin: comme une île d'eau bordée d'air et de terres inconnues.

Dans "Boca chiusa" de Amadeus Julian Regucera, la voix pleure, s’essouffle, s'étouffe dans la main de la chanteuse, empêchée, entravée: elle frappe sa poitrine pour se libérer, la bande son pour amplifier l’asphyxie: voix ensevelie, engloutie par les flots comme la ville d'Ys.. Impressionnante prestation de Grace Durham, toujours expressive, joueuse et parfaite actrice d'émotions, de sensations transmissibles au public, très proche et captif, captivé, capturé par tant de sincérité sensible.

"Nothing is real"d'Alvin Lucier donne l'occasion en piano solo, à Nina Maghsoodloo de suspendre le temps, mélodique, plein de suspens. Du grave à l'aigu, c'est la quiétude, la sérénité qui se révèlent sous ses doigts agiles et véloces.


Une cafetière magique, éclairée de l'intérieur fait lampe d'Aladin, la musicienne la manipulant assise au sol.Des sons de pianos antérieurs venant animer cet objet étrange, comme une boite à musique venue d'ailleurs. L'image est belle et incongrue, surréaliste.

"La vierge de Cluny" de Feliz Anne Reyes Macahis succède à cette ambiance recueillie.Pour voix seule , la chanteuse éclairée de bleu sur son estrade, opère des vocalises audacieuses et imprévisibles à l'écoute.En récitations, en demande ou supplication parlées En invocations comme une sorte de prière décalée, démembrée en bribes de mots désarticulés, hachés, coupés court. En bégaiement et vocabulaire emprunté au religieux comme un cri, un prêche insolite et farfelu, en prêtresse, en pitié en piété.Empiétée par le rythme et le débit de la voix magistrale et implorante. Dans une langue étrange, inventée, façonnée pour ses résonances percussives. 


Encore quelques notes aquatiques de l'aquarium avec des mini cymbales plongées dans l'eau, des cailloux brassés par des mains immergées dans l'eau par la pianiste , sirène échouée sur une île déserte. Ce petit îlot d'eau magique entouré d'impalpable ether flottant comme des bulles de savon. Les images chères à Lovemusic sont toujours esthétiques, belle, à propos, épousant le sujet, emplissant l'atmosphère de lumière, de reflets.Et Finbar Hosie de la partie électroacoustique toujours au niveau des ambiances recherchées et justes.

L'oeuvre de Héloise Werner "Kingdom Animalia" fait suite à ce tableau très poétique, entremets de la soirée.Un duo vocal à cappella pour la pianiste et chanteuse qui se répondent, se doublent, se calquent, se décalquent,se décalent,s'attendent dans un accord parfait entre elles. Ceci nécessitant une écoute et une attention toute particulière de la part de chacune.


Un récitatif, un jeu d'actrice en poupe, des frappes sur le coffre du piano pour évoquer la complicité, en alternance, en décalque ou osmose. Des silences, des suspensions de rythme en discours, récit et narration pendant que le piano se laisse chatouiller, pincer, gratter de l'intérieur. Beaucoup d'inventivité, de décalages, de surprises dans cet opus de cette jeune compositrice, présente dans la salle pour honorer cette première interprétation.

Au final, c'est le retour de Georges Crumb et son "Apparition" à nouveau. La délicatesse du piano donne le ton altier et discret à l'oeuvre. Une ambiance de solitude, de regret, de nostalgie s'y dessine dans l'espace et le temps. Le doigté de l'artiste comme une immersion dans les cordes et les marteaux du piano. Dessinant de vastes plages sonores, de vastes horizons dans des intensités et volumes sonores contrastés. Attente, délectation sensuelle et charnelle d'instants musicaux hors sol. Des ondes, des courants, des vagues surgissent du clavier comme un univers fluctuant, houleux. Des bercements pour une fin très ténue de la voix qui se perd et s'éloigne de son île. On quitte cette embarcation mystérieuse qui nous a menés très loin dans des archipels , des méandres sonores inouïs, vaporeux, incertains. Lovemusic en explorateurs de nouveaux territoires dans ce programme sur mesure pour évoquer les "îles"accessibles à l'émotion, la sensibilité d'un auditoire séduit par la richesse des choix musicaux et la virtuosité des musiciennes.Une île qu'on aborde sans crainte et d'où l'on ne voudrait jamais repartir. Isola Bella, Isola dei Pescatori, on plonge dans des eaux des îles Borromées ou d'autres terres insulaires avec ravissement.

"C’est presque au bout du monde Ma barque vagabonde Errante au gré de l’onde M’y conduisit un jour

Lîle est toute petite mais la fée qui l'habite gentiment nous invite à en faire le tour" 

de Kurt Weil "Youkali"

photos robert becker

A l'Opéra du Rhin le 20 Mars dans le cadre de Arsmondo Îles 

mercredi 18 mars 2026

Lisbeth Gruwez & Maarten Van Cauwenberghe -Voetvolk - "Tempest": martial et guerrier...Sagittal.


 Belgique Solo 2025

Durant quatre mois, en 2024, Lisbeth Gruwez est partie en Thaïlande pour se former aux arts martiaux. Tempest développe cet apprentissage : une adresse en forme de flèche qu’on lui connaissait déjà – it’s going to get worse and worse and worse, my friend (2012) –, et une gestuelle nette et hyper-articulaire, multipliant les petits impacts dans l’air. Mais la chorégraphe ne fait pas leçon. Elle dépasse la recherche personnelle de la canalisation de la colère pour faire de cette émotion bien humaine une amie. Que serait une danse de la colère, passée par la maîtrise du souffle ? Une tempête dont on pourrait, comme Éole, dieu grec des vents, manipuler les éléments ? Après Penelope (2017), Gruwez n’en a pas terminé avec les figures d’oracle : ce corps où des forces a priori opposées se rencontrent. La musique de Maarten Van Cauwenberghe, cherchant à tisser les basses telluriques électro avec le scintillement métallique d’instruments entendus en Asie, accompagne cette nouvelle aventure quelque peu mystique.


Un solo, c'est un défi, un chalenge comme un rituel offert au spectateur, ici médusé par le personnage endossé par Lisbeth Gruwez. De son plan incliné en forme de triangle, elle glisse lentement happée par la pesanteur.Ses vêtements coupés en formes géométriques, noir, rouge et blanc lui attribuent des formes anguleuses. Tels des coups de sabre de dragons ou esprits japonais.Tout comme sa gestuelle mécanique, tectonique, angulaire, les segments aigus, vif argent. Elle déploie une énergie contenue, mesurée, calculée, multidirectionnelle, acerbe, coupée au cordeau. Cette inspiration des arts martiaux lui sied à merveille, sa robuste stature servie par une architecture corporelle massive. Un physique de l'emploi qui lui permet d'ancrer ses geste, de trouver son milieu et ses endroits où fléchir les jambes écartées, renverser son buste ou sa tête à l'envi. La performeuse au service d'une discipline que la danse transpose et transforme de façon percussive, la musique du fidèle partenaire Maarten Van Cauwenberghe épousant, devançant ses gestes secs, découpés, acérés. Comme une partenaire de jeu avec qui on avance et franchit les limites du possible. Un long bâton lui sert à équilibrer son numéro de funambule terrestre.La colère se canalise en libération d'énergie, en rempart autant qu'en dialogue avec sa fougueuse présence charnelle, pondérale.Physiquement très engagée, Lisbeth Gruwez plie mais ne rompt pas. Dans une mer de nuages, elle vogue ou plane au dessus d'une volée de nuages de fumigènes. En nappes vaporeuses, en couches ouatées d'où émerge notre héroïne, , éclairée comme une guerrière affutée pour un combat cinglant, tranchant, catégorique,singulier avec ses chimères.D'un petit panier, elle jette une blancheur de craie comme un semis de graines. Esthétiquement et plastiquement de toute beauté onirique, cette séquence renvoie à un imaginaire de BD, de dessins d'illustration japonais. La coiffure de la danseuse comme une parure de cérémonie martiale. Son visage s'éclaire quand elle déroule dévide un ruban de tissus rouge, comme un cordon ombilical qui trace au sol des méandres de Land Art magnifiques.Ce solo vécu de toute sa peau, de tout son corps déployé s'adoucit au final cependant magnétisé par des lumières stroboscopiques, comme des flèches tirées sur son être vivant. Des hallebardes sagittales envahissantes qui vont la faire disparaitre dans une obscurité totale. Tempête , blizzard, tsunami et souffle invisible se sont déversés durant le spectacle d'un personnage mis en scène comme dans un film d'animation, manga, dans un paysage volcanique franchement fascinant. 

Conception : Voetvolk 
Chorégraphie et performance : Lisbeth Gruwez
Musique : Maarten Van Cauwenberghe


A Pole Sud jusqu'au 18 Mars 

mardi 17 mars 2026

"Honda Romance" Vimala Pons et l'e-motion: chorégraphe des flux, plongée salvatrice dans un monde à reconquérir.


 Vimala Pons, performeuse, actrice et metteuse en scène, poursuit sa recherche sur l'équilibre et ce qui le menace. Entamant un nouveau dialogue avec la gravité, Honda Romance explore notre instabilité émotionnelle. Face à un afflux continu d'informations, à la fluctuation de nos affects et de nos pensées, la création de Vimala Pons élabore une réponse sous la forme singulière d’une traversée de deux cents émotions, accompagnée par une partition musicale pour dix interprètes, trois canons à vent et un satellite. Dans cet espace, transitent les textos jamais envoyés et les voix disparues qui refont surface dans nos messages vocaux. Entre technologie et sentiment, ce ballet mêle humour sensible, cruauté et nostalgie.

Elle fait dans l'e-motin, ce qui se meut, émeut et bouge...Alwin Nikolaïs exposait: « motion, not emotion ». Traduction: le mouvement est premier et l'émotion seconde. Le mouvement construit ce que l'émotion reçoit ...Vrombissements telluriques, vibrations sonores...Et là voilà écrasée par un satellite sur scène, énorme bestiole qui parle tout comme elle qui se débat et tente de se relever, cette énorme charge portée sur son dos. Le robot est comme une sculpture contemporaine, un Nam Jun Paik avec des écrans remplis d'images mouvantes. Trois canons à vent lui donnent la réplique, l'ébouriffent, dans une lutte contre la force physique de ses souffles puissants. Cabrée ou en phase avec cette fureur, Vimala se débat ou épouse cette épreuve.En fond de scène, un tsunami de lumières, d'icônes pour représenter un monde illuminé, allumé, dingue et sans frontières.L'effet est cinglant et impressionnant. Des quidams s'empressent de filmer avec leurs portables cet accident, cette catastrophe où un être humain risque sa vie ou va la perdre s'il n'est pas secouru.Ce petit être plombé qui s'en sort finalement et comme un papillon rebat des ailes et s'envole.Puis, seule Vimala Pons opère des transformations singulières: quelques secondes seulement pour évoquer des émotions-personnages multiples, sidérants, singuliers, hors norme comme cette performance sans faute, écrite de bout en bout. Elle est habile, mobile, futile comme un électron libre et s'en donne à corps joie dans cet exercice virtuose comme sur un ring ou dans l'arène d'un cirque. Ses acolytes la rejoignent dans un jeu de miroirs, d'entrées et de sorties du fond de scène: multiples apparitions ou disparitions expresses en un clin d'oeil avec changements de costumes ou d'accessoires. On n'est pas sans penser à "Umwelt" de Maguy Marin qui obéissait à la même magie de se qui se fait et défait en un temps record, course contre la montre en sus. Des métamorphoses transitoires, fugaces, électriques, menées à un rythme infernal: voguing ou défilé, parade en apparat tout simple.Au final, ce spectacle bien construit, dramatiquement ascensionnel est charmeur autant qu'ébouriffant, séduisant autant qu'impressionnant.  Un choeur vocal rassemble les protagonistes de cette échappée belle du monde technologique sans âme. Les chrysalides en fond de scène, comme des reliques ou vestiges de costumes, suspendus aux barres. Joli tableau final pour cette épopée picaresque des émotions perdues et retrouvées.On surnage joyeusement après cette plongée en apnée dans les abysses lumineuses d'un univers inattendu.

[Conception, écriture et mise en scène, texte et interprétation] Vimala Pons

[Avec les chanteurs et chanteuses] Sabianka Bencsik, Joseph Decange, Océane Deweirder, François Gardeil, Myriam Jarmache, Flor Paichard, Vimala Pons, Firoozeh Raeesdana, Neige Requier, Léa Trommenschlager

[Collaboration, conception, mise en scène et composition musicale] Tsirihaka Harrivel 
[Composition musicale du chœur] Rebeka Warrior

Au TNS jusqu'au 27 Mars